Cette chronique sera la dernière. Alors que mon plaisir devient secondaire et mes besoins de plus en plus primaires, je ne veux plus perdre de temps dans des choses superficielles. Thierry Ardisson souhaitait m’inviter dans son émission pour commenter les évènements du Trocadéro. Malgré la présence en plateau d’une ancienne star du porno reconvertie en professeur de philosophie à Polytechnique, j’ai refusé de servir d’avocat au football. Mon public attitré rejette la responsabilité des émeutes sur les supporteurs ultras ; tenir un discours moins démagogique n’aurait séduit que les véritables connaisseurs du sport, une cible trop exigeante intellectuellement pour m’être rentable.

Vu la faiblesse de nos latéraux, il fallait s’attendre à ce que nos adversaires finissent par nous attaquer à droite. Marine Le Pen n’a pas manqué de stigmatiser les délinquants d’origine immigrée, responsables, selon elle, des débordements. Il est vrai que les Qataris ont failli dans l’organisation des festivités du titre de champion de France. Pour autant, ils n’ont pas volé ce trophée. Ils ont beaucoup dépensé, évidemment, mais leur argent est propre. Si nos dirigeants s’expriment de cette manière, c’est parce que personne ne prend la peine de les écouter.

Contrairement aux petits commerçants du Trocadéro, qui ont abandonné leurs tours Eiffel miniatures devant les violences de la foule et des forces de police, notre vestiaire n’a pas été choqué par les évènements. La violence fait partie de notre quotidien. Elle est la norme, en match et en soirée, sur la route et dans la rue. Personne n’en a voulu à Leonardo quand il a agressé un arbitre à la fin du match nul contre Valenciennes. Mamadou Sakho a passé quelques heures en garde à vue avant d’être relâché mais il n’a pas porté plainte ; après tout, il correspondait aux signalements fournis par les témoins des cassages. Nos contemporains nous reprochent notre indifférence au monde mais elle nous est indispensable.

Le départ d’Ancelotti ne nous concerne que parce qu’il risque de modifier les rapports de force entre les joueurs ; les remplaçants espèrent séduire le prochain entraineur, les titulaires étrangers s’inquiètent de voir débarquer Laurent Blanc. Le coach a raison de vouloir partir au Real Madrid. Si une meilleure entreprise que la vôtre vous proposait un CDI, resteriez-vous ? J’ai posé la question à mes abonnés Facebook mais je n’ai obtenu aucune confirmation. Tous sont chômeurs.

L’officialisation du sacre a été suivie d’une succession de fêtes intimes dont toute tentative de description, même minimaliste, m’aurait éloigné à jamais de mes fans. Par respect envers eux, conscient de la pénibilité de leur existence, je préfère évacuer les souvenirs dans la chasse d’eau de ma mémoire. Un jour peut-être, à l’article de la mort, je trouverai le courage d’en parler. Le premier soir de débauche, je m’étais éclipsé au moment de l’entrée en scène des filles du Moulin Rouge. Une chose plus importante encore m’attendait : le sommeil.

Pour les besoins de la promotion de ma comédie musicale, j’ai effectué la tournée des villes de province, hôtel après hôtel, fréquentant Formule 1, Campanile et autres Ibis avec la bénédiction de Leonardo. Devenu ambassadeur du club dans le tiers-France, je séchais l’entraînement pour me confronter aux horaires d’un salarié lambda. Invité dans des librairies pas plus grandes qu’un numéro d’été de l’Equipe, je reprenais ensuite la voiture pour serrer des mains dans les marchés. Je n’usais pas de longs discours ; dans la vie, peu importe les mots du moment que vous parlez avec conviction. Epuisé par ce rythme infernal (Rendez-vous compte ! Il m’arrivait de travailler plus de cinq heures par jour !), j’avais réclamé des vacances à mon agent. Il ne les refusa pas.

Jusqu’à la seconde moitié du XXème siècle, l’Ile de Bazarape, située en mer des Baléares, à deux cents kilomètres des côtes espagnoles et de Valence, servait surtout de villégiature aux opposants du régime franquiste. Colonisée par les Britanniques puis par le reste de l’Europe à partir de la fin de la décennie 70, elle avait rapidement vu les palaces remplacer les prisons. Définitivement transformée en Club Med de luxe, l’île accueillait aujourd’hui la crème solaire des touristes internationaux, aussi bien des princesses saoudiennes au ventre rond comme des barils que des footballeurs de Liga. Adil Rami possédait une résidence secondaire au nord. Un jardin spacieux bordait sa maison en pierres. Les nuages volaient bas, les arbres valsaient sous le vent. Les dunes de la plage se dessinaient dans le bleu. Karim Benzema arriva peu avant midi.

Durant une heure, ils ont bavardé de rien et de rien avant qu’un parasite prénommé Abdel ne leur propose de sortir. Une salle d’arcade se tenait à deux rues d’ici. On dénombrait une centaine de jeux, la plupart introuvables dans le commerce, dont Total Wargame Nations III Dark Crusade of Empires Napoleon’s Battle 1914, la dernière création des concepteurs de Battlefight Galactica VI Warrior annihilation : Shades of Darkness. Des hommes en costumes, cheveux plaqués en arrière, couleurs aile de corbeau, décompressaient aux bornes. Adil voulut jouer à Speed No Limit II Underscore Edition, une simulation de courses de voitures. Il prit en stop son coéquipier de l’Equipe de France puis fut téléporté dans un univers recomposé, peuplé de lutins, de forêts, de champignons hallucinogènes, de circuits en guimauve et de sucettes en forme de panneaux. A côté d’eux, un monsieur âgé manœuvrait un avion. Au-dessus de New-York, il doubla une sublime femme aux yeux marron avant de fixer son coucou sur le nez de la Statue de la Liberté. Sa chemise déboutonnée laissait entrevoir une pilosité animale. Simple passager d’Abdel, je ne conduisais pas vraiment ; j’accélérais lors des lignes droites en confiant les virages à mon co-pilote. Ouais. Je menais la belle vie.

Après la course, Benzema but un lait-fraise au bar puis m’interrogea sur mes goûts en matière de jeu vidéo. Je réfléchis longuement avant de me fixer sur Sleeping Dogs, un ersatz de Grand Theft Auto se déroulant à Hong Kong. Gagné : effectivement, il adorait la mécanique du jeu. Il avait particulièrement kiffé l’ambiance de GTA Vice City, qui lui rappelait le film Scarface, son préféré. Il avait retrouvé des références familières dans l’ambition du personnage, dans ses motivations et son mode de vie, dans le langage ordurier, les filles et le culte de l’argent. ”D’ailleurs, si tu remarques bien, les maisons de Tommy Vercetti et de Tony Montana se ressemblent énormément.” Au moins, quand il cherchait à écraser des piétons au volant d’un taxi, il ne manquait jamais sa cible. Sleeping Dogs lui avait causé des problèmes. Il était bloqué par une mission ”impossible” consistant en une poursuite en moto des docks jusqu’au centre-ville. Je l’avais terminée assez facilement. Pour tout dire, j’avais fini le jeu à 100% en trouvant tous les coffres dissimulés sur la carte. Il répétait ”A 100 % ? Non, non, c’est impossible… Impossible… Impossible” à n’en plus finir. Cela en devenait gênant.

Sitôt cette discussion terminée, Benzema s’enferma dans un mutisme profond, comme déboussolé par ma réussite. Au casino voisin, il posa son gros cul devant une machine à sous et commença à perdre des sommes considérables - plus ou moins la masse salariale annuelle des Girondins de Bordeaux. Je ne savais quoi faire. J’avais toujours eu du mal avec les enfants. Alerté, Abdel se dévoua pour lui servir de victime. Il l’invita à une table de poker pour l’affronter dans un face à face qu’il perdit volontairement en bluffant comme un débutant. Les all-in avec 7-8 dépareillé se succédèrent au même rythme que les kamizakes japonais sur Pearl Harbor. Peu à peu, Karim retrouva confiance. Il se mit alors à parier sur tout ce qui lui venait à l’esprit : la valeur approximative des jetons de sa pile, la couleur de la prochaine carte du flop ou encore l’âge du croupier. Se promenant ensuite sur la plage, il attrapa une pincée de sable et demanda à Sacha de calculer le nombre de grains prisonniers de la paume de sa main. Sacha fit mine de compter avant de répondre un chiffre au hasard. A nouveau, Benzema laissa éclater sa joie. Le chemin d’accès à la plage se terminait sur une place dégagée tout à fait charmante. Des fins rochers désordonnés permettaient de s’asseoir au-dessus des seringues et des morceaux de verre brisé.

La population ne manquait pas de charme. L’une des amibes portait des lunettes de soleil si imposantes qu’on aurait dit des rétroviseurs. Une autre créature exhibait un maillot de bain Desigual ; son transistor transpirait une musique électro futuriste de qualité médiocre, une sorte de Daft Punk composé par Paris Hilton. Deux filles dominaient le game. La première femelle paon caressait les cuisses de sa copine sans but précis. De temps en temps, elle se tournait vers nous en suivant avec sa langue les contours de ses lèvres, comme l’aurait fait la petite aiguille d’une montre ; ou n’importe quelle Miss France. Nous étions dans l’impossibilité de nous lever. Par bonheur, elle prit les devants et s’approcha pour nous photographier. Elle embrassa Rami puis se plaça derrière lui afin de lui masser le dos ; sa comparse l’imita en prenant la place d’Abdel, jusqu’ici préposé aux massages anti-UVA. Adil et Karim se laissaient séduire. Ils plaisaient aux adolescentes. Je devais me contenter de personnes plus respectables. Cette mère de famille, par exemple. Des beaux yeux. Au moins la quarantaine, quand même… Mon visage respirait l’honnêteté. Ma nouvelle coupe de cheveux, imposée par John-Hugh, forçait le respect. Non, vraiment… Elles n’avaient pas de raison de m’ignorer. Ma notoriété était-elle surestimée ? A un moment, au plus fort de ma médiatisation, je recevais trente appels masqués par jour ; comme j’apparaissais accessible, les gens avaient l’impression que je pouvais leur parler facilement. Plus personne ne pouvait me joindre sans mon accord depuis que j’avais changé de numéro. Au moins, Medhi ne risquait pas de me contacter. Ma famille non plus, d’ailleurs. Quel âge pouvait-on bien lui donner ? 35 ans, peut-être ? 33, avec de la chance ?

Excité par toute cette effervescence, un vendeur de glace nous montra ses boules. Benzema lui réclama un cornet mais Abdel l’interrompit très vite. ‘‘Je vais le faire, Karim. Vanille et chocolat, comme d’hab’ ?’” Occupé à lécher sa friandise, Adil s’appliquait néanmoins à me parler. ”Sincèrement, l’Espagne, c’est surfait. A part le Real et le Barça… Les salaires sont payés en retard, certains matches sont… bizarres… Pas truqués, mais… bizarres… T’es vraiment certain d’aller à Valence ?” Voyant que je ne répondais pas, il repoussa la jeune espagnole pour recentrer la conversation autour de notre connaissance commune. John-Hugh avait grandement facilité son transfert au FC Valence, en 2011. Nous ne nous connaissions pas. “John-Hugh a toujours été là pour moi. C’est lui qui m’a dit de rester comme je suis alors qu’on me conseillait de prendre des cours de communication. Moi, j’ai toujours été naturel… Proche des gens… On me kiffe pour ça, je crois… ” John-Hugh était vraiment d’excellent conseil. Tout le monde l’aimait. Même Nicolas Anelka le tenait en estime. Je ne vous dirais pas ce qu’il m’a dit au téléphone.

Bien sûr, j’ai conscience de vous décevoir en gardant pour moi certains évènements récents alors que vous suivez mon quotidien depuis bientôt deux ans. Ce serait prendre un trop gros risque que de vous les révéler. Je suis peut-être un tricheur mais pas un imbécile.

Des enfants bedonnants voguaient sur la mer, étendus sur un matelas flottant. Des algues tapissaient les murs de leurs châteaux de sable. L’eau paraissait sale. Sacha trouva malgré tout le courage d’inviter l’une des deux filles. Ils restèrent plus d’un quart d’heure dans l’eau, presque sans bouger, l’un contre l’autre. Sans doute firent-ils l’amour. Sacha n’était pas spécialement beau mais il dégageait une assurance folle. Si les hommes bêtes avaient tant de succès avec les femmes, c’est parce qu’ils ne connaissaient pas le doute. Cette mère de famille m’observait toujours et je demeurais immobile, perturbé par les papouilles de mon voisin de serviette. J’avais du mal à me décider. Je réfléchissais trop. Chiara n’arrêtait pas de me le reprocher. Elle s’absentait souvent, quand même. Sa carrière de mannequin décollait, les avions nous séparaient. J’avais confiance en elle, je ne pouvais la suspecter de quoi que ce soit. S’il fallait même suspecter vos proches… On n’en finirait pas.

