Des dissidents séchaient l’entraînement, installés au premier étage. Bodmer relisait des lettres de fans. Toutes réclamaient sa présence au prochain Euro sous un slogan commun : BODMER 2012. Mais Mathieu se savait rayé des listes. Clément Chantôme l’encourageait.

"T’inquiète. On sera chez les Bleus en 2014, mec. On sera au PSG et chez les Bleus. Titulaires. Toi et moi."

Dehors, la séance d’Ancelotti portait sur la façon la plus efficace de simuler une faute pour obtenir réparation dans la surface. Thiago Motta montrait aux attaquants comment berner l’arbitre en accentuant un simple geste anodin, transmission d’expériences multiples au contact des plus grands maîtres du genre. Notre milieu défensif italien attrapa le bras de Gameiro et s’en servit pour tirer son propre maillot avant de s’effondrer sur l’herbe sous les applaudissements du coach et de l’un de ses adjoints, Angelo Castellazzi, un gars qui avait tout de même fréquenté Pippo Inzaghi au Milan. Pratiquée par un professionnel, la triche devenait élégante.

Là, j’ai eu un déclic.

Comme Leonardo refusait de prolonger mon contrat, je pouvais l’aider en lui tenant la main. Qui l’aurait su? Pas l’arbitre, en tout cas. J’ai appelé le journaliste - les journalistes, comme les chiens, laissaient toujours une odeur quelque part pour qu’on les repère - qui m’avait mêlé à cette histoire de pot-de-vin reçu par le Brésilien sur le transfert de Pastore. ”Laisse tomber ce truc. C’est du flan, j’ai tout inventé, me déclara Dominique d’une voix peu assurée. Leo est clean . Irréprochable. J’serais même prêt à lui donner mon fils pour lui apprendre les bonnes manières. Je… Je dois te laisser, d’ailleurs, il attend que je vienne le chercher à l’école. " Il était 11h30. Soit il se foutait de ma gueule, soit les collèges français venaient d’adopter dans la nuit le rythme scolaire allemand. J’ai considéré qu’il se foutait de ma gueule.

"Et donc, t’as pensé que ton pote arabe pouvait te rendre service. Ton pote arabe, donc forcément concerné dès qu’il s’agit de magouilles.
- Medhi, t’as eu une licence de Droit alors que t’étais inscrit en fac d’Histoire.
- T’as pensé que comme j’étais arabe, je connaissais des gens susceptibles de te dépanner, pas vrai?
- Au lycée, tu rackettais même les profs. Et en Terminale, ils rackettaient directement les autres élèves pour toi.
- Du genre des lascars sortis de prison, des voyous voire même des élus de droite, c’est ça?
- Ne le prends pas mal.
- Je le prends très bien, au contraire. Tu me connais parfaitement, mec. Viens, je vais te présenter Sammy."

Sammy Carlton Junior - un nom hérité de son père, qui s’appelait Junior - était né au Brésil mais semblait particulièrement influencé par les Etats-Unis d’Amérique. "Vous pouvez me faire confiance, j’ai l’intégrale de la série Monk en DVD" , précisa-t-il avec fierté en nous accueillant dans les locaux de son agence de détective privé. Des diplômes prestigieux, bien que tamponnés d’une mention MADE IN CHINA, décoraient les murs de la pièce. Leur propriétaire laissait un espace de plusieurs secondes entre certains de ses mots, comme par manque de vocabulaire. "Je fais ça pour paraître mystérieux", m’expliqua-t-il en nous servant du Coca. En temps normal, les footballeurs le sollicitaient pour s’assurer que leur moitié ne flirtait pas avec un coéquipier, en douce, quand eux-mêmes couchaient loin de la maison.

”Ils refusent de voir leur agent dans les bras d’un autre. J’peux comprendre. Moi, j’suis contre la polygamie. La trahison, tout ça. Par exemple, j’ai jamais enquêté sur un ancien client, ou seulement parce que le nouveau m’avait payé plus cher. Question de principes."

Sammy Carlton Junior connaissait les moeurs du foot pour en avoir fouillé les poubelles. Il pouvait m’aider à découvrir ce que me cachait Leonardo.

"Vous voulez qu’on le file?
- On m’a parlé d’une affaire. Il doit sûrement avoir un bureau quelque part dans Paris où il range des documents secrets.
- Un tiroir, vous voulez dire?
- Pardon?
- Techniquement, on ne peut rien ranger dans un bureau.
- Euh… Ouais…
- Un bureau, c’est juste un meuble.
- On se voit dès demain, d’accord? Je tiens à être présent. Medhi, tu peux venir?
- Non.
- On peut éventuellement poser des documents dessus. Mais visible de tous. Du coup, ce n’est plus vraiment secret.
- Sammy, à demain."

13 heures, le lendemain.

"Un tiroir, ça peut s’ouvrir et se fermer. C’est pratique pour ranger des documents. Alors qu’un bureau…
- Bon écoutez, très bien, vous avez raison sur ce point. Dites, comment avez-vous su qu’il allait déjeuner ici? En épluchant ses relevés téléphoniques?
- Il en a parlé hier son compte Twitter, en ajoutant une remarque sur la médiocrité de la cuisine française.
- Ah."

Une chose m’échappait chez Leonardo : son absence de neutralité. Il se sentait toujours obligé de choisir son camp entre la franchise et le mensonge. Il n’était jamais tiède, jamais fuyant. Lorsque tu venais par exemple lui demander une augmentation, il te disait toujours "oui" ou "non", quitte à décevoir. Il te répondait quand tu parlais d’argent et cela suffisait à le rendre méfiant ; voire franchement inquiétant pour un gars érigé en expert de la communication.

"Il doit s’entretenir avec Belhanda ou sa famille, murmura Sammy.
- Pourquoi ça?
- Parce qu’il est Marocain, Belhanda.
- Ah ouais, bien vu. Et s’il va commander des sushis, c’est pour négocier Honda en prime?
- Moins vite. Je prends des notes. Honda, vous écrivez ça comme l’actrice américaine?
- Regardez, il quitte le restaurant! Et il porte un sac plastique!
- Sans doute de l’argent! Ou de la drogue! Ou l’argent de la drogue! Suivons-le!"

Je mentirais si je vous confiais ne pas avoir eu de doute sur ce détective. Mais il s’agissait de ma dernière chance de percer à jour Leonardo. Plutôt que d’oublier ma prolongation derrière un meuble, il m’avait laissé croire à un nouveau contrat avant de se rétracter soudainement. Un autre que lui m’aurait rencontré afin de m’expliquer les raisons de ce refus, d’un sourire gêné, en me souhaitant bonne chance pour la suite. Chercher à le comprendre ne menait à rien. Chercher, quelque part, quelque chose, semblait déjà moins vain.

"Je me souviens de ce camping.
- Une précédente affaire?
- Elle s’appelait Sophie. Je l’ai trouvée dans les toilettes. Elle n’avait pas vingt ans.
- Mon dieu. Cela a dû être terrible.
- Et comment! Quelle chaudasse c’était cette nana! J’ai même pas eu le temps de descendre mon froc que…"

Je lui ai demandé de se taire. Leonardo entra dans le bâtiment en pierres et en sortit très vite sans son sac, soulagé d’un poids.

"Sammy? On bouge?
- Non, restons dans la voiture.
- Ouais, c’est sans doute plus préférable de rester planqué.
- C’est surtout que Carrément Brunet va commencer sur RMC et que je ne louperais cette émission pour rien au monde."

Le Brésilien ralluma le moteur. J’hésitais à l’interpeller. Cela aurait été une erreur. J’ai menti plusieurs fois au coach ces dernières semaines. Je lui ai dissimulé une petite blessure. J’ai menti à mes coéquipiers à chacun de leurs buts, en leur faisant croire que je partageais leur joie. Ils restaient des rivaux. J’ai menti à ma mère en lui racontant que j’avais déjà signé pour deux ans supplémentaires. Avec Leonardo, en revanche, je ne m’étais jamais caché. Dès février, j’avais réclamé une audience, seul, sans agent, avec audace, en suivant la recette qui m’avait fait passer de la CFA à l’équipe première. Je ne baissais plus les yeux quand il venait nous critiquer pour un dribble mal assuré ou un pull oublié dans la salle de repos. Je voulais qu’il sache que j’étais devenu quelqu’un d’important. Un dur. Un footballeur. Ah, il ne comprenait pas la finesse, hein? Je me sentais de taille à lui expliquer. Je m’en sentais encore capable ce matin.

Après avoir quitté le camping, il se gara près d’un hôtel situé à l’ouest de Boulogne-Billancourt et salua José Anigo, son homologue de l’OM, en présence de Clément Chantôme, oui, ce même Clément Chantôme qui nous avait assuré qu’il demeurerait fidèle au club ”pour l’éternité . " La réunion dura une heure, un peu moins peut-être. Leonardo réapparut le premier, l’air contrarié. Se dirigeant vers sa Mercedes, il s’arrêta à hauteur d’un feu rouge puis, tournant la tête, fixa au loin notre voiture. Que pouvait-il voir? Deux mecs, dont l’un avec des jumelles, subitement mal à l’aise, ne sachant comment répondre à son sourire pesant. Je détournai le regard vers la vitre, qui renvoyait mon visage. Que pouvait-on voir? Un faible. Un amateur. Et elle ne mentait pas.

Je parcours le Palais Omnisports de Bercy enlacé par les effluves de catch. Il y a de la sueur ; probablement du Bordeaux, vendu à la sauvette aux touristes américains - ou assimilés comme tels. Le visage de la Belette de Rio enlumine les t-shirts des enfants. Les catcheurs sont des personnages de dessins animés, des jouets d’un mètre quatre-vingt-dix que des farfadets contrôlent sur le ring par la force de la pensée. En soi, ces derniers ne diffèrent pas beaucoup des supporteurs de foot qui pensent diriger un joueur en lui ordonnant quoi faire des tribunes. Dans les deux cas, tout est écrit d’avance : le catcheur suit le scénario de son combat, Sissoko prend un jaune.

Jérémy Menez me demande ce que nous foutons là, concrètement.

”J’ai passé la semaine à demander un entretien à Leonardo pour lui parler de ma prolongation de contrat, désirée par le coach. Hier, épuisé par ma persévérance, il m’a clairement dit d’aller me faire foutre.
- Où ça?
- C’est exactement ce que j’ai répondu. Il a pris cela comme une provocation de plus et m’a proposé de régler notre différent selon les coutumes de son pays.
- En short, huilés comme des maîtres-nageurs et entourés de filles à poil?
- Exactement.”

La QWE, la Qatar Wrestling Entertainment, organisait justement une compétition de démonstration, un show abrutissant comme je les aimais tant. L’Etat princier considérait le catch comme un marché porteur et complémentaire du football. Avec le déménagement du PSG au Stade de France, nous évoluerons devant un public moins connaisseur, prêt à dépenser des fortunes dans le marchandising et la restauration. Condition préalable, selon notre président : transformer le club en marque, dénaturer son identité et lui en sculpter une nouvelle, plus neutre, facilement consommable. L’intégralité de son discours m’avait échappé - dans ces cas-là, un Alain Roche miniature surgit dans mon cerveau et couvre mon attention en jouant du tambour - mais Nasser avait insisté sur l’importance du catch comme outil d’appauvrissement intellectuel des masses. Ouais, si, en y repensant, trois de ses interventions m’avaient renvoyé dans les cordes. La première : ‘‘Plus les gens s’intéresseront à des choses infantiles, plus ils se montreront réceptifs à nos publicités, à nos messages subliminaux, et moins ils feront preuve de sens critique.” La deuxième : ”Il faut encourager les gens à se complaire dans la bêtise et la médiocrité. Il faut qu’ils trouvent cool l’idée même d’être stupide, de voir deux crétins sous stéroïdes se taper sur la gueule, de venir au stade simplement pour mater le cul de pom-pom girls.” La troisième : ‘‘En abaissant la qualité de culture proposée, nous réduirons sensiblement la capacité de réflexion de nos supporteurs, qui ne sont de toute façon pas là pour réfléchir mais pour faire ce qu’on leur demande.” Niveau manipulation mentale, nos dirigeants étaient aussi doués que des farfadets.

