Archive for janvier, 2012

Florian Gentil, journaliste de l’émission Luis Attaque, tourne la sphère de verre. Sept boules s’en évadent en empruntant un toboggan bleu dont la sortie mène à une cavité creusée sur la table, non loin des micros. Dessus, plutôt que des chiffres, on distingue des mots. Luis Fernandez doit légèrement lever la tête pour les lire.

“Jérôme, dis pourquoi nous tu as été expulsé?
- Quoi?
- Luis, je t’ai déjà expliqué, il faut les remettre dans l’ordre.
- Expulsé, été as tu pourquoi nous dis, Jérôme ?
- L’autre sens, Luis. L’autre sens…”

Luis Fernandez parle comme il entraîne. Il a tendance à mettre sur la touche le mot le plus important de sa phrase.

Est-ce qu’il va, Jérôme Rothen?
- Il va, il va. Merci.
- Comment ça se passe à Bastia? Il fait chaud?”

Fernandez ne lâchait jamais ses interviewés tant qu’il n’avait pas obtenu une réponse satisfaisante. Mais le problème n’était pas les réponses. C’était les questions. J’en avais une à lui poser. Surmontant ma timidité, j’ai profité de la 36ème coupure publicitaire en moins d’une heure - un spot sur un médicament luttant contre la diarrhée verbale - pour l’approcher.

“Monsieur Fernandez ? Connaissez-vous Antoine Kohler?
- Qui ça?
- Antoine Kohler. Il jouait en réserve quand vous entraîniez le PSG, en 1996. Au début de la saison 95-96.
- Ecoute petit, je connais pas ton frère. Qu’est-ce que tu veux ? Un orthographe? Allez, donne-moi le ton bout de papier, fais pas ta majorette.
- Ma photo!”

Personne ne le connaissait, mon frère. Et sa photo semblait n’avoir jamais été prise. Avec l’aide de ce psychopathe de Michel Kollar, j’avais eu accès aux archives du club afin de retrouver les noms et les coordonnées des protagonistes de l’époque. Pierre Ducrocq, milieu défensif, habitait en Grèce, près de Kavala. Téléphone introuvable. Bernard Allou, attaquant, vivait désormais en Belgique, à Schaerbeek. Prononciation impossible. Samir Amirèche, défenseur, était devenu recruteur à Créteil. Sincères condoléances. Un mail via Facebook, deux appels sur répondeur. Les autres? En cherchant Fabrice Kelban sur Google, j’ai obtenu ce message d’erreur : ”Error 404 player not found”. Des inconnus pour le web. Des inconnus pour le PSG.

Alors, j’ai fait au plus simple. Je savais que Patrice Loko, attaquant du PSG de 1995 à 1998, était présent au Parc lors de chaque rencontre de championnat. Il dirigeait une agence événementielle. Il se proposait à des clients, répondait à leurs pertinentes questions - “Pas trop déçu de ne pas avoir disputé la Coupe du monde 97? Pardon? 98?”‘ - et racontait des anecdotes de footeux. Son boulot, c’était de venir à des matches puis de faire l’andouille. Ouais, ouais, comme Laurent Paganelli.

J’étais venu le voir contre Toulouse afin qu’il me parle d’Antoine. Mais mon frère ne lui disait rien. Le PSG, en revanche, il n’avait pas oublié. “J’aurais bien voulu entraîner là-bas. Former les gamins.” A la fin de sa carrière, Patrice Loko avait placé ses économies dans un camping qu’il croyait, à tort, naturiste. L’aventure s’était mal terminée. Pour faire simple, disons qu’il avait mis du temps à s’apercevoir qu’il était le seul à se promener sans slip à la cantine. Puis il s’était mis à la boisson. “On avait acheté des vignes avec Pedros et Ouédec. Le Beaujolais à la nantaise, que ça s’appelait. On en a vendu 79 bouteilles. 79, ouais, comme le nombre de points du FC Nantes l’année du titre.” Les footballeurs, ils finissent toujours dans l’alcool.
J’en ai vu plusieurs des anciens joueurs du PSG période 94-96, une demi-douzaine, et ils avaient suivi le même chemin, emprunté les mêmes galères, rencontré les doutes et l’anonymat. Refoulés aux portes de la gloire, ils étaient prêts à passer par la fenêtre. Le football ou rien. Cela mériterait une psychanalyse. Certains, comme Daniel Bravo, consultaient à la télévision. Vincent Guérin, pour sa part, attendait qu’on installe une caméra dans les studios de France Bleu Armorique, au 12ème et dernier étage d’un immeuble en travaux.

Le trajet en transport avait été long. Notre discussion fut courte.

“Antoine Kohler? Non, je vois pas. Un, deux. Un, deux. Vous m’entendez en régie? Mouflon appelle épervier. Allo? Allo? Merde, ils m’entendent pas.
- Il n’a jamais joué avec les pros mais…
- Putain, ils m’entendent pas. Merde. Je dois pas avoir une voix qui porte. Comment il fait Lizarazu? Putain les enfoirés. Ils jouent aux cartes. Tranquille. Tu le crois?
- Vous êtes sûr pour la photo?
- Chier. J’ai jamais su me faire respecter. Chier. Ah, si j’avais eu la carrière de Lizarazu, là, oui, ils m’écouteraient!
- Vous avez été en équipe de France quand même.
- Non, non, lui il est champion du monde. J’ai pas sa carrière.
Je sais même pas faire du surf. A la piscine, je porte des flotteurs.
- Liza aussi a commencé comme ça. Quand il avait deux ans.
- J’ai pas sa voix.
Ni son physique.
- Bon, c’est…
- Ni ses cheveux.
- Oui, mais…
- Ni sa femme.
- Pour en revenir à…
- Il a l’air haut cet immeuble. Je vais ouvrir la fenêtre.
- Vous avez chaud?
- Plus pour longtemps.”