Benzema lâcha enfin sa groupie pour consulter son profil Facebook. Il s’arrêta sur ses propres photos. Ouais… Ses propres photos… En costard, à la mer, avec ses potes, avec le journaliste Frédéric Hermel… Le football était devenu un sport narcissique et il participait pleinement à cette évolution. Définitivement, il ne risquait pas de me faire de l’ombre en cas de transfert au PSG. Avec une telle attitude, les foules continueraient à le critiquer. Elles recherchent le calme et la sérénité, l’authentique. A défaut de pouvoir devenir lui-même connu, l’être humain adule les célébrités dont il se sent proche. Dieu est mort, Michael Jackson est mort, nos idoles sont mortes. Des places sont à prendre, même pour des êtres médiocres.

En révisant mon espagnol, j’appris que cette meuf s’appelait Dafne. C’était un temps à se baigner. M’apparaissait le soleil, quelques bouchées, tout au plus. Elle ne refusa pas.

Gilles Bretssel, rédacteur en chef de L’Equipe Magazine, me convoque sur la scène. Plusieurs récompenses ont déjà été attribuées.

Prix spécial Thierry Roland du joueur injustement privé de l’Equipe de France en raison de l’absence d’une politique de quotas : Julien Féret

Prix du nouveau Gourcuff (Ex-prix du nouveau Zidane) : Clément Grenier

L’exploit amateur de l’année : Le but du Lillois Salomon Kalou à Munich face au Bayern (1-6)

Joueur étranger de l’année : Lisandro, totalement étranger à la saison de l’OL

Arbitre de l’année (En association avec Canal+) : Prix non attribué

Prix du sportif ayant le plus oeuvré à la réhabilitation du football : Nikola Karabatic

Prix Citron : Petr Zeste

Prix Orange : Jean-Pierre Pépin

“Kevin Kohler est le premier footballeur du PSG à recevoir notre prix de révélation sportive de l’année depuis sa création, en 2012. Il est un garçon brillant et plein d’avenir. Il est aussi celui qui a osé dire non à la corruption! Rien que pour cette raison, il mérite vos applaudissements!” Comment voulez-vous ne pas croire à la sincérité des hommes lorsqu’ils vous sourient autant? Parce qu’ils dînent régulièrement avec l’état-major du PSG? Le raccourci est un peu facile. J’ai effectivement rencontré Gilles l’autre jour chez Leonardo lors d’un repas où il m’avait informé de ma future victoire mais ce monsieur est un professionnel reconnu par ses pairs. Il sait repérer ceux qui ont du talent. J’espère que le membre de la famille royale du Qatar qui le remplacera bientôt à la tête de son journal sera aussi compétent, même à dix-sept ans.

“Bonjour à tous.

- Vous compter parmi nous, ça n’a pas de prix!”

Treize mille euros, tout de même. J’ai fait l’effort de me déplacer mais ça fait cher le trophée. Plutôt que de remercier le service comptabilité du club, je me concentre sur ma mère, mon père et mon frère. Je n’ai pas informé maman de cette cérémonie. Elle aurait été capable de balancer un Scud sur les autres footballeurs présents dans la salle. Je regrette surtout que mon frère et mon père n’aient pas répondu à mes mails. J’aurais probablement pu les appeler mais… Par mail, c’est tout de même plus pratique. On peut couper la conversation dès qu’on le souhaite sans user de formules de politesse surannées. Tant pis. Restons digne, saluons une dernière fois l’assistance et retournons à la table présidentielle pendant que Gilles Bretssel sert la suite.

“Et maintenant, pour le prix de l’athlète ayant contribué à la médiatisation de l’Handisport, j’appelle Oscar Pistorius!”

Je discute avec mes voisins sans connaître leur identité. L’organisateur les a sûrement placés là pour une bonne raison. Une femme aux cheveux blancs rigole à chacune de mes phrases. “Vous êtes si drôle, vous, alors!” Je pense qu’elle veut me sauter. “J’aime bien les types qui ne sont pas politiquement corrects! On a rarement l’occasion d’en rencontrer dans mon milieu! Ils sont si… Alors que vous… C’est le contraire! Vous me rappelez certains de mes copains des Grandes Gueules! Pour être franche avec vous, le football, ça me dépasse un peu. Mais j’observe les serveurs et je vois qu’ils vous abordent naturellement, comme si vous étiez leur ami. Ils sont heureux de vous rencontrer et cela me rend admirative!” Ses propos font réagir un type au front dégarni, cravate unie en soie, couleur bleu ciel, idéale pour les oraisons funèbres.

“Ca n’a rien d’étonnant, Sophie. Ce jeune homme présente bien, il est poli… On a effectivement envie d’être son ami. Alors qu’en réalité, sa démarche est très cynique. Surtout, ne soyez pas choqué par…

- Non, c’est bon.

- Tu l’embarrasses, voyons!

- Ca va.

- En fait, vous avez su fédérer avec vos discours autant les esprits simples que les plus rebelles. Vous êtes contre le système mais… Vous l’utilisez à votre profit! Vous avez pris les gens pour ce qu’ils sont vraiment!

- C’est-à-dire?

- Des cons!

- Tu exagères, Michel!

- Ah mais je trouve cela remarquable ! Cerner ainsi ses interlocuteurs, ce n’est pas donné à tout le monde! Vraiment ! Non, le plus ahurissant est que cette stratégie ait pu tromper des journalistes. Ils sont censés avoir davantage de recul sur les choses, normalement… Oui… Je ne me l’explique pas… Il faudrait que je demande à mon fils. Il en connaît, lui, des journalistes.”

La table est pendue à ses lèvres. Cet homme est diablement intelligent. Il mérite mieux que deux minutes d’intervention. Il est de mon devoir de l’aider à exister.

“Que fait-il?

- Il a crée sa propre auto-entreprise de services-conseils en animation de communauté Web.

- Il est chômeur?

- Exactement.”

J’ai rencontré plusieurs politiciens au cours des nombreux dîners auxquels mes sponsors me convient et j’ai appris à ne pas les juger trop vite. Avec l’affaire Cahuzac, les critiques se sont déchaînées. Je pense qu’il ne faut pas tous les mettre dans le même panier. Ils sont riches, oui, et alors ? De toute façon, aujourd’hui, tu es mal vu dès que tu as de l’argent et on te traite de menteur si tu n’en a pas. Finalement, je préfère être footballeur que politicien. Je sais que j’ai déjà dit plus ou moins la même chose dans ma tribune dans Libération mais les vérités sont toujours bonnes à répéter.

“Ah… Le chômage… C’est compliqué, en ce moment… Surtout chez les jeunes… “

Ma courtisane tente une relance vraiment trop poussive. Comme l’alcool, sa bêtise est à volonté. Je n’ose imaginer combien a pu coûter cette soirée. Cent cinquante euros par personne? A raison de quatre cents couverts… Quelques secondes s’écoulent le temps du calcul ; un peu de temps gagné sur l’horaire du départ.

“Je suis maire d’une commune de l’Essonne et on reçoit des demandes de jumelage d’Espagne et de Grèce. Je vois ça comme un signe très inquiétant. Heureusement que notre équipe gagne quelques matches en Division d’Honneur sinon ce serait la guerre civile.

- A ce point?

- Oui. Au stade, les gens peuvent crier et insulter. Ils se défoulent. Ils boivent, ils chantent. Ils oublient de faire la gueule quand ils me croisent. Non, vraiment, à notre petit niveau, le football est un sport formidable. Dès qu’on commence à parler pognon, par contre…

- Comme partout, Michel.

- L’an dernier, j’ai invité Bixente Lizarazu afin qu’il inaugure notre nouveau gymnase. Quand mes électeurs ont su qu’il avait été payé six mille euros pour ça… Ils n’ont pas aimé, c’est sûr.

- Six mille…

- Sans lui, personne ne serait venu!

- Au risque de vous choquer, Michel, je pense qu’il y a trop d’argent dans le foot.

- Vous avez raison. C’est pour cette raison que j’ai été ravi par la victoire de Saint-Etienne en finale de la Coupe de la Ligue. En cette année où le football français sacre un club construit par l’argent, la victoire des Verts récompense la France qui porte en elle les valeurs de la nation.”

Une vibration secoue la poche de mon pantalon. Mon père vient de répondre à mon mail. Ses mots me giflent. Ils sont d’une violence folle. Pourquoi me raconte-t-il ça? Je tente de faire bonne figure en relevant péniblement la tête. Durant ma lecture, mamie a débordé sur un sujet de fond.

“Je trouve ça gravissime que Karim Benzema ne siffle pas la Marseillaise! Il ne se rend pas compte de l’image qu’il donne de tous les Arabes de France. S’il ne se sent pas Français, qu’il aille jouer pour le Maroc! Attention, hein! J’ai rien contre les étrangers, moi! J’ai même un compte à l’étranger. Je dis simplement qu’en ces temps difficiles, les personnes les plus exposées doivent montrer l’exemple et respecter la République. Vous n’êtes pas d’accord, Kevin?

- Je vais vous laisser.

- Oh… Déjà ? Je voulais vous présenter à mes amis.

- Je m’en bats les couilles de vos amis.”

Elle me regarde interloquée alors que je quitte la table en pleine intervention de David Douillet. Je récupère mon manteau au vestiaire sans saluer personne - pas même les hôtesses d’accueil, pourtant charmantes - et file vers ma voiture en me retournant deux ou trois fois afin de vérifier que personne ne me retient. C’est le cas. Je suis déçu. Je monte dans ma Peugeot. Radio Nostalgie joue Big Bisou de Carlos. Les désillusions s’enchaînent. A l’entrée du périphérique, j’ai soudain envie d’autre chose qu’un repas équilibré servi par mon cuistot. J’aurais parfaitement pu entrer dans un restaurant deux étoiles et commander un cochon de lait de Burgos rôti aux baies roses mais je me détournais de plus en plus des plats gastronomiques. Les portions, souvent minimalistes, laissaient toujours un arrière-goût déplaisant dans la bouche. On finissait par se surprendre à déterminer précisément le montant de chaque coup de fourchette. A vrai dire, à force de manger des “pétales de cabillaud”, de la “pintade à l’écume de parmesan” et des “cigarettes de poire granitée’‘, j’étais devenu nostalgique des pâtés aux pommes de terre de Moulins. La crème dégoulinait de partout, les tranches étaient énormes, les patates se devinaient sans mal… Ouais, ce dont j’avais envie, c’était de me péter le bide à en être malade ensuite.

Les Père Dodu Croc’Fromage furent rapidement éliminés faute de Monoprix encore ouverts à cette heure tardive de la journée. Le MacDo prit un temps l’avantage avant d’être sorti à son tour par la perspective d’un buffet à volonté chez un Chinois du treizième. Là-bas, au moins, je ne risquais pas de rencontrer d’admirateurs oppressants en manque de confidence sur la vie du vestiaire. Les Asiatiques sont bien éduqués et importunent rarement les étrangers. Ils ne leur parlent pas. Ce sont de parfaits supporteurs. Ils n’écrivent pas de papiers méchants parce que vous représentez ”un plan com’ davantage qu’un footballeur.’‘ Ils ne vous insultent pas avant de vous mettre un carton jaune. Contrairement aux footballeurs, les êtres humains - j’entends par là les personnes plongées dans une vie réelle et contraignante - sont foncièrement mauvais. Je n’en rencontre plus beaucoup mais la dernière fois que j’ai emprunté le métro j’ai pu constater le dérèglement de la société par la simple observation des usagers. Ils se poussent, bousculent et palpent des femmes à poussettes, combattent des places assises pour éviter de rester debout cinq minutes, empêchent l’accès aux portes en jouant de l’accordéon, montent des spectacles de marionnettes avec une chaussette trouée alors que cet art ancestral nécessite des accessoires autrement plus travaillés, sentent mauvais, vomissent ou, pire, téléphonent à haute voix. Si le métro était un être humain, il serait préférable de le louper.

Quelques semaines avant mon déménagement, j’avais eu le malheur d’indiquer ma profession à mon boulanger. Il cessa alors de me parler comme si j’étais un débile mental ou un vieillard - bref, un client comme les autres - et usa d’un ton agressif. Il augmenta subitement le prix des pains au chocolat. Je ne lui prenais que des pains au chocolat. J’habite dans une ville ouverte sur le monde extérieur mais foncièrement individuelle. La méfiance envers l’autre est l’attitude qui prime. Même quelqu’un comme moi se fait désormais siffler au Parc! Rien de très grave, au fond. Ils ont bien sifflé Javier et Zlatan… Alors Kevin Kohler… Merde, John-Hugh ne décroche pas. Fais chier.

