Le Camp des Loges s’est animé mardi. Des biscuits apéritifs de second plan, du cidre doux et des pistaches avaient été déposés sur la grande table de la pièce dite “de vie”, là où les joueurs du PSG se retrouvaient après l’entraînement pour échanger ; les numéros de téléphone de leurs conquêtes féminines, principalement. L’un des employés fêtait son pot de départ. Medhi et moi le surprenions en plein discours. ”Je suis triste de vous quitter, les gamins, mais mon temps est révolu. Après toutes ces années au contact des mauvaises herbes, je vais enfin pouvoir déraciner celles de mon jardin. Je souhaite bonne chance à mon successeur, Jacques Dessange.” C’était René, le jardinier. Sans lui, les terrains d’entraînement n’auront plus le même vert.

René, front dégarni, évoqua ses premiers pas timides au club, au milieu des années 70, ”à une époque où les pelouses de Saint-Germain-en-Laye se confondaient avec les Jackson Five.” Le pauvre essayait de captiver l’assistance avec des références culturelles et un peu d’esprit mais c’était comme donner de l’art aux cochons. Circonspect, Motta tourna la tête vers Sirigu. Nene profitait de sa position reculée pour jouer discrètement à un jeu de voitures sur son iPhone. Le gros des troupes était en train de paître autour du cidre, ne lâchant les gobelets que pour soutenir de manière faiblarde les adieux de René. Seul Alain Roche, toujours marqué par sa rupture avec Jennifer, pleurait comme un veau. Les femmes de joueurs étaient pourtant présentes.

“J’ai toujours rêvé de me taper une Parisienne. Une vraie, avec un manteau à 1000 euros. Une fille qui ne sourit jamais quand tu lui dis bonjour. Ca m’excite, ce côté “Je suis trop bien pour te parler.”
- Medhi, merde, la ferme.
- Tout à l’heure j’en ai croisé une, pffiou ! Une meuf avec un sac léopard et une bouche qui vous fait oublier tout le reste. Et crois-moi, y a du goulot.
- Un sac léopard? Ca devait être mon épouse!

Leonardo rigola fort puis secoua la main de mon pote. Depuis mon but contre Evian, le Brésilien se montrait très prévenant. Il me saluait davantage et me disait plus rarement au-revoir. Poussant la sympathie jusqu’à des limites insoupçonnables, il me demandait de temps en temps des nouvelles de la famille. J’avais enfin droit à l’écoute. Un matin, en quête d’un vigile supplémentaire pour surveiller l’entrée du Camp des Loges et piloter le canon-mitraillette servant à éloigner la presse, il était venu vers moi pour savoir si je connaissais éventuellement un bon tireur. Oui, Medhi. Au lycée, c’était Lucky Luke.

Leonardo recherchait aussi “un gars légèrement enrobé, bossu, stupide et particulièrement moche” pour satisfaire la demande d’un ami du président, un représentant d’Al-Jazeera à la recherche d’un attaquant de la trempe de Carlos Tevez pour promouvoir sa chaîne. L’Arabe lui avait donné jusqu’à vendredi soir pour trouver l’homme idoine. Des mecs moches, bornés et stupides, j’en possédais des paquets dans mes contacts. Mais je ne les avais plus revus depuis le lycée. La plupart devaient être encore professeur.
Tout au bout du couloir, dans une annexe de la salle de gym, avait lieu une autre cérémonie, plus confidentielle. Un type en survêtement remerciait la foule de s’être déplacée pour son premier jour dans l’entreprise. Dubitatif, j’ai demandé à Medhi son identité. ”T’es con ou quoi? C’est Luyindula.” Ah ouais, merde. A force de ne plus le croiser, j’avais oublié son existence. Motta, arrivé au mercato, ne l’avait carrément jamais vu. Il le regarda gesticuler quelques secondes puis lâcha, juste avant de partir : “Ces coiffeurs, il faut toujours qu’ils se fassent remarquer.

Luyindula n’était pas suffisamment attaquant pour satisfaire le président.

L’équipe avait été mauvaise contre Nice. Agacé par la léthargie de certains titulaires, Ancelotti m’avait essayé au milieu contre Dijon. Comme j’étais à la fois technique, volontaire et excellent bricoleur, je pouvais dépanner à ce poste. De plus, contrairement à beaucoup de mes coéquipiers, je ne me plaignais jamais. Le coach semblait l’apprécier. Mon temps de jeu augmentait en conséquence. Malgré tout, même si la roue tournait, je n’avais toujours pas renouvelé mon contrat et, lorsque Leonardo vint à mon chevet pour l’aider à trouver la perle rare, je m’exécutai bassement, espérant une contrepartie future.

En matière de recrutement, mon contact le plus qualifié était Alain Roche. Je devais donc me débrouiller seul.

Marcos Ceara m’avait invité dans son pavillon près de Saint-Germain-en-Laye qu’il transformait une fois par semaine en église protestante évangélique. Durant sa mise à l’écart, le très croyant brésilien s’était ouvert aux autres religions pour trouver la force de surpasser ses difficultés. Jeudi, il présenta à ses fidèles un dénommé Pablo, un chaman spécialisé dans le vaudou. Après un repas frugal, l’homme, vêtu d’un drap blanc et d’un couteau - il s’en était servi pour couper la tarte aux myrtilles -, monta sur la scène et appela une jeune femme. Soudain pris de secousses, il se lança dans un discours incompréhensible, les yeux exorbités et la morve aux lèvres, comme s’il entrait en transe, et caressa le visage de l’insouciante. Calmement, il demanda aux fidèles de s’absenter. J’ai profité de l’entracte pour demander à mon coéquipier s’il avait parmi ses proches un attaquant brésilien tenté par le Qatar. “Non, car la tentation est interdite. La tentation est le mal. La tentation est sur la liste des transferts.” En résumé, il n’en connaissait aucun.

A notre retour, vingt minutes plus tard, nous vîmes le chaman remettre son pantalon. A ses côtés, étendue sur la scène, la femme fumait une cigarette. “Par la grâce de Dieu,  qu’avez-vous pu bien faire?” interrogea Ceara. “J’ai questionné l’eau, la terre et le feu, lui répondit Pablo, et ils m’ont dit de purifier ton âme, amigo!” Envouté par ces paroles, Marcos prit le couteau et la poupée - une version améliorée de Ken - que lui tendait Pablo et commença à soulager son esprit en poignardant le bout de chiffon. Puis il sortit un briquet de sa poche. “Ensemble, brûlons cette poupée à l’effigie du diable!” C’était marrant. Avec son smoking bien taillé et ce brushing, le diable ressemblait étrangement à Leonardo.

Echec, nouvelle piste : vendredi, en cherchant l’attaquant miracle, je suis tombé sur Guillaume Hoarau. Sur Guillaume Hoarau se donnant en spectacle, plus précisément. Comme à son habitude, le plus grand chambreur de l’effectif profitait de la pause déjeuner pour répéter son one-man show. Le 12 mars, il passera en première partie de Chantal Ladesou au Casino de Paris.

“Ah, Kevin, tu tombes bien! Sais-tu la différence entre ton chien et ma femme ?
- J’ai pas de chien.
- Les deux ont des tics!”

Applaudissements énergiques de Bodmer, son partenaire de jeu - en vérité, je crois qu’il lui écrivait ses sketchs.

“Il y a cinquante positions pour faire l’amour.
- Ecoute, Guillaume, je…
- Ma position sur le sujet, c’est que je ne fais pas assez l’amour! Elle est bonne, hein?
- Tu a pensé à faire carrière au Qatar? C’est un marché encore neuf pour les humoristes. Tout est à faire, tout est à construire. Même les blagues sur les Belges leur sont encore inconnues.
- Mon sketch sur la biscotte qui se casse sans arrêt est énorme, non? C’est un thème qui parle à tout le monde, la biscotte
- Oui, tu aurais fait un sketch sur les logiciels de comptabilité, il aurait moins marché, c’est sûr.
- Et celui sur la sodomie ? Enfin la sodomie n’est pas clairement identifiée mais on la devine un peu, quand même.
- Surtout quand tu mimes la masturbation derrière Bodmer.
- Tu vois Mathieu ! Il fonctionne, ce sketch! Le public a parlé!”

Hoarau n’était pas très chaud à l’idée de partir à Doha pour devenir le Jean-Marie Bigard Qatari. Erding aurait pu l’être mais il a préféré continuer sa carrière de comique à Rennes. Et le plus drôle de tous, Gameiro, croyait encore avoir un avenir au PSG. Lui, d’ordinaire si calme, si réservé, s’est énervé un midi, devant tout le monde, s’en prenant verbalement à Ménez. Le ton était monté. Gameiro aussi, sur la table. Moi, je bouffais ma purée. Tranquille. Serein. Les jours roucoulaient et j’allais mieux. Je restais après l’entraînement pour m’entraîner aux frappes et aux coups-francs. Laure Boulleau passait parfois me voir. Les mercredis, je la ramenais sur Paris. Une copine à elle montait à l’arrière, une attaquante un peu forte. Avec une perruque et des hormones de croissance, elle… Non. Mauvaise idée. Oublions-la. Oublions-les.

Si bien que le jour J, vendredi soir, je n’avais personne à présenter à Leonardo. C’est sûr, j’allais me faire engueuler. Medhi avait beau me rassurer, je savais qu’il pouvait devenir agressif, Leo, quand les choses lui échappaient.

“J’y vais, moi, si tu veux. Je vais lui dire que t’as rien trouvé.”

J’ai laissé faire Medhi. Sur le parking, une heure plus tard, on a frappé à la vitre de ma voiture. C’était Leonardo. J’ai monté la musique pour faire genre. Leonardo a insisté. J’ai baissé la vitre. Il semblait inquiet. Ca allait barder pour ma gueule.

“Kevin.
- … Oui?
- Par hasard, t’as pas un autre pote qui souhaite devenir vigile? Medhi va partir au Qatar.”‘

JEUDI 9 FEVRIER

L’aller-retour express en Auvergne avait été très décevant. Mon frère ne se souvenait de Jérôme Leroy qu’avec difficulté. “Quand je suis arrivé, on l’a prêté à Laval. Et à son retour, j’avais quitté le PSG”, m’a-t-il dit. Ce n’était pas tout à fait exact : au début de la saison 1996-1997, ils avaient partagé le même maillot durant au moins quelques mois. Je le sentais  toujours réticent à revenir sur cet échec. Le plus simple consistait encore à me rendre en train à Evian pour interroger Leroy. Samedi, pris par l’effervescence du match et pressé par l’horaire, le staff ne m’en avait pas laissé le temps.

L’entraînement et le repas en commun ingurgités, je m’apprêtais à rejoindre la gare de Lyon quand Leonardo s’avança vers moi, un journaliste aux bras. Le gars souhaitait me consacrer un papier. Je n’étais pas très chaud mais Leonardo paraissait emballé : “Tu verras, Dominique est sympa. Maintenant que tu joues pour nous, il faut faire parler de toi.” Le Brésilien évaporé, l’homme au magnétophone prit la parole :

”Tu préfères participer ou je demande à ton agent de faire les réponses à ta place ?
- Je n’ai pas d’agent. Vous travaillez pour France Football?
- Non, pour l’Equipe Mag. O.K, on va l’faire à l’ancienne, alors.”

J’aimais bien les reportages de L’Equipe Magazine. On sortait du simple résultat brut pour découvrir un autre visage des sportifs. On voyait Gaël Monfils lire un livre, Nikola Karabatic s’exprimer sur la politique en Europe de l’Est et des footballeurs sourire. Toutes ces choses insoupconnables. Un reportage dans l’Equipe Mag! Ma mère en sera fière.

