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Le football grand-breton, ses instances nous répètent à l’envi depuis vingt ans, est un modèle d’intégration pour les non-Whites. Et il est indéniable que le  chemin parcouru cer dernières décennies est colossal. Mais terre d’accueil, le Royaume-Uni ne l’a pas toujours été et on a peine à mesurer à quel point la gravité de la situation il n’y pas si longtemps.

Voir introduction de ce dossier.

On estime qu’entre 1875 et 1914, les années formatives du football britannique, une vingtaine de joueurs noirs ou métis/non-blancs évoluèrent dans des clubs de Football League anglaise et écossaise (D1 et D2). Parmi eux, Andrew WatsonArthur Wharton et Walter Tull sont, de loin, les plus connus. L’histoire du football britannique antérieure à la Première Guerre mondiale n’a malheureusement gardé aucune ou peu de trace des autres (hormis John Walker, les Frères Cother à Watford, Fred Corbett et Hassan Hegazi), simplement quelques noms (et encore) dans les listes de joueurs.

Nous continuons notre voyage à travers l’histoire du football noir britannique (liens des volets précédents en bas d’article) avec deux pionniers de la période des années 1900 à l’avant-guerre : John Walker et Walter Tull.

[Comme d’hab’, cliquez sur les photos pour les agrandir]

# 3. John Walker (1875 ou 1878-1900)

[Ni photo disponible sur Internet, ni fiche Wikipedia]

John Walker est le premier professionnel noir du football écossais et le premier Noir et premier joueur de champ noir de Football League anglaise (Andrew Watson, # 1, n’évolua pas en Football League).

C’est au début des années 2000 que des recherches établissent avec certitude que Walker (de père trinidéen et mère écossaise) joua professionnellement comme ailier pour le club de Leith Athletic (D2 écossaise, près d’Edimbourg), en mars 1898. L’arrivée de Walker ne passa pas inaperçue, les journaux de l’époque écrivant par exemple, en titre ou en commentaire :

« Belle prestation de “Darkey” Walker »

[le terme Darkie/Dark(e)y – bronzé, basané – fut l’épithète systématiquement collé par une partie de la presse à beaucoup de joueurs noirs jusqu’aux années 50, sans que cela ne dénote nécessairement une hostilité particulière. De fait, John Walker était très populaire parmi les supporters écossais, voir plus bas].

« Leith Athletic nous offre le spectacle unique d’un joueur de couleur évoluant dans l’équipe, un transfuge de Leith Primrose [petit club local] originaire d’Afrique noire ou ses environs. Ce nouveau joueur de couleur constituera une attraction à lui seul. »

En octobre 1898, Walker est recruté pour 50 £ par les voisins de Heart of Midlothian (D1). A Hearts, cet ailier gauche virevoltant touche un bon salaire (7 £/mois, soit le double d’un ouvrier) mais perd sa place après une dizaine de matchs et se retrouve réserviste.

En juin 1899, Lincoln City  (D2 anglaise) l’achète 25 £. Joueur technique (un poil croqueur, notent les journaux de l’époque), excellent centreur et souple (utile pour composer avec l’extrême rudesse du jeu), ce showman doté d’une grosse frappe des deux pieds ne pourra pleinement exprimer son talent bien longtemps. Pour raisons de santé, celui que les supporters surnomment « Wilkie » n’est guère aligné avec l’équipe première et, comme à Hearts, il doit jouer les coiffeurs. Une suspension pour un sérieux écart de conduite (dont on ignore la nature) le contraint à retourner en Ecosse fin 1899. La tuberculose l’emporte dans la fleur de l’âge en août 1900 (officiellement à 22 ans mais probablement 25).

Dans ses travaux séminaux sur John Walker, David Speed, historien de Hearts et du football écossais, note que Walker était très populaire auprès des supporters, aussi bien en Ecosse qu’à Lincoln, et eut même un fan club à Hearts ! La presse de l’époque, friande de sondages et autres classements de popularité (déjà !), ainsi qu’une gazette sportive écossaise le placèrent deuxième joueur le plus aimé des supporters Hearts, et ce malgré son faible nombre d’apparitions.

# 4. Walter Tull (1888-1918)

Walter Tull est le premier joueur de champ professionnel noir/métis à avoir évolué en D1 anglaise.

Né en 1888 dans le sud de l’Angleterre d’un père barbadien (fils d’esclave) et d’une mère anglaise. Avant même sa préadolescence, sa courte vie est déjà marquée par le malheur : ses deux parents sont décédés à deux ans d’intervalle et sa tante ne peut plus s’occuper des six enfants Tull. A 8 ans, il est envoyé dans un orphelinat de l’est londonien.

D’abord amateur dans un club local (Clapton FC), Tottenham, promu en D1, lui offre un contrat professionnel en 1909 alors qu’il finit son apprentissage en imprimerie. Il dispute une dizaine de matchs pour Spurs comme inside-forward (« inter » – sorte d’attaquant de soutien placé entre l’avant-centre et l’ailier dans ce dispositif, populaire jusqu’en 1925 et l’avénèment du WM).