Au début, j’ai cru à une répétition du Jamel Comedy Club. Des bandes molles de 25-30 ans parlant un argot que l’on ne capte que sur NT1. Des casquettes mauves. Des masques plus comiques qu’effrayants. Leurs tronches semblaient cryptées, en tout cas difficilement regardables sans décodeur. Le spectacle hilarant d’un monde perdu. Et puis, très vite, la peine a remplacé les rires. ”Quand Jamel m’a viré de sa troupe, j’avais 21 ans, aucun diplôme et peu d’ambition, sinon celle de devenir le nouveau Titoff. J’ai essayé de gagner un peu d’argent en tournant des vidéos dans ma chambre. J’ai jamais dépassé les 2.000 vues. Enfin si, sur un sketch sur les corn-flakes. ”Pour réussir à manger ses Chocapic sans en foutre partout, t’as intérêt à avoir du bol.” Retwitté 6 fois. Tu connais? Non? Bref. Ah ouais, tiens, j’ai aussi fait une parodie de la série Bref. J’étais au fond du trou. Le fond du fond. Personne ne voulait de moi, pas même l’armée de terre ou Laurent Ruquier. Le catch a sauvé ma vie.” Josué se prenait des chaises sur le pif depuis six mois ; il était encore frais dans le milieu. Ménez et moi l’avons écouté une bonne dizaine de minutes nous raconter ses déboires - l’histoire de son chien écrasé par le camion des éboueurs, son boulot de livreur à domicile pour Monoprix, les infections vaginales de sa sœur Daria - avant que les bruits ne nous éloignent de lui. Des jeunes femmes s’écharpaient pour une place de parking nichée entre deux bosquets, un endroit stratégiquement idéal pour vendre des magazines de la QWE ; une fois n’est pas coutume, Lugano assurait la couverture, déguisé en catcheur sous le sobriquet du ”Boucher Halal d’Istanbul”. La blonde tira les cheveux de la brune puis lui écrasa les doigts de pieds avec son talon, sous les yeux avisés des adulescents transformistes, attirés par la bestialité des coups et l’opulence des corps.

Je me rapproche doucement des vestiaires en ralentissant sur tout ce qui mérite une halte. Près d’une sandwicherie hors-de-prix, une catcheuse dévoile sa poitrine grosse comme un demi-jambon. Elle doit posséder une petite notoriété, vu le monde au bacon. Les mioches la reconnaissent. Les plus intrépides écrivent au feutre sur ses seins ; les petits, les bébés, tombent dedans et meurent étouffés de plaisir. Ce doit être ce que l’on appelle la Silicone Vallée.

Leurs parents somnolent, visiblement pas dérangés de voir leur progéniture se faire les dents sur un bout de viande. J’avais toujours eu du mal à comprendre les pères qui emmenaient leurs fils de cinq ans à des matches de football, les initiant si jeunes aux insultes et à la grossièreté du stade ; mais cette barbarie-là surpassait tout. ”Ca se voit que tu n’as pas de gosse, me répondit Ménez, qui venait d’adopter un hamster avec sa nouvelle copine. Dès trois ans, ils regardent des sites pornos ou vandalisent leur roue. Faut pas être choqué pour si peu. Ils s’amusent.” L’espèce humaine régressait d’un millénaire par minute et je m’en écartais un peu plus à chaque seconde.

“Jérémy ?
- Ouais? Tu veux un peu de ma barbe à papa?
- Je veux savoir pourquoi Leonardo a pris une belette pour surnom.
- Parce qu’il est rusé et fourbe.
- Et alors?
- Comme dans l’expression : Fourbe comme une belette.
- Personne ne dit ça.
- Pardon, je voulais dire : Rusé comme une belette.
- Personne ne dit ça non plus.
- Malin comme une belette?
- Non.
- Qui vole une belette perd sa place?
- Va-t’en, s’il te plaît.”

Je débarque, seul, dans le vestiaire, à une heure d’entrer en scène. De la pièce, je peux entendre la clameur du public. Les premiers combats ont commencé. Selon le programme du show affiché près des douches, Kevin Gameiro, “La Sardine de Lorient”, affronte Guillaume Hoarau, “The Giant Asparagus”, avec comme enjeu la simple assurance de rester au club l’an prochain. On m’appelle “Little Angel”, petit ange, ce surnom contre lequel je me bats depuis mes exploits moulinois. Rien de grave, j’ai l’habitude de me battre. Un footballeur pro a appris à se battre. Alors qu’il n’est encore qu’un espoir, qu’un poussin sorti de l’oeuf, il doit jouer des coudes au centre de formation face à des rivaux pas toujours éduqués, aux pulsions multiples, agressifs pour un rien ; d’adolescents moyens, quoi. Il côtoie des traînards, des soulards, des entraîneurs qui ne veulent plus de lui. On vole ses chaussures. On chie dans son casier. On le tacle durant les entraînements comme s’il était un civil afghan égaré dans une rafle de l’U.S. Army. Ses amis les plus faibles désertent et lui reste jusqu’à souffrir. Avec de la chance, les caractères affirmés parviennent à signer un contrat dans une grande équipe ou deviennent défenseur central à l’OGC Nice. Le jeune homme pense être prêt ; il n’a encore rien vu. Alors, commencent les on-dit. Les rumeurs. Les tirs dans le dos. La guerre. Celle qui vous oblige à vous adapter pour survivre. Ecouter les anciens, se taire, subir leurs remarques puis frapper sans prévenir. Le PSG m’a enseigné la violence. Il m’a fait devenir footballeur.

Je suis en tenue, une serviette blanche sur les épaules. La porte menant à l’arène est fermée. Je reviens dans le couloir principal où transitent les fans. Là, j’aperçois mes coéquipiers, dont Gameiro et Hoarau, tranquillement postés devant un stand de dédicaces ; en vedette, le président lyonnais Jean-Michel Aulas coiffé d’un sombrero, le célèbre ”El Bastardo”, l’ami des enfants issus de couples non mariés. Grosse affluence. Les cas d’adultères doivent être nombreux dans le quartier.

“Vous n’êtes pas en train de combattre?
- Oh, non, on est restés dehors pour regarder l’équipe féminine. Avec la pluie, la boue a bien pris.
- Sérieux?
- Laure Boulleau portait un shorty.
- Je comprends. Mais d’où viennent les cris?”

L’un des catcheurs se prénommait Younès, un Marocain. A un moment, ce petit gabarit s’est jeté d’une cage suspendue à cinq mètres du sol pour s’écraser sur un colosse. Il l’a attrapé par le col de la chemise - en plus d’être beau et grand, son adversaire portait une chemise - et l’a plaqué sur le sol. Un monsieur aux cheveux blancs, très agité, est alors monté sur le ring. Le blason de l’ESC Montpellier recouvrait une partie de l’aile ouest des tribunes. “René! René Le Vénèr!”, hurlaient les étudiants. “Oliv’! Oliv’ Hématom’!”gueulaient les jeunes filles. Le vieux se dirigea vers Younès et lui fit un croche-pied. Il portait également une chemise. La chemise redevenait à la mode, semblait-il.


“Très fort.
- Très, très fort.
- Regarde moi cet enchaînement. Amorti, plat du pneu.
- Le tout avec un fauteuil roulant.
- Y a pas à dire Carlo, le talent, c’est dans les gênes.”

Une image : Pastore embrassant sa mère, malade et en fauteuil, après son but contre Sochaux. Nos propriétaires qataris se la passent en boucle au Grand Rex, dont ils viennent d’acheter 35% des parts ainsi que la bouche de l’ouvreuse, et se disent, dans leur langue, qu’il suffit donc d’un peu d’amour pour gagner des matches. Ancelotti discute avec son adjoint, Claude Makelele, des performances de Patricia Pastore, une femme aussi choyée que son fils. L’intendant lui a donné un jeu de maillot, demandant même à la LFP de l’inscrire dans l’effectif en qualité de joker. Et, puisque la présence des siens galvanise un joueur, ce sont des dizaines de parents, désormais, qui s’entraînent au Camp des Loges, parfois en simples supporteurs, sans effectuer d’effort, à la manière de Nene.

En plein footing, je renifle bruyamment, mon nez chatouillé par le vent, et j’entends ma mère crier : “Kevin! Mouche-toi!” Les gens qui se prétendent les plus proches d’un footballeur sont souvent ceux qui viennent seulement de le rencontrer. Ils ne font que vous féliciter. Une maman fonctionne différemment. Plus elle vous engueule, plus elle tient à vous. Ancelotti tient beaucoup à nous.

Lors de sa prise de fonction, le coach avait voulu nous responsabiliser, sous prétexte que le PSG, au même titre que la Juventus, que le Milan ou que Chelsea, “était un club composé de professionnels.” Il découvrait alors la Ligue 1. Voyant que nous n’étions en réalité que des enfants élevés dans un championnat maternelle, un centre de formation pour grande école, une cour peuplée de sales gosses ne sachant compter jusqu’à dix que pour lire des salaires, le coach s’était rendu compte qu’il était préférable de nous encadrer par des adjoints ; “surveiller” était le terme exact. Aujourd’hui, nous savions ce qu’être responsable signifiait. Par exemple, Sakho avait été le responsable de la défaite à Lille.

“Madame Pastore! Javier a besoin de dormir une heure avant la séance de l’après-midi. Pouvez-vous aller le voir?”

Elle lui chantait des berceuses, des chansons de là-bas.

“Qué linda manito que tengo yo
Linda y bonita que Dios me la dio.”

“Cette Linda, elle est si bonne que ça?
- La ferme, Alain.”

Au PSG, la famille était le socle, l’équilibre. ”Le câble auquel se raccrocher quand tout va mal”, m’avait signifié notre capitaine au moment de notre rencontre. Sakho, le père, veillait alors sur les jeunes, assistait les anciens, accueillait les nouveaux et leur offrait le pain, avant que n’apparaissent soudain les premières fugues. Son influence s’était effritée avec l’arrivée dans la maison de ces cousins éloignés qui parlaient un autre langage. L’absence d’unité de cette famille recomposée me laissait croire qu’il avait été père trop tôt. Mamadou m’a souvent parlé de sa mère au cours des dernières semaines, quand le doute a commencé à s’inviter en lui ; il était devenu footballeur pour l’aider, pour la soutenir après la disparition de son époux. Elle n’avait pas attendu d’être conviée à l’entraînement pour exister. Elle avait toujours été là, quelque part. Sa mère. Nous n’avons cessé de l’entendre dans le bus qui nous ramenait de Lille. Entre autres insultes.

La mère d’Alain Roche aussi était présente, notamment quand elle prenait la parole lors des discours du coach pour demander si l’un des joueurs possédait une soeur en âge de procréer. Christiane s’imaginait son fils homosexuel parce qu’elle ne le voyait jamais avec une femme au bras. Quand on examine les femmes qui couchent avec son fils, on pouvait le comprendre. Alain continuait à habiter avec elle. S’il ramenait quelque chose de ses sorties nocturnes, cela s’éradiquait avec des sprays ; le rasage, selon lui, ”ne suffisant pas”. Pour son bien, il devrait envisager de rompre.

Déconcentré par les meuglements maternels, je termine troisième du footing derrière Gameiro et le journaliste qui lui court après.

