Le Camp des Loges s’est animé mardi. Des biscuits apéritifs de second plan, du cidre doux et des pistaches avaient été déposés sur la grande table de la pièce dite “de vie”, là où les joueurs du PSG se retrouvaient après l’entraînement pour échanger ; les numéros de téléphone de leurs conquêtes féminines, principalement. L’un des employés fêtait son pot de départ. Medhi et moi le surprenions en plein discours. ”Je suis triste de vous quitter, les gamins, mais mon temps est révolu. Après toutes ces années au contact des mauvaises herbes, je vais enfin pouvoir déraciner celles de mon jardin. Je souhaite bonne chance à mon successeur, Jacques Dessange.” C’était René, le jardinier. Sans lui, les terrains d’entraînement n’auront plus le même vert.
René, front dégarni, évoqua ses premiers pas timides au club, au milieu des années 70, ”à une époque où les pelouses de Saint-Germain-en-Laye se confondaient avec les Jackson Five.” Le pauvre essayait de captiver l’assistance avec des références culturelles et un peu d’esprit mais c’était comme donner de l’art aux cochons. Circonspect, Motta tourna la tête vers Sirigu. Nene profitait de sa position reculée pour jouer discrètement à un jeu de voitures sur son iPhone. Le gros des troupes était en train de paître autour du cidre, ne lâchant les gobelets que pour soutenir de manière faiblarde les adieux de René. Seul Alain Roche, toujours marqué par sa rupture avec Jennifer, pleurait comme un veau. Les femmes de joueurs étaient pourtant présentes.
“J’ai toujours rêvé de me taper une Parisienne. Une vraie, avec un manteau à 1000 euros. Une fille qui ne sourit jamais quand tu lui dis bonjour. Ca m’excite, ce côté “Je suis trop bien pour te parler.”
- Medhi, merde, la ferme.
- Tout à l’heure j’en ai croisé une, pffiou ! Une meuf avec un sac léopard et une bouche qui vous fait oublier tout le reste. Et crois-moi, y a du goulot.
- Un sac léopard? Ca devait être mon épouse!”
Leonardo rigola fort puis secoua la main de mon pote. Depuis mon but contre Evian, le Brésilien se montrait très prévenant. Il me saluait davantage et me disait plus rarement au-revoir. Poussant la sympathie jusqu’à des limites insoupçonnables, il me demandait de temps en temps des nouvelles de la famille. J’avais enfin droit à l’écoute. Un matin, en quête d’un vigile supplémentaire pour surveiller l’entrée du Camp des Loges et piloter le canon-mitraillette servant à éloigner la presse, il était venu vers moi pour savoir si je connaissais éventuellement un bon tireur. Oui, Medhi. Au lycée, c’était Lucky Luke.
Leonardo recherchait aussi “un gars légèrement enrobé, bossu, stupide et particulièrement moche” pour satisfaire la demande d’un ami du président, un représentant d’Al-Jazeera à la recherche d’un attaquant de la trempe de Carlos Tevez pour promouvoir sa chaîne. L’Arabe lui avait donné jusqu’à vendredi soir pour trouver l’homme idoine. Des mecs moches, bornés et stupides, j’en possédais des paquets dans mes contacts. Mais je ne les avais plus revus depuis le lycée. La plupart devaient être encore professeur.
Tout au bout du couloir, dans une annexe de la salle de gym, avait lieu une autre cérémonie, plus confidentielle. Un type en survêtement remerciait la foule de s’être déplacée pour son premier jour dans l’entreprise. Dubitatif, j’ai demandé à Medhi son identité. ”T’es con ou quoi? C’est Luyindula.” Ah ouais, merde. A force de ne plus le croiser, j’avais oublié son existence. Motta, arrivé au mercato, ne l’avait carrément jamais vu. Il le regarda gesticuler quelques secondes puis lâcha, juste avant de partir : “Ces coiffeurs, il faut toujours qu’ils se fassent remarquer.”
Luyindula n’était pas suffisamment attaquant pour satisfaire le président.
L’équipe avait été mauvaise contre Nice. Agacé par la léthargie de certains titulaires, Ancelotti m’avait essayé au milieu contre Dijon. Comme j’étais à la fois technique, volontaire et excellent bricoleur, je pouvais dépanner à ce poste. De plus, contrairement à beaucoup de mes coéquipiers, je ne me plaignais jamais. Le coach semblait l’apprécier. Mon temps de jeu augmentait en conséquence. Malgré tout, même si la roue tournait, je n’avais toujours pas renouvelé mon contrat et, lorsque Leonardo vint à mon chevet pour l’aider à trouver la perle rare, je m’exécutai bassement, espérant une contrepartie future.
En matière de recrutement, mon contact le plus qualifié était Alain Roche. Je devais donc me débrouiller seul.