Dominique proposa de passer l’après-midi ensemble. Dans le métro, ligne 9, puis devant le Parc des Princes, il prit le temps d’écouter mes souvenirs d’enfant, mes joies et mes peines d’adultes. Le vent soufflait légèrement. Le froid faisait pleurer mes yeux. “J’ai toujours vécu à Moulins, petit. Tranquillement. Je n’ai manqué de rien. Je suis allé à Saint-Benoit, un établissement catholique. Les bonnes soeurs nous surveillaient. Quand les profs s’absentaient, un prêtre se chargeait du cours… C’était abusé.” De retour dans le XIXème, je me suis arrêté au Monoprix. J’achetais des pommes tout en lui racontant mes premiers pas au contact des stars parisiennes. “Je ne leur disais pas bonjour. J’étais trop timide, vous pouvez pas savoir… Pastore me croisait dans les couloirs, je préférais ne pas lui parler. Vous imaginez? La honte! Ca va mieux, maintenant.” Dominique voulut appeler ma mère pour lui soutirer quelques confidences. Heureusement, elle ne décrocha pas.

“Où allons-nous?
- On va aller chez moi.
- C’est grand? T’as une piscine?
- Non, non.
- Deux piscines?
- Non. Vous savez, au début, on m’avait proposé une résidence plutôt chic à Boulogne-Billancourt mais j’avais préféré rester à l’hôtel le temps de trouver un endroit qui me plaisait vraiment.
- L’hôtel, ah, ouais. Dur.
- Alain Roche insistait…
- Qui ça ?
- Le responsable du recrutement du PSG.
- Putain le scoop! C’est du off ou…?
- Euh… Enfin voilà, il insistait pour me tenir compagnie. Il rangeait jamais rien, il mettait des miettes sur le lit… En plus, il avait le cafard. Ca sentait mauvais pour lui
.”

Arrivé dans l’appartement, je constatai très vite une odeur bizarre en provenance du canapé. Je soulevai la couverture : Alain Roche somnolait en slip, les cheveux en vrac, un rouleau d’essuie-tout dans la main. L’ordinateur était allumé sur Youporn. Un magazine Playboy traînait sur le clavier, tâché par de la sauce pimentée pour pizzas. Alain se réveilla brusquement. Jennifer venait de le larguer. “Kevin! Mon pote!” Au fond de la pièce, je découvris deux petits cochons dormant dans un panier.

“Je te présente Everton et Souza. Ils sont cools, hein? Eux, au moins, ils ne vous trompent pas! Les cochons, ils ne vous trahissent jamais! Salope!
- Ecoute, tu…
- J’adore les cochons, tu sais. Ils vivent dans la crasse et ils s’en foutent. Ils ne savent même pas pourquoi ils courent. Ils n’ont pas le choix! Sinon, on les attrape! C’est ça ou l’abattoir, Kevin! Ca ou l’abattoir!
- Ecoute, avant même de partir, tu vas me rendre le double de mes clés. Ensuite, on discutera de tout ça. Une fois que tu seras loin.
- Touchez pas à l’ordi, vous!  Je télécharge des vidéos de Katsuni sur mon compte Premium!
- Pardon”
, s’excusa Dominique.

Il était préférable de finir l’interview dans un bar à proximité. Le journaliste de l’Equipe Magazine inscrivit des phrases sur son carnet puis il demanda l’addition. J’avais hâte de lire le papier. Discrètement, au moment de régler, j’ai jeté un oeil sur ses notes.

“Un nain chez les géants?
- Hein?
- C’est votre titre?
- Ah, euh… Les… Les géants, c’est pour… Les… Le… Le PSG qui domine les autres clubs, tu vois. Paris qui prend de haut la Ligue 1. Voilà. Tout simplement. Les géants parisiens. Les ogres.
- Et le nain, il fait référence à quoi ?
- Le… Je… Tu… Le, la, le… Oui, il… Un… En fait, il…
- C’est en raison de ma taille, c’est ça ? Je trouve cela condescendant.
- Non mais de toute façon ce n’est qu’un titre provisoire, pas d’inquiétude. Vous mesurez combien, au fait ?
- 1m73.
- Et nabot, vous en pensez quoi ? Un nabot chez les géants ? Un lilliputien ? Une personne de petite taille. Une personne de petite taille chez les géants ?
- Ecoutez, promettez-moi de trouver un autre titre.
- Je le jure sur ma carte de presse et la tête de mes enfants !

En rentrant, j’ai foutu dehors Alain Roche, Souza et Everton et je suis allé consulter le profil Facebook de Dominique. Il n’avait pas de gosses.

SAMEDI 11 FEVRIER

L’EQUIPE MAGAZINE, Page 34.

Kevin Kohler, un nain chez les géants

Provincial parti à la capitale sans le sou, le footballeur Kevin Kohler, aka K.K, est la nouvelle hype du Paris Hilton Saint-Germain - PSG, pour les intimes.

Il est arrivé à Paris sans rien, sans même savoir où loger. “Les premières semaines, j’ai dormi à l’hôtel. C’était dur. Il y avait des miettes sur le lit, un cafard énorme… Et ça sentait mauvais.” Presque autant que dans le métro. Kevin Kohler, footballeur de 21 ans, prend la ligne 9 et joue au Paris Saint-Germain. Le jeune homme est un paradoxe à lui tout seul. Recruté cet été pour évoluer avec la réserve, il s’est frayé un chemin vers l’équipe première en pleine révolution, alors que le PSG cache ses jeunes et cherche à recruter des stars. Cet hiver, le public du Parc des Princes espérait Pato et Tevez. Samedi dernier, contre Evian, il a vu cet inconnu s’échauffer, entrer sur la pelouse et marquer. Comme un symbole.

Sortie Porte de St-Cloud, quelques pas. Le voici arrivé devant le stade. Il y a encore quelques mois, Kevin Kohler jouait à Moulins-sur-allier, dans un champ, au milieu des chèvres. Le petit attaquant, 1m62, a grandi dans une famille pauvre du Bourbonnais. Un père absent. Une mère injoignable. Un prêtre qui l’abuse. Devant le Parc des Princes, l’émotion lui fait verser quelques larmes. Pour lui, les premières semaines ont été difficiles. Flashback. Un concours de circonstances lui permet de s’entraîner avec les pros mais Antoine Kombouaré ne lui fait guère confiance. Au contact des géants, il se sent tout petit et, pour se protéger, se construit une carapace. Un ancien coéquipier qui souhaite rester anonyme - et qui le restera, puisqu’il s’agit de Jean-Eudes Maurice - se rappelle “d’un gars prenant les gens de haut, mangeant le poulet avec des couverts et lisant des romans dans le bus.” “Je ne leur disais pas bonjour, confirme Kevin. Pastore me croisait dans les couloirs, je préférais ne pas lui parler.” Il nous invite chez lui. Son regard traduit un malaise. Se sent-il à son aise dans le milieu du foot? “Ils vivent dans la crasse et ils s’en foutent. Ils ne savent même pas pourquoi ils courent. Ils n’ont pas le choix! C’est ça ou l’abattoir! Ca ou l’abattoir!

A l’arrivée d’Ancelotti, Kevin Kohler a bien cru qu’on allait lui trancher la tête. “A l’époque, je me vois prêté en ligue 2. N’importe où. Même au Qatar.” Mais voilà : Kohler n’aime pas être pris pour un jambon. Plutôt que de baisser les bras, il s’entretient avec Leonardo et lui dit ses quatre vérités. La métamorphose opère. Le nain prend de la hauteur et gagne la confiance de l’entraîneur italien. Même si… d’un match à l’autre, il peut se retrouver en tribunes. A Paris comme dans son appartement, le fouillis est total. Trop de joueurs, trop d’affaires et pas assez de place pour les mettre. A première vue, les cartons de pizza et les vêtements abandonnés sur le sol ne le différencient pas de ses coéquipiers. Ici, encore, il faut soulever le superficiel pour retrouver le véritable Kohler, jeune homme cultivé, épris de cinéma asiatique, de littérature américaine et de fruits frais. Un footballeur différent des autres. Un footballeur, vraiment ?

Dominique Falzar.

Le plus dur, au foot, n’est pas de s’asseoir sur le banc. C’est de trouver une place. Avec les nouvelles recrues, nous sommes désormais 27 joueurs professionnels, plus Siaka Tiéné. L’an prochain, le PSG jouera à Saint-Denis et les remplaçants s’installeront en tribune. Il faudra simplement penser à agrandir le Stade de France pour permettre aux supporteurs de suivre le match. “Vous avez réservé?” me demande Hoarau, le maître d’hôtel des lieux, un habitué. “Je vous conseille de vous abonner. Nous faisons des Pass à l’année.” C’est bien la première fois que je vois Hoarau faire des Pass.

1′
Un vestiaire a ses règles. Un banc de touche a les siennes, comme laisser s’asseoir en priorité les personnes âgées. De rien, Sylvain. Même la copine de Chantôme a ses règles. Furieux, le coach demande à ce qu’on vire des sièges tous ceux qui ne font pas partie du club. Exit les parasites. Machinalement, Alain Roche se lève. Ancelotti lui donne l’ordre de revenir, un seau puis une éponge. Visiblement, il compte toujours sur lui. Du banc, mon oeil hésite entre le terrain et le stade. Les chants du public retiennent mon attention. Un ronflement sourd. De quelle tribune vient-il? Bisevac m’apporte la réponse : “C’est Armand. Il est fatigué. C’est normal, à son âge.

10′
Ceara a envie de pisser mais il préfère se retenir, de peur qu’on lui pique sa place, stratégiquement idéale, à deux encablures d’Ancelotti. Plus tu es positionné près du coach, plus tu a des chances de te faire remarquer ; un peu comme à l’école. Sans doute nostalgique de son court passage au lycée, Hoarau colle le radiateur qu’un stadier vient d’installer en bout de banc. Le froid nous paralyse. Jérôme Bouboule, pyromane à l’Equipe, tente d’allumer les braises mais le feu ne prend pas. Leonardo l’aide en jetant sur le charbon l’ébauche du contrat de Pato. Toujours aussi serviable, Alain Roche propose ses services. Leonardo accepte de bon coeur puis le lance dans les flammèches.

24′
“Quel match, putain quel match!” Réveillé, Sylvain Armand affronte l’Olympique de Pantin sur sa Game Gaer. On s’occupe avec les moyens du bord. Pris par l’ambiance du Parc des sports d’Annecy, Matuidi tape des pieds. Ceara aussi. Il a toujours envie de pisser. J’aime regarder Ancelotti gueuler ses consignes. L’esthétisme. Michel-Ange en survêtement. Son charisme m’a conquis dès le premier jour. Derrière lui, masse informe, brouillonne et désordonnée, les supporteurs se plaignent. La tête de Guillaume Hoarau, 1m92, les empêche de voir la rencontre. Guillaume se lève pour leur parler. Bronca générale. Assis à ma gauche, Chantôme m’explique le foot à chaque offensive. “Nene aurait dû faire ça. Et passer sa balle.” Au PSG, tu apprends davantage en ne jouant pas qu’en étant titulaire à Evian.

34′
Faire semblant de vibrer au moindre corner. Avoir faim. Patienter. Ecouter des millionnaires se plaindre. Je déteste les restaurants branchés, l’attente est insupportable. Matuidi a commandé de l’eau depuis dix minutes mais aucun membre du staff ne réagit. Des recruteurs l’interpellent, nichés dans les gradins. Curieux, Blaise demande à un Indien s’il a un contrat pour lui dans le club de Robert Pirès. Le gars lui explique qu’il vend seulement des roses.