”Tu me fais chier, sérieux!
- C’est le rôle d’une mère, Kevin.
- Et qu’est-ce que Alain fout avec toi?
- Oh, c’est un garçon vraiment charmant! Il nous propose d’aller au restaurant!
- Oui. A la Villa Spicy, près des Champs. On partagera l’addition.
- Ah.
- Vous savez s’ils acceptent encore les tickets resto de 2010?”

Longuement, comme un toréador cherchant à fatiguer sa vache, j’ai écouté maman me narrer ses visites parisiennes, ses anecdotes inutiles sur ses collègues de bureau et la vie à Moulins, le menu détaillé de cette pataterie qui venait d’ouvrir près de la gare et son assiette de cochonnailles qu’elle trouvait ‘’surfaite”, entrecoupées par les jérémiades d’Alain Roche sur sa propre mère, oppressante à en crever mais qu’il avait peur “de tuer” en abandonnant définitivement la maison. Même si c’est le souhait de Leonardo, je ne quitterai jamais la mienne.

Notre relation professionnel avait pris un tournant plus personnel ; il n’avait pas apprécié qu’un blanc-bec remette en cause son mode de fonctionnement et prenne la parole devant le groupe, juste avant le match contre Sochaux, pour appeler à l’unité. Lui aussi l’avait fait. Mais il n’avait pas été écouté. Désormais, c’était lui ou moi. Rien ne me faisait plus plaisir que de le confronter à ses contradictions et de voir le masque de son visage, le mur qu’il s’est construit, soudain s’effondrer par une remarque assassine. Ce type était dangereux. Il divisait les uns pour séduire les autres. Il pouvait féliciter Bodmer puis le détruire devant Pastore la minute suivante. J’ai lu dans la presse que sa famille ne se plaisait pas à Paris. Qu’il sache que notre famille ne l’aime pas non plus.

Roche vient de s’étrangler en tentant d’avaler un bocal entier d’olives - “Homer Simpson en est capable, pourquoi pas moi?” - et pendant qu’un serveur appuie sur son thorax pour le réanimer, je subtilise le téléphone tombé de la poche de son jeans. Il reprend connaissance et me demande : “Tu… Tu fais quoi?” J’appelle sa mère. J’en ai assez. “Puisque t’as perdu tes couilles au casino, je vais tout lui dire. Les putes, les beuveries avec Pierre Ménès, la photo de Matt Pokora que tu gardes dans ton portefeuille. Tout.” Tout.

“Mais c’était mon préféré dans les Linkup!
- Tu as cinq secondes. Je compose le numéro.
- Hein?
- Dis-lui que tu quittes la maison dès ce soir. J’en ai marre de t’entendre te plaindre. Tiens.
- Mais… Allo? Allo, maman? Oui, c’est moi. Ca va, ça va. Je suis au restaurant avec Kevin. Il porte une chemise noire, assez classe. Non, non, c’est juste un ami. Il… Il fait beau à Gif-sur-Yvette?
- On s’en branle de la météo!
- Comment? La fille de madame Bouchard sort avec un noir? N’espionne pas les gens à travers la fenêtre, maman. Tu ferais mieux d’aller te promener. Quoi? Eh bien demande à madame Bouchard de t’accompagner! Bon écoute… J’aurais dû aborder le sujet depuis longtemps mais il m’a sans doute manqué un peu de courage pour t’en parler plus tôt…
- Accouche!
- Non, je suis pas gay, pourquoi?
- Allez!
- Si je suis toujours chômeur? Qu’est-ce que tu racontes, j’ai déjà un travail! Je recrute les joueurs du PSG. Maman? Pourquoi tu rigoles?
- Crache le morceau ou je m’en charge!
- Bon, euh… Comment te… Je… Je m’en vais. Voilà.
- Bien joué!
- Non, pas en vacances. Je m’en vais pour toujours, maman. Voilà. Comme papa. Je te quitte. Pour toujours, oui. Allo? Tu tiens le choc? Maman? Pourquoi tu pleures, maman? Comment ça, c’est monsieur Bouchard? Il est à la maison? Il est content que je parte. Ah bon. Mais ça va, tu n’es pas trop déçue, toi? S’il reste une bouteille de champagne dans le frigo? Oui, sûrement, mais pourquoi? Allo, maman? Maman? Elle a raccroché.
- Félicitations !
- Je crois qu’elle l’a bien pris.”

La franchise. Je soupçonne ma mère d’en manquer. Elle connaît le quotidien d’un footballeur. Elle sait que je lui cache mes fréquentations d’un soir comme je lui cachais, plus jeune, mes films pornographiques ; où les actrices, au moins, vont encore au lycée. Elle sait que je souffre, parfois, de n’avoir comme amis que des êtres trop superficiels pour leur parler des choses qui comptent. Elle sait mais ne dit rien. De retour à la maison, je l’interroge.

“Pourquoi Antoine est-il parti alors qu’il était le meilleur joueur de la réserve? Que lui reprochait-on?

J’ai besoin de savoir si j’ai eu raison d’admirer mon frère durant toutes ces années. J’aimerais réussir au PSG pour qu’ils soient fiers. Une mère vous considérera toujours comme son fils même si vous jouez à Nancy ; ou comme son fils et son neveu à la fois si vous évoluez à Lens. Mais si je dois retourner à Moulins, je ne serais qu’un fils comme les autres.

“J’ai besoin de savoir.”


Elle détourne les yeux de la télévision.


“C’était dur, loin de nous. Des éducateurs souhaitaient le voir signer pro mais… I
l n’a pas supporté les sacrifices. Il se sentait mal. Il se sentait seul. Ton frère a toujours été… différent. Je crois qu’il était triste au PSG.
- Mais il allait devenir joueur professionnel!
- Il a préféré partir.”

Il faudra que je lui confesse que j’ai décidé de me battre, quitte à pleurer à la fin.

“J’avais parlé de biopic. Pas de Biactol. Javier n’aime pas qu’on mette en avant ses problèmes de peau.
- Il est bankable, monsieur Al-Khelaifi. Et il vous a coûté plus cher qu’une place de cinéma. J’ai pensé qu’il serait bien de le rentabiliser.
- Qu’une place de cinéma… N’exagérez pas. Sans l’achat des lunettes 3D, alors.
- Dîtes…
- Oui, monsieur Leonardo?
- Cela n’aurait pas été mieux avec un noir et un handicapé?
- Je n’en ai pas trouvé au club.
- Avez-vous cherché dans notre défense centrale? Lugano aurait été parfait pour le rôle.
- Il n’est pas noir.
- Mais il est en fauteuil roulant.
- Non plus.
- Attendez, vous voulez dire qu’il réalise des matches aussi pourris avec l’usage de ses deux jambes?”

Lucas Martin, un producteur de film indépendant, connaissait Pastore pour avoir également vécu à Cordoba. Ce lien privilégié lui avait permis de décrocher l’appel d’offres lancé par le PSG. Notre président qatari avait vu à quel point un simple film pouvait rendre heureux et contribuer aux succès de ses acteurs ; son club, considéré comme un blockbuster sans âme, cherchait lui aussi à devenir intouchable dans l’esprit du public.

Lucas n’avait pas mis longtemps à convaincre son compatriote. Javier considérait le football avant tout comme une distraction, un plaisir d’enfant qu’il prolongeait par facilité, et rêvait secrètement d’une carrière plus honorifique dans le 7ème art. Il était plutôt doué. Plusieurs festivals de premier plan le nominaient ainsi dans la catégorie “meilleur court-métrage” de la saison de L1.

Lucas sortit une seconde affiche de son sac à dos et l’étendit sur la table de ce grand salon où vivait depuis mars mon pote Medhi.



“Beau casting, hein? Le spectre de la relégation n’a pas pu venir, il est déjà sur un autre tournage du côté de Marseille.

- Non, vous ne comprenez pas, j’ai besoin d’un film positif. J’ai envie que cesse cette déplorable chasse aux sorcières.
- En l’occurrence, il s’agit de fantôme,
fit Leonardo.
- Non, de Chantôme. Clément Chantôme, corrigea Lucas.
- Qui est-ce?
- L’un de vos joueurs. L’un des symboles de votre équipe. Une référence pour les supporteurs.
- Je me fous des références! Je veux simplement qu’on nous aime!”

C’est fou ce besoin qu’ont les gens riches de vouloir être aimés. Les pauvres n’ont pas ce problème. Ils veulent simplement être riches. Ici, au PSG, on marche en regardant le sol, comme à la recherche de pièces de monnaie. Des joueurs se croisent et s’évitent, recommencent sitôt le match fini. Je vois la haine dans le regard des adversaires. Ils nous chambrent, nous comparent à des parvenus. L’argent ne nous a donné que le mépris et le souhait de beaucoup est qu’il continue à le faire. Au nom de la morale, Montpellier doit être champion. Notre chance est que le football n’en possède aucune.

Medhi connaissait Lucas Martin parce qu’il connaissait tout le monde. Ce salon était devenu le sien en moins de deux rencarts  ; la dame qui le lui louait était tombée sous le charme de cet infatigable tchatcheur, si persuasif qu’il aurait été capable de vendre la Coupe de la Ligue à une chaîne de télévision. Souvent, le soir, alors que nous cherchons quels clubs prendre à Football Manager 2012, il tente de me convaincre que Paris ferait un triste champion. J’ai bien du mal à lui répondre. Je ne suis pour rien dans ce désamour ; j’ai pu moi-même l’alimenter, les premiers mois, quand personne ne me faisait confiance. Doit-on continuer d’aimer après avoir été trompé? Même si le PSG m’a blessé, rien ne m’empêchera, si je dois disparaître, de remercier les forces du hasard et d’emporter cette réunion parmi les souvenirs.

“Attendez, j’ai une autre proposition.”

“Et Pastore est d’accord pour jouer un chien?
- Alain Chabat l’a bien fait.
- Oui mais ce n’était pas n’importe qui, Chabat, il jouait dans les Nuls.
- Pastore aussi joue avec des nuls. Quel est le problème, au juste?
- C’est une comédie, non?
demanda Leonardo.
- Exactement. Bodmer est emballé par ce rôle à contre-emploi, à la Schwarzenegger dans “Jumeaux”.
- J’ai peur qu’on se moque de nous.
- C’est déjà le cas, Nasser. Quand j’ai le cafard, je me repasse les changements tactiques d’Ancelotti. Tu savais qu’il a récolté 18/20 dans l’émission de Ruquier?
- Ecoutez monsieur Martin, nos joueurs n’ont pas besoin de ça en ce moment. Je les paye pour marquer des buts et non pour tourner.

- Bougez-pas, j’ai autre chose en stock. Alors… Ah! Voilà!”

“Ce serait un polar. Un drame sociologique. Daniel Auteuil est d’accord pour changer de prénom. Sa carrière bat un peu de l’aile en ce moment.
- Non.”

Avant que le printemps ne vienne, le boulanger de ma rue me servait encore normalement, en me parlant comme si j’étais un débile mental ou une personne âgée. Je n’étais alors qu’un client comme les autres. Lorsqu’il me vit à la télé, apprenant mon métier, il augmenta le prix des pains au chocolat - je ne lui prenais que des pains au chocolat.  Mon boulanger supportait le PSG depuis sa tendre enfance mais il avait fini par ne plus se rendre au Parc, déconcerté par la politique des dirigeants. Il n’avait plus le temps de détester un joueur que déjà ce dernier était remplacé par un autre. Ce club, son club, lui était aujourd’hui totalement indifférent. En me promenant dans le XIXème, je croisais parfois des supporteurs au vocabulaire siffleur, à la fois dépités par l’image que nous renvoyions et ravis par notre deuxième place. Qu’importent les victoires, je ne retiendrai d’eux que la critique.