Lors du stage de l’équipe au Qatar, j’avais croisé des pré-retraités et anticipé ce que l’avenir me réservait si je continuais ce sport : le banc d’une vie que je ne choisirai pas. En 1996, Alain Roche jouait défenseur au PSG. Il s’occupait aujourd’hui de coordonner le recrutement du club dans ses nouveaux locaux, au coeur du Camp des Loges - plus précisément dans un petit espace de 6m² situé exactement au centre du bâtiment et autrefois utilisé pour entasser les ordures. “Attention aux épluchures qui traînent. Les hommes de ménages ne viennent que le vendredi matin. Pour ton frère, écoute, je m’en souviens pas. En revanche, je peux consulter mes dossiers.” Depuis qu’il était allé voir J.Edgar au cinéma, mon plus fidèle allié collectait des notes sur ses semblables.

De 9h à 19h. Et ensuite je commence à bosser. Par exemple, hier. Bon. Alors. 11h31 : Pastore mange un Pépito.
- Quel est l’intérêt d’avoir noté ça?
- C’est ça, moque-toi! Tu seras bien content de venir me voir quand les réserves mondiales de Pépito seront à sec et qu’il faudra trouver un responsable!
- Et pour Antoine?
- Voici l’adresse de Dominique Leclercq. Il vit à Amiens. Il entraînait l’équipe réserve en 95-96. Il pourra sans doute te renseigner. Bon, j’en étais où? Alors. 12h10 : Lugano mord un serpent.”

Je pris le train dès le lendemain, encore asséché par l’insuccès de mes recherches. J’ai vingt ans, je ne fume pas, je bois peu, je ne suis pas cycliste professionnel. J’essaye de rester le plus neutre possible dans mes rapports avec le monde. Que me donne-t-il en échange? Un voyage à Amiens.

Je m’enfonce dans cette France du sous-sol, celle-là même ou j’ai grandi. Aux miradors, les vieux me fusillent ; à leurs yeux je ne suis qu’un oiseau de passage. Les habitants ont des gilets trop grands, un look de décharge municipale. Ici, on ne sort pas les poubelles, on s’habille avec. Rue Voltaire, je suis tombé sur un spectacle de marionnettes suivi par un public de gentilles dames, paisibles vieillards, hommes des tavernes, simplets. A un moment la foule s’est regroupée pour faire le trottoir, formant le long des flaques une file où j’avais péniblement pied. Deux par deux, ils ont marché vers le nord en riant aux éclats. Je ne voyais qu’une lointaine fumée, la moiteur. Dominique Leclercq vivait un peu plus loin. Le bus partait à treize heures. J’ai mangé un kebab puis je suis monté dedans, en faisant gaffe de ne pas piétiner les frites.

Il sembla étonné de me voir à sa porte. Alain Roche ne lui donnait plus de nouvelles depuis quatre ans. Il recevait peu de visites. C’était un brave homme, assez seul. La télévision, allumée, ronronnait sur Les Feux de l’Amour. Autour d’un vin blanc, monsieur Leclercq m’évoqua sa carrière d’entraîneur. Oui, le visage d’Antoine lui rappelait quelqu’un. Non, ce jeune homme ne se nommait pas Kohler. Plantées sur les murs, des écharpes aux couleurs du PSG constituaient l’unique décoration. Il s’arrêta longuement sur Anelka, assis au premier rang. “Ah, Nicolas… Il a toujours voulu réussir, ce gamin. Il était déjà très entouré, dans sa bulle. On se comprenait bien malgré notre différence d’âge.” Il se leva, s’avança vers une armoire, en sortit un classeur contenant plusieurs photos de l’ancien buteur de Chelsea, jeune, encore ado. Il m’en montra cinq, dix, quinze. “J’espère qu’il viendra me rendre visite quand sa carrière sera terminée. J’aimerais bien le revoir, Nicolas. J’aimerais beaucoup.” C’était triste de le voir ainsi et d’imaginer qu’Anelka puisse penser à lui. Il ressassait les souvenirs pour ne pas penser au présent. Il était temps d’avancer.

De retour à Paris en fin d’après-midi, je me suis soudain senti plus fort. En descendant du train, j’ai envoyé un SMS à Leonardo. “Il est hors de question que je quitte le club. Je veux m’imposer.” Sa réponse - “On compte sur toi depuis le départ d’Erding.” - m’a fait un bien fou. J’ai passé le reste de la journée à rayer de ma mémoire tous les anciens coéquipiers de mon frère dont j’avais noté l’adresse. J’ai passé le reste de la journée à me dire que tout était possible, qu’enquêter sur Antoine ne m’avançait à rien. Le spectacle de marionnettes se poursuivait sans lui.

Guide du jeune footballeur, chapitre 33.a

Le premier rendez-vous impose de laisser s’exprimer votre rencart. Inutile de prendre le risque de parler de vous : si vous ne possédez pas un palmarès en béton, c’est le meilleur moyen de le décevoir. (Raymond D.)