43′
Quoi de plus terrible que de regarder un match sans participer? Je sais pas, par exemple : t’es avec tes potes, une bombasse entre dans la pièce, elle commence à les sucer, tu te fous à poil mais elle t’indique qu’elle est complet. Puis Ribéry entre à son tour. Puis il te dit que c’est sa soeur. Puis tu constates qu’ils ont la même dentition dans la famille. Le plus terrible, c’est ça. Devant mon nez, Guillaume s’ouvre une sucette. Goût cassis. “Slurp. T’en veux une?” Non, le plus terrible, c’est ça. La mi-temps se rapproche. Mes coéquipiers sont dans les startings blocks. Dans deux minutes, le plus rapide à bondir aura le privilège de s’asseoir à la place de son choix dans les vestiaires. Armand court déjà. Nous lui laissons prendre de l’avance.

Fin de la première mi-temps
Sur le banc, près du coach. Volontairement près du coach. Je préfère ne louper aucun de ses commentaires. Sur le tableau noir, il dessine sa vision de la seconde période et tout cela va très vite, si vite que beaucoup de mes coéquipiers abandonnent le cours en route. Son tableau fini, il nous encourage brièvement avant de prendre Nene à part. Entre artistes, ils se comprennent. Intrigué, Ménez se dirige vers le tableau. Il prend sa respiration, saisit le feutre et se met à peindre. Je distingue péniblement deux ronds et des traits parallèles. Que nous invente-t-il? Une tactique révolutionnaire? Il en termine et s’écarte de la toile, le sourire aux lèvres. C’est une bite.

Reprise
Dans le couloir glacial qui mène à la pelouse un homme fume sa cigarette et m’apostrophe. Jérôme Leroy, milieu de terrain d’Evian. “Alors? Pas trop déçu qu’on mène?” Il me demande si je veux fumer. Je refuse poliment. “Cela ne m’a jamais empêché de jouer, pourtant.” Le match reprend dans deux minutes. “Je ne te sens pas tendu, jeune. C’est pas normal. Quand j’étais au PSG, j’avais les foies, moi.” Non retenu dans le groupe d’Evian, il est venu en visiteur, poilu comme un bouc, vêtu d’un manteau noir. “Tu parles pas? Je t’intimide? Allez, file.” Il tire sur son mégot avec nonchalance puis s’éloigne. J’ai les foies.

46′
Un gigantesque mollard souille l’unique siège encore disponible. Horizon bouché. J’en profite pour demander l’heure au quatrième arbitre. Il menace de m’expulser si je continue à me montrer grossier. Je m’excuse et ajoute “S’il vous plaît.” Satisfait, il prend son panneau électrique et m’indique l’heure. 20. 03. Chantôme retire son maillot. Sakho se dirige vers la sortie sans comprendre. Il y aura un arbitre au chômage au soir.

52′
Le pire n’est pas le froid mais bien les interventions de l’homme de terrain de Foot+ qui, toutes les cinq minutes, nous rappelle que Montpellier mène contre Brest. A la mi-temps, il avait demandé à Sirigu pourquoi le PSG encaissait autant de buts sur corner. Sirigu avait voulu le frapper mais notre gardien avait manqué son coup ; ceci expliquant sans doute cela. L’enquiquineur accoste désormais Douchez : “Toi, tu l’aurais arrêté, ce but, hein?” Douchez cherche son agent du regard. Bisevac se lève et le course sur une vingtaine de mètres. Et il le rattrape. Ouais. Bisevac. Faut dire qu’il est lourd, l’autre.

58′
Finalement, Leonardo a nettoyé le crachat avec l’amicale participation d’Alain Roche - de sa chemise, plus précisément. Le débarbouillage a laissé apparaître une inscription ancienne, un hiéroglyphe mystérieux : ” Sammy Traoré - 2006-2011.” La crainte de voir ma famille maudite sur six générations me pousse à rester debout. Ancelotti est en pourparlers avec l’agent de Motta, Giuseppe Gredino, qui aimerait voir son client s’échauffer. Le coach s’en sort par une pirouette et demande à ses remplaçants de se lever, tous, Motta compris. Ils essayent. En vain. Avec le froid, leurs derrières sont scotchées au siège. Je m’échauffe donc seul. Occasion de Govou. Ce n’est pas une vanne.

65′
J’entame mon huitième tour de terrain. Le coach m’a oublié. Question de priorité : il faut décongeler les culs de mes coéquipiers. Hoarau insulte les supporteurs adverses pour récupérer des bouteilles dont il n’obtient que les bouchons. Les salauds. Heureusement, Alain Roche a une idée. Il saisit son seau et s’en sert pour arroser le banc. Je passe devant eux. Cette flotte a un parfum bizarre. En pleurs, Ceara se confesse : “J’en pouvais plus d’attendre!”

74′
S’étirer devant un public qui vous applaudit mais vous sifflera dès votre entrée en jeu constitue l’un des paradoxes du remplaçant. Il n’aime pas l’être. Il a souvent peur au moment de pénétrer sur le terrain. Ancelotti m’appelle. Il y a trop de bruits, je ne le comprends pas. Je dois m’adapter au contexte, aux consignes et aux partenaires. Par définition, un remplaçant est inadapté. Sur mes premiers ballons je m’efforce de jouer simple, contrôle, passe, deux touches de balle maximum. Je me rends disponible. Je suis celui qui doit faire la différence quand les autres ont abdiqué. Et si j’échoue, on me fera sentir mon inutilité. Pour un peu, il est préférable de rester sur son banc, les pieds dans la pisse, un mollard à portée de bras.

84′

On pourrait croire que le Parc des Princes sonnerait creux sans ses plus fervents supporteurs. Il n’en est rien et chaque ballon touché me transporte en plein milieu d’un concert de métal. Peu après mon entrée le club a pris l’avantage. “T’es notre porte-bonheur”, m’a lancé Bodmer. Les footballeurs sont superstitieux. Tant mieux. Les passes redoublent. La victoire est à nous, les techniciens s’amusent. Le rythme m’enivre. J’ai mal à la tête mais je parviens à suivre. Vue du banc. Les remplaçants m’observent. Le ballon allait plus lentement quand j’étais avec eux.

90′
Voilà, j’ai fini. J’ai marqué le troisième but. Un truc de fou. Au coup de sifflet final les gars se sont dirigés vers moi. J’ai eu l’impression d’être Zidane. Je serre des mains. Je cherche un maillot de valeur à offrir à mon frère. Sagbo est tout proche. Non. Rippert. Non plus. Govou ? Trop tard, Motta s’est précipité. Nous quittons la pelouse. Au loin, à l’écart de la foule, je vois Jérôme Leroy qui fume sa clope. Peut-être toujours la même. Timidement, je lui demande son tee-shirt. “Pour mon frère”, lui dis-je. “Ah ouais. Ton frère. Antoine, c’est ça? Que devient-il?” C’est ça. C’est dingue. C’était un match au Parc.

Florian Gentil, journaliste de l’émission Luis Attaque, tourne la sphère de verre. Sept boules s’en évadent en empruntant un toboggan bleu dont la sortie mène à une cavité creusée sur la table, non loin des micros. Dessus, plutôt que des chiffres, on distingue des mots. Luis Fernandez doit légèrement lever la tête pour les lire.

“Jérôme, dis pourquoi nous tu as été expulsé?
- Quoi?
- Luis, je t’ai déjà expliqué, il faut les remettre dans l’ordre.
- Expulsé, été as tu pourquoi nous dis, Jérôme ?
- L’autre sens, Luis. L’autre sens…”

Luis Fernandez parle comme il entraîne. Il a tendance à mettre sur la touche le mot le plus important de sa phrase.

Est-ce qu’il va, Jérôme Rothen?
- Il va, il va. Merci.
- Comment ça se passe à Bastia? Il fait chaud?”

Fernandez ne lâchait jamais ses interviewés tant qu’il n’avait pas obtenu une réponse satisfaisante. Mais le problème n’était pas les réponses. C’était les questions. J’en avais une à lui poser. Surmontant ma timidité, j’ai profité de la 36ème coupure publicitaire en moins d’une heure - un spot sur un médicament luttant contre la diarrhée verbale - pour l’approcher.

“Monsieur Fernandez ? Connaissez-vous Antoine Kohler?
- Qui ça?
- Antoine Kohler. Il jouait en réserve quand vous entraîniez le PSG, en 1996. Au début de la saison 95-96.
- Ecoute petit, je connais pas ton frère. Qu’est-ce que tu veux ? Un orthographe? Allez, donne-moi le ton bout de papier, fais pas ta majorette.
- Ma photo!”

Personne ne le connaissait, mon frère. Et sa photo semblait n’avoir jamais été prise. Avec l’aide de ce psychopathe de Michel Kollar, j’avais eu accès aux archives du club afin de retrouver les noms et les coordonnées des protagonistes de l’époque. Pierre Ducrocq, milieu défensif, habitait en Grèce, près de Kavala. Téléphone introuvable. Bernard Allou, attaquant, vivait désormais en Belgique, à Schaerbeek. Prononciation impossible. Samir Amirèche, défenseur, était devenu recruteur à Créteil. Sincères condoléances. Un mail via Facebook, deux appels sur répondeur. Les autres? En cherchant Fabrice Kelban sur Google, j’ai obtenu ce message d’erreur : ”Error 404 player not found”. Des inconnus pour le web. Des inconnus pour le PSG.

Alors, j’ai fait au plus simple. Je savais que Patrice Loko, attaquant du PSG de 1995 à 1998, était présent au Parc lors de chaque rencontre de championnat. Il dirigeait une agence événementielle. Il se proposait à des clients, répondait à leurs pertinentes questions - “Pas trop déçu de ne pas avoir disputé la Coupe du monde 97? Pardon? 98?”‘ - et racontait des anecdotes de footeux. Son boulot, c’était de venir à des matches puis de faire l’andouille. Ouais, ouais, comme Laurent Paganelli.

J’étais venu le voir contre Toulouse afin qu’il me parle d’Antoine. Mais mon frère ne lui disait rien. Le PSG, en revanche, il n’avait pas oublié. “J’aurais bien voulu entraîner là-bas. Former les gamins.” A la fin de sa carrière, Patrice Loko avait placé ses économies dans un camping qu’il croyait, à tort, naturiste. L’aventure s’était mal terminée. Pour faire simple, disons qu’il avait mis du temps à s’apercevoir qu’il était le seul à se promener sans slip à la cantine. Puis il s’était mis à la boisson. “On avait acheté des vignes avec Pedros et Ouédec. Le Beaujolais à la nantaise, que ça s’appelait. On en a vendu 79 bouteilles. 79, ouais, comme le nombre de points du FC Nantes l’année du titre.” Les footballeurs, ils finissent toujours dans l’alcool.
J’en ai vu plusieurs des anciens joueurs du PSG période 94-96, une demi-douzaine, et ils avaient suivi le même chemin, emprunté les mêmes galères, rencontré les doutes et l’anonymat. Refoulés aux portes de la gloire, ils étaient prêts à passer par la fenêtre. Le football ou rien. Cela mériterait une psychanalyse. Certains, comme Daniel Bravo, consultaient à la télévision. Vincent Guérin, pour sa part, attendait qu’on installe une caméra dans les studios de France Bleu Armorique, au 12ème et dernier étage d’un immeuble en travaux.

Le trajet en transport avait été long. Notre discussion fut courte.

“Antoine Kohler? Non, je vois pas. Un, deux. Un, deux. Vous m’entendez en régie? Mouflon appelle épervier. Allo? Allo? Merde, ils m’entendent pas.
- Il n’a jamais joué avec les pros mais…
- Putain, ils m’entendent pas. Merde. Je dois pas avoir une voix qui porte. Comment il fait Lizarazu? Putain les enfoirés. Ils jouent aux cartes. Tranquille. Tu le crois?
- Vous êtes sûr pour la photo?
- Chier. J’ai jamais su me faire respecter. Chier. Ah, si j’avais eu la carrière de Lizarazu, là, oui, ils m’écouteraient!
- Vous avez été en équipe de France quand même.
- Non, non, lui il est champion du monde. J’ai pas sa carrière.
Je sais même pas faire du surf. A la piscine, je porte des flotteurs.
- Liza aussi a commencé comme ça. Quand il avait deux ans.
- J’ai pas sa voix.
Ni son physique.
- Bon, c’est…
- Ni ses cheveux.
- Oui, mais…
- Ni sa femme.
- Pour en revenir à…
- Il a l’air haut cet immeuble. Je vais ouvrir la fenêtre.
- Vous avez chaud?
- Plus pour longtemps.”