Je prends sept nems, du poulet, cinq cents grammes de riz, trois perles de coco. J’arrive assez vite à saturation mais je refuse de gâcher, par principe. Entamant ma dernière perle, je vois entrer dans le restaurant un monsieur assez grand, les cheveux tirés en arrière. La minceur de ses membres lui confère un air d’aristocrate anglais ruiné par les variations de la bourse. Il gueule : ”Je m’appelle Jack, j’ai besoin de manger! Je m’appelle Jack! Aidez-moi! Je m’appelle Jack!’‘ Il s’appelle Jack. Je me casse. Sur le mur d’un magazine une affiche titre : ”On peut tout faire par amour. Même l’acheter.” Les cours accélérés de Chinois me sont déjà profitables. C’est une langue enrichissante ; financièrement, surtout. John-Hugh estime ce marché prenable. Il a raison. Il ne faut négliger aucune piste. Selon Google, on trouve dans certains drugstores de Pékin des produits très efficaces pour agrandir le pénis. Cela me servira si je décide de me rendre dans l’une de ces Sex Room dont les reportages du magazine GQ vantent les mérites. On y pratique l’amour avec un ordinateur, vêtu d’une combinaison en néoprène équipée de capteurs ultra-sensibles. On peut choisir à la virgule près le physique, les formes et même le caractère de notre coéquipière puis laisser le progrès amener la jouissance. Selon GQ, les entreprises chinoises ont développé ces femmes virtuelles pour les hommes que la société affaiblit afin qu’ils reprennent confiance en eux. C’est finalement l’effet inverse qui se produit vu qu’ils finissent par préférer ce confort virtuel à l’incertitude de la réalité.

Parfois, je regrette de ne pas être rugbyman. Personne ne leur dit rien quand ils sont surpris dans un bar avec des sirènes. Morgan Parra m’a vendu des troisièmes mi-temps explosives si je descendais à Clermont. A Nice, début décembre, j’ai assisté à des orgies entre joueurs de Toulon et amatrices du groupé pénétrant à rendre dépressifs des acteurs de porno. Je peux encore draguer mais j’encours des risques à le faire. Si un jour j’ai la chance de devenir vraiment célèbre, il faudra renoncer définitivement aux femmes et privilégier les rencontres programmées où rien ne filtre, où tout est codifié, où l’âge du logiciel dépasse avec certitude les dix-huit ans. Vivre à l’étranger, éventuellement. Au volant de ma voiture, alors que le portail de ma résidence se déboutonne, j’ai une pensée pour Chiara. Est-elle bien arrivée à Milan? Dois-je l’appeler? Oh… Elle ne m’en tiendra pas rigueur si j’oublie.

”Kevin! Qu’est-ce que tu foutais?”

John-Hugh, mon agent, m’attend dans le jardin.

”Je faisais un tour.

- J’ai eu ton message sur mon répondeur. Ca va?

- Mon père m’a envoyé un mail.

- Je sais. J’ai écouté.

- Il… Il a parlé d’Antoine et… Il…

- Entre, on va en discuter”

Des derniers discours de Leonardo, j’ai surtout retenu cette phrase : ”Pour être aimé des Français, nous devons leur ressembler”‘. Bons élèves, nous avons ainsi adopté contre Evian une conduite agressive et hautaine, ajoutant à la récitation une bagarre générale consécutive à un refus de l’autorité. Les équipes du sud de la France construisaient leur capital sympathie sur cette marque de fabrique. Les commentaires négatifs recensés après ce nouveau succès n’avaient pas manqué de nous surprendre. Cette conséquente avance de neuf points au classement renforçait la haine de nos détracteurs. En ces temps de crise, nous affichions une arrogance déplacée. Le scénario idéal aurait consisté en une victoire à la 89ème minute du dernier match et la foule qui soudain nous embrasse en nous remerciant d’avoir préservé la Ligue 1 d’un OM champion avec une différence de but négative. Nous ne représentions plus ce PSG originel, gentiment moqué pour son incapacité à conclure. Nous étions le club de Zlatan, de Beckham et du Qatar, du succès que les pétrodollars rendaient obligatoire. Les Français ont toujours préféré les perdants méritants aux implacables gagnants. Le PSG n’était plus assez Français pour eux.

(Oeuvre de @FakirSG, ami personnel de Nasser)

(Oeuvre de @FakirSG, ami personnel de Nasser)

En validant la création de la comédie musicale Kevin Kohler, la comédie musicale, Nasser Al-Khelaifi m’avait témoigné sa confiance. J’espérais apporter un peu de bonheur à mes fans dans un contexte difficile pour eux. Les gens souffraient. Ils avaient tour à tour subi Mozart, l’opéra rock, Adam et Eve : La Seconde Chance, 1789 : les Amants de la Bastille et Robin des Bois. Ils cherchaient plus que jamais du réconfort. Le football devait remplir une mission sociale et servir à rassembler les peuples ; en donnant un emploi à des intermittents du spectacle portugais et arabes, par exemple. Et puis, bon… Il y avait quand même un sacré paquet de fric à se faire.

Inspiré des passages les moins romancés de ma biographie, Kevin Kohler, la comédie musicale dénonçait les dérives du foot étranger tout en faisant l’éloge du Qatar à travers son apport dans l’économie française. Récupéré à cinq ans par le manager d’une équipe londonienne, le héros, orphelin, parvenait à s’échapper de cet enfer à sa majorité. N’écoutant que son courage et la voix de sa conscience, il trouvait refuge à Paris où il devenait l’un des meilleurs joueurs de Ligue 1 en s’opposant au dopage, aux filles et à l’argent faciles. Les premières critiques du spectacle étaient toutes extrêmement positives. Le journaliste de Télé 7 jours s’était montré dithyrambique sans même l’avoir vu! Il avait parlé de ”l’incroyable histoire d’un gamin des rues devenu star” avec un sens de la formule qui n’appartenait qu’à lui - et au dossier de presse. ”Enfin quelqu’un qui chante la Marseillaise!” s’enflamma le chroniqueur culturel du Point alors que celui du Figaro résuma mon parcours en ces quelques mots : ”De misérable, il est devenu bankable”. La chanson phare critiquait le montant anormalement élevé des transferts à l’aide d’une chorégraphie plutôt subtile : l’interprète, déguisé en cochon et vêtu d’un maillot de Manchester City, se roulait dans une montagne de liasse de billets au moment de signer son contrat. En l’écoutant en avant-première, le spécialiste musique de Télérama l’avait trouvée ”aussi plaisante qu’une mélodie de Pascal Obispo.’” La comparaison servit d’intertitre principal à son papier. Nous l’attaquâmes pour diffamation.

Le casting faisait la part belle aux artistes appréciés des auditeurs de Nostalgie, des chauffeurs de taxis, des patrons de bistrots et des couples de chômeurs, des collégiens savoyards, des saucissons auvergnats et des paysans bretons. Pour le rôle principal, Christophe Willem fut préféré à Grégoire ; tout comme lui, j’avais émergé de la médiocrité grâce à la télévision. Pour le rôle de Zlatan Ibrahimovic, la production avait recherché un chanteur capricieux mais attachant, volontairement mordant, habitant à l’étranger et qui ne passait en France que pour s’en mettre plein les fouilles. Florent Pagny se détacha très vite. Christophe Maé gagna le droit d’interpréter David Beckham. Mika s’étant décommandé, le rôle de Chiara échut à Zaz. Les Qataris ne regardaient pas à la dépense. A terme, ils souhaitaient concurrencer la troupe des Enfoirés et reverser les bénéfices à une association caritative : l’équipe féminine du club. Le business de l’humanitaire fonctionnait selon les mêmes codes que l’économie de marché. Pour obtenir les produits les plus appréciés, il fallait mettre le prix. Pour rentrer dans leurs frais, les dirigeants avaient imaginé un show interactif. Les spectateurs munis d’un billet d’entrée pourront voter en temps réel par SMS. Ils ne voteront pour rien de spécial. Ils voteront, c’est tout. Je ne crois pas que les gens aient besoin d’une signification de nos jours.

En confiant un rôle à Grégory Lemarchal, les Qataris espéraient attirer les femmes. Par le soin accordé au casting et à l’habillage, cette comédie musicale dégageait une atmosphère pas si éloignée de celle du Parc des Princes ; elle pouvait les inciter à suivre l’équipe. Même si cet hologramme était vraiment ressemblant, j’étais tout de même un peu réticent. Le public se déplaçait rarement pour voir des chanteurs morts, Renaud excepté. Il est vrai que Grégory Lemarchal avait un côté rassurant. On avait envie de le serrer dans nos bras ; pas trop fort, bien sûr. On l’imaginait assez mal racketter des mères de famille. Elles achetaient déjà ses albums, remarquez, mais… Non, ce garçon était un gars bien. Il avait les épaules pour interpréter ma conscience, mon Jiminy Cricket des temps modernes. Après tout, moi aussi j’avais quelque chose de sécurisant. J’étais un footballeur normal. Un Français moyen. Un joueur moyen, peut-être.

La comédie musicale allait d’abord être testée à Paris avant d’être joué en Province. J’avais insisté pour caler une représentation au théâtre de Moulins. La dernière liesse populaire, là-bas, datait du concert de Plastic Bertrand où m’avait emmené maman pour mes onze ans. Pour une ville comme la nôtre, Plastic Bertrand… C’était comme recevoir les Beatles ! Ringo Starr, en tout cas. J’avais passé la soirée à fixer du regard l’un des danseurs, simplement pour le déstabiliser. J’avais tout de même acheté le CD ensuite. Il s’agissait d’une période de ma vie que je n’aimais pas trop évoquer, en fait.

A cet âge, j’écoutais en boucle l’album des Spice Girls récupéré dans la chambre de mon frère. Je me suis éveillé à la musique avec lui et à la sexualité avec Geri Halliwell. Elle était cool, cette meuf. Elle paraissait accessible avec son petit embonpoint et sa coupe négligée. Elle aurait pu venir de Montluçon ou de Vichy. Lorsqu’on accède à la notoriété, le plus difficile est de rester soi-même. Mon agent avait refusé l’invitation du Grand Journal car il trouvait l’émission vulgaire, usée jusqu’à la corde, en totale contradiction avec les valeurs que je prônais. Elle s’adressait à des classes sociales qui assumaient le consumérisme. Les chroniques high-tech de Vincent Glad, les avis de Mouloud Achour, les groupes de folk islandais concluant le programme… Mon public s’en foutait. A la rigueur, il regardait les Guignols de l’Info et le Petit Journal. Les interventions de Jean-Michel Apathie, éventuellement… En tout cas, il critiquait les bobos et leur mode de vie même si, en réalité, il achetait les mêmes merdes qu’eux. Sans doute ne s’en rendait-il pas compte. Enfin voilà, il fallait opter pour un camp et j’avais choisi celui de l’authenticité.

En caressant les nouveaux seins de Chiara, je me disais que j’avais tout de même bien de la chance. En voulant devenir footballeur, je m’attendais à m’éclater en jouant en Ligue 1. Finalement, le foot m’avait déçu. Je trouvais du plaisir dans ses fréquentations. Je découvrais des personnes d’horizons différents, des musiciens, des journalistes, des cuisiniers, des écrivains, des vedettes de la télé-réalité. Je faisais l’effort de m’intéresser à des choses nouvelles. Personne n’est préparé à cela. Je crois que les éducateurs des centres de formation ne sont pas assez ouverts d’esprit. Ils devraient emmener les gamins au cinéma et au théâtre, leur faire jouer de la musique, leur donner des cours d’éducation civique et des livres obligatoires à lire. Leur aérer la tête pour qu’ils puissent, le jour venu, relativiser l’importance d’un match de football.

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Les membres du Conseil m’avaient félicité en apprenant mon déménagement dans les Yvelines. En tant que joueur du PSG, je me devais d’afficher un certain standing. Nous organisions parfois des petits dîners avec Motta, Sirigu et Chiara. Elle s’occupait des pâtes, Thiago de la sauce. Salvatore se chargeait des boulettes. Il en faisait peu mais elles restaient sur l’estomac. Un saucisson sec n’aurait pas été pour me déplaire mais je m’en satisfaisais : ces repas représentaient les seuls écarts alimentaires autorisés par mon nutritionniste.