Leonardo et son boss se creusaient la cervelle pour chercher un moyen d’améliorer l’image du PSG. A trop se préoccuper des autres, se rendaient-ils compte de nos propres divisions? Les relations entre Nene et le reste du groupe n’avaient jamais été aussi fraîches et même Sirigu, un gardien, se permettait des remarques sur Sakho, notre capitaine déchu. En laissant l’équipe à des joueurs de passage, à des invités et non à la famille, nous risquions d’échouer dans des proportions aussi grandes que le naufrage de Waterworld. La large victoire contre Sochaux cachait bien des défaites.

“Hé! sursauta Nasser Al-Khelaifi, on pourrait enregistrer une chanson? Une reprise de We are the Champions ?
- Ce n’est pas un peu précipité? Nous n’avons battu que Sochaux.
- Sinon, j’ai une dernière affiche à vous proposer.”

Leonardo prit la parole en premier.

“C’est la vrai tête d’Antoine? Je pensais que nous l’avions enfermée dans un coffre en Suisse.
- J’aime bien l’idée.
- Allons, Nasser, ne raconte pas n’importe quoi. Tu as vu les chaussures que je porte? Même Roche n’en voudrait pas.
- Qu’en dit Aulas?
- Oh, lui, du moment qu’on lui file un trophée, il est prêt à suivre n’importe qui.
- Très bien.
- Je refuse de jouer là-dedans! Tu veux me faire apparaître comme un salaud?
- Si nous en sommes là, c’est aussi de ta faute. Tu m’as promis des stars qui ne sont jamais venues! Tu m’as promis des grands noms et j’ai eu Charlotte de Turckheim!
- Ca devient un peu lourd les blagues sur le poids d’Alex.
- Puisqu’on doit détester quelque chose au PSG, autant que ce soit toi.”

Pour la première fois depuis bien longtemps, depuis toujours, peut-être, je vis Leonardo douter. Interloqué, il bégaya péniblement ses mots, sans doute des excuses ou des justifications, puis passa sa main dans ses cheveux, comme s’il souhaitait retrouver l’homme qu’il avait toujours été. Après une respiration plus profonde que la normale, il reprit le cours de sa réflexion et se pencha sur les affiches en revenant sur leurs qualités et leurs défauts, en confrontant avec son président ses idées, ses envies, ses assurances, sans jamais revenir sur cette remarque pourtant si significative des troubles récents. Une grande performance d’acteur. Le vrai cinéma.

Le roi se meut. Faute d’une couronne stable, on l’appelle président. Avec réticence, il s’avance jusqu’au cocktail dînatoire. Le buffet s’étend sur plus de vingt mètres, véritable toboggan de bouffes obscènes. A sa droite, le jardin. A gauche, sa cour, macédoine de flatteries et de messes basses. Son principal opposant, un Breton légèrement myope, la soixantaine, fait tomber un couteau. Mal à l’aise, notre homme le ramasse et le pose près des terrines. Trois lettres. S.O.S.

"Monsieur le président, par ici!"

Comme cet homme est poli, d’une patience rare, il accepte l’invitation de la dame un peu forte qui l’emmène dans l’amphithéâtre. Nous le voyons arriver, les épaules rentrées, le cou tassé, s’excusant par avance pour son intrusion. C’est un bourdonnement qui l’accompagne jusqu’à sa chaise, autant de yeux que de mouches volant au-dessus de la femme qui le cornaque, une certaine Nadine.

"Mes amis! Voici l’homme que vous attendiez!"

Laurent Blanc monte sur l’estrade et s’installe derrière la table d’orateur. Sur le mur, des affiches. U.M.P. La Fédération Française de Football a prévu trois chaises : la sienne, celle de Nadine Morano et celle du traducteur de la politicienne. Le dispositif habituel.

"Votre présence nombreuse à ce meeting est un plaidoyer démocratique! Une phlébite !
- Un plébiscite.
- Footballeurs de droite et de gauche, camarades de l’UMP, nous pouvons être fiers de l’image d’ouverture que renvoie ce reflet de rectum!
- Référendum.
- Je viens de Nancy, moi, vous savez! Je connais bien Michel Platini, votre copain! Lui aussi vient de Moselle! Hé oui! Le petit Michel, il a bien réussi! Président de la Coupe d’Europe, c’est énorme!
- Putain, qu’est-ce que je dis comme conneries."

Le vote s’était déroulé dans les locaux de la FFF, dans une salle au plafond bas devenue célèbre pour avoir enfanté et abrité plusieurs dérapages. Dans un coin de la pièce survivait le tableau blanc Velleda et cette phrase écrite au marqueur, "Il faut davantage de noirs en équipe de France", suivie d’une seconde, presque effacée, "car nous manquons de personnel pour nettoyer les vestiaires." Visiblement, Mediapart n’avait pas pu tout lire. Tous les footballeurs professionnels français âgés de 18 ans et plus avaient glissé un bulletin dans l’urne afin de choisir par la vox populi les 23 qui participeront à l’Euro 2012. Volonté commune du pouvoir et de la Fédération, qui s’était débrouillée pour faire venir de l’étranger Nasri, Ribéry, Benzema et Abidal. Nous avions tous été enrôlés de gré ou de force. Un type, ancien stagiaire à la Mairie de Paris sous l’ère Tiberi, avait même réussi à faire voter Jean-Pierre Adams.

"Vous êtes sûre que tout ceci est nécessaire?
- Mais oui, Laurent! On se mobilise pour l’Euro! Pas comme Dupont-Aignan! Ensemble, nous gagnerons! Allez, tapez dans mes mains! Allez-y! Allez-y, je me sens un peu seule, là."

En cette année d’élection et de championnat d’Europe, les candidats aux présidentielles avaient décidé que le football, ce miroir de la société, nécessitait d’être encadré. En se regardant dans la glace, eux-mêmes se trouvaient un peu répugnants. Ils avaient vécu en simples supporteurs la mascarade de la Coupe du monde 2010 ; touchés par les déflagrations, ils subissaient encore les remarques moqueuses sur la main d’Henry en serrant celles des poissonniers sur les marchés. Pour un peu, un fil semblait relier les courbes de performances du football français avec la politique de l’Etat. ”Si, si, je t’assure! éructa Alain Roche, directeur sportif remplaçant, affalé près d’un buffet désormais aussi dégarni que le crâne de Philippe Poutou. Regarde! En 2002, Jospin disparaît dès les qualifications par excès de confiance, tout comme l’équipe de France. Deux revenants que l’on disait cramés, Chirac et Ronaldo, gagnent la compétition. Le premier bat Le Pen en finale, le second marque contre les Allemands. Le Pen! L’Allemagne! Oh, tu le vois le rapprochement où t’as besoin d’un ralenti?” Son haleine sentait le Romanée-Conti. ”En avril 2005, Lyon doit gagner la Ligue des Champions mais l’Europe s’arrange pour l’éliminer en quart de finale face au PSV Eindhoven. Le mois d’après, par vengeance, la France rejette le traité européen. En 2007, Sarkozy met la misère à Royal. Lyon, champion, fout dix-sept points à Marseille, deuxième. Bayrou et Toulouse, que personne n’attendait, finissent troisièmes. Le FC Nantes vit sa dernière saison en Ligue 1 et on n’entendra plus jamais parler de lui ; Gérard Schivardi aussi. Puis arriveront 2009, les affaires, les symboles d’ouverture, Rama Yade et Ribéry, qui ne cesseront de décevoir, les trahisons, Sarkozy et De Villepin, Domenech et Anelka, les sorties racistes de Guaino, Blanc et les quota, Knysna, Zahia et DSK, le sexe et le foutre, puis Leonardo, le PSG, ma mise au placard. L’enculage final! L’enculage final!" Il a répété cette expression plusieurs fois avant de partir vers une autre pièce, rapidement accompagné par une douzaine de footballeurs alléchés par cet ambitieux programme.

Cette semaine, des représentants de différents partis politiques ont tenté de nous convaincre de rallier leur cause. Ils ont envoyé à notre domicile des petits cadeaux, du parfum, du chocolat, des exonérations d’impôts, des légions d’honneur et des pin’s parlant. Sarkozy a été le plus persuasif.

"Il a annoncé qu’il viendrait tout à l’heure. Il comprend tellement les jeunes footballeurs, vous savez! me souffle Morano, une verrine suspecte à la main. Ils ont les mêmes préoccupations.
- Gagner de l’argent et se taper des mannequins?
-  Euh… Vous reprendrez bien un peu de tapioca?"

Par le jeu des transferts, nous avions déjà du mal à prendre parti pour le club qui nous rémunérait et on nous demandait de le faire lors d’une élection? La vérité était que les footballeurs, même les plus faibles, votaient Blanc. "Et toi, t’as choisi de sélectionner qui?" demandai-je à Douchez. "Anelka. Le Cheminade de la politique, en marge du système. Carrément hors-jeu, même."

Laurent Blanc tirait la même tronche que Mamadou Sakho le jour où ce dernier apprit qu’Eva Joly, en visite au Camp des Loges, n’était pas un recruteur du Bayern Munich. Elle avait tenté de le séduire - s’afficher avec un international étant un moyen plutôt efficace de faire parler de soi - mais Leonardo l’avait gentiment éconduite. Il n’est pas très écologique, Leonardo. Ni même logique. "C’est un con! argumenta Alain Roche dans le jardin contigu à la salle de réception où, l’enculage finissant, il s’était réfugié avec un autre éditorialiste de talent, Pierre Ménès, et un plateau de fruit de mer.

"Chez les Bleus, il manque un mec qui pète tout. Les Valbuena, les Benzema, là, ce sont des gamins. Faut un homme, un vrai, avec du caractère. T’es pas d’accord, Pierre?
- Mais ouais. Comme pour la France. Les Français, ils veulent un mec qu’a des burnes. Un Mélenchon mais sans les serviettes, avec du fric derrière, pour leur donner du rêve. Délicieux, ces bulots.
- Les gens veulent des gars qui leur rentrent dans le lard. Comme t’as pu le faire avec Leonardo, Kevin! C’est pour ça qu’on t’aime bien!"

Malgré mes entrées réussies en cours de match et les félicitations du coach, Leonardo refusait toujours de prolonger mon contrat dont la date de péremption ne dépassait pas juin. Un midi, alors que je traînais à la cantine, il s’était assis en face de moi et m’avait paisiblement expliqué qu’il était préférable d’envisager un départ ; des buteurs de renom arriveraient l’an prochain, me reléguant quatrième ou cinquième choix. Je n’avais pas mon mot à dire. Mes envies importaient peu.

"Si ça tenait qu’à moi, tu l’aurais ce nouveau contrat! Sérieux, ça lui coûte quoi? A peine 10% de ce qu’il a gagné sur le transfert de Pastore!
- Alain…
- Des millions, qu’il a piqués! Je le sais! On me l’a dit!
- Alain, je me sens mal.
- Quelle est ta source?
- Je sais plus, Kevin. Quelqu’un! Des millions, le mec! Des millions! Putain, Pierre, merde, me dégueule pas sur le pantalon!
- Glurp, je… Pardon, c’est un reste d’analyse."

Le vote, le plateau, les débats. A 20 heures, logiquement, on découvrit le visage de l’homme élu par le peuple. Grand, rasé, il dominait facilement Nicolas Sarkozy, son accompagnateur, et venait de si loin que Laurent Blanc mit du temps avant de le reconnaître. Anelka, depuis qu’il entraînait en Chine, avait changé, c’est vrai. Au moins de métier.

Le sélectionneur des Bleus recula. Le chef de l’Etat fit quelques pas de plus, suffisamment pour pouvoir lui parler à l’oreille - un conseiller ayant eu la clairvoyance d’apporter un escabeau.

"Allons, monsieur Blanc… Pensez à l’intérêt supérieur de la France. La démocratie a parlé, il faut l’accepter.
- Mais qui êtes-vous pour m’imposer cela?
- Je suis le président."

Et pour quelques jours encore, il avait raison.

