Des dissidents séchaient l’entraînement, installés au premier étage. Bodmer relisait des lettres de fans. Toutes réclamaient sa présence au prochain Euro sous un slogan commun : BODMER 2012. Mais Mathieu se savait rayé des listes. Clément Chantôme l’encourageait.
"T’inquiète. On sera chez les Bleus en 2014, mec. On sera au PSG et chez les Bleus. Titulaires. Toi et moi."
Dehors, la séance d’Ancelotti portait sur la façon la plus efficace de simuler une faute pour obtenir réparation dans la surface. Thiago Motta montrait aux attaquants comment berner l’arbitre en accentuant un simple geste anodin, transmission d’expériences multiples au contact des plus grands maîtres du genre. Notre milieu défensif italien attrapa le bras de Gameiro et s’en servit pour tirer son propre maillot avant de s’effondrer sur l’herbe sous les applaudissements du coach et de l’un de ses adjoints, Angelo Castellazzi, un gars qui avait tout de même fréquenté Pippo Inzaghi au Milan. Pratiquée par un professionnel, la triche devenait élégante.
Là, j’ai eu un déclic.
Comme Leonardo refusait de prolonger mon contrat, je pouvais l’aider en lui tenant la main. Qui l’aurait su? Pas l’arbitre, en tout cas. J’ai appelé le journaliste - les journalistes, comme les chiens, laissaient toujours une odeur quelque part pour qu’on les repère - qui m’avait mêlé à cette histoire de pot-de-vin reçu par le Brésilien sur le transfert de Pastore. ”Laisse tomber ce truc. C’est du flan, j’ai tout inventé, me déclara Dominique d’une voix peu assurée. Leo est clean . Irréprochable. J’serais même prêt à lui donner mon fils pour lui apprendre les bonnes manières. Je… Je dois te laisser, d’ailleurs, il attend que je vienne le chercher à l’école. " Il était 11h30. Soit il se foutait de ma gueule, soit les collèges français venaient d’adopter dans la nuit le rythme scolaire allemand. J’ai considéré qu’il se foutait de ma gueule.
"Et donc, t’as pensé que ton pote arabe pouvait te rendre service. Ton pote arabe, donc forcément concerné dès qu’il s’agit de magouilles.
- Medhi, t’as eu une licence de Droit alors que t’étais inscrit en fac d’Histoire.
- T’as pensé que comme j’étais arabe, je connaissais des gens susceptibles de te dépanner, pas vrai?
- Au lycée, tu rackettais même les profs. Et en Terminale, ils rackettaient directement les autres élèves pour toi.
- Du genre des lascars sortis de prison, des voyous voire même des élus de droite, c’est ça?
- Ne le prends pas mal.
- Je le prends très bien, au contraire. Tu me connais parfaitement, mec. Viens, je vais te présenter Sammy."
Sammy Carlton Junior - un nom hérité de son père, qui s’appelait Junior - était né au Brésil mais semblait particulièrement influencé par les Etats-Unis d’Amérique. "Vous pouvez me faire confiance, j’ai l’intégrale de la série Monk en DVD" , précisa-t-il avec fierté en nous accueillant dans les locaux de son agence de détective privé. Des diplômes prestigieux, bien que tamponnés d’une mention MADE IN CHINA, décoraient les murs de la pièce. Leur propriétaire laissait un espace de plusieurs secondes entre certains de ses mots, comme par manque de vocabulaire. "Je fais ça pour paraître mystérieux", m’expliqua-t-il en nous servant du Coca. En temps normal, les footballeurs le sollicitaient pour s’assurer que leur moitié ne flirtait pas avec un coéquipier, en douce, quand eux-mêmes couchaient loin de la maison.
”Ils refusent de voir leur agent dans les bras d’un autre. J’peux comprendre. Moi, j’suis contre la polygamie. La trahison, tout ça. Par exemple, j’ai jamais enquêté sur un ancien client, ou seulement parce que le nouveau m’avait payé plus cher. Question de principes."
Sammy Carlton Junior connaissait les moeurs du foot pour en avoir fouillé les poubelles. Il pouvait m’aider à découvrir ce que me cachait Leonardo.
"Vous voulez qu’on le file?
- On m’a parlé d’une affaire. Il doit sûrement avoir un bureau quelque part dans Paris où il range des documents secrets.
- Un tiroir, vous voulez dire?
- Pardon?
- Techniquement, on ne peut rien ranger dans un bureau.
- Euh… Ouais…
- Un bureau, c’est juste un meuble.
- On se voit dès demain, d’accord? Je tiens à être présent. Medhi, tu peux venir?
- Non.
- On peut éventuellement poser des documents dessus. Mais visible de tous. Du coup, ce n’est plus vraiment secret.
- Sammy, à demain."