Karim porte une chemise blanche et un rouge à lèvres fuchsia. Le bar n’a pas spécialement de charme, il est situé en bas d’une rue qui n’a pas spécialement de charme, une rue en pente, onduleuse, suffisamment inclinée pour que son verre tombe de la table et se brise. Ici, de toute façon, on se couche facilement. C’est un bar d’hôtel. Karim s’excuse de sa maladresse. Encore.
Je l’ai rencontré sur le chat d’Adopteunjoueur.com, le premier site de rencontres dédié aux joueurs de foot et aux agents de footballeurs. Il s’était d’abord trompé de nom, me prenant pour Gameiro. Merde! Ma fiche était pourtant claire : Kevin, attaquant, remplaçant au Paris Saint-Germain. Cela m’avait vexé. Et puis, dans la foulée, il m’avait envoyé une photo de lui avec Benzema. Ce gars-là, c’est certain, connaissait du monde. La fin du mercato approchait, je n’avais plus trempé mon biscuit dans une cage de gardien depuis six mois. Si un attaquant signait au PSG avant le 31 janvier, j’avais de grandes chances de quitter le club en prêt. Direction Clermont en février. Pire qu’un séjour à la Fistinière.

Sur Adopteunjoueur.com, les joueurs se livraient, les agents disposaient. Et en plus, c’était gratuit pour les moins de 21 ans - et pour les précaires touchant moins de 40.000 euros par mois.

“Je voulais devenir infirmier quand j’étais petit, me dit Karim alors que la pluie tombe, dehors, comme dans les films romantiques de Woody Allen. Aider des gens, oui. Leur venir en aide. J’ai toujours voulu sauver des gens. Finalement, agent, c’est pas si éloigné d’infirmier.
- Je crois que tu en as sauvé beaucoup en ne devenant pas infirmier.”

Très vite, après quelques phrases banales, il m’avait invité dans cet hôtel fréquenté par les footballeurs, un lieu où nous venions avant, après et même pendant les matches (pour Luyindula, par exemple), un endroit assez cher, donc, et plutôt glauque. Samuel Eto’o discute avec Pierre Ménès. Mamadou Sakho mange avec l’un de ses frères. Leonardo semble attendre quelqu’un. “Il est là, chaque soir depuis un mois. Il croit encore que Beckham va venir“, nous confie le serveur. Karim commande des croquettes. Ses mots se répètent.

“Es-tu majeur?
- Oui. Pourquoi cette question?
- Je préfère être sûr. J’ai eu des problèmes avec un Africain qui prétendait avoir dix-sept.  J’aurais dû me méfier quand il m’a présenté son gosse.
- Ca signifie rien.
- Son gamin en avait vingt-deux.
- Ah.
- Sacré Wilson! Il m’en aura fait baver.
- Au fait… Je suis ton premier rendez-vous sur adopteunjoueur.com?”

Il recrache ses croquettes.

“De… De la journée?
- Je vois.

- Non, non. Détrompe-toi. J’ai envie de me fixer avec quelqu’un en qui j’ai confiance. Un jeune qui n’a jamais eu d’agent, par exemple. Un puceau, pas un millionnaire qui te trompe à la moindre occasion. Ben Arfa, tiens!  Ben Arfa, c’est dingue, il baise les pieds de tout le monde. Un fétichiste, ce mec. Comme les autres, ouais. Comme les autres. Tous les mêmes.”

Karim sortait d’une relation difficile. Il insista à deux reprises sur le comportement abject des hommes, ces monstres qui courtisaient d’autres agents que lui. Son sac de croquette se vidait lentement. Leonardo multipliait les allers-retours jusqu’au comptoir. “Vous êtes certain que David n’a pas appelé? Réservé? Il a peut-être pris un pseudonyme. Regardez à P.” - “P?” - “Oui, comme Pato.” - “Monsieur, il…” - “Ou à T! Regardez à T!” Puis il retournait s’asseoir, tête basse, s’imaginant déjà finir la soirée sur Erding.

Karim me dévorait des yeux. Je parvins à placer un commentaire audacieux sur la difficulté de se garer à Paris ; il s’y montra étonnement réceptif. En consultant sa fiche, j’avais découvert qu’il aimait les chats, le roller et les séries américaines se déroulant dans un hôpital. J’avais remarqué qu’il aimait aussi se faire photographier dans des pauses insolites, la bouche en canard, au centre de la lumière. Oui, il recherchait la lumière. Les agents recherchaient la même chose que les joueurs. Mais je crois qu’il  m’appréciait, et c’était bien là l’essentiel.

“Je te voyais bien plus superficiel. Comme quoi… On n’est jamais sûr avec les rencontres par internet…
- Je sais. J’ai déjà eu des surprises. En début d’année, un mec s’était présenté à moi comme étant un international en pleine force de l’âge, capitaine d’un club disputant la Coupe d’Europe. Je pensais tomber sur Adil Rami. Finalement, j’ai eu droit à Jérémie Bréchet.
- Faut toujours demander une photo.
- Les footballeurs, généralement, ils… Ils veulent juste tirer leur coup.
- Je suis pas comme ça.
- Vous dites les choses qu’on veut entendre! Juste pour nous faire plaisir!”

Karim était intelligent. Il comprenait la psychologie des joueurs de foot.

“C’est vrai. Mais moi, je suis sincère.
- Oui… Oui, je veux bien te croire.”

Bon pas tant que ça, en fait.

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Notre promenade sur les quais de Seine prit une drôle de tournure. Karim adoptait un comportement déconcertant. Il attendait que je le relance et l’interroge sur sa vie. Si j’oubliais de le faire, il s’inquiétait de cette absence et il me demandait : ”Alors, tu ne causes plus?” ou ”Ca y est, t’as plus rien à me dire?” Le challenge était d’autant plus difficile que Karim s’intéressait à peu de choses, hormis le football.

“Oh, regarde, une fontaine!”

Il sortit de la poche de son manteau une liasse de billets de banque puis la lança dans l’eau.

“Fais un voeu!”

Guide du jeune footballeur, chapitre 33.b

Un joueur qui n’embrasse pas au premier rendez-vous est un gentleman. Un joueur qui n’embrasse pas au second est une tafiole. (Loulou N.)

