Florian Gentil, journaliste de l’émission Luis Attaque, tourne la sphère de verre. Sept boules s’en évadent en empruntant un toboggan bleu dont la sortie mène à une cavité creusée sur la table, non loin des micros. Dessus, plutôt que des chiffres, on distingue des mots. Luis Fernandez doit légèrement lever la tête pour les lire.
“Jérôme, dis pourquoi nous tu as été expulsé?
- Quoi?
- Luis, je t’ai déjà expliqué, il faut les remettre dans l’ordre.
- Expulsé, été as tu pourquoi nous dis, Jérôme ?
- L’autre sens, Luis. L’autre sens…”
Luis Fernandez parle comme il entraîne. Il a tendance à mettre sur la touche le mot le plus important de sa phrase.
“Est-ce qu’il va, Jérôme Rothen?
- Il va, il va. Merci.
- Comment ça se passe à Bastia? Il fait chaud?”
Fernandez ne lâchait jamais ses interviewés tant qu’il n’avait pas obtenu une réponse satisfaisante. Mais le problème n’était pas les réponses. C’était les questions. J’en avais une à lui poser. Surmontant ma timidité, j’ai profité de la 36ème coupure publicitaire en moins d’une heure - un spot sur un médicament luttant contre la diarrhée verbale - pour l’approcher.
“Monsieur Fernandez ? Connaissez-vous Antoine Kohler?
- Qui ça?
- Antoine Kohler. Il jouait en réserve quand vous entraîniez le PSG, en 1996. Au début de la saison 95-96.
- Ecoute petit, je connais pas ton frère. Qu’est-ce que tu veux ? Un orthographe? Allez, donne-moi le ton bout de papier, fais pas ta majorette.
- Ma photo!”
Personne ne le connaissait, mon frère. Et sa photo semblait n’avoir jamais été prise. Avec l’aide de ce psychopathe de Michel Kollar, j’avais eu accès aux archives du club afin de retrouver les noms et les coordonnées des protagonistes de l’époque. Pierre Ducrocq, milieu défensif, habitait en Grèce, près de Kavala. Téléphone introuvable. Bernard Allou, attaquant, vivait désormais en Belgique, à Schaerbeek. Prononciation impossible. Samir Amirèche, défenseur, était devenu recruteur à Créteil. Sincères condoléances. Un mail via Facebook, deux appels sur répondeur. Les autres? En cherchant Fabrice Kelban sur Google, j’ai obtenu ce message d’erreur : ”Error 404 player not found”. Des inconnus pour le web. Des inconnus pour le PSG.
Alors, j’ai fait au plus simple. Je savais que Patrice Loko, attaquant du PSG de 1995 à 1998, était présent au Parc lors de chaque rencontre de championnat. Il dirigeait une agence événementielle. Il se proposait à des clients, répondait à leurs pertinentes questions - “Pas trop déçu de ne pas avoir disputé la Coupe du monde 97? Pardon? 98?”‘ - et racontait des anecdotes de footeux. Son boulot, c’était de venir à des matches puis de faire l’andouille. Ouais, ouais, comme Laurent Paganelli.
J’étais venu le voir contre Toulouse afin qu’il me parle d’Antoine. Mais mon frère ne lui disait rien. Le PSG, en revanche, il n’avait pas oublié. “J’aurais bien voulu entraîner là-bas. Former les gamins.” A la fin de sa carrière, Patrice Loko avait placé ses économies dans un camping qu’il croyait, à tort, naturiste. L’aventure s’était mal terminée. Pour faire simple, disons qu’il avait mis du temps à s’apercevoir qu’il était le seul à se promener sans slip à la cantine. Puis il s’était mis à la boisson. “On avait acheté des vignes avec Pedros et Ouédec. Le Beaujolais à la nantaise, que ça s’appelait. On en a vendu 79 bouteilles. 79, ouais, comme le nombre de points du FC Nantes l’année du titre.” Les footballeurs, ils finissent toujours dans l’alcool.
J’en ai vu plusieurs des anciens joueurs du PSG période 94-96, une demi-douzaine, et ils avaient suivi le même chemin, emprunté les mêmes galères, rencontré les doutes et l’anonymat. Refoulés aux portes de la gloire, ils étaient prêts à passer par la fenêtre. Le football ou rien. Cela mériterait une psychanalyse. Certains, comme Daniel Bravo, consultaient à la télévision. Vincent Guérin, pour sa part, attendait qu’on installe une caméra dans les studios de France Bleu Armorique, au 12ème et dernier étage d’un immeuble en travaux.
Le trajet en transport avait été long. Notre discussion fut courte.
“Antoine Kohler? Non, je vois pas. Un, deux. Un, deux. Vous m’entendez en régie? Mouflon appelle épervier. Allo? Allo? Merde, ils m’entendent pas.
- Il n’a jamais joué avec les pros mais…
- Putain, ils m’entendent pas. Merde. Je dois pas avoir une voix qui porte. Comment il fait Lizarazu? Putain les enfoirés. Ils jouent aux cartes. Tranquille. Tu le crois?
- Vous êtes sûr pour la photo?
- Chier. J’ai jamais su me faire respecter. Chier. Ah, si j’avais eu la carrière de Lizarazu, là, oui, ils m’écouteraient!
