Le dimanche 3 mars consacra mes débuts à la télévision. Le prologue de l’émission consista en un déballage de gentillesses bucco-génitales de la part de l’équipe technique et des maquilleuses. Le présentateur, Hervé Mathoux, échappa toutefois aux critiques. En bon Auvergnat, il me chourava cinq des sept macarons mis à disposition dans ma loge et me proposa un café qu’il me fit ensuite payer. Ce comportement eut pour effet de me rassurer. Il me paraissait un homme droit dans ses bottes et suffisamment intègre pour ne pas traiter ses invités comme des beaux-parents qu’il faudrait flatter à tout prix. En confiance, je lui transmis les critiques adressées par mes abonnés Twitter sur la réalisation du dernier PSG-OM de L1 ; les téléspectateurs s’étaient montrés particulièrement agacés par les plans continus sur Beckham et les stars des tribunes du Parc. Mathoux ne trouva rien à répondre, hormis ”J’en suis désolé.”

Le producteur du Canal Football Club se pointa peu après son départ pour m’expliquer ce qu’il attendait de moi. Je devais incarner un footballeur ”proche du peuple, bien dans sa tête, bien dans ses baskets, un ancien amateur qui avait refusé l’argent de la corruption”. Il espérait des larmes et des confessions poignantes. ”Si besoin, on te passera une solution oculaire. Ton interview se déroulera entre les coupures publicitaires 16 et 17. Ah ! Et n’hésite pas à parler de Zlatan et de Beckham!” D’un balayage de la main, il nettoya quelques pellicules de mon épaule. John-Hugh, mon agent, le connaissait depuis longtemps. Il lui avait assuré que j’étais un bon client. Ce mec n’en savait rien. Il ne savait même pas si quelqu’un m’avait réellement proposé de l’argent pour truquer un match. Ses journalistes n’avaient pas cherché à enquêter. Mon récit servait de seule justification à ma venue. Les programmes les plus mythiques de la télévision française, d’Incroyable mais vrai! à C’est mon choix, se sont bâtis à partir de ce principe de confiance.

Le chauffeur de salle plaça les bonnets D de manière à perturber suffisamment le spectateur pour qu’il en oublie de zapper. La brune située derrière Hervé Mathoux portait une jupe si courte qu’on dû ranimer Marco Simone. Des hôtesses d’accueil recrutées pour l’occasion complétaient la rangée princière. J’aperçus Simon Pichard, le président de mon fan club, perché à des hauteurs impalpables. Comme tous ses congénères trop laids du quatrième rang, il était en liberté conditionnelle, libre de parler et de sourire à condition de ne pas se faire remarquer. Près de ces jeunes trentenaires chauffés au Pétrole Hahn, culture jeans Diesel, essence de Guerlain, Simon marchait encore au charbon. Quand le chauffeur de salle demanda au public de s’entraîner à rire aux blagues de Pierre Ménès, il refusa de se prêter au jeu. La sécurité l’évacua hors du plateau quelques secondes avant la prise d’antenne.

Je n’étais pas stressé. J’attendais de pouvoir intervenir. A Reims, j’avais joué devant 20.000 personnes qui souhaitaient ma mise à mort et celle de notre club. Une centaine de marionnettes et quelques inquisiteurs n’allaient pas m’effrayer. En toute franchise, seul m’impressionna l’aisance de Ménès. Le chroniqueur vedette justifia sa présence sur l’une de ses premières interventions. Après une enquête sur l’envers du décor du football au Qatar, Mathoux enchaîna en expliquant qu’il ne s’agissait pas ”d’un reportage anodin.”Non, c’est à Doha”, répliqua Ménès en se tournant vers les applaudissements télécommandés de l’assistance respiratoire. En réponse aux propos de Leonardo - ”Nous avons une équipe davantage pour jouer l’Europe que le championnat’” - tenus après la défaite à Reims, il parla ”d’une énorme connerie”,  d’un ”manque de respect et d’humilité” et lâcha : ”Avec des réactions comme ça, il ne faut pas qu’il s’étonne que le PSG ne soit pas aimé dans les sondages!” Jouant à l’extérieur, je m’adaptai à sa tactique d’un air détaché, volontairement ironique, en m’inspirant de sa maitrise de l’entertainment. Je pris la défense de Leonardo en pointant du doigt des décisions d’arbitrage.

”Il n’y a que les nuls qui parlent de l’arbitrage!

- Vous en parlez sans arrêt depuis dix ans, monsieur Ménès.”

On m’applaudit et je ne sus pourquoi.