Nous marchions côte à côte près d’un quartier animé, plein de bruits et d’odeurs. Devais-je lui dire que je me sentais prêt à conclure? Ou bien attendre un peu pour ne pas le brusquer? Il s’arrêta devant un magasin et il me montra des chaussures. “Elles sont belles, tu ne trouves pas?” Je ne sus quoi lui répondre : ce n’étaient que des chaussures. Le chemin passa près d’un sexshop, puis d’un second, puis d’un troisième. Des prostituées attendaient la passe. Gameiro, aussi. Gameiro, les putes : même combat. Hein? Quoi? Gameiro?

“Gamé?
- Kevin?
- Tu habites le quartier?
- Euh… Ouais. Bien sûr. Pas très loin.
- Tu ne faisais pas le trottoir, rassure-moi?
- Moi? Genre! Le mec.
- Parce que t’es pile devant un club échangiste. C’est pour ça. J’ai cru que.
- Ah. Non.
- Aucun rapport?
- Depuis ce matin?
- Par rapport à la question.
- Ah. Aucun.
- D’accord.
- Je connais même pas ce club.
- C’est pas la carte de membre que tu viens de faire tomber, là?”

Un homme la ramassa.

“Gervais?
- Monsieur Martel?
- On se connaît? Kevin, fais gaffe, tu…
- Chut…
- Vous… ?
- Oh, ça va! Un p’tit prêt vite fait bien fait en période de mercato, ça n’a jamais tué personne! Pas vrai?!”

Il tapa violemment dans le dos de Gameiro puis s’en alla, tout guilleret, visiblement soulagé de quelque chose. Mon coéquipier prit le chemin adverse, gêné. Karim se mit à sourire.

“Le pauvre, quand même. Il joue peu depuis l’arrivée d’Ancelotti.
- Toi aussi, non?
- Dix minutes par-ci, cinq par-là…
- Je préfère quand cela dure plus longtemps.
- Oui, mais la concurrence est rude. J’ai un style de jeu déroutant. Tu sais, je cherche vraiment quelqu’un qui saura me comprendre.
- Te prendre… Oui.
- Non, me comprendre.
- J’avais compris.
- Quelqu’un qui n’aura pas peur de se battre.
- Mmm… Oui. J’aime quand ça claque.
- Par exemple. On peut aller jusque-là si le président refuse de céder.
- Mettre des coups de crampons. Mmm… C’est bon… Mmm…
- Euh… On parle bien de la même chose, hein?
- En plus, je connais bien Bernard Tapie. Il pourra me donner des menottes.
- Ecoute, ca va trop loin, là.”

Il y a eu un long silence, des dizaines de témoins, une armée entière de pas lourds et fouineurs, cette gigantesque vague qui emporta mon cœur, la nuit, mais absolument rien entre nous.

Au matin, je découvris un SMS, envoyé par Karim juste après l’incident. Et son adresse. C’était con, quand même. C’était con de se quitter comme ça.

J’ai repris le métro. Il vivait dans le 14ème.
Au 3ème, sans ascenseur.
Première porte à droite.
Elle était ouverte. Un peu. Assez.
Il était là. Il était 10 heures.
Il était là, avec Gameiro, sur un lit, au milieu de feuilles volantes, tenant un stylo noir avec gourmandise.

“Kevin! Merde! C’est pas ce que tu crois, il me signait simplement un autographe!”

Tous les mêmes.

Le portail grince mais s’ouvre sous l’effet du vent. C’est d’abord un petit terrain vague noyé sous les os, un reste de dépotoir dominé par une baraque grise qu’on aimerait fermer. Les briques tombent en poussière. Une vieille laisse est accrochée au lierre, près d’une fenêtre dont la vitre a le carreau brisé. A l’intérieur, on distingue plusieurs journaux jaunis, des poils, des excréments, la misère dans ce qu’elle a de plus insupportable. Un petit être tremble, respire plus qu’il n’aboie. Quand il vous regarde, vous vous sentez obligé de l’aimer. C’est ici que j’ai acheté Teddy, mon premier agent.

Selon le responsable du chenil, le faire vacciner n’était pas obligatoire. “Sauf si vous comptez le garder longtemps.” Je ne l’ai pas fait vacciner.

Teddy était un agent errant, sans port ni attache, sans diplôme agrée par la FIFA, sans rien. Un corniaud, croisé école de commerce et BTS compta. Un bâtard, quoi. Ma mère m’avait toujours dit de me méfier de ces bêtes-là. A la maison, après la mort de Gargantua, notre bichon maltais, nous n’avions eu que des chats. Des animaux individualistes, manipulateurs et versatiles en amitié, seulement intéressés par la copulation et les nourritures grasses ; des footballeurs, en somme. De prime abord, l’agent semblait plus fidèle qu’un félin.  Tu n’avais pas besoin de le siffler ou d’agiter la gamelle pour qu’il vienne à toi. Même si tu n’avais besoin de rien, il était là quand même.

Dans ce milieu où l’on te traite comme un clébard, l’agent est prêt à tous les sacrifices pour trouver un foyer. Teddy me l’a fait comprendre dès le premier jour, me suivant dans chacun de mes déplacements, la queue frétillante et la truffe sèche, achetée chez Hediard. Rien n’était trop cher pour me plaire.

“C’est l’agent-gent à qui, ça, hein? C’est l’agent-gent à Kevin!
- Ouaf!
- Bon allez, file.
- Ouaf!
- Casse-toi, je dois aller à l’entraînement.
- Ouaf!
- Tu veux jouer, c’est ça? C’est pour qui le bout de bois? Allez, va chercher!”

Et il me rapportait des offres récupérées dans les poubelles, des prêts en Ligue 2, des propositions de clubs belges.