Lors du stage de l’équipe au Qatar, j’avais croisé des pré-retraités et anticipé ce que l’avenir me réservait si je continuais ce sport : le banc d’une vie que je ne choisirai pas. En 1996, Alain Roche jouait défenseur au PSG. Il s’occupait aujourd’hui de coordonner le recrutement du club dans ses nouveaux locaux, au coeur du Camp des Loges - plus précisément dans un petit espace de 6m² situé exactement au centre du bâtiment et autrefois utilisé pour entasser les ordures. “Attention aux épluchures qui traînent. Les hommes de ménages ne viennent que le vendredi matin. Pour ton frère, écoute, je m’en souviens pas. En revanche, je peux consulter mes dossiers.” Depuis qu’il était allé voir J.Edgar au cinéma, mon plus fidèle allié collectait des notes sur ses semblables.

De 9h à 19h. Et ensuite je commence à bosser. Par exemple, hier. Bon. Alors. 11h31 : Pastore mange un Pépito.
- Quel est l’intérêt d’avoir noté ça?
- C’est ça, moque-toi! Tu seras bien content de venir me voir quand les réserves mondiales de Pépito seront à sec et qu’il faudra trouver un responsable!
- Et pour Antoine?
- Voici l’adresse de Dominique Leclercq. Il vit à Amiens. Il entraînait l’équipe réserve en 95-96. Il pourra sans doute te renseigner. Bon, j’en étais où? Alors. 12h10 : Lugano mord un serpent.”

Je pris le train dès le lendemain, encore asséché par l’insuccès de mes recherches. J’ai vingt ans, je ne fume pas, je bois peu, je ne suis pas cycliste professionnel. J’essaye de rester le plus neutre possible dans mes rapports avec le monde. Que me donne-t-il en échange? Un voyage à Amiens.

Je m’enfonce dans cette France du sous-sol, celle-là même ou j’ai grandi. Aux miradors, les vieux me fusillent ; à leurs yeux je ne suis qu’un oiseau de passage. Les habitants ont des gilets trop grands, un look de décharge municipale. Ici, on ne sort pas les poubelles, on s’habille avec. Rue Voltaire, je suis tombé sur un spectacle de marionnettes suivi par un public de gentilles dames, paisibles vieillards, hommes des tavernes, simplets. A un moment la foule s’est regroupée pour faire le trottoir, formant le long des flaques une file où j’avais péniblement pied. Deux par deux, ils ont marché vers le nord en riant aux éclats. Je ne voyais qu’une lointaine fumée, la moiteur. Dominique Leclercq vivait un peu plus loin. Le bus partait à treize heures. J’ai mangé un kebab puis je suis monté dedans, en faisant gaffe de ne pas piétiner les frites.

Il sembla étonné de me voir à sa porte. Alain Roche ne lui donnait plus de nouvelles depuis quatre ans. Il recevait peu de visites. C’était un brave homme, assez seul. La télévision, allumée, ronronnait sur Les Feux de l’Amour. Autour d’un vin blanc, monsieur Leclercq m’évoqua sa carrière d’entraîneur. Oui, le visage d’Antoine lui rappelait quelqu’un. Non, ce jeune homme ne se nommait pas Kohler. Plantées sur les murs, des écharpes aux couleurs du PSG constituaient l’unique décoration. Il s’arrêta longuement sur Anelka, assis au premier rang. “Ah, Nicolas… Il a toujours voulu réussir, ce gamin. Il était déjà très entouré, dans sa bulle. On se comprenait bien malgré notre différence d’âge.” Il se leva, s’avança vers une armoire, en sortit un classeur contenant plusieurs photos de l’ancien buteur de Chelsea, jeune, encore ado. Il m’en montra cinq, dix, quinze. “J’espère qu’il viendra me rendre visite quand sa carrière sera terminée. J’aimerais bien le revoir, Nicolas. J’aimerais beaucoup.” C’était triste de le voir ainsi et d’imaginer qu’Anelka puisse penser à lui. Il ressassait les souvenirs pour ne pas penser au présent. Il était temps d’avancer.

De retour à Paris en fin d’après-midi, je me suis soudain senti plus fort. En descendant du train, j’ai envoyé un SMS à Leonardo. “Il est hors de question que je quitte le club. Je veux m’imposer.” Sa réponse - “On compte sur toi depuis le départ d’Erding.” - m’a fait un bien fou. J’ai passé le reste de la journée à rayer de ma mémoire tous les anciens coéquipiers de mon frère dont j’avais noté l’adresse. J’ai passé le reste de la journée à me dire que tout était possible, qu’enquêter sur Antoine ne m’avançait à rien. Le spectacle de marionnettes se poursuivait sans lui.

Guide du jeune footballeur, chapitre 33.a

Le premier rendez-vous impose de laisser s’exprimer votre rencart. Inutile de prendre le risque de parler de vous : si vous ne possédez pas un palmarès en béton, c’est le meilleur moyen de le décevoir. (Raymond D.)

Karim porte une chemise blanche et un rouge à lèvres fuchsia. Le bar n’a pas spécialement de charme, il est situé en bas d’une rue qui n’a pas spécialement de charme, une rue en pente, onduleuse, suffisamment inclinée pour que son verre tombe de la table et se brise. Ici, de toute façon, on se couche facilement. C’est un bar d’hôtel. Karim s’excuse de sa maladresse. Encore.
Je l’ai rencontré sur le chat d’Adopteunjoueur.com, le premier site de rencontres dédié aux joueurs de foot et aux agents de footballeurs. Il s’était d’abord trompé de nom, me prenant pour Gameiro. Merde! Ma fiche était pourtant claire : Kevin, attaquant, remplaçant au Paris Saint-Germain. Cela m’avait vexé. Et puis, dans la foulée, il m’avait envoyé une photo de lui avec Benzema. Ce gars-là, c’est certain, connaissait du monde. La fin du mercato approchait, je n’avais plus trempé mon biscuit dans une cage de gardien depuis six mois. Si un attaquant signait au PSG avant le 31 janvier, j’avais de grandes chances de quitter le club en prêt. Direction Clermont en février. Pire qu’un séjour à la Fistinière.

Sur Adopteunjoueur.com, les joueurs se livraient, les agents disposaient. Et en plus, c’était gratuit pour les moins de 21 ans - et pour les précaires touchant moins de 40.000 euros par mois.

“Je voulais devenir infirmier quand j’étais petit, me dit Karim alors que la pluie tombe, dehors, comme dans les films romantiques de Woody Allen. Aider des gens, oui. Leur venir en aide. J’ai toujours voulu sauver des gens. Finalement, agent, c’est pas si éloigné d’infirmier.
- Je crois que tu en as sauvé beaucoup en ne devenant pas infirmier.”

Très vite, après quelques phrases banales, il m’avait invité dans cet hôtel fréquenté par les footballeurs, un lieu où nous venions avant, après et même pendant les matches (pour Luyindula, par exemple), un endroit assez cher, donc, et plutôt glauque. Samuel Eto’o discute avec Pierre Ménès. Mamadou Sakho mange avec l’un de ses frères. Leonardo semble attendre quelqu’un. “Il est là, chaque soir depuis un mois. Il croit encore que Beckham va venir“, nous confie le serveur. Karim commande des croquettes. Ses mots se répètent.

“Es-tu majeur?
- Oui. Pourquoi cette question?
- Je préfère être sûr. J’ai eu des problèmes avec un Africain qui prétendait avoir dix-sept.  J’aurais dû me méfier quand il m’a présenté son gosse.
- Ca signifie rien.
- Son gamin en avait vingt-deux.
- Ah.
- Sacré Wilson! Il m’en aura fait baver.
- Au fait… Je suis ton premier rendez-vous sur adopteunjoueur.com?”

Il recrache ses croquettes.

“De… De la journée?
- Je vois.

- Non, non. Détrompe-toi. J’ai envie de me fixer avec quelqu’un en qui j’ai confiance. Un jeune qui n’a jamais eu d’agent, par exemple. Un puceau, pas un millionnaire qui te trompe à la moindre occasion. Ben Arfa, tiens!  Ben Arfa, c’est dingue, il baise les pieds de tout le monde. Un fétichiste, ce mec. Comme les autres, ouais. Comme les autres. Tous les mêmes.”

Karim sortait d’une relation difficile. Il insista à deux reprises sur le comportement abject des hommes, ces monstres qui courtisaient d’autres agents que lui. Son sac de croquette se vidait lentement. Leonardo multipliait les allers-retours jusqu’au comptoir. “Vous êtes certain que David n’a pas appelé? Réservé? Il a peut-être pris un pseudonyme. Regardez à P.” - “P?” - “Oui, comme Pato.” - “Monsieur, il…” - “Ou à T! Regardez à T!” Puis il retournait s’asseoir, tête basse, s’imaginant déjà finir la soirée sur Erding.

Karim me dévorait des yeux. Je parvins à placer un commentaire audacieux sur la difficulté de se garer à Paris ; il s’y montra étonnement réceptif. En consultant sa fiche, j’avais découvert qu’il aimait les chats, le roller et les séries américaines se déroulant dans un hôpital. J’avais remarqué qu’il aimait aussi se faire photographier dans des pauses insolites, la bouche en canard, au centre de la lumière. Oui, il recherchait la lumière. Les agents recherchaient la même chose que les joueurs. Mais je crois qu’il  m’appréciait, et c’était bien là l’essentiel.

“Je te voyais bien plus superficiel. Comme quoi… On n’est jamais sûr avec les rencontres par internet…
- Je sais. J’ai déjà eu des surprises. En début d’année, un mec s’était présenté à moi comme étant un international en pleine force de l’âge, capitaine d’un club disputant la Coupe d’Europe. Je pensais tomber sur Adil Rami. Finalement, j’ai eu droit à Jérémie Bréchet.
- Faut toujours demander une photo.
- Les footballeurs, généralement, ils… Ils veulent juste tirer leur coup.
- Je suis pas comme ça.
- Vous dites les choses qu’on veut entendre! Juste pour nous faire plaisir!”

Karim était intelligent. Il comprenait la psychologie des joueurs de foot.

“C’est vrai. Mais moi, je suis sincère.
- Oui… Oui, je veux bien te croire.”

Bon pas tant que ça, en fait.

—————————————————————————————–

Notre promenade sur les quais de Seine prit une drôle de tournure. Karim adoptait un comportement déconcertant. Il attendait que je le relance et l’interroge sur sa vie. Si j’oubliais de le faire, il s’inquiétait de cette absence et il me demandait : ”Alors, tu ne causes plus?” ou ”Ca y est, t’as plus rien à me dire?” Le challenge était d’autant plus difficile que Karim s’intéressait à peu de choses, hormis le football.

“Oh, regarde, une fontaine!”

Il sortit de la poche de son manteau une liasse de billets de banque puis la lança dans l’eau.

“Fais un voeu!”

Guide du jeune footballeur, chapitre 33.b

Un joueur qui n’embrasse pas au premier rendez-vous est un gentleman. Un joueur qui n’embrasse pas au second est une tafiole. (Loulou N.)

Nous marchions côte à côte près d’un quartier animé, plein de bruits et d’odeurs. Devais-je lui dire que je me sentais prêt à conclure? Ou bien attendre un peu pour ne pas le brusquer? Il s’arrêta devant un magasin et il me montra des chaussures. “Elles sont belles, tu ne trouves pas?” Je ne sus quoi lui répondre : ce n’étaient que des chaussures. Le chemin passa près d’un sexshop, puis d’un second, puis d’un troisième. Des prostituées attendaient la passe. Gameiro, aussi. Gameiro, les putes : même combat. Hein? Quoi? Gameiro?