“C’était un garçon bien élevé, bien éduqué.
- Avait-il de mauvaises fréquentations?
- Bien sûr! Il était footballeur, pas majorette.
- Oh, si vous saviez le nombre de majorettes que nous retrouvons mortes, violées ou défigurées, dans les environs, vous seriez surpris. Peut-être même envieux. Que faisiez-vous dans la région, d’ailleurs?
- Je vous raconte tout?
- Oui, racontez-moi.”

Un village se dressait sur notre route, parcouru de spermatozoïdes multiformes, blonds et bruns, à lunettes, tagués Reebok, Gap, La Halle aux vêtements, trop mous pour se chercher un ovule. Comme résignés. On nous avait conseillé de prendre à gauche après la boulangerie. A gauche, donc, un peu plus loin, plusieurs gamins, des dizaines de gamins, s’ébrouaient dans une cour d’école, près de bâtiments en préfabriqué. Un gosse aux joues grasses traînait une Ferrari en ralentissant de temps en temps pour qu’elle le dépasse ; la voiture électrique semblait cabossée. Subitement, ce gamin a frappé l’un de ses camarades au ventre, sans raison. Un troisième - il portait un maillot du Real Madrid au nom de Pepe - a riposté en lui lançant des pierres. Sakho m’a demandé si nous étions perdus. Oui, nous étions perdus.

“C’était où?
- Quelque part dans l’Yonne. Assez loin du stade, j’imagine.
- Pourquoi ne pas avoir pris l’avion?”

Suite à un récent sondage paru dans la presse expliquant que 78% des Français trouvaient le PSG “hautain“, voire, pire, “de droite“, notre président avait voulu nous emmener en bus à Auxerre. Une manière, selon lui, de “se rapprocher du peuple.” Il aurait simplement dû éviter de confier le volant à son chauffeur personnel. Conduire au Qatar est assez facile : vous allez toujours tout droit en suivant les puits de pétrole. Mais conduire sur une route française, c’est une toute autre histoire. Les puits sont rares. Les vôtres ne contiennent que de l’eau.

“Pas vraiment. Plutôt des gosses, en fait. On a en retrouvé deux la semaine dernière dans celui du père Loriot. On les a remontés avec une corde, en s’aidant des parois. En prenant appui avec leur tête, vous voyez? Ca va qu’ils étaient morts, sinon ils auraient pu se faire mal.
- Les parents ont porté plainte?
- Oh, non. Y en a tellement des gamins, ici. Un ou deux en moins, ça ne se remarque pas.”

Chaque matin, à l’heure où les marchés s’animent, notre président nous comptait avant les entraînements. Il disait qu’il lui manquait des joueurs. Plusieurs fois, effectivement, le club avait tenté d’abandonner Tiéné dans la forêt. Mais cette fois il s’agissait de ses propres enfants, de joueurs recrutés cet été pour plusieurs millions et qui ne donnaient plus aucun signe de vie. Comme ça, volatilisés. Pouf!

- Dans le département, les parents les plus pauvres vendent les leurs aux familles un peu plus riches qui n’ont pas le temps d’en faire. Ou ils les échangent contre de la viande.
- C’est toute une économie.
- Avez-vous vu traîner des hommes louches?”

J’en ai vu plein des personnes comme cela, des hommes que l’on traînaient dans la boue pour une simple erreur. Lui comme les autres, il en a souffert. Après être passé devant cette école, d’indications contradictoires en mensonges éhontés, j’ai pu sentir combien notre club était haï. A la sortie d’un hameau, un fermier nous a barré l’accès à la route en plaçant ses vaches derrière notre bus et sa femme devant ; par chance, deux bovins avaient laissé un espace suffisamment large pour nous permettre de reculer. Vers Saint-Fargeau, afin de retrouver la Nationale, Leonardo a dû menacer un habitant avec le pistolet dont il se sert pour parler aux arbitres à la mi-temps. A un rhume des foins près, il pressait la gâchette en éternuant. Se rendre en Province quand on vient de Paris donne des envies de descendre. Oui, cela me revient, maintenant : effectivement, un tueur en série avait été signalé dans l’Essonne. Un homme écrivant de sang-froid. Par un simple article, il flinguait une carrière. Même qu’il bossait à l’Equipe depuis quinze ans en toute impunité, sans que personne ne l’arrête.

“Nous manquons d’effectif dans la police.
- Je vous dit juste ce que je pense. J’essaye de comprendre, je ne suis pas plus avancé que vous.”

”Revenons à votre ami. Quand a-t-il disparu?”

Je ne sais pas. Les disparitions étaient fréquentes dans notre milieu. Au centre de formation, sur vingt joueurs, seuls deux parvenaient à signer pro. Les autres ne donnaient plus jamais de nouvelles. Un footballeur pro disparaissait aussi mais il trouvait toujours le moyen de revenir. On le voyait s’avancer dans la nuit et revenir le lendemain, cinq minutes avant le début de l’entraînement. Cela avait toujours été son cas.

“Le Camp des Loges est-il bien surveillé?
- Pas vraiment. Il suffit de se dire proche d’un joueur pour entrer. On nous vole régulièrement.
- J’ai pourtant reçu plusieurs plaintes concernant le PSG, provenant de Dijon, de Lyon, de Montpellier…
- Des plaintes pour vols?
- Vols de points, victoires injustifiées.
- La jalousie dont je vous parlais.
- A-t-on pu le kidnapper?
- Des gens venaient souvent lui parler. Des Espagnols. Mais non, je ne pense pas qu’ils ont pu le prendre, comme ça, sans payer d’indemnités de transfert. Le comptable l’aurait remarqué. Pardon : les comptables.

- Etait-il malheureux? Avait-il une raison de fuguer?”

Sa famille lui manquait, à en juger par les cartes postales de l’Argentine qu’il accrochait sur les murs de la salle de repos, du vestiaire ou sur le front de Sylvain Armand - bref, tout, du moment que c’était immobile et à portée de main. De là à fuguer… Oui, c’est… Imaginable. Compréhensible, même. N’ayant plus de nouvelles de mon frère depuis son passage à Paris et son altercation avec Leonardo, j’avais décidé de faire un détour à Moulins-sur-Allier en pilotant notre conducteur. Par ses grandes plaines désertiques, l’Auvergne ressemblait à l’Yonne et personne au club ne remarqua l’entourloupe. A treize heures, le bus tomba en panne d’essence à quelques mètres du cimetière, un cimetière habillé d’une porte blanche, très soigné, vraiment, l’endroit parfait pour pique-niquer. Il y avait l’électricité pour réchauffer les pâtes, des poufs et un Leader Price - le maire projetait de transformer en chambre d’étudiants des caveaux en ruine.

“Etait-il encore présent à ce moment-là?”

Je me suis absenté une petite heure pour aller voir ma mère, qui était seule à la maison. A mon retour, Leonardo et Hoarau s’engueulaient. Hoarau suspectait Leonardo de lui avoir volé un oeuf dur. Dans l’agitation, je n’ai rien remarqué de particulier. Plus tard, on l’a retrouvé broyé, déchiqueté, totalement écrasé. On ne pouvait plus rien faire de lui, pas même une omelette.

“Votre ami?
- Non, l’oeuf.
- Ah.”

Leonardo m’a accusé du vol. Je crois qu’il m’en voulait toujours pour cet article. En repartant vers Auxerre, ses doutes ne s’étaient pas dissipés. Nous avons roulé en suivant le plan emprunté chez ma mère. A l’arrière du bus, Hoarau, soupçonneux, ne cessait de se moquer de ma petite taille. C’était plus rigolo que gênant. Il vivait mal d’être en concurrence avec un gars comme moi. Un gars de la campagne.

“Vous semblait-il louche?”

Guillaume? Non, il ne ferait pas de mal à une mouche. Nos attaquants n’effraieraient pas un gardien remplaçant. Vous savez, depuis mon arrivée au PSG, j’en ai croisé des tas, des gens bizarres. Le pire, je crois, c’était lors d’un match avec la CFA contre Auxerre, justement. On avait entendu parler d’un vieux qui aimait beaucoup les jeunes. Il m’avait fait la cour toute la rencontre, me proposant de me rapatrier chez lui, me promettant un poste de titulaire et un avenir en équipe de France.

”Pourquoi pas des sucettes…”

Exactement. Et en repassant dans l’Yonne, j’ai soudain eu envie de le revoir, moi. Comme ça. Par curiosité. Dans la région, ce monsieur possédait une petite notoriété. Il avait un bus, lui aussi, et patrouillait les villages à la recherche de nouvelles prises qu’il revendait, bien des années plus tard, à des prix très élevés. 50 ans qu’il rôdait! J’ai demandé son adresse à des autochtones après avoir enfilé un pull troué, pour me fondre dans la masse. Figurez-vous qu’il bêchait son jardin! Il recouvrait un trou de terre molle. Pas méfiant. En regardant par-dessus son portail, j’ai vu un corps dans le fossé. Ouais, ouais, un cadavre. Mais pas celui que je cherchais. Un type avec des cheveux bruns, coiffé comme un moine. Comment s’appelle-t-il, déjà… Four… Fourniret?

“Fournier? Laurent Fournier?
- Oui!
- Oh, putain. Michel! Jean! Jean-Michel! On a du nouveau sur l’affaire du disparu de l’Yonne! Tous chez Guy Roux!
- Je n’ai pas terminé. Je…
- Monsieur Kohler, merci pour votre aide. Vous avez un match à disputer, je vais vous laisser.
- Et pour Javier Pastore, alors? Vous allez entamer des recherches? Coller des affiches?
- Votre camarade a déjà sa tronche dans tous les journaux. Chacune de ses absences semble faire l’objet de multiples commentaires. Je ne m’inquiète pas pour lui. On le retrouvera.”

Ancelotti avait préparé la rencontre face à Marseille en nous demandant “d’aller à la guerre“, espérant lire dans nos yeux une admiration aussi forte que celle unissant une armée à son général. Elle avait fondu au fur et à mesure des prières de cet homme que nous prenions pour Dieu. L’état de grâce passé, le coach usait désormais de mimiques de bonnes soeurs. Il fermait les yeux quand nous tirions. Des entraîneurs ont été fusillés pour moins que ça.

Il sortait des discours de bas de tableau, parlait de rage et de couilles sur la table, suppliait “de le faire pour les supporteurs.” Eux aussi s’étaient évaporés avec le temps. Les amis de Medhi ne se rendaient plus au Parc. Pour avoir osé manifester devant le Camp des Loges, ils étaient désormais interdits d’entraînement. Sans la passion et leurs cris, que nous restait-il? L’assurance d’un talent suffisamment conséquent pour ne pas se donner la peine de partir au combat.

De guerre, il ne fut pas question dimanche soir. Par professionnalisme, nous avons offert au public le folklore qu’il était venu chercher, quelques tacles et deux, trois doigts dans le cul. Pardon pour ce langage grossier mais je ne suis pas catholique, seulement conditionné. Quand on te demande de jouer avec les valeurs d’Ajaccio, tu finis par baragouiner le corse.
Si j’ai eu peur, c’est en regardant jouer l’équipe. Nene a bien pleuré, mais parce qu’il perdait la balle. Cette rencontre que des marchands de savons avaient fait mousser ne suscita pas d’effervescence dans nos coeurs. Au coup de sifflet final, nous avons préféré battre retraite vers là où aucun amateur de foot n’aurait songé nous suivre : le Stade de France, lieu choisi par Steve Mandanda pour célébrer son anniversaire avec ses potes parisiens de l’Equipe de France autour d’une troisième mi-temps crémeuse, recouverte de vanille.

“Mon gâteau!”

En voulant l’apporter jusqu’au banc de touche réaménagé en table de pique-nique, son remplaçant, Andrade, fit maladroitement tomber le dessert. Les Marseillais léchèrent les morceaux éventrés à même la pelouse ; Bracigliano s’étouffa en avalant une noix.