Un coéquipier membre de la SPA - Société Protectrice des Agents - m’avait prévenu : “Parait qu’on veut t’envoyer au Qatar. Tu ferais mieux d’en prendre un pour te défendre.” Au club, chaque joueur possédait le sien. Ce n’était plus un club, c’était une animalerie. Et pour l’odeur, on accusait les journalistes.
Oh, je l’admets volontiers : nos intérêts étaient protégés. Au contact du président, les toutous grognaient. Devant les contrats, certains se mettaient à baver. Celui de Makelele arrivait même à se lécher les couilles. Comme son maître. Nous combattions les parasites avec un parasite. Connaître l’ennemi pour mieux le vaincre. Etre l’ennemi pour mieux le comprendre.

Mais sont-ils vraiment fidèles? Non. Pas les plus dangereux.

Scène du quotidien : ils se déplacent en bande près du vestiaire des moins de 19 ans et marquent leur passage d’une rapide pause-pipi sur les casiers des joueurs. Lorsqu’ils repèrent un maître en âge d’adopter, ils se battent jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un, généralement celui avec la plus grande gueule, le meilleur carnet d’adresse. Les loups sont dans la place.

A chaque mercato commence la grande migration. Ils quittent les forêts et envahissent les villages, détruisent les récoltes, à Sochaux, Auxerre et ailleurs, sèment les mauvaises graines dans les équipes de jeunes. Et le soir du 31, dans la nuit noire, les loups les emportent dans ces contrées sauvages où raisonne encore l’écho de leurs pleurs. Ils s’appelaient Péricard, Kakuta ou Pogba. Ils n’étaient que des gosses.
Teddy n’était qu’un chiot.

Par deux fois, maladroitement, il se prit les pieds dans le tapis en allant discuter pognon avec Leonardo, conclusion logique de son manque d’assurance. Il rentrait à l’appartement en couinant, s’excusant de ne pouvoir m’éclairer sur mon futur. Le mercato concernait un tiers de l’effectif. A l’entrainement, la moindre passe manquée pouvait signifier un départ prochain. On ne nous faisait pas confiance et nous le traduisions sur le terrain. Le PSG voulait recruter. Beaucoup. Afin de satisfaire les demandes d’Al-Jazeera, Nasser songeait à s’offrir plusieurs équipes de Ligue 1 pour pouvoir aligner toutes les recrues qu’il souhaitait. Le président rêvait d’un championnat avec quatorze, quinze clubs sous sa coupe et des faire-valoir pour jouer le maintien. Contactés, Caen, Metz et Nancy paraissaient emballés. Thiriez, le président de la LFP, un peu moins.

Un milieu argentin passait un essai à l’entraînement, un gars accusé d’avoir violé une calzone lorsqu’il évoluait en Italie. L’agent de Brandao l’accompagnait. A quelques mètres de lui, Sylvain Armand fumait une clope, en équilibre sur la barrière.

“Salut Kevin. Ca va?
- Moyen. J’ai des soucis avec mon agent.
- Pareil. Le mien est allé répandre dans la presse que j’étais prêt à signer à Lyon. N’importe quoi! Qu’est-ce que j’irais foutre à Lyon? Et pourquoi pas à Toulouse?! J’ai dû l’euthanasier.”

Leonardo revenait d’une chasse à courre. Régulièrement, une à deux fois par semaine, on lâchait dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye un footballeur africain sortant de l’adolescence, avant d’en faire de même avec des agents, lancés à sa poursuite. Leonardo suivait la parade à cheval, un cor à la main. Ses amis riches adoraient cela.

J’ai attendu qu’il prenne sa douche puis j’ai frappé à son bureau.

“Je voulais vous voir. Pour parler de mon avenir.
- C’est à dire?
- Je n’ai pas très envie de partir au Qatar.”

Il n’a rien dit. J’ai baissé la tête. Une crotte traînait sur le sol. Leonardo a pris le contrat qu’il avait préparé pour Pato et il l’a utilisé pour ramasser la merde.

Je sais. Ton agent m’a encore laissé un mot. Je ne veux plus jamais le revoir ici. Allez, file.”

Teddy m’attendait dehors. Il avait creusé un trou dans la pelouse pour enterrer le dossier Beckham - profitant de la fosse, Jérôme Bouboule, du quotidien l’Equipe, déversait à l’aide d’un camion-citerne l’intégrale de ses articles de décembre et janvier. Il aimait rendre service. Il ne m’en rendait pas suffisamment. J’ai caressé le haut de son crâne puis nous avons pris la voiture jusqu’au Parc des Princes, son lieu de promenade favori. Une petite annonce avait été scotchée sur un feu tricolore.

5000 m². A croire que le président voulait carrément vendre la ville de Paris avec. Teddy était heureux. Il reniflait partout. Ensemble, nous avons marché jusqu’au bois le plus proche. Sur place, je l’ai caressé une dernière fois puis je l’ai attaché à une jambe qui traînait, en prenant soin de ne pas abîmer le bas résille. Sur le retour, j’ai recroisé l’agent de Brandao. Teddy sera heureux, là-bas, avec tous ces footballeurs.

La première mesure de Carlo Ancelotti en rentrant du Qatar fut d’appeler Valérie Damidot. La compréhension de la langue posa quelques problèmes en raison du français bancal de l’animatrice mais, très vite, le Camp des Loges fut rénové selon les désirs de l’Italien. On maroufla les murs, on remplaça les canapés usés par un carré de poufs, extérieur design, intérieur billes en polystyrène - les copines de Matuidi, de Lugano, de Camara et de Sirigu. Le coach demanda à ce que l’on transforme la salle de réunion en dortoir pour son staff, nombreux et fatigué par un long voyage. L’aménagement prit peu de temps : les réunions, ici, ne servaient déjà qu’à dormir.

