Gilles Bretssel, rédacteur en chef de L’Equipe Magazine, me convoque sur la scène. Plusieurs récompenses ont déjà été attribuées.
Prix spécial Thierry Roland du joueur injustement privé de l’Equipe de France en raison de l’absence d’une politique de quotas : Julien Féret
Prix du nouveau Gourcuff (Ex-prix du nouveau Zidane) : Clément Grenier
L’exploit amateur de l’année : Le but du Lillois Salomon Kalou à Munich face au Bayern (1-6)
Joueur étranger de l’année : Lisandro, totalement étranger à la saison de l’OL
Arbitre de l’année (En association avec Canal+) : Prix non attribué
Prix du sportif ayant le plus oeuvré à la réhabilitation du football : Nikola Karabatic
Prix Citron : Petr Zeste
Prix Orange : Jean-Pierre Pépin
“Kevin Kohler est le premier footballeur du PSG à recevoir notre prix de révélation sportive de l’année depuis sa création, en 2012. Il est un garçon brillant et plein d’avenir. Il est aussi celui qui a osé dire non à la corruption! Rien que pour cette raison, il mérite vos applaudissements!” Comment voulez-vous ne pas croire à la sincérité des hommes lorsqu’ils vous sourient autant? Parce qu’ils dînent régulièrement avec l’état-major du PSG? Le raccourci est un peu facile. J’ai effectivement rencontré Gilles l’autre jour chez Leonardo lors d’un repas où il m’avait informé de ma future victoire mais ce monsieur est un professionnel reconnu par ses pairs. Il sait repérer ceux qui ont du talent. J’espère que le membre de la famille royale du Qatar qui le remplacera bientôt à la tête de son journal sera aussi compétent, même à dix-sept ans.
“Bonjour à tous.
- Vous compter parmi nous, ça n’a pas de prix!”
Treize mille euros, tout de même. J’ai fait l’effort de me déplacer mais ça fait cher le trophée. Plutôt que de remercier le service comptabilité du club, je me concentre sur ma mère, mon père et mon frère. Je n’ai pas informé maman de cette cérémonie. Elle aurait été capable de balancer un Scud sur les autres footballeurs présents dans la salle. Je regrette surtout que mon frère et mon père n’aient pas répondu à mes mails. J’aurais probablement pu les appeler mais… Par mail, c’est tout de même plus pratique. On peut couper la conversation dès qu’on le souhaite sans user de formules de politesse surannées. Tant pis. Restons digne, saluons une dernière fois l’assistance et retournons à la table présidentielle pendant que Gilles Bretssel sert la suite.
“Et maintenant, pour le prix de l’athlète ayant contribué à la médiatisation de l’Handisport, j’appelle Oscar Pistorius!”
Je discute avec mes voisins sans connaître leur identité. L’organisateur les a sûrement placés là pour une bonne raison. Une femme aux cheveux blancs rigole à chacune de mes phrases. “Vous êtes si drôle, vous, alors!” Je pense qu’elle veut me sauter. “J’aime bien les types qui ne sont pas politiquement corrects! On a rarement l’occasion d’en rencontrer dans mon milieu! Ils sont si… Alors que vous… C’est le contraire! Vous me rappelez certains de mes copains des Grandes Gueules! Pour être franche avec vous, le football, ça me dépasse un peu. Mais j’observe les serveurs et je vois qu’ils vous abordent naturellement, comme si vous étiez leur ami. Ils sont heureux de vous rencontrer et cela me rend admirative!” Ses propos font réagir un type au front dégarni, cravate unie en soie, couleur bleu ciel, idéale pour les oraisons funèbres.
“Ca n’a rien d’étonnant, Sophie. Ce jeune homme présente bien, il est poli… On a effectivement envie d’être son ami. Alors qu’en réalité, sa démarche est très cynique. Surtout, ne soyez pas choqué par…
- Non, c’est bon.
- Tu l’embarrasses, voyons!
- Ca va.
- En fait, vous avez su fédérer avec vos discours autant les esprits simples que les plus rebelles. Vous êtes contre le système mais… Vous l’utilisez à votre profit! Vous avez pris les gens pour ce qu’ils sont vraiment!
- C’est-à-dire?
- Des cons!
- Tu exagères, Michel!
- Ah mais je trouve cela remarquable ! Cerner ainsi ses interlocuteurs, ce n’est pas donné à tout le monde! Vraiment ! Non, le plus ahurissant est que cette stratégie ait pu tromper des journalistes. Ils sont censés avoir davantage de recul sur les choses, normalement… Oui… Je ne me l’explique pas… Il faudrait que je demande à mon fils. Il en connaît, lui, des journalistes.”
La table est pendue à ses lèvres. Cet homme est diablement intelligent. Il mérite mieux que deux minutes d’intervention. Il est de mon devoir de l’aider à exister.
“Que fait-il?
- Il a crée sa propre auto-entreprise de services-conseils en animation de communauté Web.
- Il est chômeur?
- Exactement.”