Ces dernières semaines, je m’étais ouvert à autrui plus que je ne l’avais jamais fait auparavant. Les gars me prenaient pour l’un des leurs. Je commençais même à trouver du positif dans leurs références culturelles. Après tout, les albums de Yannick Noah servaient à financer ceux d’artistes plus exigeants. Les blagues sur DSK avaient le mérite d’introduire la politique dans un vestiaire. Les télé-réalités de TF1 étaient un miroir de la société. Nabila rendait presque attrayantes les filles à petits seins. Fun Radio était parfaitement écoutable lors des pubs. Titoff était quand même bon acteur, par comparaison à Stomy Bugsy. En tant qu’humoriste, Arthur se… Enfin, il… Bon, ce n’était pas toujours évident, je l’admets.

D’abord réticent, Sakho avait fini par approuver ma démarche. Il m’avait même carrément adressé la parole en salle de repos : ”Les médias parlent de toi même quand tu ne joues pas. Cela nous enlève un peu de pression. On peut se concentrer entièrement sur le club. Ah ! Faut que j’te laisse, j’ai un appel du Bayern Munich!’‘ Mon regard sur lui avait changé. Je ne le considérais plus comme un capitaine de pacotille incapable de maîtriser la tempête lorsqu’elle se présentait. En fait, il ne voulait pas du pouvoir. Il recherchait simplement une mer de tranquillité. J’avais longtemps pris Ménez pour un imbécile sans tenir compte du fait qu’il s’occupait à la fois de son bébé et de sa carrière ; ses colères étaient les conséquences de nuits trop courtes et ses bêtises des trêves bienvenues dans sa vie d’homme. Il s’agaçait de fréquenter le banc à cause du Brésilien Lucas et, quoi qu’en disent les médias, c’était parfaitement compréhensible. Le long de mes interviews, je m’évertuais à donner bonne presse aux footballeurs de ma génération. Ils n’étaient pas dangereux. Ils ne respiraient pas assez, c’est tout. De toute façon, dire du mal des collègues n’aurait pas été très intelligent car j’évoluais dans un milieu consanguin où tout le monde se connaissait. Seul Anelka morflait sur mon Twitter. Après… Comment dire… Jouait-il vraiment encore au football? L’attaquer ne présentait vraiment aucun danger.

Le 9 avril, L’Equipe avait publié un sondage où 37,3% des Français habitant en Province disaient avoir une bonne opinion du club. Ce chiffre pouvait paraître faible mais un sondage paru le mois précédent l’avait situé à 18,3%. Les ouvriers (51,10% d’avis favorables) constituaient la catégorie socio-professionnelle la plus séduite par nos couleurs, loin devant les cadres supérieurs (30,70%). Etais-je responsable de cette augmentation ? En tout cas, depuis peu, les marques se ruaient sur moi. Les publicitaires me voyaient comme un porte-drapeau du Made in France. Le monsieur de chez Peugeot se disait ”emballé” par mon profil de Français réussissant au PSG. ‘‘Vous êtes un modèle d’intégration pour les jeunes de ce pays!” s’enthousiasma-t-il en me donnant les clés d’un véhicule de sa collection. Les supermarchés Carrefour avait créé une gamme de produits à mon nom, label Origine France, comme du jambon de Bayonne, des tripes de Caen, des quenelles de Lyon, des pruneaux d’Agen ou du nougat de Montélimar. Je touchais cinq centimes par conserve vendue ; sept pour les conserves de jambon. Les études marketing montraient que les gens d’un âge avancé recherchaient plus que jamais des produits naturels depuis le scandale alimentaire des lasagnes de cheval Findus. Cette quête du « bien manger » me profitait. Seulement 25,2% des 60-69 ans prétendaient soutenir le PSG. Notre service communication m’utilisait comme arme de séduction massive. Né à la campagne, j’apparaissais comme un footballeur sain, comme une sorte de rugbyman en moins crétin. Les annonceurs usaient de cette image jusqu’à l’indigestion. J’avais en outre conclu des contrats avec Breizh Cola, SEB, Crédit Agricole et Free. Je continuais à m’habiller chez H&M, une marque accessible de mon public. J’utilisais ma Porsche Cayenne - achetée à peine soixante-quinze mille euros! Une affaire! - pour de longues virées en solitaire ou, plus prosaïquement, me rendre de la maison jusqu’ssau Camp des Loges. John-Hugh me suivait en Peugeot. Nous échangions nos volants à deux kilomètres du centre d’entraînement. Je signais des autographes pendant qu’il se garait dans le parking puis je le rejoignais pour procéder à un nouveau troc. Il était alors huit heures, huit heures quinze. Caché dans ma Porsche, je me drapais de vêtements hauts de gamme pour n’en ressortir qu’à l’arrivée de mes coéquipiers. Je les saluais d’un coup de klaxon. Au club, plus personne ne pouvait m’ignorer.

Cette bagnole recevait de bonnes critiques sur internet. Moi aussi, désormais. Une veille effectuée sur Facebook m’avait prévenu de l’irascibilité d’anciens abonnés du Parc qui remettaient en cause ma sincérité. Un montage Photoshop de leur conception me représentait sous les traits de l’Abbé Pierre. Grâce à l’aide d’un avocat, j’étais parvenu à faire bloquer tous les comptes relayant cette horreur et, dans un excès de zèle, le site de la Fondation Abbé Pierre. Par précaution, John-Hugh contacta après coup une entreprise spécialisée dans l’e-réputation. Elle fit fermer trois profils Twitter à mon nom dont celui d’un véritable Kevin Kohler vivant à Nuremberg. Elle supprima mes différents pseudos sur AdopteUnMec ainsi que les conquêtes susceptibles de révéler mes techniques de drague les plus embarrassantes. Les exécutions exécutées, cette noble société programma un logiciel capable de commenter positivement chaque article me concernant à l’aide d’un vocabulaire simplifié. Il débuta sa mission sur le site de L’Equipe mais son intelligence artificielle le fit rapidement naviguer vers celui de So Foot où il devint un contributeur régulier et respecté.

Quand je n’étais encore qu’un simple observateur, j’arrivais à faire confiance aux journalistes ; naïvement, j’imaginais leurs récits plausibles. Totalement imprégné du milieu, je ne pouvais plus les cautionner. En me notant 5,5/10 après mon match contre Evian, le reporter de l’Equipe avait cru bon d’insister sur ”mon faible apport offensif” alors que je n’avais fait qu’obéir aux consignes. J’achetais de moins en moins souvent la presse. Je n’avais plus rien à apprendre. Avec neuf points d’avance sur l’OM à cinq journées de la fin, le championnat nous était promis. Lorsque j’étais titulaire, un mec finissait toujours par me remplacer mais l’essentiel était ailleurs : j’étais enfin considéré comme un footballeur et accepté comme tel. J’agissais pour le bien de tous en prodiguant une image positive du PSG et de ses acteurs. En dénonçant la corruption, j’avais obtenu quelques privilèges. On écrivait des papiers sur moi alors que mes performances demeuraient moyennes. J’avais débuté à Rennes, à Troyes et contre Evian. J’étais le seul joueur que les supporteurs adverses ne sifflaient pas. ‘‘Tu es davantage un joueur pour la Ligue 1 que pour la Ligue des Champions. Nous avons besoin de toi à Nancy et à Lorient, pas contre le Barça. Tu es aimé des gens normaux. Tu es comme eux. Tu es simple. Tu n’es pas spécialement beau non plus. Tu es ce que nous avons longtemps recherché” m’avait expliqué Leonardo en me recevant dans son bureau après notre large succès contre Nice.

”Combien gagnes-tu, Kevin?

- Trente-cinq mille par mois.

- Tu vas passer à soixante-dix.

- Sérieux?

- Tu le mérites!

- Non… Je… Ca me gêne…

- Allez ! C’est cadeau!

- Non, non… C’est trop…

- Tu vas accepter ce fric ou bien je l’utilise pour acheter un joueur de plus!

- D’accord! Je le prends!”

Zlatan touchait plus d’un million d’euros par mois. Matuidi seulement deux cent vingt mille mais il allait être augmenté, tout comme Sirigu et Javier. Je les écoutais parler de leurs problèmes d’argent et de leurs passions. De tuning, notamment ! Le corps de Lavezzi aurait pu remporter des concours dans le Pas-de-Calais. Ce n’était pas toujours captivant mais… Combien coûtaient des enjoliveurs, d’ailleurs? Et une montre Ralph Lauren? Avais-je besoin d’une montre Ralph Lauren alors que mon portable donnait l’heure? Une ceinture en cuir tressé, peut-être? Un vignoble? Non, j’avais déjà du Breizh Cola… Même s’il était dégueulasse… Des lunettes en acétate? Et pourquoi pas, au fond? Ca ou autre chose… C’était… Ouais, c’était étrange… Je pouvais tout m’offrir mais je devenais de moins en moins exigeant.

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Fair-play

L’élimination en quart-de-finale de la Ligue des Champions fut vécue par mes coéquipiers comme une injustice. Avec davantage de réussite et le mail exact du docteur Fuentes, nous aurions effectivement pu battre le FC Créatine. La logique avait pourtant été respectée. Notre club sortait tout juste du ventre mou européen. Nous n’avions plus atteint ce stade de l’épreuve depuis 1995. Il nous manquait des années et autant de parcours méritoires pour sortir de l’enfance, agir en adulte et tuer un match à 1-0 pendant qu’il était encore temps. Durant la rencontre, Lavezzi avait fait de la corde à sauter avec son cordon ombilical. Je l’avais pourri en rentrant au vestiaire. ”Sorry, sorry”, répétait-il comme un gamin. Nous n’avions pas à être désolés. Nous méritions le respect. Tous les supporteurs, même de Lyon ou de l’OM, devaient l’accepter et se montrer fair-play.

Amour du maillot

Je méritais également le respect. J’effectuais des bons matches en Ligue 1 comme latéral droit mais ce poste n’était pas le mien. Jallet avait joué à l’aller et au retour. J’avais l’impression de perdre mon temps, ici. Les dirigeants construisaient sur du sable. Depuis sa dispute avec Laure, Zlatan s’investissait moins au quotidien. Des mercenaires postulaient pour le remplacer en cas de départ. L’amour du maillot ne signifiait rien si des corps étrangers souillaient la tunique. A mon tour, j’étais prêt à danser sur ce Gang-bang Style. J’avais reçu une proposition très correcte du FC Valence. Le salaire proposé - cent cinquante mille euros par mois - correspondait aux prix du marché : incohérents et soumis aux effets de mode. Partir, oui, mais… En Espagne? Chez les Espagnols? Leur arrogance, leur suffisance, leur réussite, leurs longs cheveux bruns, les bouses d’Almodovar… Tout en eux m’exaspérait! Le Barça plus que le reste! Ce club entretenait l’idée mensongère que le collectif supplantait les individualités. Or il ne valait rien sans Messi. Son jeu, si envié, n’était rien d’autre qu’une longue séance de passe à dix au service de sa majesté. Ses joueurs se voulaient les apôtres d’un football romantique mais ces menteurs vous crachaient dessus si le rendez-vous se déroulait mal. Busquets, Piqué, Pedro, Jordi Alba, Fabregas… Le genre de gars à piquer des photos d’identité sur Google Images pour habiller un profil Meetic… Des lycéens de première L qui mettent du GHB dans les verres d’eau! Ouais, je les détestais vraiment.

Prise de risque

Mettre en rayon un nouveau produit impliquait une prise de risque importante. Le public pouvait le rejeter même si le packaging était séduisant, simplement parce que le nom lui était inconnu ; il se tournait vers cette valeur sûre dont les réclames vantaient les qualités depuis des années. Il était donc indispensable de créer continuellement l’évènement afin de capter son attention. Pour les besoins d’une double page, Paris Match m’avait suivi en train de faire les courses dans un supermarché parisien - une sorte de FC Lorient discount - et j’avais promené mon caddie suivi par un troupeau de vieux pachydermes intrigués. Les plus courageux jetaient un regard dans mon panier, me suivaient dans les rayons, copiaient mes achats puis concluaient l’échange par : ”Vous êtes connu?” Je n’étais que footballeur mais ma réponse suffisait à illuminer leur journée. J’aidais les mémés à attraper les bouteilles de Vodka placées en hauteur. Elles me souriaient. Ma marque plaisait. Une grand-mère fut choisie comme figurante pour la photo principale. Ni trop vieille, pas trop fripée, modérément homophobe, elle répondait parfaitement aux attentes.