A la fin, quand Kombouaré nous réunissait pour discuter du prochain match, les gars en profitaient pour lui laisser les gosses, un doudou et un oreiller puis filaient en centre-ville faire du shopping.

Sur les clichés, depuis le départ d’Antoine, le Camp des Loges paraît différent. Ancelotti a repeint les préfabriqués en rouge et noir, les couleurs du Milan. « Et celles de Rennes », remarqua Douchez avant que le coach ne l’oblige à se laver la bouche avec du savon. Rose. « Commbbpup la coubmlleur de Toubmpplouse ? » Oui. Rose. Avec des bulles. Plus discrètement, Carlo a changé les portraits des anciens joueurs affichés dans le hall. Luis Fernandez a ainsi laissé sa place à Paolo Maldini. Au niveau de l’image, c’est plus présentable.

Il a beaucoup été question d’image cette semaine.

En haut à gauche de cette photo, prise à Doha, un journaliste nous shoote. Il travaille au Parisien. Nous lui avons reparlé de la Une de son journal annonçant la signature de David Beckham. « Pourquoi tu as écrit ça? Pourquoi? » « Nous avons seulement dit que Beckham était d’accord pour venir, jamais que le contrat était signé. » Il avait raison. Nous n’avions retenu que l’image. Trois mots écrits sur un bout de papier. Des flashs.

Au club, tout le monde pensait que Beckham signerait. Nasser avait pris les mesures. Des maillots, 400.000, allaient être mis sur le marché. Roselyne Bachelot en avait commandé 80.000.

J’ai cru comprendre que le transfert avorté de David Beckham avait énormément fait parler, vendre et réagir. Pour certains, l’image du club en aurait été affectée. J’ai lu cette chronique de François Bégaudeau, dans le Monde, où il explique qu’un supporteur se fout bien de l’identité d’un club, tant que la victoire est là. Il cible le PSG, que les Qatariens dénatureraient, mais il ne cite pas les joueurs. Que pensons-nous de tout cela? Quand Jallet dit avoir le sentiment d’évoluer dans un club étranger, il faut le prendre comme un compliment.
Oui, l’argent, les rumeurs, la presse qui s’emballe, un staff cosmopolite, tout cela donne l’impression que le club ne nous appartient plus. Mais depuis quand un club appartient-il aux joueurs?

Sur cette photo, Bisevac apparaît plus concerné que les autres. Ancelotti a très vite été séduit par son professionnalisme. Ils ont passé énormément de temps ensemble, à discuter, à échanger sur la tactique. Cela ne saute pas forcément aux yeux mais Bisevac est quelqu’un de très intelligent. Il sent le football. Alors que Ménez, par exemple, il sent juste la transpiration.

Tiéné s’efface, en partie dissimulé par Ancelotti. En match, il voit bien qu’on préfère perdre la balle plutôt que de lui adresser une passe. A la cantine, les gars en viennent même à prévoir un pantalon de rechange avant de lui demander de servir à boire. Tiéné fut soulagé de nous quitter pour partir disputer la Coupe d’Afrique des Nations avec la Côte d’Ivoire. Il aimerait partir définitivement. Il en a marre de se faire lyncher par les supporteurs. Les journaux, encore, il s’en fout ; il ne les lit pas. Mais les supporteurs, impossible de ne pas les entendre. On lui a répété que Maicon pourrait arriver fin janvier. “Mais c’est pas un arrière gauche!” “Toi non plus”, a répliqué Leonardo.

Des gens partent, d’honnêtes serviteurs, sans qu’on les remercie. D’autres restent, comme Makelele, sans qu’on sache vraiment pourquoi. Parce qu’on les juge importants, j’imagine.

A Doha, je marchais souvent en retrait, sans adresser la parole aux autres - pour leur parler de quoi, de toute façon? De fringues? De voiture? De l’exposition Romy Schneider qui a tant ému Chantôme? C’est ma première expérience à l’étranger. Je m’accroche. Je pense à ma famille, à mon frère, et je serre les dents. Je pense à cette photo qu’il m’a donné sans explications. La présence d’Anelka me fascine. Se sont-ils déjà parlés? Peut-être pas. Ils n’étaient que coéquipiers.

Je l’ai montrée à Leonardo, dans l’avion, en rentrant sur Paris. Il l’a regardée comme s’il s’agissait des fesses de Mathilde Barbara, l’attachée presse. Comme s’il s’agissait des fesses de Mathilde Barbara, il a mis la main dessus - oh, pas longtemps, quelques secondes tout au plus - et m’a demandé comment je l’avais obtenue. Je lui ai expliqué qu’elle appartenait à mon frère et il a souri. Mathilde n’aurait pas fait mieux.

En préparant le match de Coupe de France, vendredi, le coach a pris le temps de s’attarder sur mon cas. Au cours d’un arrêt de jeu, il m’a interrogé sur mes préférences en matière de poste. “Milieu offensif ou attaquant!“, que j’ai dit, juste avant de retourner m’entraîner, le moral gonflé à bloc. Ancelotti nous découvre. Il nous observe. Nous savons qu’il nous observe. Il sait que nous savons qu’il nous observe. Nous savons qu’il sait que nous savons qu’il nous observe - sauf Ménez, que la phrase précédente donne trop mal à la tête pour réfléchir.

Quand arrive un nouveau coach, les joueurs cherchent toujours à l’impressionner. Ancelotti est difficilement impressionnable. Quand on le déçoit, il nous recadre. Au fond, il n’est pas très différent de Kombouaré. Il nous fait juste bosser en 4-3-2-1, sa fameuse tactique en arbre de noël. Elle demande beaucoup d’application.