“On ne peut décidément compter sur personne”

Si, sur les Parisiens conviés à la fête. Quand Hoarau lui apporta son cadeau, une BMW aux couleurs de l’OM immatriculée en Allemagne, conduite par une blonde aux lèvres pulpeuses, opérée à Monaco, il le remercia chaleureusement avant de gratifier les autres invités d’un petit mot. J’ai eu droit à ”Merci”, la jupe de la fille à des applaudissements. Difficile de faire plus court. A Moulins, mes anniversaires étaient tout autant minimalistes, organisés en comité restreint avec ma mère, mon frère et cette personne bizarre que l’on appelait papa. Cela me convenait très bien. Rien de pire que de partager ces moments où l’on devient le centre du monde avec des cousins et des tantes ; la moindre erreur (pull immonde, mot déplacé, refus de terminer un plat) peut alors alimenter les Noël et les mariages durant plusieurs années. La confession semblera inconcevable mais, au milieu de tous ces footballeurs, je ne me sentais pas vulnérable. Je les connaissais mal. Je n’en attendais rien. Ils ne pouvaient que me décevoir.
Anigo me remarqua posté près du buffet copieux, dressé par Lenôtre. Anigo. Cette personne bizarre qu’ils appelaient papa.

” Bonjour, petit. Ton père n’est pas là?
- Je suis majeur, vous savez.
- C’est aussi ce que prétendait Kaboré à quinze ans.
- J’en ai vingt-et-un.
- C’est ce que me disent tous les Africains.
- Je ne suis pas Africain.
- Pas encore. Tu es déjà allé à la Mairie falsifier des papiers?
- Non.
- Tu aimes l’OM?
- Je préfère le PSG.
- Et les films de gladiateurs?”

Il posa la main sur ma cuisse et me proposa de signer un contrat à l’abri des regards, derrière un panneau publicitaire. “Sa technique préférée pour te pécho“, m’avait prévenu Valbuena. Devant mon refus, il lança l’idée d’un karaoké. “Sa seconde technique préférée pour te pécho“, rajouta Valbuena, debout à ma gauche, à hauteur du banc, dissimulé par une bouteille de champagne. Au moment où la sono du Stade de France se mit à jouer Du côté de chez Swann, Anigo me proposa un slow. J’aurais préféré un contrat.
La soirée se poursuivit dans le respect absolu des consignes. Mamadou Sakho marquait Loïc Rémy de près, l’attaquant ayant pris possession du tire-bouchon. Les canettes de bières s’ouvraient par simple pression, même désordonnée, puis le liquide coulait dans la gorge, mélangé à de la bouillie de gâteau. Le karaoké enfiévrait les audacieux, éclaboussait les autres. Etonnement, je me surpris à participer, encouragé par ces ombres réchauffées par l’alcool. Scène impossible : des Parisiens et des Marseillais agenouillés côte à côte, sans effusion de sang. Amalfitano discutait avec Gameiro, Matuidi avec Mandanda. Musique baissée, le silence aidant, les murmures glissaient jusqu’à mon oreille ; autant de félicitations sincères que de critiques, de ‘‘Il se prend pour qui, ce gars-là?’‘. Les remarques les plus sèches venaient de Hoarau. En football comme à la guerre, les ennemis ne portent pas forcément les couleurs de l’adversaire.

Engagés dans la même galère, nous parlions des femmes, des collègues absents et des conneries des patrons. Anigo était épargné, probablement parce que les Marseillais le considéraient davantage comme un joueur que comme un dirigeant.

”Tu chantes si bien, on dirait un petit ange.
- Cela devient gênant.
- Tu es déjà allé à Venise?
- Non.
- Je connais un hôtel Campanile pas loin d’ici. Dans la chambre 69, la plus haute, il y a un poster de la place Neymar.
- Je crois qu’on dit Saint-Marc.
- Tu es déjà allé au Campanile?”

Je chantais en attendant la suite, en espérant qu’elle soit belle.

Nene, à l’entraînement (image d’archive)

Nene s’était démarqué, seul au poteau de corner. Le bruit ambiant l’avait entièrement recouvert. Il buvait en face d’une réclame pour Le Parisien. Il buvait pour oublier les articles de la presse sur son hygiène de vie. Il rencontrait beaucoup de monde, c’est vrai. ‘‘La semaine dernière, j’ai changé la date de naissance de mon profil Facebook pour voir si mes amis s’en souvenaient. Je suis né en Juillet. Deux-cents personnes me l’ont souhaité.” La chauffeuse de la BMW, la vingtaine, suçait sa paille avec assiduité. Je crois qu’elle venait de Fribourg ou de Hambourg, peut-être même de Strasbourg. En tout cas, cela finissait par -bourg. Avec ce genre de nana, cela finissait toujours ainsi.

”Kevin, tu veux à boire?
- Tu devrais faire une pause.
- Mais vous m’emmerdez avec vos pauses! Vous me faites chier!”

Devant un verre rempli à 50%, il y a trois sortes d’individus : ceux qui voient le verre à moitié plein, ceux qui voient le verre à moitié vide et ceux qui boivent les 50% restants et en commandent un autre. Sur ce que m’en rapporte Ménez, Nene déborde davantage en coulisses que sur un terrain. Sur ce que m’en rapporte Nene, Ménez est si fou de jalousie qu’il fait circuler des rumeurs dans les journaux. Ah, s’ils pouvaient seulement se contenter de nous rapporter la balle…

A l’OM, aussi, les tensions divisent l’équipe. Diarra boude Cheyrou. Mbia boude Morel. Mandanda boude Morel. Fanni boude Morel. Morel boude Diarra. Et je ne vous dévoile pas tout. Ce que le grand public lit dans la presse n’est que le glaçon émergé du verre. Je me demande où se situe la vérité dans les propos de Dominique, si Leonardo, comme il l’affirme, a effectivement touché un pourcentage sur le transfert de Pastore. J’observe Ménez danser un slow fatigué avec Valbuena. Je joue au PSG mais je regarde encore les footballeurs avec un oeil de supporteur, sans savoir si je dois rire ou vomir. La seule mort prononcée ce soir sera pour indigestion.

La présence d’une digue anti-inondation au-dessus des zones à risque du centre d’entraînement, principalement les marécages environnants et la piscine gonflable du président, n’empêchait pas les fuites. Quand Leonardo nous convoqua en classe lundi matin, je sus instinctivement qu’il avait mouillé sa couche.

“Kohler. Au tableau.”

Avant d’entrer en cours, nous avions consulté l’interview donnée par Jérôme Leroy dans l’Equipe du 23 mars, comme voulu par le professeur. La lecture nous divisa en plusieurs camps : les partisans de son discours critique sur la L1, ceux, plus âgés, l’accusant de gratuité (”De quoi se plaint-il? A 37 ans, il touche presque autant que moi’”, commenta Armand - “Ah, t’en as pas 39?”, fit Jallet) et ceux n’ayant pas compris ses propos, à savoir la plupart des étrangers (Pastore, Alex, Lugano) et Jérémy Menez. La traduction de Sirigu regroupa ce dernier groupe avec le mien.

Leonardo me demanda de lire les passages inappropriés. Je lui répondis que les réponses de Leroy me semblait relever du bon sens ; lors de notre rencontre à Evian, déjà, il m’avait frappé par sa clairvoyance sur l’état du football français, ‘‘cette femme malade placée en respiration artificielle par des croulants et des acteurs de théâtre ratés.” Le Brésilien m’adressa une gifle puis se tourna silencieusement vers la fenêtre, aussi mystérieux qu’à son habitude, entretenant un suspense vain ; la salle se retrouvait plongée dans cet éternel film où Morgan Freeman jouait un inspecteur proche de la retraite qui hésitait à repartir pour une dernière mission, forcément mortelle.

Son front transpirait plus qu’un vestiaire.

En traitant son entraîneur de minable, Jérôme a commis un crime envers son équipe. Il pouvait le penser mais en aucun cas ne le dire. Vous n’avez pas besoin de parler. Je m’en occupe. Contre Nancy, j’ai minimisé vos conneries en disant que l’équipe avait bien joué. En fin de semaine nous affrontons Marseille et des dangers vous guettent.”

L’eau s’évaporait désormais par la toile de ses chaussures.

”Ouvrez vos manuels de Communication à la page 67. Chapitre 12 : La Langue de bois.”

Leçon 342 : “C’est l’équipe qui a bien joué, pas moi.”
Au début, nous pensions naïvement que les joueurs les plus doués faisaient gagner les matches et que Siaka Tiené nous faisait perdre les autres ; en réalité, selon Leonardo, les onze titulaires comptaient autant les uns que les autres. Nous devions mal compter. La règle préconisait de ne pas jamais exposer une individualité sous peine de déséquilibrer le collectif entier, déjà bien assez bancal. En zone mixte, il convenait de baisser la tête, de prétexter un appel téléphonique - peu crédible, la plupart des joueurs étant abonnés chez Free - ou d’écouter la musique de son baladeur. C’est l’équipe que l’on devait mettre en avant. L’équipe gagnait, l’équipe perdait, l’équipe refusait d’entrer en jeu, l’équipe s’engueulait pour tirer un péno, bref, l’équipe jouait toute seule. Nous contribuions à sa gloire en lui passant aveuglément la balle, si bien que quand Pastore fit remarquer que l’équipe, en fait, c’était Maradona, Leonardo n’y trouva rien à redire.

Leçon 626 : “On prend les match les uns après les autres”

Mes coéquipiers assuraient aux journalistes “prendre les matches les uns après les autres” alors même qu’ils ignoraient le calendrier du mois en cours. Bodmer, lui, prenait les rencontres en cours de route en remplaçant Pastore. Un garçon comme Gameiro, en proie en doute, étudiait plusieurs semaines à l’avance les futurs adversaires pour établir des plans de jeu et marquer à nouveau. Il prenait les matches les uns avant les autres. Après une longue réflexion, Ménez avait décidé de prendre les matches tous en même temps. Il espérait ainsi gagner du temps libre pour se reposer en perspective de l’Euro. Sa logique le poussait à tout donner durant 90 minutes puis à se la couler douce les cinq ou six matches suivants. Ménez nous prenait surtout pour des cons.

Leçon 670 : “Le groupe vit bien.”
Trois fautes. Groupe au singulier. Vivre. Bien.

Leçon 893 : “La moindre erreur se paye cash”
Bien sûr, en temps normal, une erreur était rattrapable, surtout si l’attaquant qui récupérait le ballon s’appelait Ilan. Au PSG, le responsable de ce genre de boulette se voyait sanctionné financièrement ; ou rétrogradé en tribune ; ou titularisé au prochain match, s’il s’appelait Javier Pastore. En vérité, tout se payait cash au PSG. Les meilleures places de parking - celles que les voitures de Hoarau ne bloquaient pas - étaient vendues aux enchères chaque début du mois. Hoarau en achetait régulièrement une dizaine. Autre exemple, il fallait s’acquitter d’une amende considérable en cas de retard à l’entraînement. Quand Hoarau se retrouvait bloqué dans les embouteillages, il offrait ainsi directement sa voiture au responsable de la caisse commune. Hoarau possédait énormément de voitures.
Depuis janvier, à tour de rôle et sous l’injonction du coach, les joueurs payaient leur coup. Moi à part. Il m’arrivait pourtant de commettre des erreurs. Mais j’étais Auvergnat et on ne se refaisait pas.

Leçon 1032 : “Je ne parle pas de mon avenir.”
Arrivera fatalement un moment où un journaliste vous demandera si vous aimez partir en vacances en Angleterre ou si vous connaissez Londres. Quelque soit votre réponse, vous vous retrouverez le lendemain dans son journal, affublé du gros titre suivant : MACHIN REVE DE PREMIER LEAGUE“. Leonardo n’avait toujours pas prolongé mon contrat et, visiblement, parler transferts ne figurait pas dans son programme. C’était ainsi : tant qu’il était sous contrat avec un club, un joueur n’avait aucun avenir. Ce football n’avait aucun avenir.