“Gamé?
- Kevin?
- Tu habites le quartier?
- Euh… Ouais. Bien sûr. Pas très loin.
- Tu ne faisais pas le trottoir, rassure-moi?
- Moi? Genre! Le mec.
- Parce que t’es pile devant un club échangiste. C’est pour ça. J’ai cru que.
- Ah. Non.
- Aucun rapport?
- Depuis ce matin?
- Par rapport à la question.
- Ah. Aucun.
- D’accord.
- Je connais même pas ce club.
- C’est pas la carte de membre que tu viens de faire tomber, là?”

Un homme la ramassa.

“Gervais?
- Monsieur Martel?
- On se connaît? Kevin, fais gaffe, tu…
- Chut…
- Vous… ?
- Oh, ça va! Un p’tit prêt vite fait bien fait en période de mercato, ça n’a jamais tué personne! Pas vrai?!”

Il tapa violemment dans le dos de Gameiro puis s’en alla, tout guilleret, visiblement soulagé de quelque chose. Mon coéquipier prit le chemin adverse, gêné. Karim se mit à sourire.

“Le pauvre, quand même. Il joue peu depuis l’arrivée d’Ancelotti.
- Toi aussi, non?
- Dix minutes par-ci, cinq par-là…
- Je préfère quand cela dure plus longtemps.
- Oui, mais la concurrence est rude. J’ai un style de jeu déroutant. Tu sais, je cherche vraiment quelqu’un qui saura me comprendre.
- Te prendre… Oui.
- Non, me comprendre.
- J’avais compris.
- Quelqu’un qui n’aura pas peur de se battre.
- Mmm… Oui. J’aime quand ça claque.
- Par exemple. On peut aller jusque-là si le président refuse de céder.
- Mettre des coups de crampons. Mmm… C’est bon… Mmm…
- Euh… On parle bien de la même chose, hein?
- En plus, je connais bien Bernard Tapie. Il pourra me donner des menottes.
- Ecoute, ca va trop loin, là.”

Il y a eu un long silence, des dizaines de témoins, une armée entière de pas lourds et fouineurs, cette gigantesque vague qui emporta mon cœur, la nuit, mais absolument rien entre nous.

Au matin, je découvris un SMS, envoyé par Karim juste après l’incident. Et son adresse. C’était con, quand même. C’était con de se quitter comme ça.

J’ai repris le métro. Il vivait dans le 14ème.
Au 3ème, sans ascenseur.
Première porte à droite.
Elle était ouverte. Un peu. Assez.
Il était là. Il était 10 heures.
Il était là, avec Gameiro, sur un lit, au milieu de feuilles volantes, tenant un stylo noir avec gourmandise.

“Kevin! Merde! C’est pas ce que tu crois, il me signait simplement un autographe!”

Tous les mêmes.

Le portail grince mais s’ouvre sous l’effet du vent. C’est d’abord un petit terrain vague noyé sous les os, un reste de dépotoir dominé par une baraque grise qu’on aimerait fermer. Les briques tombent en poussière. Une vieille laisse est accrochée au lierre, près d’une fenêtre dont la vitre a le carreau brisé. A l’intérieur, on distingue plusieurs journaux jaunis, des poils, des excréments, la misère dans ce qu’elle a de plus insupportable. Un petit être tremble, respire plus qu’il n’aboie. Quand il vous regarde, vous vous sentez obligé de l’aimer. C’est ici que j’ai acheté Teddy, mon premier agent.

Selon le responsable du chenil, le faire vacciner n’était pas obligatoire. “Sauf si vous comptez le garder longtemps.” Je ne l’ai pas fait vacciner.

Teddy était un agent errant, sans port ni attache, sans diplôme agrée par la FIFA, sans rien. Un corniaud, croisé école de commerce et BTS compta. Un bâtard, quoi. Ma mère m’avait toujours dit de me méfier de ces bêtes-là. A la maison, après la mort de Gargantua, notre bichon maltais, nous n’avions eu que des chats. Des animaux individualistes, manipulateurs et versatiles en amitié, seulement intéressés par la copulation et les nourritures grasses ; des footballeurs, en somme. De prime abord, l’agent semblait plus fidèle qu’un félin.  Tu n’avais pas besoin de le siffler ou d’agiter la gamelle pour qu’il vienne à toi. Même si tu n’avais besoin de rien, il était là quand même.

Dans ce milieu où l’on te traite comme un clébard, l’agent est prêt à tous les sacrifices pour trouver un foyer. Teddy me l’a fait comprendre dès le premier jour, me suivant dans chacun de mes déplacements, la queue frétillante et la truffe sèche, achetée chez Hediard. Rien n’était trop cher pour me plaire.

“C’est l’agent-gent à qui, ça, hein? C’est l’agent-gent à Kevin!
- Ouaf!
- Bon allez, file.
- Ouaf!
- Casse-toi, je dois aller à l’entraînement.
- Ouaf!
- Tu veux jouer, c’est ça? C’est pour qui le bout de bois? Allez, va chercher!”

Et il me rapportait des offres récupérées dans les poubelles, des prêts en Ligue 2, des propositions de clubs belges.

Un coéquipier membre de la SPA - Société Protectrice des Agents - m’avait prévenu : “Parait qu’on veut t’envoyer au Qatar. Tu ferais mieux d’en prendre un pour te défendre.” Au club, chaque joueur possédait le sien. Ce n’était plus un club, c’était une animalerie. Et pour l’odeur, on accusait les journalistes.
Oh, je l’admets volontiers : nos intérêts étaient protégés. Au contact du président, les toutous grognaient. Devant les contrats, certains se mettaient à baver. Celui de Makelele arrivait même à se lécher les couilles. Comme son maître. Nous combattions les parasites avec un parasite. Connaître l’ennemi pour mieux le vaincre. Etre l’ennemi pour mieux le comprendre.

Mais sont-ils vraiment fidèles? Non. Pas les plus dangereux.

Scène du quotidien : ils se déplacent en bande près du vestiaire des moins de 19 ans et marquent leur passage d’une rapide pause-pipi sur les casiers des joueurs. Lorsqu’ils repèrent un maître en âge d’adopter, ils se battent jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un, généralement celui avec la plus grande gueule, le meilleur carnet d’adresse. Les loups sont dans la place.

A chaque mercato commence la grande migration. Ils quittent les forêts et envahissent les villages, détruisent les récoltes, à Sochaux, Auxerre et ailleurs, sèment les mauvaises graines dans les équipes de jeunes. Et le soir du 31, dans la nuit noire, les loups les emportent dans ces contrées sauvages où raisonne encore l’écho de leurs pleurs. Ils s’appelaient Péricard, Kakuta ou Pogba. Ils n’étaient que des gosses.
Teddy n’était qu’un chiot.

Par deux fois, maladroitement, il se prit les pieds dans le tapis en allant discuter pognon avec Leonardo, conclusion logique de son manque d’assurance. Il rentrait à l’appartement en couinant, s’excusant de ne pouvoir m’éclairer sur mon futur. Le mercato concernait un tiers de l’effectif. A l’entrainement, la moindre passe manquée pouvait signifier un départ prochain. On ne nous faisait pas confiance et nous le traduisions sur le terrain. Le PSG voulait recruter. Beaucoup. Afin de satisfaire les demandes d’Al-Jazeera, Nasser songeait à s’offrir plusieurs équipes de Ligue 1 pour pouvoir aligner toutes les recrues qu’il souhaitait. Le président rêvait d’un championnat avec quatorze, quinze clubs sous sa coupe et des faire-valoir pour jouer le maintien. Contactés, Caen, Metz et Nancy paraissaient emballés. Thiriez, le président de la LFP, un peu moins.

Un milieu argentin passait un essai à l’entraînement, un gars accusé d’avoir violé une calzone lorsqu’il évoluait en Italie. L’agent de Brandao l’accompagnait. A quelques mètres de lui, Sylvain Armand fumait une clope, en équilibre sur la barrière.

“Salut Kevin. Ca va?
- Moyen. J’ai des soucis avec mon agent.
- Pareil. Le mien est allé répandre dans la presse que j’étais prêt à signer à Lyon. N’importe quoi! Qu’est-ce que j’irais foutre à Lyon? Et pourquoi pas à Toulouse?! J’ai dû l’euthanasier.”

Leonardo revenait d’une chasse à courre. Régulièrement, une à deux fois par semaine, on lâchait dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye un footballeur africain sortant de l’adolescence, avant d’en faire de même avec des agents, lancés à sa poursuite. Leonardo suivait la parade à cheval, un cor à la main. Ses amis riches adoraient cela.

J’ai attendu qu’il prenne sa douche puis j’ai frappé à son bureau.

“Je voulais vous voir. Pour parler de mon avenir.
- C’est à dire?
- Je n’ai pas très envie de partir au Qatar.”

Il n’a rien dit. J’ai baissé la tête. Une crotte traînait sur le sol. Leonardo a pris le contrat qu’il avait préparé pour Pato et il l’a utilisé pour ramasser la merde.

Je sais. Ton agent m’a encore laissé un mot. Je ne veux plus jamais le revoir ici. Allez, file.”

Teddy m’attendait dehors. Il avait creusé un trou dans la pelouse pour enterrer le dossier Beckham - profitant de la fosse, Jérôme Bouboule, du quotidien l’Equipe, déversait à l’aide d’un camion-citerne l’intégrale de ses articles de décembre et janvier. Il aimait rendre service. Il ne m’en rendait pas suffisamment. J’ai caressé le haut de son crâne puis nous avons pris la voiture jusqu’au Parc des Princes, son lieu de promenade favori. Une petite annonce avait été scotchée sur un feu tricolore.

5000 m². A croire que le président voulait carrément vendre la ville de Paris avec. Teddy était heureux. Il reniflait partout. Ensemble, nous avons marché jusqu’au bois le plus proche. Sur place, je l’ai caressé une dernière fois puis je l’ai attaché à une jambe qui traînait, en prenant soin de ne pas abîmer le bas résille. Sur le retour, j’ai recroisé l’agent de Brandao. Teddy sera heureux, là-bas, avec tous ces footballeurs.

La première mesure de Carlo Ancelotti en rentrant du Qatar fut d’appeler Valérie Damidot. La compréhension de la langue posa quelques problèmes en raison du français bancal de l’animatrice mais, très vite, le Camp des Loges fut rénové selon les désirs de l’Italien. On maroufla les murs, on remplaça les canapés usés par un carré de poufs, extérieur design, intérieur billes en polystyrène - les copines de Matuidi, de Lugano, de Camara et de Sirigu. Le coach demanda à ce que l’on transforme la salle de réunion en dortoir pour son staff, nombreux et fatigué par un long voyage. L’aménagement prit peu de temps : les réunions, ici, ne servaient déjà qu’à dormir.

A la fin, quand Kombouaré nous réunissait pour discuter du prochain match, les gars en profitaient pour lui laisser les gosses, un doudou et un oreiller puis filaient en centre-ville faire du shopping.

Sur les clichés, depuis le départ d’Antoine, le Camp des Loges paraît différent. Ancelotti a repeint les préfabriqués en rouge et noir, les couleurs du Milan. « Et celles de Rennes », remarqua Douchez avant que le coach ne l’oblige à se laver la bouche avec du savon. Rose. « Commbbpup la coubmlleur de Toubmpplouse ? » Oui. Rose. Avec des bulles. Plus discrètement, Carlo a changé les portraits des anciens joueurs affichés dans le hall. Luis Fernandez a ainsi laissé sa place à Paolo Maldini. Au niveau de l’image, c’est plus présentable.

Il a beaucoup été question d’image cette semaine.