A un moment, oubliant les consignes, Hoarau a tenté un dribble. Ancelotti s’est frotté les yeux. Puis il l’a engueulé.
“Jouez simple! Simple! Comme Kohler!”

Il l’a carrément pourri à la mi-temps contre Locminé, lui donnant quinze minutes pour réagir. Et il m’a fait entrer à la reprise. Nous avions travaillé l’arbre de noël la semaine en imaginait qu’accrocher un ballon sur la tête de Hoarau suffirait pour l’illuminer. Mais c’était comme si l’arbre avait perdu ses épines et que nous marchions dessus, pieds nus. Quand Erding a remplacé Hoarau, nous n’avions pas été particulièrement rassuré. Les amateurs nous harcelaient. Devant. Derrière. Ils ne semblaient pas fatigués. Devant. Derrière. Un porno amateur. Ils jouaient en équipe. L’instituteur de CM1 taclait comme un fou. Bodmer n’avait jamais aimé l’école. Il était servi. Pour nous, la saison démarrait. Une rentrée des classes. Je connais ce monde amateur. Je sais que la rage, parfois, permet de renverser des montagnes.

Nene demandait le ballon. Il me le passait rarement. Pastore ne le demandait pas. Il me le passait encore plus rarement. Javier ne savait pas où se situer sur le terrain. De temps en temps, il redescendait très bas. Il cherchait Sirigu, son pote, son confident, l’homme qui le réconfortait dans les coups durs. Les attaquants adverses s’approchaient de lui et l’insultaient, en Français. Javier ne répondait pas et fronçait les sourcils ; en Argentin. Nous ne savions plus quoi faire. Je regardais Ancelotti. Il tirait pas une gueule pas possible. Comme sur toutes les photos. Sur les photos, l’équipe semble avoir changé. La réalité est plus floue.

Daouda manipule le bouton Y du joystick implanté à son siège. 12.390 des 28.881 spectateurs de la Google Chrome Arena l’imitent. Les statistiques s’affichent en temps réel sur l’écran géant. Les routes encerclent ce stade, bijou technologique surplombant le désert, comme autant d’invitations à prendre la fuite. D’une courte majorité (52,47%), le Brésilien Elson Da Ktilo - 23 ans, 1m82, 72 kg, groupe sanguin AB+, 350.000 euros de salaire net mensuel - est invité à fouler la pelouse. Occupé à regarder une série sur son portable, il préfère rester sur son banc étrangement connecté à un générateur électrique. Daouda reprend sa manette. B. LT. Electrocution. Extension. Elson Da Ktilo va entrer en jeu. Dès qu’il aura fini de brûler. Al-Arzaza affronte Al-Gharafa. J’ignore qui joue en rouge, j’ignore qui joue en blanc.

“En blanc, c’est l’équipe qui va perdre.
- Un pronostic personnel?
- Non. Nous mettons toujours l’équipe qui va perdre de cette couleur. Décision de l’émir. Son ex-femme s’habillait toujours en blanc. En plus, cela évite que les spectateurs perdent leur temps à encourager la mauvaise équipe. Dites, monsieur Kohler, est-ce qu’un but vous ferait plaisir?”

Douada se montre aimable avec moi malgré son statut de numéro trois de QIA. J’ai la chance d’être son invité. Des tribunes, nous attendons la mi-temps de cette simulation de match amical orchestré en l’honneur du PSG. David Beckham sera bientôt présenté. Tout a été fait pour attirer la foule. A l’entrée, tout à l’heure, on distribuait des sous-vêtements Armani. Cela change du Parc, où l’on ne propose que les slips d’Armand.

“Que de monde. Incroyable. Quelle star ce Beckham! J’adore ses pubs! Tiens, saviez-vous qu’il était également footballeur?”
- C’est ce qu’on dit. Au fait, pourquoi y-a-t-il douze joueurs par équipe?
- Oh, la FIFA expérimente. Elle nous a demandé d’aligner un joueur supplémentaire pour réduire les risques de tension dans les vestiaires. Et un attaquant, si possible. Vous évoluez à quel poste, monsieur Kohler?
- Remplaçant. Enfin… Attaquant, pardon.
- Venez jouer au Qatar, alors! Ha! Ha!”

Elson Da Ktilo prend la balle, dribble deux adversaires puis la perd en tentant une roulette. D’un geste de dépit, le public décide de faire appel à Karim Baghzini, un Algérien de seize ans, recruté 400.000 euros au Maroc. Posté au bord du terrain, l’entraîneur baisse la tête puis fait entrer le gamin.

“Ca doit l’emmerder que ce soit le public qui décide des remplacements.
- Avouez que cela donne envie d’aller au stade, monsieur Kohler!
- Oh, regardez, un penalty!
- Hein? Ah, je l’ai loupé. Pas grave, je vais arranger ça.”

Retour sur le joystick. LT+RT. Les joueurs se replacent près du rond central et rejouent, plus lentement, l’action qui a conduit l’arbitre à siffler la faute.

“Ce mode replay est vraiment fascinant.”

Tout comme Beckham, un peu plus tard, qui entame son défilé par un signe princier de la main, se muant reine d’Angleterre, seul face à ses sujets. Il sort du carrosse, exécute une roulade arrière (LR+Y) et un triple lutz (RT+X), avant de saluer l’émir venu à sa rencontre. Cette perruque blonde semble tenir le coup. Leonardo est troublant de réalisme. Quel acteur. Quel génie. Entre ses mains, les subterfuges prennent vie. A ses côtés, Alain Roche, dans sa robe violette, fait une Victoria présentable. Au niveau du cul, surtout. On ne vire pas un cul comme ça.