J’ai rencontré plusieurs politiciens au cours des nombreux dîners auxquels mes sponsors me convient et j’ai appris à ne pas les juger trop vite. Avec l’affaire Cahuzac, les critiques se sont déchaînées. Je pense qu’il ne faut pas tous les mettre dans le même panier. Ils sont riches, oui, et alors ? De toute façon, aujourd’hui, tu es mal vu dès que tu as de l’argent et on te traite de menteur si tu n’en a pas. Finalement, je préfère être footballeur que politicien. Je sais que j’ai déjà dit plus ou moins la même chose dans ma tribune dans Libération mais les vérités sont toujours bonnes à répéter.
“Ah… Le chômage… C’est compliqué, en ce moment… Surtout chez les jeunes… “
Ma courtisane tente une relance vraiment trop poussive. Comme l’alcool, sa bêtise est à volonté. Je n’ose imaginer combien a pu coûter cette soirée. Cent cinquante euros par personne? A raison de quatre cents couverts… Quelques secondes s’écoulent le temps du calcul ; un peu de temps gagné sur l’horaire du départ.
“Je suis maire d’une commune de l’Essonne et on reçoit des demandes de jumelage d’Espagne et de Grèce. Je vois ça comme un signe très inquiétant. Heureusement que notre équipe gagne quelques matches en Division d’Honneur sinon ce serait la guerre civile.
- A ce point?
- Oui. Au stade, les gens peuvent crier et insulter. Ils se défoulent. Ils boivent, ils chantent. Ils oublient de faire la gueule quand ils me croisent. Non, vraiment, à notre petit niveau, le football est un sport formidable. Dès qu’on commence à parler pognon, par contre…
- Comme partout, Michel.
- L’an dernier, j’ai invité Bixente Lizarazu afin qu’il inaugure notre nouveau gymnase. Quand mes électeurs ont su qu’il avait été payé six mille euros pour ça… Ils n’ont pas aimé, c’est sûr.
- Six mille…
- Sans lui, personne ne serait venu!
- Au risque de vous choquer, Michel, je pense qu’il y a trop d’argent dans le foot.
- Vous avez raison. C’est pour cette raison que j’ai été ravi par la victoire de Saint-Etienne en finale de la Coupe de la Ligue. En cette année où le football français sacre un club construit par l’argent, la victoire des Verts récompense la France qui porte en elle les valeurs de la nation.”
Une vibration secoue la poche de mon pantalon. Mon père vient de répondre à mon mail. Ses mots me giflent. Ils sont d’une violence folle. Pourquoi me raconte-t-il ça? Je tente de faire bonne figure en relevant péniblement la tête. Durant ma lecture, mamie a débordé sur un sujet de fond.
“Je trouve ça gravissime que Karim Benzema ne siffle pas la Marseillaise! Il ne se rend pas compte de l’image qu’il donne de tous les Arabes de France. S’il ne se sent pas Français, qu’il aille jouer pour le Maroc! Attention, hein! J’ai rien contre les étrangers, moi! J’ai même un compte à l’étranger. Je dis simplement qu’en ces temps difficiles, les personnes les plus exposées doivent montrer l’exemple et respecter la République. Vous n’êtes pas d’accord, Kevin?
- Je vais vous laisser.
- Oh… Déjà ? Je voulais vous présenter à mes amis.
- Je m’en bats les couilles de vos amis.”
Elle me regarde interloquée alors que je quitte la table en pleine intervention de David Douillet. Je récupère mon manteau au vestiaire sans saluer personne - pas même les hôtesses d’accueil, pourtant charmantes - et file vers ma voiture en me retournant deux ou trois fois afin de vérifier que personne ne me retient. C’est le cas. Je suis déçu. Je monte dans ma Peugeot. Radio Nostalgie joue Big Bisou de Carlos. Les désillusions s’enchaînent. A l’entrée du périphérique, j’ai soudain envie d’autre chose qu’un repas équilibré servi par mon cuistot. J’aurais parfaitement pu entrer dans un restaurant deux étoiles et commander un cochon de lait de Burgos rôti aux baies roses mais je me détournais de plus en plus des plats gastronomiques. Les portions, souvent minimalistes, laissaient toujours un arrière-goût déplaisant dans la bouche. On finissait par se surprendre à déterminer précisément le montant de chaque coup de fourchette. A vrai dire, à force de manger des “pétales de cabillaud”, de la “pintade à l’écume de parmesan” et des “cigarettes de poire granitée’‘, j’étais devenu nostalgique des pâtés aux pommes de terre de Moulins. La crème dégoulinait de partout, les tranches étaient énormes, les patates se devinaient sans mal… Ouais, ce dont j’avais envie, c’était de me péter le bide à en être malade ensuite.