Sens du spectacle

Je voulais un enfant. Ne restait plus pour Paris Match qu’à convaincre Chiara de poser sur un lit d’hôpital. Une fois papa, j’aurais eu moins de temps pour jouer à Football Manager mais la couverture d’un magazine vendu à six cent mille exemplaires exigeait des sacrifices. Au pire, Ultimate Player louait des nouveau-nés. Les noirs n’étaient pas très chers. Un enfant de couleur aurait assurément fait le buzz… Je n’avais pas peur d’agacer en multipliant les opérations de communication. Je bénéficiais d’un a priori tellement positif que je pouvais tout me permettre. J’avais atteint une telle maîtrise de la mise en scène qu’il m’arrivait, en match, de tenter une frappe lointaine et désespérée juste pour apparaître à l’antenne. Alors que nous menions au score contre Troyes, j’avais obtenu un penalty inexistant. Je l’avais volontairement loupé en expliquant par la suite que tricher m’était impossible. Les observateurs neutres avaient évidemment adoré. Aujourd’hui, un adolescent qui s’éveille au football regarde un match comme un film de Quentin Tarantino : il connait seulement les acteurs principaux et n’a que faire du scénario. Il veut de l’action, un gentil à soutenir et un méchant à siffler. J’avais choisi d’être le gentil. C’était difficilement critiquable.

Partage

J’étais blanc, aimable, de petite taille. Mon profil rassurait les parents qui hésitaient à emmener leurs enfants au stade. Conscient de cette force, le PSG m’utilisait comme ambassadeur dans les collèges privés. Les élèves écoutaient religieusement mes mises en garde contre la corruption et les dangers de la drogue. Ils se montraient attentifs à ces conférences extrêmement codifiées. J’avais tout de même besoin de leur emprunter un joint de cannabis lors des pauses pour les supporter. Dans la cour de récrée, mon regard se fixait irrémédiablement sur ces filles au teint d’ange, gracieuses et aériennes, vêtues de cette simplicité que le monde dénudait peu à peu. Je percevais les prémices de la chute en voyant défiler les plus grandes dans l’allée centrale, alors arrogantes et fières, seulement concernées par l’image que les autres percevaient d’elles. Le lycée se divisait en clans. Les garçons les plus forts jouaient au foot en ignorant la plèbe étalée sur le bitume. Les buteurs embrassaient les salopes assises sur les bancs ; une main sous le pull, ils consolidaient leur domination. Les autres collégiens, trop moches, gros ou mal habillés, restaient sous le préau près de leurs semblables et prenaient des notes. Ce paysage me rendait triste. Il me rappelait le boulot.

Compétition

Sur Facebook, le jeu concours visant à faire gagner à mes abonnés un maillot du PSG dédicacé récolta une dizaine de réponses en quelques minutes. La simplicité de l’énoncé expliqua ce franc succès. Il s’avéra toutefois délicat de départager les candidats. Je fus à la fois comblé par le taux de participation mais un peu déconcerté, aussi, par l’absence de bonne réponse. La soif de vaincre provoquait des dérèglements que votre cortex cérébral n’arrivait à corriger. Un neurophysiologiste qui tomberait par inadvertance sur les résultats de ce jeu serait effectivement tenté de considérer le cerveau humain comme moins élaboré que celui d’une tong ou d’une palourde. Dans le même cas de figure, les autorités compétentes pourraient déclarer la boîte crânienne comme zone inhabitable et les professeurs d’école primaire la juger plus utile comme pot à crayons à offrir lors de la fête des mères. Je préfère mettre les erreurs de mes fans sur le compte d’un goût trop prononcé pour la compétition, celui-là même qui me pousse parfois à tacler un adversaire tardant à effectuer une touche.

Individualisme

”Tu t’attaches trop aux gens, Kevin. Ils n’en valent pas la peine.

- Tu crois?

- C’est comme pour ton frère… L’an dernier, tu as perdu ton temps à savoir s’il avait joué ou non au PSG. Tu t’es déconcentré.

- Comment tu…  Comment t’es au courant de ça?

- J’ai mes réseaux. Denisot m’a parlé. Jérôme Leroy aussi. Je sais que tu séché un entraînement pour le rencontrer à Evian. Cela aurait pu te coûter cher!

- Il avait des trucs à me dire et…

- On s’en fout! C’est du passé! A trop penser à lui, tu n’as plus pensé au foot!

- Ouais… Peut-être…

- Ne laisse pas ta famille te distraire et d’éloigner de tes priorités. Ta mère ne connaît rien à ce milieu. Elle est néfaste pour toi. Enfin… Je ne te demande pas de ne plus lui parler, bien sûr, mais…

- Non, non… Tu as raison.

- Et ton ancien agent… Quel est son prénom, déjà?

- Medhi.

- C’est un incapable.

- Il a des problèmes de fric.

- Ah oui ?

- Il m’envoie des SMS. Ce n’est pas très clair… A cause du poker, j’ai l’impression…

- Il est venu te voir?

- Il n’a pas ma nouvelle adresse.

- Mérite-t-il que tu l’aides?

- C’est un pote, quand même.

- L’est-il toujours?

- Je ne sais pas…

- Ecoute simplement les personnes qui te semblent les plus compétentes. Tu es quelqu’un d’exceptionnel, Kevin. Tu mérites le meilleur.”

Humilité

J’étais vu comme un héros. Je devais me comporter comme tel pour entretenir l’illusion. Les jours disparaissaient puis montaient au ciel et je me prenais parfois pour le créateur tout-puissant. Mon boulot en possédait toutes les caractéristiques : mythomanie, prétention, omnipotence et omniscience, sentiment d’invulnérabilité après une bonne note dans la presse, sérieux doute sur l’authenticité de ma propre existence (dès que j’ouvrais l’une des pages de ma biographie). Mes actes possédaient-ils une justification? Le talent, aujourd’hui, ne suffisait pas à s’imposer dans un grand club. Les bons footballeurs ne manquaient pas. Il fallait multiplier les compétences pour se distinguer de la masse. Il fallait consentir aux sacrifices. Se travestir. S’imaginer à la place du Seigneur et comprendre que s’il s’amusait à provoquer des catastrophes sur Terre, c’était pour échapper à l’ennui.

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Notre déménagement dans les Yvelines prit seulement trois jours, le temps d’acheminer suffisamment de meubles et de bibelots pour garnir toutes les pièces. En un tour de passe-passe téléphonique, Ultimate Player nous dénicha une petite merveille, deux étages de pure tendresse, un grand jardin comme paillasson, des voisins courtois, des routes ouvertes sur l’horizon, un soleil jaune comme un citron. Se raccorder à l’ennui infini fut simple comme un coup de fil.

La décoration orchestrée par Chiara se voulait résolument moderne et constellée d’appareils électroniques au fonctionnement énigmatique. La Wii Voyages, importée du Japon, tombait régulièrement en panne entre Paris et New-York. Un robot ménager capable de converser en cinq langues servait de commis à mon chef personnel, un Hispano-Américain passé par l’équipe de basket des Miami Heat. Ce nutritionniste me forçait à adopter une alimentation équilibrée dont je ne m’écartais que pour le rémunérer grassement. J’avalais avec application ces plats insipides à base de riz, ses salades de fruits, ses pâtes sans sauce et ses barres énergétiques, régime privilégié par les basketteurs de la NBA. Du coup, Chiara ne cuisinait plus beaucoup. Le soir, elle se lovait dans le lit et regardait l’une des chaînes que choisissait pour elle notre nouvelle télévision à intelligence artificielle intégrée puis je lui faisais l’amour comme une bête durant une bonne demi-douzaine de minutes ; un peu moins si le robot ménager décidait de nous regarder, un peu plus si notre cuistot participait.

Mon banquier m’avait obtenu un prêt immobilier particulièrement avantageux qu’il réservait aux clients les plus fortunés tels que les ministres, les animateurs télés et les dealers de drogue. Puisque les dépenses ne devenaient un problème que lorsqu’elles sortaient dans la presse, j’avais renoncé à toute crémaillère fastueuse pour me rebattre sur un plateau repas devant Pékin express. J’avais seulement prévenu mes coéquipiers, le staff et mon agent. Ma mère l’apprit en me téléphonant pour se plaindre de ma visite à Moulins. ”Tu as vu ton père, d’accord… Mais tu aurais pu passer cinq minutes à la maison, quand même! Ca m’aurait fait plaisir… Je n’étais même pas au courant que tu venais!” J’avais grandi, je n’avais plus autant besoin d’elle. Malgré tout, j’étais triste qu’elle ne me comprenne pas. Allier Hebdo, une gazette peu recommandable, publiait sur moi des articles trashs aux titres évocateurs (Exclu : les boîtes de nuits préférées de Kevin Kohler ; Lolita Grololo : ‘‘J’ai couché avec Kevin Kohler et c’était sans plus” ; Labrador, il témoigne : ”Kevin m’a abandonné dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye”‘) Cela faisait vendre, paraît-il. Cela donnait surtout une vision déformée de ma vie que ma mère finissait par croire. Je voulus lui montrer qu’elle se trompait. Dimanche, un employé d’Ultimate Player se rendit à Moulins pour la récupérer en taxi. Il la déposa dans les Yvelines quelques heures plus tard. Maman sembla apprécier la résidence, même si elle jugea la piscine superflue, ‘’surtout dans une salle à manger”‘. Sa rencontre avec Chiara se limita à des généralités. En dépit de leurs divergences, elles parvinrent à rire plusieurs fois, toujours de moi et de mes tics, certes, mais ensemble. Ce fut un premier pas d’effectué.

Nous n’avions pas le droit d’amener notre famille au Camp des Loges mais Leonardo m’accorda une autorisation spéciale. Le Qatar cherchait des joueurs à naturaliser dans l’optique de la Coupe du Monde 2022 et Leonardo avait été chargé du recrutement. Au début de la séance, il s’approcha de ma mère pour savoir si mes grands-parents possédaient à tout hasard des origines arabes. ”Non, ils sont Bourbonnais. Mais c’est vrai qu’on s’est toujours moqué d’eux à cause de leur accent”‘, répondit-elle. ”Bien. Cela devrait suffire pour convaincre la FIFA.’” Je lui avais ensuite présenté Beckham en salle de repos. Excepté d’entraînement, David finalisait un calendrier sexy à destination du marché asiatique. Pour justifier son prix un peu excessif (280 dollars), le mois de février avait été rallongé d’une semaine et une réflexion artistique avait été menée autour de 2014, année du poney. Un photographe l’immortalisa en équilibre sur un poney puis en équilibre sur un poney en équilibre sur une poutre puis costumé en Zorro sur un poney puis sur un poney costumé en Zorro puis sur une poutre costumé en poney en équilibre sur un Zorro. Beckham se prêtait aux exercices avec professionnalisme. Il était un exemple pour nous tous. Accepter de reverser son salaire à des associations caritatives en échange d’un pourcentage sur la vente des maillots et des places en virage avait été une idée de génie. Les dirigeants l’envoyaient propager la bonne parole en Chine et il ne bronchait pas. A la fin du shooting, je fus donc un peu surpris lorsqu’il me lança un clin d’œil et ce conseil : ”Surtout, ne deviens jamais célèbre.”

Satisfaite de ma participation au dossier Le Qatar, paradis du sport sorti par Le Figaro, le PSG avait privatisé une bibliothèque de quartier à l’occasion du vernissage organisé par ma maison d’édition. Mon livre de cinquante-deux pages se présentait comme un catalogue de souvenirs grossièrement légendés dans une police d’écriture destinée aux malvoyants. Mon amitié avec David Beckham occupait trois pleines pages.

David Beckham et moi (de dos, près de Zlatan)

David Beckham et moi (de dos, près de Zlatan)

David Beckham et moi (surpris en train de se promener nu dans les couloirs par l'infirmière) )

David Beckham et moi (surpris en train de se promener nu dans les couloirs par l'infirmière)

David Beckham et moi (agitant les bras tout à gauche)

David Beckham et moi (agitant les bras tout à gauche)

David Beckham et moi (consultant son portable dans la voiture)

David Beckham et moi (consultant son portable dans la voiture)

David Beckham et moi (s'apprêtant à ouvrir le rideau)

David Beckham et moi (neuvième rangée, siège C22)

David Beckham et moi (neuvième rangée, siège C22)

Il s’agissait en quelque sorte d’une biographie bio : l’esthétique de la couverture laissait présager une qualité supérieure alors qu’elle était plus chère et moins volumineuse que ses concurrentes industrielles. Elle avait nécessité quatre jours d’écriture et treize minutes de relecture. J’avais bénéficié du savoir-faire d’un écrivain reconnu pour ses travaux avec Loana et Vincent Mc Doom. Mieux que quiconque, mieux que Fred Godard, même, il avait su remplir le vide. Pour les besoins de l’hagiographie, l’éditeur avait transformé certains passages de ma vie pour les rendre ”plus émouvants”. J’avais ainsi vu le jour dans une roulotte habitée par des déportés arméniens avant d’être recueilli à deux ans par un couple de ratons-laveurs au pouvoir d’achat plus conséquent. Ma mère attrapa l’ouvrage, parcourut le chapitre Enfance et souffrance et reposa le bouquin sur le présentoir sans éructer de commentaires. Dans la foulée, John-Hugh vint à sa rencontre. Maman le dévisagea puis tourna les talons.