La visite éducative dans le bureau du service communication renforça cette conviction profonde. Le responsable, Bruno Grosbéta, nous montra le broyeur à papier où finissaient toutes les demandes d’interviews envoyées par fax ou imprimées par mail. Mathilde Barbara, l’attachée presse, poussa discrètement Ceara dedans mais la machine le recracha ; on n’arrivait décidément pas à s’en débarrasser. Sur une petite table on distinguait deux téléphones, un premier, rouge, “directement relié au patron du quotidien l’Equipe“, un second, blanc, “qui ne fonctionnait pas et dont on donnait le numéro aux sites internet et aux journaux régionaux.”

Leonardo, tendu, se rongeait les ongles et laissait Grosbéta faire la visite. Mathilde justifia la crispation du Brésilien par “une rumeur infamante” qui circulait depuis quelques jours dans les bureaux. Le reporter “à l’origine du malaise” n’avait pas voulu donner sa source - les fuites provenaient généralement d’une source - et Leonardo avait menacé son rédacteur en chef de lui interdire les entretiens individuels avec les joueurs en cas de parution du papier. Mon pressentiment était le bon. Dominique lui avait téléphoné.


“Et quand le broyeur tombe en panne?
demanda ce fayot de Sirigu. Comment traitez-vous une demande?
- Nous l’a transmettions au jardinier. A l’aide d’une autre broyeuse, il transformait le papier en compost pour les vaches du champ d’en face. Elles donnent un excellent lait pour la cantine.
- Pourquoi n’utilisez-vous pas sa broyeuse?
- Bonne idée. Mathilde, notez ça.”

Le jardinier avait été prié de partir en retraite anticipée mi-février. Leonardo ne supportait plus ses critiques récurrentes sur le délabrement du centre d’entraînement que le club, préoccupé à en chercher un neuf, laissait tomber en ruine. Le jardinier avait un défaut : il était bavard. Les journalistes venaient le voir pour recueillir quelques informations ; son départ avait presque définitivement enterré les taupes. Plusieurs anciens employés étaient partis au même moment, remplacés par des gens plus silencieux, formés dans des écoles prestigieuses, des endroits où l’on écoutait ses profs. Son aseptisation rendait le foot de plus en plus silencieux.

“Allez, c’est l’heure de la récré.”

Ménez trouva un ballon et le passa à Pastore. Enfin, les cris revinrent. L’Argentin centra pour Hoarau qui marqua entre deux poubelles. Profitez-en les gars, car tôt ou tard Leonardo reviendra vous chercher. Je n’avais pas autant d’expérience que Leroy pour juger des méfaits de la communication. Mais je venais de Moulins où je m’étais toujours contenté de jouer. Leroy avait raison de penser que la Ligue 1, en quinze ans, avait changé. Les éléments extérieurs étaient plus nombreux et gênants, aussi inutiles que sources de complication. Un élément, un seul, demeurait immuable et continuait de rapprocher des hommes aussi différents que des footballeurs, un élément qu’ils comprenaient trop bien, un objet si simple qu’ils n’avaient pas besoin de codes pour le maîtriser, si volubile qu’il en devenait rond.

L’expression “mouiller le maillot” prend un sens particulièrement délicieux lorsqu’on l’applique aux nageuses. En tant que footballeur, j’ai un couloir réservé - décret numéro 2012-582 de la Mairie de Paris, cosigné par Nasser al-Khelaifi. J’invite les plus audacieuses à rouler avec moi. La température de l’eau est divine. La piscine est couverte ; elle est bien la seule, va. Comment m’ont-elles reconnu? La question me hantait toujours alors que j’enfilai mon survêtement et mes chaussures de foot pour profiter, au chaud, du panorama nudiste.

La fin de l’après-midi sonna si vite qu’il n’était encore que seize heures à ma montre. Avec les cloches de l’église arriva un type grassouillet et bossu, au visage recouvert de poils gris anthracite, le sosie parfait de Dominique Farrugia. La couverture de l’album Tintin et le crabe aux pinces d’or était cousue sur sa serviette ; il la posa grossièrement près de la mienne, sur la troisième marche de l’escalier, en piétinant les doigts de pied d’une admiratrice. Il savait que j’étais footballeur. Lui-même se disait journaliste sportif. A cinq mètres d’ici se jouait une féroce dispute entre l’eau et des paires de fesses pour savoir qui ondulait le plus.

“Belle vue, hein?
- Oui.
- On se repose?
- Pertinent. Je confirme : vous êtes bien journaliste sportif.
- Je travaille au Parisien.
- Que voulez-vous?
- Je dois vous parler de Leonardo.”

A de nombreuses reprises, le club m’avait mis en garde contre les pratiques clandestines de la presse. J’en avais eu un aperçu rien qu’en fréquentant le Camp des Loges. Durant un mois, un gars de France-Football s’était fait passer pour une dame de la cantine en prenant un accent créole ; un jour, Bodmer découvrit qu’il n’était pas noir et il fut démasqué. Plusieurs journaux soudoyaient les éboueurs du centre pour récupérer des infos. Le 10Sport rémunérait en pige le médecin chargé des tests médicaux ; il était proctologue. Certains journalistes pouvaient tuer une carrière pour un bon titre. Ils inventaient des phrases, déformaient des mots, écrivaient des lettres. Mamadou Sakho en avait reçu trois, écrites au feutre noir : “SI TU NOUS DONNES PAS D’INTERVIEW, ON TE METTRA 4/10 AU PROCHAIN MATCH.” Que pouvions-nous faire face à de telles menaces?

Les confidences que me fit Dominique dépassèrent mes craintes les plus exagérées. Selon lui, Leonardo avait touché un pourcentage important sur le transfert de Javier Pastore, cet été, de Palerme au PSG. Sa source, un avocat, tenait l’information d’un ami agent de joueurs, un certain Christophe G., informé de l’histoire grâce aux épanchements d’un footballeur italien dont s’occupait l’un de ses confrères, par ailleurs courtier d’assurances, qui avait surpris à l’aéroport de Milan une personne avec l’accent brésilien rentrant tout juste de Venise, accompagnée d’une femme dotée de cette chevelure brune et élancée si caractéristique des vraies Siciliennes.

“Autant te dire que c’est du béton. J’ai juste besoin d’une confirmation de la part d’un joueur. As-tu déjà entendu Pastore parler à voix basse avec Leonardo en se frottant sournoisement les mains? Ou en train de fermer les yeux durant quelques secondes, comme s’il complotait?
- Vous êtes taré.
- Tu ne me crois pas?
- Vous… Vous voulez juste foutre la merde.
- Leonardo est bizarre quand même, non?
- Un peu, oui. Il est… Il est parfois énigmatique.
- Tu as confiance en lui?
- Si j’ai confiance? Je n’ai confiance en personne dans le foot.
- On raconte qu’il se drogue. Il prend de l’herbe. L’herbe du Parc.
- C’est stupide.
- Tu me crois fou, c’est ça?
- J’ai pas dit ça, mais…
- Il me croit fou! J’en étais sûr! Il me croit fou!”

Sur ce, il enleva brusquement son caleçon puis plongea dans l’eau.

L’augmentation de mon temps de jeu au PSG était allée de pair avec la réduction de mes loisirs. Ma petite notoriété n’avait pas que des avantages. Sollicité par la presse, je devenais méfiant. Réclamé par mes coéquipiers pour effectuer les sales besognes (rencontrer Nicolas Sarkozy, passer par le trou du grillage encerclant le terrain d’entraînement pour récupérer les ballons que dégageait Alex), je commençais à fatiguer. La visite familiale m’avait empêché de mener à bien l’un de mes projets de fin d’année : l’achat d’un nouveau frigo. Alain Roche - parti depuis vivre chez sa mère - avait endommagé l’ancien en stockant dans le bac à glaçons des spermatozoïdes de Ronaldinho périmés depuis 2004, croyant “pouvoir les ramener à la vie.” L’odeur contaminait un steak en moins d’une heure. Mais acheter un réfrigérateur nécessitait une liberté dont un footballeur de haut niveau - ou tout autre salarié - ne disposait pas. Rien que les entraînements bouffaient un temps considérable, notamment le matin. Certes, commander l’appareil sur internet ne prenait que cinq minutes mais il fallait en prévoir quarante supplémentaires pour fixer une heure de livraison avec le service commercial. Vous demandiez “En début de matinée”, il vous répondait “Très bien, disons donc entre 7h et 13h“. Au bout de la chaîne, une présence humaine était indispensable pour accueillir le livreur, lui ouvrir la porte à 7h15, constater son retard, ranger les pièces de monnaie traînant sur la table, patienter jusqu’à 12h35, lui ouvrir à nouveau et signer le bon de réception. L’absurdité était telle qu’en vérité seuls les chômeurs pouvaient se payer le luxe d’acquérir un frigo. Enfin voilà, pour résumer, j’étais désormais contraint de renoncer aux plats surgelés et forcé d’avaler des légumes frais. J’estimais donc ma durée de vie à une semaine, guère davantage.

Peut-être moins si le journaliste du Parisien me citait dans son article.

Tout s’était passé très vite. Plutôt que de lui répondre, j’aurais dû le pousser directement dans la flotte. Il n’aurait pas coulé mais, le temps d’agripper les barreaux de l’échelle, mon jubilé aurait été donné. Le PSG m’avait ouvert les yeux sur les nuisances du milieu mais il ne m’avait pas pour autant appris à me taire. En fin d’après-midi, pris de panique, j’envoyai un SMS à Sakho. “Le PSG est une famille“. Il m’avait si souvent répété cette phrase que j’avais fini par le croire, préférant le contacter plutôt que d’appeler ma mère. Ma famille ne m’était d’aucune aide.

Le Parrain, comme les joueurs le surnommaient alors, possédait depuis peu sa propre boîte de nuit, un grand complexe situé au fond des Champs-Elysées que le club lui avait offert pour le convaincre de ne pas rejoindre le Bayern Munich. Après avoir hésité, Sakho s’était rendu compte que ce cadeau lui permettait de jouer avec Ribéry tout en restant à Paris. Le coeur sur la main, il avait engagé son pote Apoula Edel comme physionomiste pour lui permettre de réaliser son rêve : revenir dans la capitale. Une black portant des escarpins rouges était allongée sur un sofa, lui aussi abîmé.

“T’en veux?”

Je pris une bière. Hoarau décapsula la fille.

“T’as une clope, Kirikou? demanda Bodmer.
- T’avais pas arrêté?
- Je sais, c’est mauvais pour la santé. Enfin bon, la santé…

- Une ex m’a dit quand tu fumes, tu ressens le même plaisir que lors d’un orgasme, nous informa Hoarau en remontant - déjà? - sa braguette.
- Ca dépend où tu mets la cigarette“, j’ai répondu.

Tout en riant très fort, Sakho s’approcha de ma chaise. Ses potes l’imitèrent, disposés en cercle.
” Au début, on t’a pris pour un bouffon. Un mec venu de Province.
- Ouais. Un gars à la Gourcuff.
- Un mec chelou. Tu parlais jamais. A l’hôtel, tu faisais des puzzles. Des puzzles, sérieux! Pourquoi pas des rébus sa mère?
- Et puis on a vu que tu savais jouer.
- Ouais. T’es habillé comme à Beyrouth mais sur un terrain, t’es stylé.
- Contre Bordeaux tout le monde s’en battait les couilles mais toi, tu courais partout. T’avais la dalle.
- Tu es des nôtres, maintenant. Donne-moi ton bras.”