- Vous avez été en équipe de France quand même.
- Non, non, lui il est champion du monde. J’ai pas sa carrière. Je sais même pas faire du surf. A la piscine, je porte des flotteurs.
- Liza aussi a commencé comme ça. Quand il avait deux ans.
- J’ai pas sa voix. Ni son physique.
- Bon, c’est…
- Ni ses cheveux.
- Oui, mais…
- Ni sa femme.
- Pour en revenir à…
- Il a l’air haut cet immeuble. Je vais ouvrir la fenêtre.
- Vous avez chaud?
- Plus pour longtemps.”
Lors du stage de l’équipe au Qatar, j’avais croisé des pré-retraités et anticipé ce que l’avenir me réservait si je continuais ce sport : le banc d’une vie que je ne choisirai pas. En 1996, Alain Roche jouait défenseur au PSG. Il s’occupait aujourd’hui de coordonner le recrutement du club dans ses nouveaux locaux, au coeur du Camp des Loges - plus précisément dans un petit espace de 6m² situé exactement au centre du bâtiment et autrefois utilisé pour entasser les ordures. “Attention aux épluchures qui traînent. Les hommes de ménages ne viennent que le vendredi matin. Pour ton frère, écoute, je m’en souviens pas. En revanche, je peux consulter mes dossiers.” Depuis qu’il était allé voir J.Edgar au cinéma, mon plus fidèle allié collectait des notes sur ses semblables.
“De 9h à 19h. Et ensuite je commence à bosser. Par exemple, hier. Bon. Alors. 11h31 : Pastore mange un Pépito.
- Quel est l’intérêt d’avoir noté ça?
- C’est ça, moque-toi! Tu seras bien content de venir me voir quand les réserves mondiales de Pépito seront à sec et qu’il faudra trouver un responsable!
- Et pour Antoine?
- Voici l’adresse de Dominique Leclercq. Il vit à Amiens. Il entraînait l’équipe réserve en 95-96. Il pourra sans doute te renseigner. Bon, j’en étais où? Alors. 12h10 : Lugano mord un serpent.”
Je pris le train dès le lendemain, encore asséché par l’insuccès de mes recherches. J’ai vingt ans, je ne fume pas, je bois peu, je ne suis pas cycliste professionnel. J’essaye de rester le plus neutre possible dans mes rapports avec le monde. Que me donne-t-il en échange? Un voyage à Amiens.
Je m’enfonce dans cette France du sous-sol, celle-là même ou j’ai grandi. Aux miradors, les vieux me fusillent ; à leurs yeux je ne suis qu’un oiseau de passage. Les habitants ont des gilets trop grands, un look de décharge municipale. Ici, on ne sort pas les poubelles, on s’habille avec. Rue Voltaire, je suis tombé sur un spectacle de marionnettes suivi par un public de gentilles dames, paisibles vieillards, hommes des tavernes, simplets. A un moment la foule s’est regroupée pour faire le trottoir, formant le long des flaques une file où j’avais péniblement pied. Deux par deux, ils ont marché vers le nord en riant aux éclats. Je ne voyais qu’une lointaine fumée, la moiteur. Dominique Leclercq vivait un peu plus loin. Le bus partait à treize heures. J’ai mangé un kebab puis je suis monté dedans, en faisant gaffe de ne pas piétiner les frites.
Il sembla étonné de me voir à sa porte. Alain Roche ne lui donnait plus de nouvelles depuis quatre ans. Il recevait peu de visites. C’était un brave homme, assez seul. La télévision, allumée, ronronnait sur Les Feux de l’Amour. Autour d’un vin blanc, monsieur Leclercq m’évoqua sa carrière d’entraîneur. Oui, le visage d’Antoine lui rappelait quelqu’un. Non, ce jeune homme ne se nommait pas Kohler. Plantées sur les murs, des écharpes aux couleurs du PSG constituaient l’unique décoration. Il s’arrêta longuement sur Anelka, assis au premier rang. “Ah, Nicolas… Il a toujours voulu réussir, ce gamin. Il était déjà très entouré, dans sa bulle. On se comprenait bien malgré notre différence d’âge.” Il se leva, s’avança vers une armoire, en sortit un classeur contenant plusieurs photos de l’ancien buteur de Chelsea, jeune, encore ado. Il m’en montra cinq, dix, quinze. “J’espère qu’il viendra me rendre visite quand sa carrière sera terminée. J’aimerais bien le revoir, Nicolas. J’aimerais beaucoup.” C’était triste de le voir ainsi et d’imaginer qu’Anelka puisse penser à lui. Il ressassait les souvenirs pour ne pas penser au présent. Il était temps d’avancer.
De retour à Paris en fin d’après-midi, je me suis soudain senti plus fort. En descendant du train, j’ai envoyé un SMS à Leonardo. “Il est hors de question que je quitte le club. Je veux m’imposer.” Sa réponse - “On compte sur toi depuis le départ d’Erding.” - m’a fait un bien fou. J’ai passé le reste de la journée à rayer de ma mémoire tous les anciens coéquipiers de mon frère dont j’avais noté l’adresse. J’ai passé le reste de la journée à me dire que tout était possible, qu’enquêter sur Antoine ne m’avançait à rien. Le spectacle de marionnettes se poursuivait sans lui.