Dans une pièce voisine, Beckham présentait son calendrier à des médias triés sur le volet. L’encre était encore fraîche. Il m’aperçut et me proposa un panaché citron alors que du champagne coulait à flots tout autour de lui. L’alcool était contre-indiqué avec les cachets que je prenais pour atténuer ces putains de douleurs au genou. L’automédication comportait des risques mais en parler au staff médical m’aurait condamné à renoncer à tout espoir de disputer le retour face au Barça. J’étais resté sur le banc à l’aller. J’avais été déçu de l’ambiance du Parc et du résultat. Dans mon esprit, ces rencontres prestigieuses excusaient toutes les gênes occasionnées par l’exercice de mon métier ; les entraînements assommants, la répétition des mises en garde, des parties de cache-cache avec la presse et des arrangements à l’amiable disparaissaient l’espace de quatre-vingt-dix minutes. Finalement, la magie n’avait pas eu lieu. La pression avait été telle que, même remplaçant, j’avais ressenti un poids. Je n’avais pas trouvé de plaisir à préparer le match ou à observer le jeu de Xavi. Sincèrement, tout cela ne valait pas une bonne bière.

Je partis m’isoler afin de trouver la paix sur Twitter. A mon retour, dix minutes plus tard, David titubait dans les allées de la BNF. Les cheveux en pétard, son jeans remonté jusqu’aux cuisses, il s’appuyait sur les gigantesques étagères pour ne pas tomber. Il avait la démarche de ces crabes qui rentrent bourrés de discothèque juste avant de s’étendre sur la plage. Après l’avoir perdu des yeux, je le vis revenir vers le buffet et se stabiliser à hauteur de maman. Je crus d’abord qu’il allait se contenter de vomir dans son sac à main mais il eut l’indélicatesse de lui demander son âge. La gifle le frôla de peu. ”Vous être très belle, mademoiselle. Do you want… Voulez-vous coucher avec moi?” Affolé, je le pris par le bras et l’éloigna d’elle.

”Gimme his phone number!
- She’s my mum! My mum!
- What’s the fuck with that, you give me shit, men! I love her!”

Incapable de retenir ses larmes, il sortit de sa poche un tissu en dentelle, se moucha avec la délicatesse d’une alarme incendie puis enchaîna les propos confus. Il disait en avoir assez des opérations de promotion. S’il continuait sa carrière, c’était pour subvenir aux besoins matériels de sa femme. Dans un futur proche, il s’imaginait fermier ou producteur de disque. Il prétendait d’ailleurs bosser sur un album de reprises d’Elton John. Il n’avait bu qu’un seul panaché, pourtant. ”Keep quiet, David. Please…” A bout de nerf, le front abîmé par l’abus de crèmes anti-âge, il entonna le refrain de Candle in the Wind jusqu’à l’intervention de ses propres gardes du corps. Une profonde déception me parcourut.

”Dans votre situation, je n’avais pas baissé les bras. Tant que ce n’est pas fini, il faut y croire.”

Je donne une leçon à des ouvriers ayant l’âge de mon père. Ils m’écoutent enchaîner les poncifs alors que je tente désespérément de régler ce micro à ma hauteur. Papa est adossé à la statue d’Ernest Bouglard, érigée juste devant l’entrée. Quand ce pharmacien créa en 1927 cette usine de fabrication de baignoire à treize kilomètres à l’est de Moulins, il ne se doutait pas que les baignoires Bouglard© deviendraient aussi connues en Auvergne que la marque Michelin ; et ce même si les populations du bas-Cantal continuaient en 2013 à prendre leurs bains dans des pneus. Jusqu’à sa mort, Ernest Bouglard avait refusé de délocaliser sa production en Chine ou en Inde, préférant adopter un capitalisme familial à hauts risques mais profondément plus humain. “Les conséquences de son aliénation mentale”, concluront les médecins à sa mort, survenue en février à l’âge de 116 ans. Le plan social de la nouvelle direction concernait 192 des 200 salariés.

“Oui, vous devez vous battre même si l’espoir est mince! Rien n’est jamais écrit!”

Les sermons de John-Hugh fonctionnent. Mon agent est décidément doué pour embobiner les gens. La prière terminée, il me fait descendre de la plate-forme. Une équipe de France 3 Région me suit dans l’usine bloquée. Marc, militant à la CGT, leur montre la salle des machines où il retient enfermé son patron. Le syndicaliste revient sur les grandes dates de l’histoire de l’entreprise : la collaboration avec l’Allemagne nazie qui contribua à son développement, celle avec la dictature de Ceausescu qui participa à son essor puis celle avec le régime de Saddam Hussein, par pure sympathie idéologique. Profitant d’une excursion romantique au-dessus de cuves de rétention et des produits radioactifs, Marc me demande mon salaire. Déstabilisé, je mythonne un chiffre éloigné de la réalité. “C’est moins que ce connard! Tu sais combien il palpe? Vingt briques par mois!” J’essaye de cacher mon malaise. Un ouvrier m’attrape par le bras. “Kevin! Oh, Kevin! Tu te souviens de moi? Je venais voir l’AS Moulins! T’étais bon, putain! Est-ce que tu comptes revenir un jour?” John-Hugh secoue la tête. ‘’Peut-être, oui.” Un autre brave homme me parle de sa situation personnelle : sa femme l’a quitté pour une autre femme, il a deux emprunts sur le dos, il est encore abonné pour six mois à Canal+ et se dit trop vieux pour pouvoir retrouver du boulot. Les yeux embués de larmes, il craque complètement : Quand je regarde le PSG, j’oublie tous mes problèmes! Après chaque victoire, je me sens mieux! Tous les mecs de l’usine t’adorent, gamin! Le Barça, faut les taper! Hé, poussez pas, derrière!” Déséquilibré par la marée humaine, il glisse sur une flaque d’huile et passe par-dessus la barrière de protection. L’acide fait fondre son corps en quelques secondes. “J’espère que la télé a filmé. Un mort, c’est bon pour nous”, commente Marc, pragmatique.

J’avais beau me concentrer, je n’arrivais pas à comprendre comment de simples matches de football avaient pu permettre à ce malheureux de survivre aussi longtemps. Il avait converti nos buts en doses de morphine alors que nous ne pensions pas aux spectateurs lorsque nous marquions. Nous cherchions la caméra - éventuellement les coéquipiers - puis nous effectuions une célébration longuement étudiée. La misère humaine n’entrait pas en jeu sur le terrain et dans nos réflexions. Qu’espérait John-Hugh en me forçant à me déplacer ici? J’avais certes un peu pété les plombs après mon passage au CFC en goûtant plus que de raison aux raouts mal assaisonnés. J’avais recueilli des commentaires moqueurs dans des brèves parues sur 90Minutes.fr et reconnu ma tronche alcoolisée sur des photos volées et publiées sur Twitter. Pour autant, cette punition me paraissait disproportionnée. ‘Ton père est là-bas. Va le voir”, me souffle-t-il alors que nous prenons l’escalier pour gagner la zone de déchargement. Les préparatifs du feu d’artifice avancent. Les bonbonnes de gaz ont été placées aux endroits stratégiques. Papa n’ose s’approcher. Je l’embrasse timidement devant les caméras. Il est content de ma réussite. Non, il n’a pas parlé à maman récemment, pas depuis six mois.

‘’Je suis au courant pour Antoine, lui dis-je à voix basse.

- Ah bon?

- Oui.

- Ce… Ce qu’il a fait, c’est… C’est vraiment terrible.”

John-Hugh nous interrompt.

“On file, les photographes ont eu ce qu’ils voulaient.

- Je te présente mon père.

- Bonjour.

- C’est mon agent.

- Il a l’air sérieux.

- Votre fils a énormément de talent, monsieur.

- Je l’ai toujours su.”

Papa ne m’avait jamais adressé pareil compliment.

“Il faut y aller…

- OK. Je.. Je t’appelle plus tard.

- Bien sûr. Profite.”

Mon emploi du temps s’annonçait chargé. En trois heures, je devais me faire tirer le portrait pour les pages Sports du quotidien La Montagne puis me rendre sur trois sites classés au patrimoine culturel du département : le restaurant La Pataterie, l’Espace Culturel Edouard Leclerc et un hôtel miteux où avait dormi Chantal Goya le 16 juin 1984. Deux heures trente plus tard, j’avais accompli ma mission. La Montagne me réservait sa une. Une fois encore, j’avais mécaniquement répété mon histoire à des témoins convaincus. Pour apporter un peu de folie au récital, je m’étais toutefois autorisé un dérapage contrôlé, une pique à l’encontre d’Anelka, symbole ‘‘du PSG hautain et superficiel”. Ils avaient kiffé.

Me promenant dans le centre-ville de Moulins, je notais du changement. La Place d’Allier avait subi un lifting favorable aux piétons. Une voie de circulation avait été supprimée et remplacée par une rangée de colonnes beaucoup moins dangereuses pour les enfants ; même si l’une d’elle s’était écroulée sur un CM2 le jour de l’inauguration. Un manège remplaçait l’ancienne fontaine. Les bébés tournoyaient des heures durant avant que leurs parents partis faire les courses au marché ne pensent à les récupérer. Imperméable aux distractions, l’agence Crédit Agricole où travaillait maman conservait sa façade austère. J’aurais pu financer l’opération chirurgicale, qui sait? Mes titularisations répétées en Ligue 1 m’avaient valu une augmentation de 15.000 euros mensuels. J’en recevais 10.000 de plus grâce aux primes de victoire. Le PSG m’en donnait 4.000 supplémentaires à chaque fois que je disais du bien du coach sur le site officiel - cette clause étant assurément la plus absurde de mon nouveau contrat. J’avais accepté qu’un styliste greffe son logo - un hibou fumant de l’herbe - sur mes baskets contre 20.000. Un site de rencontres en ligne m’avait proposé de tourner une publicité en échange de 30.000 et du répertoire téléphonique de Lavezzi. Où ranger ce fric? Par chance, le styliste commercialisait des manteaux à six poches.

Les journalistes écrivaient que la carrière d’un footballeur ne durait pas longtemps et qu’il lui fallait économiser. Mais même si le PSG décidait de me mettre à pied, je possédais suffisamment de réserve pour me payer un salaire de 3000 euros par mois durant quinze ans. Des formations anglaises de Npower Championship m’offraient des contrats avec un salaire triplé, les championnats russes, ukrainiens et qataris m’accueillaient les bras ouverts… En cas de licenciement soudain, j’aurais eu l’embarras du choix. Je ne méritais pas tout cela. J’avais honte, parfois, de gagner autant. Ma mère se plaisait à Moulins, elle ne voulait pas d’une maison plus grande dans une région plus chaude ; son hyperhidrose supportait mieux le climat auvergnat. J’avais proposé à mon frère de lui verser de l’argent de poche le temps qu’il retrouve un travail mais il préférait se débrouiller par lui-même. C’était tout à son honneur. A sa place, rien ne dit que j’aurais décliné. Seule Chiara acceptait mes cadeaux. Contrairement aux footballeurs, les femmes de joueurs refusent rarement les demandes d’entretien.

Cherchant un moyen de dépenser intelligemment ma fortune naissante, j’ai soudain repensé à Mathieu Bodmer. Durant trois ans, il avait déboursé 30000 euros par mois pour subvenir aux besoins d’Evreux, l’équipe de sa ville natale. Il venait de démissionner de son poste de président mais l’effort avait été beau. Après tout, sans la patience des bénévoles d’Evreux, Mathieu n’aurait peut-être jamais fait carrière. L’AS Yzeure et l’ASPTT Moulins connaissaient de sérieux soucis financiers mais je devais tellement à l’AS Moulins qu’il me parut logique de leur faire un don. John-Hugh trouva l’idée excellente. Il donna rendez-vous à la presse puis ordonna à son chauffeur de se diriger vers le stade. J’ai appelé Régis Giuliani à mi-chemin.

‘’On fait demi-tour. Le président m’attend chez lui.

- Très bien. Je dois prévenir les médias, alors.

- On s’en branle. Je préfère le voir en petit comité.

- T’es sûr?

- Ouais.”

Régis dînait en famille. Il y avait des oranges sur la table du salon.

“Vous en êtes au dessert?

- Non, les gosses n’ont pas osé toucher à leurs cadeaux de Noël.

- Je vois.

- Ca me fait plaisir de te revoir, Kevin.