Le producteur du CFC m’avait conseillé d’utiliser un prompteur pour bien former mes phrases - les footballeurs préféraient généralement s’en servir, d’après lui - mais j’avais préféré m’en passer et étudier cette faune vive et composite, les teintes écarlates et les extensions capillaires des filles, les retouches maquillage entre chaque reportage, les ordres reçus et envoyés, la précise et si complexe mécanique de la télévision que même Dieu, en souhaitant faire pire que l’ornithorynque, n’aurait pu enfanter. Je nageais dans une eau baignée de béatitude d’où j’émergeais des bons mots après chaque question. A la neuvième coupure pub, le producteur apparut brièvement pour me rappeler ”de citer Beckham le plus souvent possible.” Il passa un coup de coton-tige dans l’oreillette de son présentateur et changea la fréquence de celle de Ménès, reliée à Rire et chansons. Simone se leva pour récupérer le numéro de portable d’une flamboyante rousse tandis que Dugarry prenait soigneusement des notes. A l’aide d’un pendule, on endormit un monsieur agité qui souhaitait intervenir en direct puis l’émission reprit.

Comme convenu, Mathoux me présenta comme ”le footballeur qui avait dit non” à la corruption, ”une sorte de De Gaulle de la Ligue 1”, ajouta-t-il en surestimant les connaissances de son public, qui ne connaissait visiblement pas ce joueur. Contrarié par ce bide, il lança trente secondes d’archives résumant ma carrière qui me permirent de consulter les mots clés que John-Hugh avait préalablement écrit sur une antisèche : tabou, peur, menace, œuf, beurre, jambon découenné, île flottante 2×2, steak haché ; elle lui avait aussi servi de liste de courses. Le mini-portrait terminé, je décrivis en détail les mœurs d’une pratique ”répandue dans le milieu”, d’un ”tabou difficile à briser” et qui concernait énormément de footballeurs français. J’improvisais un peu mais toujours avec aplomb. Avoir le beau rôle m’enfiévrait. Je sentais à sa clameur que les gradins me soutenaient.

”Eh bien moi je vous trouve vachement faux-cul, s’insurgea Ménès. De la corruption en Ligue 1? Qui peut croire ça, franchement? Les bras m’en tombent!”

Je n’eus besoin de lui répondre. Les sifflets du public s’en chargèrent pour moi.

”C’est dramatique ce que vous dites, Kevin.

- Pierre, allons…

- J’ai l’impression d’entendre un mec sorti de prison et qui balance ses petits copains!

- Pierre!

- Franchement, vous… tu… tu es un petit con!”

Savourant l‘échange comme un bébé le ferait devant sa potée, la foule émit un ”Oh” de contentement.

”Un petit con, parfaitement! Tu penses à l’exemple que tu donnes, là? Des jeunes te regardent!

- Je ne crois pas être un exemple.

- Oh, si!

- Non.

- Si, si!

- Je ne suis pas un exemple. Pour le grand public, vous en êtes un, en revanche. Et c’est tout le problème.

- Tu me cherches?

- Lâchez ce verre d’eau, Pierre!

- Je suis simplement un footballeur qui n’aime pas ce que le football est devenu.

- Pauvre chou!

- Lâchez mon bras, Pierre! Vous en avez assez de deux pour vous indigner!

- La corruption est une réalité.

- Ah ouais? Et pourquoi que les autres footballeurs de Ligue 1 ils ne disent rien, alors? Hein?

- Ils n’en parlent pas car ils ne veulent pas être jugés. Surtout pas par les gens comme vous.

- Allons bon!

- Ils se taisent pour ne pas se mettre à dos leurs coéquipiers. Ils se taisent car les présidents les menacent s’ils décident de l’ouvrir.

-  N’importe quoi.

- Les personnes qui viennent au stade ne nous aiment pas mais ils aiment encore le football. Ils ont confiance en lui. Les footballeurs ne parlent pas parce que… Parce qu’ils ne veulent pas dégoûter un peu plus encore ceux qui les font vivre.

- Comme si vous vous souciez des supporteurs!

- Pierre!

- Les footballeurs ne parlent pas de corruption parce qu’ils sont obligés de fermer leur gueule pour faire carrière. Ils vivent dans le mensonge.

- Arrête, Cosette, tu vas nous faire chialer!

- Ils sont éduqués comme ça.

- Bouh, bouh, regardez, je pleure!

- On va passer au résumé de Lorient-Valenciennes, d’accord?

- Ils ont peur des gens comme vous.

- Pff…

- Des gens qui ont le pouvoir et qui n’en font rien.

- Bien, bien, bien! Le résumé! Allez!”

De rage, Ménès retira son oreillette et quitta le plateau sous les huées. Accidentellement, il renversa un caméraman avec le seul bras qui lui restait. Alors que défilaient les résumés de la 27ème journée, je suivais le fil de mon compte Twitter en prenant plaisir à lire les commentaires. Des journalistes s’abonnaient, des gens m’envoyaient des messages privés pour me féliciter. Le hashtag #kohlervsmenes gagnait des adeptes. Je nageais toujours. J’étais la vague à prendre.

Juste avant de conclure, j’eus droit à une ultime question.

”Est-ce qu’à un moment vous avez songé à partir?