Les Père Dodu Croc’Fromage furent rapidement éliminés faute de Monoprix encore ouverts à cette heure tardive de la journée. Le MacDo prit un temps l’avantage avant d’être sorti à son tour par la perspective d’un buffet à volonté chez un Chinois du treizième. Là-bas, au moins, je ne risquais pas de rencontrer d’admirateurs oppressants en manque de confidence sur la vie du vestiaire. Les Asiatiques sont bien éduqués et importunent rarement les étrangers. Ils ne leur parlent pas. Ce sont de parfaits supporteurs. Ils n’écrivent pas de papiers méchants parce que vous représentez ”un plan com’ davantage qu’un footballeur.’‘ Ils ne vous insultent pas avant de vous mettre un carton jaune. Contrairement aux footballeurs, les êtres humains - j’entends par là les personnes plongées dans une vie réelle et contraignante - sont foncièrement mauvais. Je n’en rencontre plus beaucoup mais la dernière fois que j’ai emprunté le métro j’ai pu constater le dérèglement de la société par la simple observation des usagers. Ils se poussent, bousculent et palpent des femmes à poussettes, combattent des places assises pour éviter de rester debout cinq minutes, empêchent l’accès aux portes en jouant de l’accordéon, montent des spectacles de marionnettes avec une chaussette trouée alors que cet art ancestral nécessite des accessoires autrement plus travaillés, sentent mauvais, vomissent ou, pire, téléphonent à haute voix. Si le métro était un être humain, il serait préférable de le louper.
Quelques semaines avant mon déménagement, j’avais eu le malheur d’indiquer ma profession à mon boulanger. Il cessa alors de me parler comme si j’étais un débile mental ou un vieillard - bref, un client comme les autres - et usa d’un ton agressif. Il augmenta subitement le prix des pains au chocolat. Je ne lui prenais que des pains au chocolat. J’habite dans une ville ouverte sur le monde extérieur mais foncièrement individuelle. La méfiance envers l’autre est l’attitude qui prime. Même quelqu’un comme moi se fait désormais siffler au Parc! Rien de très grave, au fond. Ils ont bien sifflé Javier et Zlatan… Alors Kevin Kohler… Merde, John-Hugh ne décroche pas. Fais chier.
Je prends sept nems, du poulet, cinq cents grammes de riz, trois perles de coco. J’arrive assez vite à saturation mais je refuse de gâcher, par principe. Entamant ma dernière perle, je vois entrer dans le restaurant un monsieur assez grand, les cheveux tirés en arrière. La minceur de ses membres lui confère un air d’aristocrate anglais ruiné par les variations de la bourse. Il gueule : ”Je m’appelle Jack, j’ai besoin de manger! Je m’appelle Jack! Aidez-moi! Je m’appelle Jack!’‘ Il s’appelle Jack. Je me casse. Sur le mur d’un magazine une affiche titre : ”On peut tout faire par amour. Même l’acheter.” Les cours accélérés de Chinois me sont déjà profitables. C’est une langue enrichissante ; financièrement, surtout. John-Hugh estime ce marché prenable. Il a raison. Il ne faut négliger aucune piste. Selon Google, on trouve dans certains drugstores de Pékin des produits très efficaces pour agrandir le pénis. Cela me servira si je décide de me rendre dans l’une de ces Sex Room dont les reportages du magazine GQ vantent les mérites. On y pratique l’amour avec un ordinateur, vêtu d’une combinaison en néoprène équipée de capteurs ultra-sensibles. On peut choisir à la virgule près le physique, les formes et même le caractère de notre coéquipière puis laisser le progrès amener la jouissance. Selon GQ, les entreprises chinoises ont développé ces femmes virtuelles pour les hommes que la société affaiblit afin qu’ils reprennent confiance en eux. C’est finalement l’effet inverse qui se produit vu qu’ils finissent par préférer ce confort virtuel à l’incertitude de la réalité.
Parfois, je regrette de ne pas être rugbyman. Personne ne leur dit rien quand ils sont surpris dans un bar avec des sirènes. Morgan Parra m’a vendu des troisièmes mi-temps explosives si je descendais à Clermont. A Nice, début décembre, j’ai assisté à des orgies entre joueurs de Toulon et amatrices du groupé pénétrant à rendre dépressifs des acteurs de porno. Je peux encore draguer mais j’encours des risques à le faire. Si un jour j’ai la chance de devenir vraiment célèbre, il faudra renoncer définitivement aux femmes et privilégier les rencontres programmées où rien ne filtre, où tout est codifié, où l’âge du logiciel dépasse avec certitude les dix-huit ans. Vivre à l’étranger, éventuellement. Au volant de ma voiture, alors que le portail de ma résidence se déboutonne, j’ai une pensée pour Chiara. Est-elle bien arrivée à Milan? Dois-je l’appeler? Oh… Elle ne m’en tiendra pas rigueur si j’oublie.
”Kevin! Qu’est-ce que tu foutais?”
John-Hugh, mon agent, m’attend dans le jardin.
”Je faisais un tour.
- J’ai eu ton message sur mon répondeur. Ca va?
- Mon père m’a envoyé un mail.
- Je sais. J’ai écouté.
- Il… Il a parlé d’Antoine et… Il…
- Entre, on va en discuter”

