- Moi aussi.

- Si tu pouvais respirer plus doucement, par contre, ce serait parfait. On essaye d’économiser sur tout en ce moment.”

Le club avait failli couler au moment du retrait du sponsor principal, les baignoires Bouglard©. Régis avait dû combler lui-même le déficit en hypothéquant sa maison et l’une de ses filles. Les entreprises de l’Allier soutenaient l’équipe de curling des Raptors de Moulins. Selon elles, le curling véhiculait des valeurs plus positives que celles du foot. Il est vrai qu’on entendait rarement parler des dérives du curling business.

“J’ai quelque chose pour vous, président.

- Un morceau de papier? Oh! C’est trop, vraiment!

- Il s’agit d’un chèque.

- Un chèque?

- De 200000 euros.”

Il se mit à pleurer. Ses enfants sautèrent sur les ressorts du canapé. Sa femme cessa de recoudre les maillots des joueurs et m’enveloppa de tout son amour.

“Comment je peux te remercier? Tu… Tu veux une bière?

- Non, non.

- Du jus d’orange? Brigitte! Récupère les cadeaux des gosses!

- Ca ira.”

Il m’embrassa à nouveau puis me dit au revoir. Je fus tenté d’ajouter une formule comme “Et à la prochaine fois!” mais j’avais choisi de me taire. Mentir n’était plus nécessaire.

L’harmonie de mon couple reposait sur le sexe, les compromis, les non-dits, les boulettes de viande, la peur d’être abandonné, ce besoin vain que ressent l’être humain de partager ”des trucs”, tous ces piliers communs aux autres couples, je crois - enfin sauf peut-être pour les boulettes de viande. L’immense majorité des filles de l’âge de Chiara - celles des grandes villes, notamment - délaissait la cuisine pour ne se nourrir que de surgelés, de sushis ou de plats préparés. C’était plus simple, cela demandait moins d’effort. Ma petite amie aimait cuisinier. Ce petit appartement du dix-neuvième arrondissement nous suffisait. Je n’avais pas cherché à déménager depuis mon arrivée à Paris. Pourquoi l’aurais-je fait? Je disposais de suffisamment de chaises puisque je n’organisais pas de fêtes. La compagnie des humains m’ennuyait profondément. Chiara acceptait ma misanthropie et la nourrissait en s’associant à mes silences. Je lui en étais infiniment reconnaissant.

En couple avec une fille, vous n’êtes plus maitre de votre carrière. Vous devez tenir compte de son avis au moment de changer d’équipe et de ville. Les femmes de footballeurs sont capricieuses. Il faut les dorloter, les surveiller et les aimer sans la certitude d’être aimé en retour. J’avais confiance en Chiara. Et puis contrairement à certaines simulatrices, elle aimait vraiment le foot. Le dimanche matin, elle préférait aller à la messe plutôt que d’allumer la télévision sur Christian Jeanpierre. Elle n’était pas catholique, pourtant. C’était une formidable preuve d’amour.

Quand elle s’absentait pour ses défilés de mode à l’étranger, je n’éprouvais pas le besoin d’appeler le concierge d’Ultimate Payer pour qu’il me livre une prostituée. Peut-être s’en inquiétait-elle une fois montée dans l’avion mais, au fond, elle savait que j’étais différent des autres. Lui rester fidèle me semblait normal. De toute façon, j’étais engagé dans une partie assez prenante avec le Clermont Foot sur Football Manager. J’avais recruté un attaquant international ukrainien possédant 18 en flair et en détermination et le calendrier m’avait programmé le 14 avril 2022 une finale de Coupe de la Ligue contre Sedan. La tromper, même pour un soir, m’aurait fait perdre quelques précieuses heures de jeu.

Je n’ouvrais ni aux groupies qui patientaient devant la porte ni aux anciens potes de Medhi sans nouvelles de mon ancien colocataire. En les laissant entrer, j’aurais pris le risque qu’ils salissent ma vie autant qu’ils avaient souillé la sienne. Je ne touchais pas aux ordures. La femme de ménage se chargeait de les descendre. J’avais refusé d’engager un majordome et un cuisinier personnel. Cette employée avait été mon unique concession. Elle bossait dur. Pour la remercier, je lui avais offert une place pour PSG-Barcelone qu’elle avait très vite revendu sur eBay. Depuis, elle pouvait se payer sa propre femme de ménage.

Le quart de finale au Parc approchait. En accumulant volontairement les mauvais matches en championnat, nous espérions pousser les joueurs espagnols à nous prendre de haut. Mais Jallet avait téléphoné à Abidal et, apparemment, cela avait toujours été le cas. Le coach n’avait pas de tactique particulière pour résister au pressing barcelonais mais il était tombé sur un article de Psychologie Magazine consacré ”aux terreurs nocturnes chez l’enfant” qui l’incita à parler de notre cauchemar en des termes rassurants : ”Lionel Messi n’est pas si effrayant. Il est même trop gentil. Il a la coupe de cheveux des collégiens qui se font baisser le short en classe de gym. Son centre de gravité est très bas. Debout, il est déjà à terre. Avec son sourire niais, il est du genre à ne pas protester quand il se fait doubler par une vieille dans la queue du supermarché. Je suis sûr qu’il s’excuse quand on le bouscule dans la rue et qu’il remercie le serveur en payant son addition. Il ne fume pas, il ne boit pas, il doit ralentir au feu orange. A l’armée, il aurait été réformé. Il prend des croissants nature à la boulangerie. Je l’imagine bien recycler ses détritus. Sans doute laisse-t-il sa place aux femmes enceintes dans le bus. Il n’a jamais marqué contre le PSG, David gagne davantage de millions par an que lui et nous venons de recruter son médecin personnel. Franchement, soyez confiants, les gars!” Jeudi, j’avais demandé à Chiara qu’elle se mouille sur nos chances de qualification. Elle m’avait regardé durant quelques secondes, un peu gênée, puis elle s’était sauvagement jetée sur moi pour me faire l’amour.

Douche prise, elle avait ensuite voulu se rendre chez un styliste italien qui souhaitait la présenter au boss de Storm Model Management, une agence de mannequin britannique. Ma voiture était garée en aval d’une longue avenue écorchée par une multitude de pressings et de restaurants bon marché. Chiara m’empoignait toujours la main en la descendant. Elle n’aimait pas ce quartier. Elle trouvait le dix-neuvième arrondissement trop dangereux, trop sale, mal fréquenté. Trop Sicilien, en somme. Elle avait tort. C’était bien son seul défaut.

J’avais une copine super, un appartement modique mais chaleureux, un métier qui faisait fantasmer des millions de personnes. J’étais en quelque sort un privilégié. Je participais à la maintenance d’une réalité virtuelle dont j’étais l’un des rares à saisir la superficialité. Chiara m’apportait réconfort et tranquillité. Nous aimions les mêmes choses. Umberto Tozzi. Se promener dans la rue, loin de la fureur. Ne pas s’arrêter sur cet homme agressé par des gitans. A un feu rouge, penser aux avantages de cette nouvelle vie. Ne penser à rien. Traverser et conduire. S’arrêter dans un arrondissement inoffensif.

Paris n’était peut-être plus aussi belle qu’en 1890 et la Seine recouverte de déjections vertes pâles mais elle conservait un charme auquel je demeurais sensible. Les rues, racées, projetaient la réussite, celle-là même dont elle avait fait le moteur de son existence. J’aimais espionner le bas de ses reins en sachant qu’elle le devinait. Sans raison, elle s’immobilisa devant un magasin de chaussures. ”Regarde! Elles sont magnifiques!” Je ne sus quoi lui répondre : il ne s’agissait que de chaussures. Elle ne comprenait pas qu’elle n’avait pas vraiment besoin d’une nouvelle paire. Ses désirs n’étaient que l’expression de ses réflexes irrationnels. ”Alors? Tu ne trouves pas?” Je pris une photo de la boutique et la postai sur Facebook. Récemment, j’avais demandé à mes abonnées quel cadeau lui offrir, si possible quelque chose qu’elle n’avait pas déjà. Un type m’avait répondu : ”La précarité, mec.” J’avais connu la précarité. Je l’avais virée de mes contacts. Derrière les bijouteries, des ruelles moins grandiloquentes accueillaient parfois des clochards. Nous marchions près de ceux qui ne trouvaient d’habitude aucun écho à leur détresse. Je leur donnais toujours une pièce ou deux. L’argent servait à cela, principalement. A rendre le monde plus beau qu’il n’était.

”Pourquoi tu as filé dix euros à cet hipster?

- Merde.

- Le monsieur allongé en face de lui en aurait eu davantage besoin. C’est drôle, il ressemblait à ce gars qui était toujours dans les pattes de Leonardo. Comment qu’il…

- Alain Roche?

- Oui!

- Dépêchons-nous avant qu’il ne me rattrape.”

De retour à la maison après cette soirée bien trop longue, j’avais instinctivement recherché mes clés dans la poche intérieure de mon manteau avant de constater que notre porte était entrouverte. Un couple de cambrioleurs s’affairait autour de la télévision. Le plus petit des deux eut le temps de me viser le genou avec une batte pour permettre au second de s’enfuir. Par chance, le coup n’avait pas été très violent. Chiara avait subi l’action à distance mais elle semblait choquée. J’avais essayé de la prendre dans mes bras. Elle m’avait rejeté.

”Tu n’appelles pas la police?

- Non… Ce n’est qu’une télé.

- J’ai envie de partir… Ici, tout me fait peur…

- Ah bon ? Tu veux partir ?

- Oui.”

Elle pleurait.

“S’il te plaît…

- D’accord… Très bien… Si tu veux.”

Ce n’était qu’un appartement.


Enfoncé dans le rough, l’herbe à hauteur des naseaux, Leonardo traque la balle de golf de son supérieur hiérarchique. Il cherche avec calme et méthode, conscient qu’il faut s’aplatir pour réussir. La honte ne l’atteint pas. Seulement les merdes d’oiseaux. En reculant de quelques pas pour me rejoindre, Nasser marche sur la main de son caddie qui se retient alors d’hurler. On dira ce qu’on voudra de Leonardo mais il sait rester digne en toutes circonstances, du moment que l’équipe gagne et qu’un arbitre ne lui coupe pas la route.

”Nous avons besoin de garçons comme vous, Kevin. Des jeunes Français qui acceptent d’être au service de nos stars.

- J’ai été titulaire lors des trois derniers matchs.

- Vous êtes arrivés au mercato d’hiver, c’est ça?

- En fait, je suis là depuis un an et demi.

- Vous avez une belle histoire. Continuez de la raconter aux journalistes. Les gens vous apprécient. Grâce à vous, ils oublient d’où je viens.

- Je ne crois pas que…

- Grâce à vous, aussi, les médias français n’ont pratiquement pas parlé de notre projet de ligue fermée de clubs.

- La Dream Football League?

- Oui.”

Ce parcours est si grand qu’il fait dix-neuf trous. Leonardo vient d’achever sa quête. En plus de la balle, il a trouvé une espèce de vieille gourmette immatriculée M.M. Nasser se met en position de tir, les jambes écartées, le cou tourné vers le green. La brise est trop forte. Bien sûr, comme le terrain lui appartient, il pourrait demander au centre de contrôle de diminuer le souffle ou de désépaissir les nuages. Il s’y refuse. La présence de Nicolas Sarkozy, un ami, lui permet de bavarder sans s’agacer des vents contraires.

”Vous voyez ces plaines?

- Non.

- Montez sur mes épaules.

- Merci. C’est sympa.

- On m’a proposé de construire un stade ici. Mais nous sommes loin de Paris.”

L’emplacement de notre futur terrain de jeu n’a toujours pas été tranché. Le site d’Eurodisney plait à Nasser mais la barrière culturelle demeure importante. Au Qatar, les seules BD autorisées mettent en scène la famille royale. Minnie acceptera-t-elle de porter un voile? Une solution de repli existe au cœur de la capitale dans un quartier qui conviendrait parfaitement à nos nouveaux supporteurs. Tout près, le club possède une boutique de maillots.

”Tu fais allusion aux Champs-Elysées?

- Il suffirait de raser le Jardin des Tuileries.

- Ecoute, si Nathalie gagne la mairie, j’essayerai de la convaincre.”

La direction envisage de recourir au naming. Le ”McDonald’s Stadium” a ses faveurs car les deux entreprises partagent des valeurs communes et ont déjà contracté des accords commerciaux. Au McDo, on obtient un ballon PSG en ajoutant cinq euros à son menu. Au McDonald’s Stadium, il suffirait de payer quarante euros son hamburger pour recevoir un supplément match de foot. Nasser souhaite étendre le concept de parrainage des marques aux noms des joueurs. Herta offre 600.000 euros pour renommer Jérémy Ménez en Knacki Volaille. Cela impliquerait de changer le numéro du maillot par le prix du produit mais l’idée suit son chemin, contrairement à Leonardo, égaré dans une fosse de sable. Le vent s’est assoupi, Nasser a pu jouer.