En haut à gauche de cette photo, prise à Doha, un journaliste nous shoote. Il travaille au Parisien. Nous lui avons reparlé de la Une de son journal annonçant la signature de David Beckham. « Pourquoi tu as écrit ça? Pourquoi? » « Nous avons seulement dit que Beckham était d’accord pour venir, jamais que le contrat était signé. » Il avait raison. Nous n’avions retenu que l’image. Trois mots écrits sur un bout de papier. Des flashs.

Au club, tout le monde pensait que Beckham signerait. Nasser avait pris les mesures. Des maillots, 400.000, allaient être mis sur le marché. Roselyne Bachelot en avait commandé 80.000.

J’ai cru comprendre que le transfert avorté de David Beckham avait énormément fait parler, vendre et réagir. Pour certains, l’image du club en aurait été affectée. J’ai lu cette chronique de François Bégaudeau, dans le Monde, où il explique qu’un supporteur se fout bien de l’identité d’un club, tant que la victoire est là. Il cible le PSG, que les Qatariens dénatureraient, mais il ne cite pas les joueurs. Que pensons-nous de tout cela? Quand Jallet dit avoir le sentiment d’évoluer dans un club étranger, il faut le prendre comme un compliment.
Oui, l’argent, les rumeurs, la presse qui s’emballe, un staff cosmopolite, tout cela donne l’impression que le club ne nous appartient plus. Mais depuis quand un club appartient-il aux joueurs?

Sur cette photo, Bisevac apparaît plus concerné que les autres. Ancelotti a très vite été séduit par son professionnalisme. Ils ont passé énormément de temps ensemble, à discuter, à échanger sur la tactique. Cela ne saute pas forcément aux yeux mais Bisevac est quelqu’un de très intelligent. Il sent le football. Alors que Ménez, par exemple, il sent juste la transpiration.

Tiéné s’efface, en partie dissimulé par Ancelotti. En match, il voit bien qu’on préfère perdre la balle plutôt que de lui adresser une passe. A la cantine, les gars en viennent même à prévoir un pantalon de rechange avant de lui demander de servir à boire. Tiéné fut soulagé de nous quitter pour partir disputer la Coupe d’Afrique des Nations avec la Côte d’Ivoire. Il aimerait partir définitivement. Il en a marre de se faire lyncher par les supporteurs. Les journaux, encore, il s’en fout ; il ne les lit pas. Mais les supporteurs, impossible de ne pas les entendre. On lui a répété que Maicon pourrait arriver fin janvier. “Mais c’est pas un arrière gauche!” “Toi non plus”, a répliqué Leonardo.

Des gens partent, d’honnêtes serviteurs, sans qu’on les remercie. D’autres restent, comme Makelele, sans qu’on sache vraiment pourquoi. Parce qu’on les juge importants, j’imagine.

A Doha, je marchais souvent en retrait, sans adresser la parole aux autres - pour leur parler de quoi, de toute façon? De fringues? De voiture? De l’exposition Romy Schneider qui a tant ému Chantôme? C’est ma première expérience à l’étranger. Je m’accroche. Je pense à ma famille, à mon frère, et je serre les dents. Je pense à cette photo qu’il m’a donné sans explications. La présence d’Anelka me fascine. Se sont-ils déjà parlés? Peut-être pas. Ils n’étaient que coéquipiers.

Je l’ai montrée à Leonardo, dans l’avion, en rentrant sur Paris. Il l’a regardée comme s’il s’agissait des fesses de Mathilde Barbara, l’attachée presse. Comme s’il s’agissait des fesses de Mathilde Barbara, il a mis la main dessus - oh, pas longtemps, quelques secondes tout au plus - et m’a demandé comment je l’avais obtenue. Je lui ai expliqué qu’elle appartenait à mon frère et il a souri. Mathilde n’aurait pas fait mieux.

En préparant le match de Coupe de France, vendredi, le coach a pris le temps de s’attarder sur mon cas. Au cours d’un arrêt de jeu, il m’a interrogé sur mes préférences en matière de poste. “Milieu offensif ou attaquant!“, que j’ai dit, juste avant de retourner m’entraîner, le moral gonflé à bloc. Ancelotti nous découvre. Il nous observe. Nous savons qu’il nous observe. Il sait que nous savons qu’il nous observe. Nous savons qu’il sait que nous savons qu’il nous observe - sauf Ménez, que la phrase précédente donne trop mal à la tête pour réfléchir.

Quand arrive un nouveau coach, les joueurs cherchent toujours à l’impressionner. Ancelotti est difficilement impressionnable. Quand on le déçoit, il nous recadre. Au fond, il n’est pas très différent de Kombouaré. Il nous fait juste bosser en 4-3-2-1, sa fameuse tactique en arbre de noël. Elle demande beaucoup d’application.

A un moment, oubliant les consignes, Hoarau a tenté un dribble. Ancelotti s’est frotté les yeux. Puis il l’a engueulé.
“Jouez simple! Simple! Comme Kohler!”

Il l’a carrément pourri à la mi-temps contre Locminé, lui donnant quinze minutes pour réagir. Et il m’a fait entrer à la reprise. Nous avions travaillé l’arbre de noël la semaine en imaginait qu’accrocher un ballon sur la tête de Hoarau suffirait pour l’illuminer. Mais c’était comme si l’arbre avait perdu ses épines et que nous marchions dessus, pieds nus. Quand Erding a remplacé Hoarau, nous n’avions pas été particulièrement rassuré. Les amateurs nous harcelaient. Devant. Derrière. Ils ne semblaient pas fatigués. Devant. Derrière. Un porno amateur. Ils jouaient en équipe. L’instituteur de CM1 taclait comme un fou. Bodmer n’avait jamais aimé l’école. Il était servi. Pour nous, la saison démarrait. Une rentrée des classes. Je connais ce monde amateur. Je sais que la rage, parfois, permet de renverser des montagnes.

Nene demandait le ballon. Il me le passait rarement. Pastore ne le demandait pas. Il me le passait encore plus rarement. Javier ne savait pas où se situer sur le terrain. De temps en temps, il redescendait très bas. Il cherchait Sirigu, son pote, son confident, l’homme qui le réconfortait dans les coups durs. Les attaquants adverses s’approchaient de lui et l’insultaient, en Français. Javier ne répondait pas et fronçait les sourcils ; en Argentin. Nous ne savions plus quoi faire. Je regardais Ancelotti. Il tirait pas une gueule pas possible. Comme sur toutes les photos. Sur les photos, l’équipe semble avoir changé. La réalité est plus floue.

Daouda manipule le bouton Y du joystick implanté à son siège. 12.390 des 28.881 spectateurs de la Google Chrome Arena l’imitent. Les statistiques s’affichent en temps réel sur l’écran géant. Les routes encerclent ce stade, bijou technologique surplombant le désert, comme autant d’invitations à prendre la fuite. D’une courte majorité (52,47%), le Brésilien Elson Da Ktilo - 23 ans, 1m82, 72 kg, groupe sanguin AB+, 350.000 euros de salaire net mensuel - est invité à fouler la pelouse. Occupé à regarder une série sur son portable, il préfère rester sur son banc étrangement connecté à un générateur électrique. Daouda reprend sa manette. B. LT. Electrocution. Extension. Elson Da Ktilo va entrer en jeu. Dès qu’il aura fini de brûler. Al-Arzaza affronte Al-Gharafa. J’ignore qui joue en rouge, j’ignore qui joue en blanc.

“En blanc, c’est l’équipe qui va perdre.
- Un pronostic personnel?
- Non. Nous mettons toujours l’équipe qui va perdre de cette couleur. Décision de l’émir. Son ex-femme s’habillait toujours en blanc. En plus, cela évite que les spectateurs perdent leur temps à encourager la mauvaise équipe. Dites, monsieur Kohler, est-ce qu’un but vous ferait plaisir?”

Douada se montre aimable avec moi malgré son statut de numéro trois de QIA. J’ai la chance d’être son invité. Des tribunes, nous attendons la mi-temps de cette simulation de match amical orchestré en l’honneur du PSG. David Beckham sera bientôt présenté. Tout a été fait pour attirer la foule. A l’entrée, tout à l’heure, on distribuait des sous-vêtements Armani. Cela change du Parc, où l’on ne propose que les slips d’Armand.

“Que de monde. Incroyable. Quelle star ce Beckham! J’adore ses pubs! Tiens, saviez-vous qu’il était également footballeur?”
- C’est ce qu’on dit. Au fait, pourquoi y-a-t-il douze joueurs par équipe?
- Oh, la FIFA expérimente. Elle nous a demandé d’aligner un joueur supplémentaire pour réduire les risques de tension dans les vestiaires. Et un attaquant, si possible. Vous évoluez à quel poste, monsieur Kohler?
- Remplaçant. Enfin… Attaquant, pardon.
- Venez jouer au Qatar, alors! Ha! Ha!”

Elson Da Ktilo prend la balle, dribble deux adversaires puis la perd en tentant une roulette. D’un geste de dépit, le public décide de faire appel à Karim Baghzini, un Algérien de seize ans, recruté 400.000 euros au Maroc. Posté au bord du terrain, l’entraîneur baisse la tête puis fait entrer le gamin.

“Ca doit l’emmerder que ce soit le public qui décide des remplacements.
- Avouez que cela donne envie d’aller au stade, monsieur Kohler!
- Oh, regardez, un penalty!
- Hein? Ah, je l’ai loupé. Pas grave, je vais arranger ça.”

Retour sur le joystick. LT+RT. Les joueurs se replacent près du rond central et rejouent, plus lentement, l’action qui a conduit l’arbitre à siffler la faute.

“Ce mode replay est vraiment fascinant.”

Tout comme Beckham, un peu plus tard, qui entame son défilé par un signe princier de la main, se muant reine d’Angleterre, seul face à ses sujets. Il sort du carrosse, exécute une roulade arrière (LR+Y) et un triple lutz (RT+X), avant de saluer l’émir venu à sa rencontre. Cette perruque blonde semble tenir le coup. Leonardo est troublant de réalisme. Quel acteur. Quel génie. Entre ses mains, les subterfuges prennent vie. A ses côtés, Alain Roche, dans sa robe violette, fait une Victoria présentable. Au niveau du cul, surtout. On ne vire pas un cul comme ça.

Oui, c’est vrai, tout paraît faux au Qatar. Même les terrains. Ils sont synthétiques. Beckham présenté, nous sommes allés visiter Aspire, l’INSEP local, l’usine à champions programmés pour la Coupe du Monde de 2022. Des jeunes footballeurs s’entraînent, d’horizons divers, noirs et arabes. “Beaucoup d’Ivoiriens. Ils en veulent. La plupart seront naturalisés“, nous explique Hakim, un médecin français passé par le PSG et le Stade Français. Les Qataris sont dépassés par l’engagement physique des Africains. Alors que le reste de la troupe s’éloigne doucement, avec Ancelotti à sa tête, Hakim me devine songeur. “T’as remarqué, hein? Ils ont pas la rage, ces jeunes. Tu le sens, hein? Ouais. Tu le sens trop bien.” A leur décharge, il est difficile de se battre pour devenir joueur professionnel quand tu peux directement devenir président de club.

Un peu plus loin, je retrouve le groupe en parlotte avec Ivan Bravo, le directeur d’Aspire. Sakho lui demande si les filles sont admises au centre. “Oui, bien sûr. Dans les chambres des garçons.” Il rigole puis se tait. Nous avançons. Les garçons nous observent en silence. Leurs conditions d’entraînements font rêver. Mieux : chacun d’entre eux est suivi par un diététicien, un préparateur technique et un médecin particulier. Un 5 contre 5 s’organise sur un petit terrain. Chantôme me montre un gosse qu’il trouve bon. Une porte s’ouvre. Entrent 25 personnes en costume. “Les joueurs peuvent choisir l’entraîneur qui prendra place sur le banc, indique Bravo. C’est révolutionnaire! Quoi, Javier? Comme au PSG? Ah, oui, peut-être.”