Oui, c’est vrai, tout paraît faux au Qatar. Même les terrains. Ils sont synthétiques. Beckham présenté, nous sommes allés visiter Aspire, l’INSEP local, l’usine à champions programmés pour la Coupe du Monde de 2022. Des jeunes footballeurs s’entraînent, d’horizons divers, noirs et arabes. “Beaucoup d’Ivoiriens. Ils en veulent. La plupart seront naturalisés“, nous explique Hakim, un médecin français passé par le PSG et le Stade Français. Les Qataris sont dépassés par l’engagement physique des Africains. Alors que le reste de la troupe s’éloigne doucement, avec Ancelotti à sa tête, Hakim me devine songeur. “T’as remarqué, hein? Ils ont pas la rage, ces jeunes. Tu le sens, hein? Ouais. Tu le sens trop bien.” A leur décharge, il est difficile de se battre pour devenir joueur professionnel quand tu peux directement devenir président de club.

Un peu plus loin, je retrouve le groupe en parlotte avec Ivan Bravo, le directeur d’Aspire. Sakho lui demande si les filles sont admises au centre. “Oui, bien sûr. Dans les chambres des garçons.” Il rigole puis se tait. Nous avançons. Les garçons nous observent en silence. Leurs conditions d’entraînements font rêver. Mieux : chacun d’entre eux est suivi par un diététicien, un préparateur technique et un médecin particulier. Un 5 contre 5 s’organise sur un petit terrain. Chantôme me montre un gosse qu’il trouve bon. Une porte s’ouvre. Entrent 25 personnes en costume. “Les joueurs peuvent choisir l’entraîneur qui prendra place sur le banc, indique Bravo. C’est révolutionnaire! Quoi, Javier? Comme au PSG? Ah, oui, peut-être.”

Cinq minutes de marche jusqu’aux entrailles de la machine, au centre de clonage. Zinedine Zidane est attaché à un brancard. Des scientifiques lui plantent des seringues dans l’arrière-train. Un autre étudie des amibes au microscope. “Nous essayons de créer un nouveau Zidane. Un projet de longue date. Pour l’instant, hélas, nos prototypes se sont tous montrés défectueux. Avez-vous entendu parler d’un certain Yoann Gourcuff?”

Le futur du football est au Qatar. Mais il vaut mieux que le football l’ignore.

Cela, mes coéquipiers semblent l’avoir compris. Ils ne se mêlent pas à la foule, préférant rester à l’hôtel plutôt que de visiter cet endroit qu’ils ne connaissent pas. Ils restent dans leur chambre et se goinfrent d’alcool, de chips, de dattes et de fruits secs, cuisinés par un clone - réussi, celui-là - de Joël Robuchon. Je ne les comprends pas. Ils auront le temps de ne rien faire en revenant à Paris, après le stage. Discrètement, je descends dans le hall, regarde à droite, à gauche, et m’avance vers la sortie. Leonardo discute avec Daouda. D’ici, dissimulé derrière une plante verte artificielle, je peux les entendre.

“Comment ça, tu veux un joueur?
- Oui. Le petit Kohler.
- Je ne pense pas qu’il soit intéressé.
- Vous le payez mal. Il le sera. Nous mettrons l’argent.
- Peut-être. Faut voir. Pourquoi pas, oui. “

Un transfert au Qatar?

Je parcoure le désert de béton chaussé d’escalators, spectateur parmi d’autres d’un tableau monochrome. Une tour, soixante-dix étages de métal, me sert de phare. La pluie tombe sur les panneaux solaires. Elle a le goût de chocolat. Dans le ciel vole un avion de la marque Häagen-Dazs. Je vois des hommes, des femmes, des enfants qui marchent dans les centres commerciaux et ils semblent heureux. La vie, ici, est confortable. Elle vous écarte des dangers, emprunte la ligne la plus droite. Elle vous offre les plaisirs faciles. Tout ce que recherche un footballeur de vingt ans. J’ai 20 ans.

A force de lire l’Equipe, j’ai fini par croire que Beckham avait signé chez nous. Nous avons tous fini par le croire. Pastore laisse toujours une place vide à côté de lui dans le vestiaire. Pour plaisanter, nous disons qu’il s’agit de celle de David. Et nous nous asseyions dans le coin, là où la lumière brille moins - l’ampoule fonctionne mal depuis que Mathieu Bodmer a voulu se la mettre dans l’anus pour participer à l’émission Incroyable Talent. Chaque rumeur nous conforte dans l’idée que notre carrière est plongée dans le noir. J’en suis arrivé, pour ma part, à douter de mon existence.

Mon frère a probablement échoué au PSG pour n’avoir pas su saisir sa chance au bon moment. Voici que la mienne se présente.


Une berline roule jusqu’à moi et s’arrête. Une femme de petite taille claque la portière, manquant d’exploser la vitre. Elle s’approche d’un magasin, reluque les dernières nouveautés - des godes et des œufs vibrants, essentiellement - puis revient vers la voiture ; son chauffeur, un Pakistanais, doit probablement lui servir de jouet sexuel. Un petit garçon se penche à son tour sur la boutique érotique, son attention captée par les vagins artificiels. Sa maman passe un coup de fil à quelques centimètres de lui. Il pourrait entrer à l’intérieur du magasin qu’elle ne le remarquerait pas ; il pourrait entrer pour échapper à la rue, à ce luxe et à la tronche de Robert Pattinson collée aux panneaux publicitaires mais, de toutes les vulgarités, il préféra sa mère. Le pays s’ouvre, les sex-shops émergent. Le futur est plus près qu’on ne le croit.

CDF
Kevin Kohler