Marcos Ceara m’avait invité dans son pavillon près de Saint-Germain-en-Laye qu’il transformait une fois par semaine en église protestante évangélique. Durant sa mise à l’écart, le très croyant brésilien s’était ouvert aux autres religions pour trouver la force de surpasser ses difficultés. Jeudi, il présenta à ses fidèles un dénommé Pablo, un chaman spécialisé dans le vaudou. Après un repas frugal, l’homme, vêtu d’un drap blanc et d’un couteau - il s’en était servi pour couper la tarte aux myrtilles -, monta sur la scène et appela une jeune femme. Soudain pris de secousses, il se lança dans un discours incompréhensible, les yeux exorbités et la morve aux lèvres, comme s’il entrait en transe, et caressa le visage de l’insouciante. Calmement, il demanda aux fidèles de s’absenter. J’ai profité de l’entracte pour demander à mon coéquipier s’il avait parmi ses proches un attaquant brésilien tenté par le Qatar. “Non, car la tentation est interdite. La tentation est le mal. La tentation est sur la liste des transferts.” En résumé, il n’en connaissait aucun.
A notre retour, vingt minutes plus tard, nous vîmes le chaman remettre son pantalon. A ses côtés, étendue sur la scène, la femme fumait une cigarette. “Par la grâce de Dieu, qu’avez-vous pu bien faire?” interrogea Ceara. “J’ai questionné l’eau, la terre et le feu, lui répondit Pablo, et ils m’ont dit de purifier ton âme, amigo!” Envouté par ces paroles, Marcos prit le couteau et la poupée - une version améliorée de Ken - que lui tendait Pablo et commença à soulager son esprit en poignardant le bout de chiffon. Puis il sortit un briquet de sa poche. “Ensemble, brûlons cette poupée à l’effigie du diable!” C’était marrant. Avec son smoking bien taillé et ce brushing, le diable ressemblait étrangement à Leonardo.
Echec, nouvelle piste : vendredi, en cherchant l’attaquant miracle, je suis tombé sur Guillaume Hoarau. Sur Guillaume Hoarau se donnant en spectacle, plus précisément. Comme à son habitude, le plus grand chambreur de l’effectif profitait de la pause déjeuner pour répéter son one-man show. Le 12 mars, il passera en première partie de Chantal Ladesou au Casino de Paris.
“Ah, Kevin, tu tombes bien! Sais-tu la différence entre ton chien et ma femme ?
- J’ai pas de chien.
- Les deux ont des tics!”
Applaudissements énergiques de Bodmer, son partenaire de jeu - en vérité, je crois qu’il lui écrivait ses sketchs.
“Il y a cinquante positions pour faire l’amour.
- Ecoute, Guillaume, je…
- Ma position sur le sujet, c’est que je ne fais pas assez l’amour! Elle est bonne, hein?
- Tu a pensé à faire carrière au Qatar? C’est un marché encore neuf pour les humoristes. Tout est à faire, tout est à construire. Même les blagues sur les Belges leur sont encore inconnues.
- Mon sketch sur la biscotte qui se casse sans arrêt est énorme, non? C’est un thème qui parle à tout le monde, la biscotte
- Oui, tu aurais fait un sketch sur les logiciels de comptabilité, il aurait moins marché, c’est sûr.
- Et celui sur la sodomie ? Enfin la sodomie n’est pas clairement identifiée mais on la devine un peu, quand même.
- Surtout quand tu mimes la masturbation derrière Bodmer.
- Tu vois Mathieu ! Il fonctionne, ce sketch! Le public a parlé!”
Hoarau n’était pas très chaud à l’idée de partir à Doha pour devenir le Jean-Marie Bigard Qatari. Erding aurait pu l’être mais il a préféré continuer sa carrière de comique à Rennes. Et le plus drôle de tous, Gameiro, croyait encore avoir un avenir au PSG. Lui, d’ordinaire si calme, si réservé, s’est énervé un midi, devant tout le monde, s’en prenant verbalement à Ménez. Le ton était monté. Gameiro aussi, sur la table. Moi, je bouffais ma purée. Tranquille. Serein. Les jours roucoulaient et j’allais mieux. Je restais après l’entraînement pour m’entraîner aux frappes et aux coups-francs. Laure Boulleau passait parfois me voir. Les mercredis, je la ramenais sur Paris. Une copine à elle montait à l’arrière, une attaquante un peu forte. Avec une perruque et des hormones de croissance, elle… Non. Mauvaise idée. Oublions-la. Oublions-les.
Si bien que le jour J, vendredi soir, je n’avais personne à présenter à Leonardo. C’est sûr, j’allais me faire engueuler. Medhi avait beau me rassurer, je savais qu’il pouvait devenir agressif, Leo, quand les choses lui échappaient.
“J’y vais, moi, si tu veux. Je vais lui dire que t’as rien trouvé.”
J’ai laissé faire Medhi. Sur le parking, une heure plus tard, on a frappé à la vitre de ma voiture. C’était Leonardo. J’ai monté la musique pour faire genre. Leonardo a insisté. J’ai baissé la vitre. Il semblait inquiet. Ca allait barder pour ma gueule.
“Kevin.
- … Oui?
- Par hasard, t’as pas un autre pote qui souhaite devenir vigile? Medhi va partir au Qatar.”‘