Cinq minutes de marche jusqu’aux entrailles de la machine, au centre de clonage. Zinedine Zidane est attaché à un brancard. Des scientifiques lui plantent des seringues dans l’arrière-train. Un autre étudie des amibes au microscope. “Nous essayons de créer un nouveau Zidane. Un projet de longue date. Pour l’instant, hélas, nos prototypes se sont tous montrés défectueux. Avez-vous entendu parler d’un certain Yoann Gourcuff?”

Le futur du football est au Qatar. Mais il vaut mieux que le football l’ignore.

Cela, mes coéquipiers semblent l’avoir compris. Ils ne se mêlent pas à la foule, préférant rester à l’hôtel plutôt que de visiter cet endroit qu’ils ne connaissent pas. Ils restent dans leur chambre et se goinfrent d’alcool, de chips, de dattes et de fruits secs, cuisinés par un clone - réussi, celui-là - de Joël Robuchon. Je ne les comprends pas. Ils auront le temps de ne rien faire en revenant à Paris, après le stage. Discrètement, je descends dans le hall, regarde à droite, à gauche, et m’avance vers la sortie. Leonardo discute avec Daouda. D’ici, dissimulé derrière une plante verte artificielle, je peux les entendre.

“Comment ça, tu veux un joueur?
- Oui. Le petit Kohler.
- Je ne pense pas qu’il soit intéressé.
- Vous le payez mal. Il le sera. Nous mettrons l’argent.
- Peut-être. Faut voir. Pourquoi pas, oui. “

Un transfert au Qatar?

Je parcoure le désert de béton chaussé d’escalators, spectateur parmi d’autres d’un tableau monochrome. Une tour, soixante-dix étages de métal, me sert de phare. La pluie tombe sur les panneaux solaires. Elle a le goût de chocolat. Dans le ciel vole un avion de la marque Häagen-Dazs. Je vois des hommes, des femmes, des enfants qui marchent dans les centres commerciaux et ils semblent heureux. La vie, ici, est confortable. Elle vous écarte des dangers, emprunte la ligne la plus droite. Elle vous offre les plaisirs faciles. Tout ce que recherche un footballeur de vingt ans. J’ai 20 ans.

A force de lire l’Equipe, j’ai fini par croire que Beckham avait signé chez nous. Nous avons tous fini par le croire. Pastore laisse toujours une place vide à côté de lui dans le vestiaire. Pour plaisanter, nous disons qu’il s’agit de celle de David. Et nous nous asseyions dans le coin, là où la lumière brille moins - l’ampoule fonctionne mal depuis que Mathieu Bodmer a voulu se la mettre dans l’anus pour participer à l’émission Incroyable Talent. Chaque rumeur nous conforte dans l’idée que notre carrière est plongée dans le noir. J’en suis arrivé, pour ma part, à douter de mon existence.

Mon frère a probablement échoué au PSG pour n’avoir pas su saisir sa chance au bon moment. Voici que la mienne se présente.


Une berline roule jusqu’à moi et s’arrête. Une femme de petite taille claque la portière, manquant d’exploser la vitre. Elle s’approche d’un magasin, reluque les dernières nouveautés - des godes et des œufs vibrants, essentiellement - puis revient vers la voiture ; son chauffeur, un Pakistanais, doit probablement lui servir de jouet sexuel. Un petit garçon se penche à son tour sur la boutique érotique, son attention captée par les vagins artificiels. Sa maman passe un coup de fil à quelques centimètres de lui. Il pourrait entrer à l’intérieur du magasin qu’elle ne le remarquerait pas ; il pourrait entrer pour échapper à la rue, à ce luxe et à la tronche de Robert Pattinson collée aux panneaux publicitaires mais, de toutes les vulgarités, il préféra sa mère. Le pays s’ouvre, les sex-shops émergent. Le futur est plus près qu’on ne le croit.

Dans sa lettre au Père Noël, Leonardo a commandé un nouvel entraîneur, un nouveau footballeur pour vendre encore plus de maillots, de nouveaux supporteurs et un nouveau stade. Le Père Noël lui a répondu : “Mec, ce serait pas plus simple de demander carrément un nouveau club?”

Le lendemain, des bulldozers appartenant à Qatar Investment Authority rasaient le village de Rovaniemi, en Laponie, résidence secondaire du Père Noël - l’été, le vieux pédophile louait un 500m² à Hollywood, Californie, en face des studios de la série High School Musical. Conduisant les opérations du Centre de contrôle militaire du Camp des Loges, ancienne chambre d’Halilhodzic, Leonardo a conclu la campagne vengeresse par cette phrase lourde de sens : “On va voir qui tient les rênes, ici, putain de sa mère!” Leonardo, il s’énerve dès qu’on le tutoie. Question d’éducation.

Le 23, le PSG avait convié l’ensemble de ses employés, leurs agents, leurs comptables, leurs familles - dans cet ordre, selon la disponibilité des places - à un arbre de Noël, une dernière fête avant la trêve, en somme. J’avais pour l’occasion sorti du formol le costume officiel, poussant le vice à porter une cravate nonchalamment attachée au cou, façon “viril mais correct, homme du XXIème siècle”, comme le recommandent les journalistes gays du magazine GQ. J’avais appelé ma mère pour la prévenir que je ne rentrerai à Moulins que le samedi. Je me faisais une joie de découvrir celle de Nicolas Douchez, Monique, célèbre pour les tartes que son fils ramenait à l’heure du dessert. Il y aurait pu avoir des bises au pied du sapin. Il y aurait pu avoir un début d’humanité la semaine même où tout était devenu plus froid entre nous. Et de la pintade. Et David Beckham lui tenant le bras, qui sait? Oui, elle aurait pu être formidable, cette soirée, si les joueurs s’étaient donnés la peine de se déplacer.

Nene nous avait quitté le premier, tout juste après la victoire à Saint-Etienne. Il avait toujours rêvé disputer une grande compétition internationale. Face au silence du sélectionneur brésilien, il s’était dit prêt à revêtir le maillot de l’équipe de France. Face au silence du tailleur de la FFF, il avait finalement choisi de devenir international camerounais, sous les conseils de Samuel Eto’o, un ami avec lequel il partageait la passion des montres de luxe. Le 23, Nene se trouvait à Youndé, au palais présidentiel, sans retard sur l’horaire prévu, négociant sa naturalisation avec le plus haut personnage de l’Etat, Samuel Eto’o, donc, accompagné du président. Aucun de ses coéquipiers parisiens n’avait osé lui dire que le Cameroun ne participait pas à la Coupe d’Afrique des Nations. En cette période de l’année, le plus sage consiste à laisser les gens vivre de leurs rêves.

Hoarau, Sirigu, Sissoko, Chantôme, Bisevac, Matuidi et Ceara se firent à leur tour porter pâle. Erding, persuadé que le Noël avait eu lieu cet été, au moment du rachat du club par les Qataris, passa la soirée chez lui. Jallet rentra en Province, en famille. Gameiro et Bodmer rentrèrent en boîte de nuit, en famille aussi. Si, tu sais, la grande famille du football, celle où la grand-mère ne pique pas quand tu l’embrasses. Elle pique dans la caisse, c’est plus rentable.

Leurs absences conjuguées poussèrent le club à réserver une pièce du Camp des Loges plus petite, plus intimiste, moins chaleureuse. Ce n’était plus un arbre de Noël. C’était un bonsaï de Noël.

Leonardo insista sur la nécessité de continuer la fête, envers et contre tout, et encouragea les invités à venir costumés. Mal renseigné, Alain Roche se déguisa en oeuf de pâques. Plus sobre, Leonardo se transforma en lutin, enfilant deux fausses oreilles pointues et une veste verte prêtée par Bernard Caïazzo. Le banquet commença à 21 heures. A 21 heures 15, Leonardo donna en cadeau à Pastore un nécessaire de cuisine Masterchef. Javier lui demanda pourquoi les couteaux, tachetés de sang, semblaient avoir été utilisés. Leonardo lui fit un clin d’oeil. Pastore passa à autre chose.

“Quant aux autres, enchaîna le Brésilien, sachez que nous avons dû faire des économies pour payer le salaire de Beckham. Votre cadeau, les enfants, c’est Beckham.”

Assis à une table isolée où l’on servait essentiellement du poulet et de la purée, Jérémy Menez se mit alors à pleurer. Sonia, la fille d’Armand, le prit dans ses bras. “Faut pas être triste, Zérémy. Le plus important n’est pas la valeur d’un cadeau, mais la valeur que tu lui portes.” Sonia semblait très mature pour une fille de quatre ans. Elle aurait pu jouer dans un film américain.

Voyant son ailier chouiner, Leonardo s’approcha de lui.

“Quoi? Il te plait pas David Beckham?

- J’en veux pas. Il est nul.

- Qu’est-ce que tu veux à la place? Une augmentation?

- D’abord, c’est pas toi qui décide. C’est le Père Noël.

- Le Père Noël, il n’existe pas, Jérémy.”

Menez se remit à pleurer, aussitôt consolé par les autres gosses de la table.

“Ecoute, je te donne le jouet de ton choix si tu sèches tes larmes. Tu as envie de quoi?

- De… D’une Barbie, fit-il timidement. D’une Barbie avec une culotte qui s’enlève facilement.”

Magie de Noël : le lendemain, il sortait avec la gagnante de Secret Story 3.

A 21h30, nous nous sommes attaqués aux tartes de Monique. A 21h35, Kombouaré entra dans la pièce, les chaussures trempées et les yeux humides. Sensiblement énervé, visiblement toujours sous le choc de son licenciement, il prit l’une des tartes et l’envoya au visage de Leonardo avant de filer aussi vite qu’il n’était entré. Ce n’était plus un arbre de Noël. C’était un arbre de Noël Godin.

Ce fut un 23 décembre triste, souvenir douloureux du coach. Non pas que nous l’aimions. Mais il ne méritait pas cela. Comme un vieille tante qu’on invite pour le réveillon, nous nous étions habitués à lui, à ses sautes d’humeur, à son odeur. Son départ nous a été communiqué par hasard, en surfant sur internet ou par la télévision, en différé. Lugano sortait d’un match de bienfaisance organisé en Amérique du Sud quand il a appris la nouvelle. Seul Pastore le savait depuis quelque temps déjà.

A la fin du repas, dans cette petite salle du Camp des Loges, Sakho, le capitaine, fut le seul à lui rendre hommage, prenant la parole pour défendre son bilan et souligner nos propres insuffisances. Son discours dura bien dix minutes, le temps que Leonardo ne déloge tout le monde pour laisser place aux bulldozers. Il avait également commandé un nouveau centre d’entraînement.

J’ai repensé à tout ça dans le train qui me ramenait à Moulins, à ces quatre (cinq?) premiers mois au PSG, d’abord en réserve, ensuite sur le banc de l’équipe première, à chercher un avenir autant que la trace de mon frère. Le 23, Leonardo m’avait lui même assuré qu’Antoine n’avait jamais été un joueur du club. J’avais été déçu, une nouvelle fois, troublé, égaré, même, parce que des supporteurs prétendaient se souvenir de lui. Les souvenirs, c’est ce qui reste quand tout a été effacé. Leonardo l’a-t-il seulement compris?

En déballant les cadeaux, le 25 au matin, j’ai remercié ma mère, mon père, mon frère, les rassurant sur ce futur aux contours incertains que les bulldozers n’ont pas encore détruit. Suis-je responsable de ces premiers mois d’échec? Ai-je commis des erreurs? Maman m’a offert un gant de toilettes acheté en ligne sur le site du PSG, sans doute pour me laver de tout soupçons. Papa, un livre sur Serge Gainsbourg. Dans l’enveloppe de mon frère se trouvait une photographie, quinze footballeurs, tous très jeunes, seize, dix-sept, dix-huit ans, et mon frère au milieu d’eux, entouré de Nicolas Anelka, de Fabrice Kelban et d’anciens joueurs de l’équipe réserve du club. Antoine souriait. J’ai relevé la tête. Antoine souriait toujours.