- De ce plateau?

- Du PSG!

- Non. Jamais.”

Mathoux rendit l’antenne, laissa les applaudissements vrombir puis vint me serrer la main. ”Tu as été très bon”, me dit-il. Il arborait un visage épanoui. Son acolyte ne donnait plus aucun signe de vie.

17 commentaires

  1. Armandinõ dit :

    Jouissif!!!

  2. C. Moa dit :

    Très bon Kévin. J’espère qu’on ne reverra plus jamais Menès !

  3. Romain dit :

    2e phrase: “consista en”.

  4. Van Der Wiel Age People dit :

    Pierre Ménès réduit à Pierre Minus…mythique

    Merci Kevin.

  5. Captain Rai dit :

    Magnifique.

    par contre il faudrait prévenir les enfants qu’il y a une image qui fait très peur.

  6. Family dit :

    Géant, encore une fois. Même si ce n’est que dans l’histoire, qu’est-ce que c’est bon de voir Ménès se faire descendre comme il le mérite ! Bravo.

  7. Wallyd dit :

    A quel moment de l’émission pouvons-nous voir ces interventions ? A moins que je n’ai rien compris et que ce soit une fiction (c’est la première fois que je lis un article de ce mec), les commentaires précédents et les tweets me font penser que j’ai raté quelque chose au CFC, là.

  8. KoR dit :

    Peut-être parce que je ne suis pas assidu au CFC (qui était pour moi l’acronyme du club de foot de ma jeunesse et ne sera jamais une émission de TV, mais on s’en tape) mais j’ai un peu de mal avec le clash.

    À la lecture, j’ai l’impression que c’est Kevin qui se fait dévorer par Menès et que, à la lecture du verbatim, la vox populi aurait plus probablement baissé le pouce pour le footballeur que pour le commentateur.

    Sinon, tout le reste et notamment le barnum autour des émissions de TV, l’ambiance plateau, toussa, très très bon et réaliste !

    Vivement la suite.

  9. Koko dit :

    Je ne le fais jamais, ou alors trop rarement, mais quelques mots pour féliciter l’auteur de son billet ne sont en réalité jamais de trop. Dont acte !

    Excellent article, que ce soit dans la forme ou dans le fond. A plusieurs reprises, j’ai cru que l’histoire s’était réellement passée, tant le récit est crédible. Mention spéciale pour les tweets, plus vrais que nature !
    Tout cela est d’autant plus plaisant qu’il ne s’agit pas seulement d’un exercice de style, mais aussi une belle manière de dénoncer la facilité avec laquelle on peut prévoir une émission (et les tweets la commentant !) aussi formatée…

  10. Jer dit :

    Très bon mais malheureusement assez peu réaliste. J’imagine plus Ménès sauter sur l’occasion et se draper dans l’indignation de la terrible corruption qui touche le sport à coup de “c’est quand même incroyable que dans ce pays…” et de suggérer que kevin mérite l’EDF que d’aller au clash. Ménès c’est quand même un peu le Kouchner du pauvre.

  11. tyty dit :

    Je trouve également le clash - et sa conclusion - assez peu crédibles, mais l’idée est tellement plaisante !
    Je suis persuadé que l’auteur nous pondra un scénario encore plus croustillant pour l’épisode concernant le débat Kevin - JM Aulas au 20h de Pujadas

  12. Surla Commode dit :

    ”une sorte de De Gaulle de la Ligue 1”, ajouta-t-il en surestimant les connaissances de son public, qui ne connaissait visiblement pas ce joueur.

    Merci pour ça !

    (Cela dit je pense que le public du CFC connaît quand même De Gaulle : LLoris et Mandanda.)

  13. cortosam dit :

    a quand un beau livre rassemblant toutes les magnifiques chroniques de Kevin?
    Merci de ce très beau travail!

  14. Kor dit :

    ”une sorte de De Gaulle de la Ligue 1”, ajouta-t-il en surestimant les connaissances de son public, qui ne connaissait visiblement pas ce joueur.

    C’est aussi un remix d’une vieille blague des Inconnus si je ne m’abuse… (tout ça ne nous rajeunit pas)

  15. Kevin Kohler » Blog Archive » Episode 21.2 : Kevin Kohler, la comédie musicale dit :

    [...] préféré à Grégoire ; tout comme lui, j’avais émergé de la médiocrité grâce à la télévision. Pour le rôle de Zlatan Ibrahimovic, la production avait recherché un chanteur capricieux mais [...]

  16. small single mattress dit :

    I think that other sorts of blog site lovers might take a look at this unique website as a model. Enormously clean and simple to use style, and additionally awesome content and articles! You are a professional within this kind of topic :)

  17. princess vanity set dit :

    I think similar webpage owners really need to consider this type of web page as a model. Notably clean and straightforward approach, along with ideal content material! You are a specialist regarding this topic :)

Répondre

CDF
Kevin Kohler