Rapidement, il subit le racisme de la part de spectateurs. Cet article de la BBC rapporte un extrait de compte-rendu d’un Bristol City-Tottenham paru dans Football Star début octobre 1909. Le journaliste est révolté par ce qu’il a entendu dans les tribunes :

« Une partie du public a lâchement attaqué Walter Tull verbalement, dans un langage répugnant. Je voudrais dire à ces hooligans de Bristol (une minorité parmi les presque 20 000 spectateurs)  que  Walter Tull est un homme irréprochable et un modèle pour tout footballeur blanc, amateur ou professionnel. Aujourd’hui, il a été le meilleur avant-centre sur le terrain. »

Ce match contre Bristol City marquera un tournant dans la carrière de Tull. Après cet incident, il sera surtout aligné avec la réserve Spurs. Les raisons de cette soudaine mise à l’écart restent mystérieuses mais pour Dan Lyndon (enseignant et auteur de Walter Tull, Footballer, Soldier, Hero), Tottenham fut embarrassé par l’embryon de controverse qui se développa et voulut ainsi éviter toute fâcheuse redite.

Eté 1911, le club décide de le transférer. Il ne rejouera plus jamais en Football League. En octobre 1911, Tull part à Northampton Town, un club semi-pro ambitieux de Southern League, située directement sous la Football League professionnelle (alors juste D1 et D2). Les Cobblers sont dirigés par un grand innovateur qui deviendra un manager légendaire : Herbert Chapman. Tull y joue milieu jusqu’au début de la première guerre mondiale (111 matchs, 9 buts) et y devient une figure populaire. Les Glasgow Rangers s’intéresseront même à lui mais la guerre éclate et il se porte illico volontaire pour partir au front.

C’est chose faite en novembre 1914 (il s’engage avec le fameux Footballers’ Battalion). En 1917, il devient le premier officier noir de l’infanterie [1] (lieutenant), malgré un réglement militaire interdisant l’accession à ce rang à tout « nègre ou personne de couleur » (« seuls les hommes de pure descendance européenne peuvent devenir officier », stipulait le Code des Armées) car, voulait la croyance de l’époque, des Blancs n’auraient jamais accepté de se faire commander par un Noir.

Un corps d’armée où, dans des correspondances officielles, on utilisait des expressions telle que woolly-headed nigger (nègre aux cheveux crépus) pour parler de l’homme noir. Par sa grande compétence, son humanité et son courage, Tull avait fait tomber quelques barrières que l’on croyait immuables.

Il meurt au combat dans le nord de la France le 25 mars 1918, à 29 ans. Le commandant de son bataillon écrit ces mots au frère de Walter Tull :

« Walter était aimé de tous dans le bataillon. Il était très courageux et conscientieux. Le bataillon et la compagnie ont perdu un officier loyal et, à titre personnel, j’ai perdu un ami. »

Pendant très longtemps, jusqu’à la fin des années 1990, la seule trace de Walter Tull fut un simple nom, noyé parmi 36 000 autres sur ce mémorial d’Arras.
En 1999, le club de Northampton Town a érigé un mémorial près de son stade de Sixfields (à 5’20 dans ce clip sur W. Tull [2]) et obtenu de la mairie que l’avenue qui mène à Sixfields soit rebaptisée en son nom. Une statue serait également (vaguement) en projet près du futur stade de Tottenham.

Kevin Quigagne.

Les volets précédents :
(1) Introduction. Les premiers Blacks du football britannique
(2) Andrew Watson. Les premiers Blacks du football britannique
(3) Arthur Wharton. Les premiers Blacks du football britannique

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[1] A noter que contrairement à ce qui se lit sur ce sujet, Walter Tull ne fut pas le premier Noir officier de l’armée de terre, mais le premier dans l’infanterie. En effet, l’armée de terre avait promu deux officiers noirs dans sa division médicale avant lui. Merci à Rob Wickens pour cette précision (historien de Northampton Town et auteur de From Claret to Khaki: The Life of Walter Tull).

[2] A voir également sur W. Tull :

a) ce passionnant documentaire signé de BBC Four, le Arte anglais.

b) Walter’s War, téléfilm réalisé par BBC Four en 2008 et régulièrement rediffusé sur la BBC.

(ces deux productions BBC Four se sont directement inspirées du livre de Rob Wickens précité).

c) ce fascinant clip où Ian Hislop raconte l’histoire de W. Tull (Hislop est très célèbre au Royaume-Uni, comme homme des médias et journaliste – notamment rédac’ chef de Private Eye). Phil Vasili, historien du football noir britannique (voir volets précédents), apporte sa contribution ainsi qu’un éclairage sur les préjugés de l’époque.

d) ce court clip où l’auteur Michael Morpurgo parle également de W. Tull.

Enfin, la vie et carrière de Walter Tull en photos.