Résister n’aurait servi à rien. A vrai dire, j’étais même content. Content qu’on me prenne le bras et qu’on fasse couler mon sang dans un verre de bière, à l’aide d’un couteau. Content qu’on boive à ma santé, entre Parisiens. Ils me prenaient pour un allié après m’avoir ignoré des semaines durant. Ils ne connaissaient de moi qu’un vague communiqué de presse rédigé à la hâte un jour de présentation officielle. Je jouais dans l’équipe et cela leur suffisait.

“Au fait, pourquoi tu voulais me voir, Kevin?
- J’ai eu la visite d’un journaliste.
- Dominique?
- Comment le sais-tu?
- Il m’a appelé aussi. J’ai pas répondu, comme toujours. Tu lui as rien raconté, j’espère?”

Bodmer et Edel jouaient à saute-mouton avec une serveuse bouclée. Derrière eux, plusieurs footballeurs, majoritairement des Lillois et des Lensois, chantaient à s’en péter le larynx. Il y a six mois encore, je les aurais considérés avec mépris. C’était avant de découvrir Paris. Quand la vie devient barge au point de vous rendre dingue, il est parfois préférable de s’oublier. Et d’oublier le reste.

“Allons, tu me prends pour qui?”

“J’ai regardé ton match, tu sais. Eh oui, ta vieille mère devant le foot! Tes copains t’ont fait des passes. C’est comme ça que vous dîtes : des passes? C’est bien. Je suis contente de voir qu’ils t’aiment bien. Je suis contente que tu réussisses. Pas toi, Antoine? Pas toi?”

Ma mère est partiale, prompte à s’enthousiasmer pour un rien. Elle peut répéter cent fois la même phrase sans s’en rendre compte et aime prendre à partie ses voisins. Parfois, il lui arrive de nous confondre, mon frère et moi. Ma mère a loupé une prometteuse carrière de commentateur sportif. Non, je n’ai pas été bon contre Caen ; la pression d’une première titularisation en championnat, probablement. Pourtant, en rentrant sur Paris, pendant que mes coéquipiers cherchaient le sommeil, j’ai enchaîné sur un autre match, un face à face nocturne avec Leonardo. L’enjeu : la prolongation de mon contrat. Agressivité, maîtrise, échanges rapides. Première victoire : “Je suis fatigué, Kevin. Couche-moi tes prétentions sur une feuille, je les étudierai.” Et il s’est couché à son tour, l’Ipod allumé sur le ventre, me laissant profiter du bourdonnement de l’avion. J’ai agi vite. J’ai bien fait. Décidément, à moins d’être Riquelme et de pouvoir aider son équipe le cul vissé sur une chaise, ce sport ne supporte pas l’immobilisme. On a appelé des joueurs en équipe de France après vingt matches. On pouvait bien m’offrir un nouveau contrat après soixante minutes de jeu. Il est temps qu’ils découvrent ce que je suis vraiment.

Le palmier est en toc, ambiance désert reconstitué. 39 euros 95 chez Intermarché. Des débris de cacahuètes jonchent le sol. Les fausses lianes dégoulinent du plafond, semblables à des tresses délavées. Ne manquent que les singes. Je suis plus évolué qu’un singe. Je porte une mallette tandis que le singe ne porte qu’une banane. Et l’on ne peut rien mettre dans une banane.

“Tu veux que je la prenne?
- Merci maman, mais je préfère la garder avec moi.
- Il y a quoi dedans?
- Mes prétentions.”

Salon du libre, sud de Paris. Les footballeurs sans club ou en partance viennent à la rencontre des auteurs en espérant les voir apposer une signature en bas de leur contrat. Parmi ces centaines de visiteurs alignés l’un derrière l’autre devant le stand de Leonardo, une vingtaine de chanceux, pas plus, seront recrutés la saison prochaine par le Marc Lévy local. Ryad Boudebouz et Marvin Martin, les Sochaliens, ont un CV dans la main. Ils attendront plusieurs heures - parfois même jusqu’à la fin du championnat - pour échanger quelques mots avec le directeur sportif brésilien et caresser l’espoir d’être publiés dans la rubrique transferts de l’Equipe. Résumer le Salon du libre à un simple mercato serait une mauvaise traduction. Il est bien plus que cela. Il est le lieu de rencontre entre les gens qui ont du pouvoir et ceux qui en auront un jour.
Le Salon du libre est aussi une passerelle vers la gloire. Lors des éditions précédentes, organisées en Bretagne, des amateurs avaient tapé dans l’oeil des dirigeants nantais. Ils venaient d’Indonésie ou de la troisième division brésilienne ; ils savaient à peine tenir un crayon mais le FCN leur avait fait confiance, brisant ainsi le préjugé voulant que seuls les pistonnés des centres de formation parviennent à pénétrer ce monde. Parfois, un simple manuscrit envoyé par la poste suffit ; ne pas s’étonner qu’il soit abîmé, en revanche.
Les impressions sont trompeuses. Les Qataris, ces hommes décrits comme des requins sans âme ni esprit, portent un si grand intérêt à la culture qu’ils ne pouvaient laisser passer l’occasion d’organiser l’évènement dans la capitale, en confrontation directe avec le Salon du livre. Ce n’est peut-être qu’une question d’image. Peut-être, oui. Il en faut, des images, pour inciter les footballeurs à lire. La proximité géographique aidant, notre président a convié les plus grands écrivains : Mathieu Valbuena, le Florian Zeller du football français, 27 ans et déjà biographié, Louis Saha, Pierre Ménès, Eugène Saccomano. Et puis il y a François Bégaudeau. J’ignore ce qu’il fout là.

Abramovich, une maison d’expédition anglo-russe, propose ses nouveautés. Le dernier Florent Malouda est en promo. Il s’est mal vendu l’hiver dernier. Les critiques avaient été impitoyables : “Style démodé, écriture gauche. Vit sur son passé”. Concernant Didier Drogba, ils avaient souligné “son propension à abuser des chutes grossières”, sans même relever les qualités globales de l’oeuvre. Plus loin, un homme à la fine moustache se tient debout sur une minuscule estrade. Il rameute la foule en montrant un chapitre de sa biographie illustré d’une photo de la finale de l’Euro 2000. Bien que posté près de la sortie, Robert Pirès refuse de tourner la page.

Le succès de la saga Twilight a renforcé la vision que les recruteurs se faisaient de la jeunesse : une poubelle suffisamment large pour la remplir jusqu’à ras bord. Peu importe la qualité du produit. L’important est de savoir le vendre. Mon fan-club officiel - douze membres à tout casser, eux-mêmes accidentés, nez de traviole, paupières de travers - propose à la criée cinquante feuillets sur ma vie reliés par un artisan chinois, des mémoires non-officielles que je découvre en même temps que ma mère, agrémentées d’un cahier central d’une douzaine de photos de gonzesses qualifiées de “conquêtes” et “d’amours passés”. Les salauds.

“Pourquoi tu ne me l’as pas présenté, cette Katia? En plus elle a l’air de savoir cuisiner. C’est une courgette ou bien un concombre qu’elle s’enfonce dans…
- Maman!”

Titrée à la va-vite Kevin Kohler, le petit ange du PSG, elle s’achète douze euros, préface d’Alain Roche comprise. “Je suis désolé. On a trouvé que lui“, s’excuse mon pote Medhi, l’un des responsables de ce coup marketing honteux qui, oh, tiens, j’avais pas vu la photo de Laeticia, 19 ans, étudiante en comptabilité, je vais en prendre trois, allez.

“Hé, Kevin! Alors, elle pète cette préface, hein?
- Alain?”

Au centre du salon trône un stand majestueux, décoré par des pierres si rares que personne n’a ressenti le besoin de leur donner un nom. Les regards s’arrêtent sur sa façade aux rideaux blancs, un blanc crème aussi doux qu’une poitrine de Miss France. Des lanternes en verre et des statues helléniques donnent vie à l’entrée principale ; attaché à La Victoire de Samothrace, un ours jongle avec des mandarines. Bon, ben Alain Roche est juste derrière, caché par les panneaux publicitaires.

“Monsieur! Oui, toi!
- What the fuck?
- Quel est ton nom? Your name!
- Dimitar. Dimitar Berbatov.
- Connais pas. Je suis recruteur au PSG! Ca te dirait de venir? Pourquoi tu te marres? Tu me crois pas? Tu veux vérifier sur ma bio? Regarde dans la pile ! Yes, here!
- The Bogoss Attitude, by Mickaël Vendetta?
- Non! No! L’autre bouquin!
- L’homme que je suis, by Vincent McDoom.
- Bordel, qui a fouillé là-dedans?”

Il vient un moment où un footballeur se sent obligé de faire partager au monde le récit fantastique de ses mises aux vert à Nancy en publiant des livres des 230 pages écrits suffisamment gros pour donner une impression de vertige. A la lecture des biographies de mes collègues, j’ai effectivement le sentiment de marcher sur un fil tendu au milieu d’un ravin, sans cesse partagé entre l’envie de chuter et le réflexe de me raccrocher aux lignes pour tomber, dans un moment de bascule, sur une anecdote moins vaine que les autres. Généralement, je choisis de jeter le livre. On ne demande pas aux footballeurs d’écrire. Simplement de signer. Pour concurrencer le palace de son voisin, propriété de Leonardo, Roche a transformé sa vitrine en tente de touareg, ajoutant à sa guise des lianes et des bambous, accrochant aux lampes des régimes de banane, édifiant trois petites répliques de pyramides, “les mêmes qu’au Qatar“, dit-il. Devais-je m’en moquer? La culture, c’est savoir que Göteborg a un jour gagné la Coupe de l’UEFA. Le reste…

Une mince ouverture relie les deux stands parisiens. Leonardo reçoit individuellement, jamais plus d’une minute. Des veline importées de Milan complètent la décoration. D’ici, quelques pas suffisent pour doubler la file et parler au maître des lieux.

“Tu vas le voir, ton Leonardo?
- Pas tout de suite, Maman. Il est occupé.
- Donne-moi ta mallette.
- Hein?”

Quand ma mère posa la promesse de contrat sur la table de Leonardo, ce dernier, bien élevé, lui adressa un sourire diplomate. Naturellement, il prit son stylo.

“C’est pour mon fils.
- A quel nom?
- Kohler.”

Il s’arrêta net. D’un signe de la main, il demanda à ma mère de partir puis, devant son refus, se leva pour la raccompagner dehors. Elle insista. Il haussa le ton. Occupés à fouiller les potiches, les vigiles ne virent pas mon frère intervenir. Antoine attrapa Leonardo par la cravate et le plaqua contre le mur. Le face à face dura moins de dix secondes, soit le temps de réaction de l’attaché presse du PSG. Antoine lâcha prise et s’écarta rapidement, bientôt suivi par maman.

Ils auraient dû se battre mais quelque chose s’était interposé entre eux. Le poing de Leonardo s’était serré. Il n’était pas parti, comme paralysé par un souvenir lointain. Mon frère était du genre à vite s’énerver. Il ne parlait pas, retenait sa frustration puis explosait brutalement. Une machine incontrôlable. Un être insondable. Pourquoi ne l’avait-il pas frappé? Simplement parce qu’ils se connaissaient?

“Ouais, je le connais, m’avoua-t-il finalement du bout des lèvres, devant un hôtel de la rue de Vaugirard. Il venait parfois voir les jeunes après les matches de l’équipe première. Il venait pour son pote Anelka. Et alors? En quoi ca te regarde?”

Nous remontions doucement l’avenue pour attraper le métro et ma mère s’en voulait encore. Elle n’y était pour rien. C’était Antoine qui m’avait déçu, presque autant que Leonardo.


”Je voulais bien faire, tu sais.
- C’est pas ta faute, Maman. C’est le foot qui est comme ça.”

CDF
Kevin Kohler