13 heures, le lendemain.
"Un tiroir, ça peut s’ouvrir et se fermer. C’est pratique pour ranger des documents. Alors qu’un bureau…
- Bon écoutez, très bien, vous avez raison sur ce point. Dites, comment avez-vous su qu’il allait déjeuner ici? En épluchant ses relevés téléphoniques?
- Il en a parlé hier son compte Twitter, en ajoutant une remarque sur la médiocrité de la cuisine française.
- Ah."
Une chose m’échappait chez Leonardo : son absence de neutralité. Il se sentait toujours obligé de choisir son camp entre la franchise et le mensonge. Il n’était jamais tiède, jamais fuyant. Lorsque tu venais par exemple lui demander une augmentation, il te disait toujours "oui" ou "non", quitte à décevoir. Il te répondait quand tu parlais d’argent et cela suffisait à le rendre méfiant ; voire franchement inquiétant pour un gars érigé en expert de la communication.
"Il doit s’entretenir avec Belhanda ou sa famille, murmura Sammy.
- Pourquoi ça?
- Parce qu’il est Marocain, Belhanda.
- Ah ouais, bien vu. Et s’il va commander des sushis, c’est pour négocier Honda en prime?
- Moins vite. Je prends des notes. Honda, vous écrivez ça comme l’actrice américaine?
- Regardez, il quitte le restaurant! Et il porte un sac plastique!
- Sans doute de l’argent! Ou de la drogue! Ou l’argent de la drogue! Suivons-le!"
Je mentirais si je vous confiais ne pas avoir eu de doute sur ce détective. Mais il s’agissait de ma dernière chance de percer à jour Leonardo. Plutôt que d’oublier ma prolongation derrière un meuble, il m’avait laissé croire à un nouveau contrat avant de se rétracter soudainement. Un autre que lui m’aurait rencontré afin de m’expliquer les raisons de ce refus, d’un sourire gêné, en me souhaitant bonne chance pour la suite. Chercher à le comprendre ne menait à rien. Chercher, quelque part, quelque chose, semblait déjà moins vain.
"Je me souviens de ce camping.
- Une précédente affaire?
- Elle s’appelait Sophie. Je l’ai trouvée dans les toilettes. Elle n’avait pas vingt ans.
- Mon dieu. Cela a dû être terrible.
- Et comment! Quelle chaudasse c’était cette nana! J’ai même pas eu le temps de descendre mon froc que…"
Je lui ai demandé de se taire. Leonardo entra dans le bâtiment en pierres et en sortit très vite sans son sac, soulagé d’un poids.
"Sammy? On bouge?
- Non, restons dans la voiture.
- Ouais, c’est sans doute plus préférable de rester planqué.
- C’est surtout que Carrément Brunet va commencer sur RMC et que je ne louperais cette émission pour rien au monde."
Le Brésilien ralluma le moteur. J’hésitais à l’interpeller. Cela aurait été une erreur. J’ai menti plusieurs fois au coach ces dernières semaines. Je lui ai dissimulé une petite blessure. J’ai menti à mes coéquipiers à chacun de leurs buts, en leur faisant croire que je partageais leur joie. Ils restaient des rivaux. J’ai menti à ma mère en lui racontant que j’avais déjà signé pour deux ans supplémentaires. Avec Leonardo, en revanche, je ne m’étais jamais caché. Dès février, j’avais réclamé une audience, seul, sans agent, avec audace, en suivant la recette qui m’avait fait passer de la CFA à l’équipe première. Je ne baissais plus les yeux quand il venait nous critiquer pour un dribble mal assuré ou un pull oublié dans la salle de repos. Je voulais qu’il sache que j’étais devenu quelqu’un d’important. Un dur. Un footballeur. Ah, il ne comprenait pas la finesse, hein? Je me sentais de taille à lui expliquer. Je m’en sentais encore capable ce matin.
Après avoir quitté le camping, il se gara près d’un hôtel situé à l’ouest de Boulogne-Billancourt et salua José Anigo, son homologue de l’OM, en présence de Clément Chantôme, oui, ce même Clément Chantôme qui nous avait assuré qu’il demeurerait fidèle au club ”pour l’éternité . " La réunion dura une heure, un peu moins peut-être. Leonardo réapparut le premier, l’air contrarié. Se dirigeant vers sa Mercedes, il s’arrêta à hauteur d’un feu rouge puis, tournant la tête, fixa au loin notre voiture. Que pouvait-il voir? Deux mecs, dont l’un avec des jumelles, subitement mal à l’aise, ne sachant comment répondre à son sourire pesant. Je détournai le regard vers la vitre, qui renvoyait mon visage. Que pouvait-on voir? Un faible. Un amateur. Et elle ne mentait pas.