Lutin de sa mère.

Mon fan-club comptait désormais une vingtaine de membres. Essentiellement des anciens étudiants, des auvergnats émigrés à Paris, des chômeurs et même un journaliste, Maxime, mon confident, le co-auteur de ce blog, qui réunissait ces quatre conditions à la fois. Ils avaient été pour la plupart abonnés au Parc des Princes, abonnés aux galères, aussi, et  fatigués de se battre pour une cause perdue. Le PSG les avait lâchés pour des gens plus présentables. Désormais, ils ne venaient plus soutenir l’équipe. Bravant le froid, ils venaient me soutenir en criant des slogans à ma gloire, “Kevin Kohler, il est véner’”, “Kevin Kohler, remplace Bodmer!”, avec la résistance d’un Wonderbra.

Medhi voulut voir PSG-Lille à cause d’Eden Hazard, l’un de ses joueurs préférés, le jour même de PSG-Lille, à 18 heures. Il en parla à Seb. Seb téléphona à Ludo. Ludo dormait. Seb téléphona à Youssef. Youssef n’avait plus dormi depuis 36 heures. Il avait des places.

A 20 heures, devant le Parc des Princes, Youssef nous présenta Samir. Samir, commerçant à l’ancienne, maître du porte-à-porte, de la Porte d’Auteuil à la Porte de Saint-Cloud, faisait dans la négoce de produits de luxe. Au marché noir. Il avait les places.

Samir se rendait souvent au Parc avant d’être interdit de stade. Maintenant, il se contente d’en faire le tour. Check. “Ca va?” “Et toi?” Seb et Youssouf le connaissaient. Samir avait le contact facile, l’amitié généreuse. A tel point que même ses prix étaient d’amis.

Aller au stade quand tu es footballeur, c’est comme venir au bureau un samedi pour faire des heures supplémentaires non payées. Il y a une part de sadisme et de perversion. Par tradition, les joueurs absents de la feuille de match s’asseyent tous ensemble en tribune. L’esprit d’entreprise. De temps en temps, ils ont droit à un gros plan de quelques secondes sur Canal+. Depuis le début de la saison, Peguy Luyindula s’est ainsi davantage montré à l’antenne, assis dans les tribunes, que Jean-Christophe Bahebeck, debout sur le terrain.

Alors que nous errions dans le stade, Medhi crut apercevoir Raymond Domenech parmi la foule et décida de le suivre, mon billet dans sa poche. J’abandonnai mes camarades pour tenter de le rattraper. Avançant vers l’aile nord, montant un escalier, puis deux, profitant de la distraction d’un vigile occupé à cancaner avec un collègue, j’ai fini par entrer dans une pièce sombre, seulement éclairée par les murmures de télévisions. Il y avait là des journalistes, reconnaissables à leurs badges et à leurs vêtements froissés, des types de l’Equipe, de RMC et de France-Football croisés au Camp des Loges, Pierre Ménès et son pote Robert Pires, consultant pour Europe 1, avachis sur des canapés rouges, sirotant du Coca en attendant le début de la rencontre. Un traiteur leur servait des sandwichs au gruyère. Près du buffet, un grouillot juvénile tenait une assiette vide. Lui n’avait eu que les trous.

“Bonjour.
- Salut! Hé, t’as pas une info pour un stagiaire sans le sou? J’ai rien sorti depuis une semaine. Je crève la dalle.
- Ecoute, je cherche mon pote Medhi. Il a suivi Raymond Domenech et…
- Raymond Domenech?
- Oui. Il l’a vu traîner dans le coin.
- Hein? Quoi!”

Sur ce, il brisa la vitre incendie avec son coude, déclencha l’alarme puis alerta son chef. Ce dernier emprunta le magnétophone de Denis Balbir - qui ne se séparait jamais de cet instrument, aussi bien pour commenter sur Orange Sport qu’en civil - pour sonner la charge : “Messieurs, messieurs, Raymond Domenech se promène actuellement dans les allées du Parc. Je rappelle que la récompense pour une interview se monte à 1500 euros. Il nous le faut vivant. Pardon Robert? Tu offres le double s’il est mort?” Le raz-de-marée journalistique qui suivit l’annonce renvoya le tsunami japonais de mars 2011 en page 8.

Dans la plus totale discrétion, le Parc des Princes s’est payé un lifting à rendre jaloux Nathalie Baye. Nasser, notre président, souhaite en faire “l’écrin du PSG”. Et, effectivement, avec l’accord de la ville, il vient d’ouvrir au coeur du bâtiment une bijouterie où se presse la nouvelle clientèle du club. Plusieurs boutiques complètent le décor, mettant à l’honneur la culture française : Dior, Chanel, Lenôtre ou Leroy Merlin - s’acheter une perceuse, de nos jours, en ces temps difficiles, n’est plus un acte anodin. Un stadier m’interpelle. Il s’étonne de ne pas me voir des sacs à la main. Je lui dis que je suis Kevin Kohler. Il me répond qu’il me connaît, qu’il lit mon blog, puis m’invite à prendre à droite. J’avance. Une énième porte. Une affichette. Le Club Prestige, “lieu exceptionnel d’échanges et de rencontres”. J’ouvre.

Debout sur un lit baldaquin, Leonardo tient une cravache et s’emploie à frapper la fesse droite de Marie-Odile Amaury, la patronne du journal l’Equipe, simplement vêtue d’une jupette rose, raccord avec la moquette.

“Ah, t’aimes ça, hein, dire du mal du PSG et de Kombouaré,  hein, t’aimes ça, tu… Euh, Kevin?
- Je dérange?
- Un peu. On fait des heures supplémentaires.”

Je suis retourné parler au mec qui lisait mon blog. Gentiment, il m’a reconduit jusqu’à la tribune Auteuil où, depuis longtemps déjà, s’étaient regroupés les membres de mon fan-club. Medhi était là, place N43. Place N44 se dressait un inconnu, taille moyenne, sourcils épais, lunette de soleil et sweat à capuche intégrés. “Reste discret. C’est Raymond Domenech.”

Domenech, en mode incognito

Domenech, en mode incognito

A la bijouterie, Medhi avait bifurqué à gauche. Il s’était retrouvé dans un salon détente avec cocktail, open bar, des buffets avec des plats chauds, des hôtesses au diapason, des fauteuils relaxants, plusieurs centaines de cadeaux au pied d’un sapin de Noël où scintillait au sommet une photo de l’émir du Qatar. Il avait vu un gars ressemblant à Domenech, à une table, perdre au poker face aux plus beaux visons de Paris, des types au costume lustré, coupe à l’iroquoise, des jeunes millionnaires maniérés, patrons d’entreprises ne sachant plus distinguer le brelan de la branlette. Medhi lui avait demandé s’il était l’homme que toute la presse recherchait. Le mec lui avait répondu : “Non, non, je me suis fait sa gueule juste par plaisir de me faire cracher dessus.” Medhi avait retrouvé Domenech.

En toute franchise, probablement apaisé de rencontrer un être humain ne voulant ni sa peau, ni une représentation, l’ancien sélectionneur de l’Equipe de France lui avait raconté sa nouvelle vie. Même s’il tournait en ce moment une pub pour Pépito - il se laissait pousser la moustache pour coller au plus près de son rôle de bandit mexicain voleur de biscuits chocolatés -, Raymond Domenech sentait qu’il n’était pas forcément désiré dans le monde du spectacle. Les producteurs le boudaient. Lui n’osait pas se considérer comme un acteur à part entière. Après tout, le football avait été toute sa vie.  Mais, aujourd’hui, le football le reniait. Quand un président de club se renseignait, les agents de joueurs le démolissaient. Il était victime de sa réputation, du bouche-à-oreille, de son personnage qu’il s’était consciemment fabriqué pour protéger son groupe, ses joueurs, lui-même. Au plus fort de la tempête, il était devenu figurant de sa propre vie, contraint de se cacher pour vivre. Aux journalistes faisant ses poubelles, Domenech leur lançait à la gueule les couches sales de son gosse, encore tâchées de merde. Au moins, ils avaient la matière première pour leurs articles.

Aujourd’hui, il se disait prêt à partir pour des contrées lointaines, le Qatar, la Russie, même la Chine, histoire “de battre Anelka avec une équipe de province, comme ça, juste pour l’emmerder jusqu’au bout”. Le Club Prestige lui permettait de rencontrer certaines des plus grandes fortunes du monde, autant de patrons possibles. “Autant de trous du cul, si tu veux mon avis. Si je pouvais me passer d’eux….  Le plus dur, en fait, c’est de se retenir. Comme avec les journalistes.” Domenech s’était souvent retenu.

Bref, mis à l’écart du milieu, sans potes, sans travail, il attendait qu’on l’appelle quelque part comme j’attendais d’entrer en jeu.

Naturellement, Medhi lui avait proposé de venir suivre le match des tribunes. Et Domenech, curieusement, s’était laissé convaincre.

Rapidement, un journaliste escalada en rappel la tribune pour se porter jusqu’à sa hauteur. L’ex-sélectionneur des Bleus alluma une cigarette et mit le feu au pauvre homme, s’en servant comme fumigène. Le gars étant pigiste, il ne brûla pas longtemps. Mais le ton était donné.

Derrière lui, un guignol commentait chaque action par une expertise de son cru. Domenech vola le sandwich-frites de Medhi, coinça les frites dans les narines de l’imitateur de Dugarry et la saucisse du sandwich dans sa bouche. En voulant respirer, le gars explosa. Son bourreau s’essuya l’épaule, enlevant une oreille et quelques ongles dynamités. Par courtoisie, Seb lui proposa un bonbon. Seb en bouffait depuis le coup d’envoi, prenant un malin plaisir à les croquer lors des moments les plus chauds du match. Domenech prit sa boîte et la lança sur un type posté plus bas, occupé à jouer au Monopoly sur son BlackBerry, en gueulant : “Mais va te faire enculer, toi et tes Tic Tac de merde!” Seb s’excusa. Dans ce théâtre qu’était devenu le Parc, Domenech jouait son meilleur rôle : le sien, sans artifice ni mensonge.

Le moindre sifflet lui rappelait les heures les plus sombres du Stade de France, quand des coupures de courant plongeaient dans le noir la mémoire des supporteurs ayant oublié France 98, France 2000 et France 2006. Alors, lorsqu’il entendit le Parc conspuer Pastore, Domenech jeta au visage des amnésiques des jetons de poker, puis rien de moins qu’une mallette, puis Patrick Bruel en personne. “Encouragez votre équipe, bordel! Encouragez-la! Public de merde! Public de merde!” Les supporteurs lillois l’entendirent et reprirent le chant.

A la première ola survenue après une remise en touche, il refusa de participer au bal des moutons, décidant d’agir à contre-temps. Il se leva, seul, dans une rangée redevenue silencieuse, gesticulant comme un gosse privé de dessert, deux doigts d’honneur bien en évidence. Si bien qu’après cette exposition médiatique, le Parc des Princes n’eut que son nom à la bouche. Les pères de familles en appelaient au stadier pour le déloger. La tribune de presse chantait “Domenech! Domenech!” pour l’entendre répliquer et modifier sa Une. Les virages reprenaient “Domenech! Domenech!“, chauffés par l’ambiance que l’homme avait su mettre en l’espace de quatre-vingts minutes. Puis, alors que la caméra de l’écran géant le prenait pour cible, il se tourna, baissa son froc puis montra ses fesses, enfin en paix avec lui même.

Depuis qu’il est interdit de stade, Raymond Domenech va beaucoup mieux.

CDF
Kevin Kohler