La discussion dérive sur le Tour de France. Le président aimerait racheter les droits de l’épreuve pour organiser la course au Qatar. Il envisage vingt étapes de plaines et un contre-la-montre final de 268 kilomètres dans la cour extérieure de la résidence privée de l’émir. Sarkozy promet d’en toucher un mot à Marie-Odile Amaury. Comme l’émir souhaite par ailleurs acquérir le quotidien l’Equipe pour superviser le traitement des pages football, un rendez-vous est fixé entre les trous quatre et cinq, en un seul coup de fil. Autre priorité : le logo du PSG. Après avoir supprimé la date de création du club et le berceau, symbole de la ville de Saint-Germain-en-Laye, Nasser espère remplacer le terme Saint-Germain par celui de ”Champs-Elysées”, plus porteur à l’international. A l’avenir, le nom de l’équipe évoluerait ainsi en PCE, voire en Champs-Elysées FC.

”Il faut faire ça progressivement. Avec un peu de chance, les supporteurs ne remarqueront rien.

- C’est une excellente idée.

- Merci, Nicolas.”

Au moment de démarrer le sixième trou, Nicolas Sarkozy enfile ses lunettes de soleil pour tenter de m’impressionner, comme lors de notre première rencontre. ”Vous étiez un inconnu, vous voilà titulaire dans le plus grand club du monde! Vous êtes la preuve vivante que seul le travail paye. Un destin comme le peuple en raffole!” J’émets des réserves sur mon pouvoir de séduction. ”Le sport a un pouvoir que la politique n’a pas, répond-t-il d’un ton péremptoire. Vous aurez beau devenir président, seulement 51% des électeurs seront de votre côté. Si vous parvenez à gagner la Ligue des Champions, tout le pays le sera. On critique beaucoup le PSG mais il finira par être aimé.” A nouveau, je suis dubitatif. Il le remarque. ”Après la mort de Yann Lorence, j’ai voulu dératiser le stade en supprimant les indésirables. Robin s’est fait lyncher mais notre plan fut un succès. Des petits cons regrettent l’époque où l’on pouvait croiser des voyous près du Parc. Ils fermeront leur gueule quand vous gagnerez, croyez-moi.” Il manœuvre son outil en poussant des gémissements de fillettes et, après dix vaines tentatives, envoie son projectile une vingtaine de mètres plus loin sous les félicitations d’une foule de nord-coréens recrutés pour l’occasion.

”Nadine! Va chercher!”

Zlatan choisit un Bois 3, privilégiant une approche directe, à l’anglaise. C’est un privilège de jouer avec lui. Nous avons franchi une étape dans notre amitié. Elle ne se résume plus à sa relation amoureuse avec Laure. Il m’apprécie pour ce que je lui apporte au quotidien : un autre regard sur la vie, des conseils sur la psychologie des femmes françaises, des croissants le matin. De son côté, il me sert de bouclier. Javier ne me provoque plus. Il sait qu’il doit éviter de s’en prendre à notre attaquant vedette ou à l’un de ses proches s’il veut continuer à jouer. Ils ne sont pas si nombreux, ses proches. Thiago Silva, Motta, son agent. Laure.

”Je peux te demander un truc?

- Oui.

- Comment tu fais pour être si fort?

- Si fort?

- Pour savoir aussi bien te placer. Pour être toujours là où l’action se déroule.

- C’est naturel. Je ne réfléchis pas à ça.”

Tout en me répondant, il réalise un coup incroyable, un shoot si terrible qu’il décapite un merle. Nous avançons en suivant les plumes. Nasser, Sarkozy et leurs caddies respectifs trottinent derrière.

”A Milan, t’étais déjà le meilleur.

- Je sais. A Barcelone, aussi.

- Ouais…

- Messi avait si peur que il ne me faisait jamais la passe! Messi est une merde. Une merde!”

Zlatan est l’un des rares joueurs de l’équipe - les autres sont également étrangers - à croire en nos chances d’éliminer le Barça en quart de finale de la Ligue des Champions.

”Tu sais, je regarde tes matches pour apprendre et étudier tes mouvements.

- Tu ne seras jamais autant fort que moi.

- La nuit, je pense à des stratégies pour surprendre les défenseurs. J’imagine des dribbles. Je me fais le match du lendemain dans ma tête. J’étudie les joueurs adverses, je regarde les blessés. Et toi?

- Je dors.

- Tu ne penses jamais au prochain match?

- Si. Et je dors. Ton championnat est si… Quel est le mot, déjà? Boring.”

Un obstacle d’eau nous fait face.

“Kevin?

- Oui.

- Tu peux récupérer ma balle?

- Bien sûr.

- Tu sais nager, j’espère?”

Je reçus exactement cent soixante-dix-sept SMS après ma participation au Canal Football Club, quatre cent trente-et-une notification Facebook, quinze mails et une demande en mariage par l’une des filles du public ; pas la plus belle, malheureusement. Dans leur immense majorité, ces SMS émanèrent d’anciens camarades d’école souhaitant subitement renouer le contact, voire même d’ex-professeurs. Sur Youtube, un fan du PSG s’amusa à compiler les extraits les plus virulents de ma joute verbale avec Pierre Menès. Le montage atteignit rapidement les soixante-dix mille vues et me permit d’occuper la deuxième place du classement NRJ 12 des plus gros buzz de la semaine, juste devant la vidéo du nain qui mangeait son caca.

La propagation de l’information sur internet fonctionne de la même manière qu’une course de demi-fond : quand le lièvre s’élance, les suiveurs n’ont pas d’intérêt immédiat à le dépasser ; ils se contentent de copier sa cadence pour bénéficier de son aspiration. Le premier, l’Equipe.fr publia un résumé de mon passage télévisé. Ses concurrents l’imitèrent en greffant le montage à leurs papiers puis ce fut le tour des médias non spécialisés. Echarpe au vent, Christophe Barbier, le patron de L’Express, salua mon courage dans un édito révolutionnaire tourné au dernier étage d’une somptueuse résidence du deuxième arrondissement de Paris. Grâce à lui, j’appris que j’avais du courage.

Ma victoire dans Questions pour un champion Spécial Célébrités, diffusé en accès prime-time, contribua sans doute à prolonger l’état de grâce médiatique. J’avais battu Shy’m, Marc Lavoine, Titoff, le nain qui mangeait son caca et Zaz ; autant dire des pointures. Cette participation put surprendre. Elle découla pourtant d’une logique implacable : en apparaissant comme un footballeur populaire et cultivé, différent des autres, je devenais un produit recherché et admirable. Je m’attirais la bienveillance d’un public jusqu’alors réfractaire aux sportifs. Dans une interview accordée au Parisien, j’avais répété à quatre reprises que je venais d’une petite ville de l’Auvergne où les gens possédaient la notion de l’argent. J’étais comme eux. Ils pouvaient s’identifier à moi. En marchant dans la rue, je recevais l’accolade de personnes de tous âges, supporteurs occasionnels ou simples défenseurs de la morale ; le badge JE SUIS PASSE AU CFC agrafé à mon blouson n’y était sans doute pas totalement étranger. Quand des vrais passionnés me rencontraient, ils me disaient que j’avais eu du cran d’avoir dénoncé la corruption, ”comme ça, à la télé”, d’avoir révélé en direct ces choses ”insoupçonnées”. Je n’hésitais pas à dire tout haut ce qu’ils ne pensaient pas. Pourtant tout était là, devant leurs yeux, depuis une éternité.

Dans la presse, Pierre Ménès s’était déclaré ”déçu” par le manque de soutien des autres participants du Canal Football Club et menaçait de quitter la chaîne. En l’apprenant, Leonardo m’avait téléphoné pour me féliciter : il ne l’avait en effet jamais aimé. Le Brésilien avait apprécié que je prenne sa défense durant l’interview. Il m’autorisa à sécher un entraînement pour répondre aux sollicitations. Il avait raconté de la merde en dévalorisant le succès de Reims. J’apportais de la chaleur humaine à un club où régnait un cynisme froid. J’étais une bonne diversion.

Alors que nous réfléchissions au développement de notre stratégie, John-Hugh me conseilla ”de montrer à mes admirateurs la beauté de mon âme.” Mon agent me fit signer des pétitions contre le racisme, contre les violences adressées aux femmes, contre l’inceste, le cancer, Dieudonné, les offenses vestimentaires, la prostitution, la maltraitance infantile, les cochons d’Inde, les surfeurs, les chanteurs de comédies musicales, les agences immobilières, les livres sur DSK, les lundis, la neige et la pluie. Il fallait me montrer sensible aux problèmes de société alors même que je la considérais comme morte-vivante. Il activa ses réseaux pour me trouver une association à parrainer. L’erreur consistait à prendre la première venue. Or, dans ce domaine-là, le choix était lourd de conséquences. Par exemple, s’afficher aux côtés de malades du sida était devenu un geste assez banal mais qui garantissait un bon retour sur investissement puisqu’il pouvait impliquer émotionnellement aussi bien les 15-24 que les ménagères de plus de cinquante ans. Pour autant, il aurait été stupide de négliger la trisomie 21. Poser entouré de jeunes trisomiques vous faisait passer pour un être profondément humain. Comment des adultes pouvaient-ils lutter face à des sourires d’adolescents en fin de vie? Fallait-il jouer la sécurité ou bien privilégier l’audace? Un ou deux attaquants? Dans l’idéal, John-Hugh désirait une association venant en aide aux trisomiques malades du sida.

Jérémy Ménez m’avait conseillé d’opter pour la ”muvicoquicidose” mais je ne désirais pas empiéter sur ses plates-bandes. Mon apparition au CFC avait provoqué suffisamment de jalousie pour ne pas rajouter inutilement de l’huile sur le feu. Bien sûr, mes coéquipiers n’avaient pas accepté que je brise un tel tabou mais, plus grave encore, ils n’avaient pas compris qu’on puisse inviter un simple remplaçant. En l’absence de Zlatan, j’avais disputé une soixantaine de minutes contre Valence, au poste d’attaquant, avant d’être sorti sous les sifflets. Mon cas servit de prétexte à un déballage général. Gameiro alla se plaindre à Leonardo. Matuidi insulta Motta parce qu’il le considérait surestimé comme milieu défensif. Sakho accusa Maxwell et Alex d’entretenir une logique de clan. Sirigu descendit Ménez parce qu’il ne faisait aucun effort défensif. Heureusement, je vécus à l’écart des déchirements, préoccupé par de plus importantes batailles.

Un éditeur me proposa ainsi de sortir une biographie. J’étais évidemment opposé à cette escroquerie mais John-Hugh pesa le pour et le contre. Un bouquin permettrait de prolonger l’état de grâce tout en me faisant apparaître comme un footballeur ”intelligent”, l’une de ses obsessions. Néanmoins, l’élaboration d’un tel ouvrage impliquait de publier des documents aussi embarrassants que des  photos de classes et d’appareils dentaires en gros plan. ”On n’a rien sans rien, Kevin. Le public veut de l’authenticité. Du vrai!” John-Hugh savait ce qui était bon pour moi.

Les locaux de la maison d’édition avaient été refaits, tout comme le nez du directeur de collection. Ce monsieur souhaitait une bio ”décalée, marrante et rigolote” ; répétitive, donc. Ses collègues ne s’illustraient pas par leur intelligence mais tous étaient vifs et sympathiques. Ils travaillaient déjà sur un autre projet, une sorte de ”conte à la Zola sur une personne de petite taille.’‘ Ils ne comprenaient absolument rien au football mais ils adoraient mon swag. Ce mot n’avait aucun sens. Il était parfaitement approprié à la situation.

Une semaine durant, cette troupe m’emmena dans des endroits vides encombrés d’esprits critiques dénonçant la suffisance du monde contemporain. En buvant du champagne, ils rejetaient la culture de masse, ma culture, la violence des jeux vidéo, la vulgarité des séries télés et concluaient leurs échanges philosophiques par des éclats de rires plus flippants qu’une sitcom. Ils étaient tous imbus d’eux-mêmes, convaincus de la nécessité de leurs actes. L’arrogance ne menait à rien mais nous n’allions précisément nulle part.

En quelques jours à peine, j’avais rejoint l’acmé et le paradis, la paresse sans répit. On ne riait plus de moi mais de la bêtise du football. Plus rien ne me faisait peur. J’assistais au spectacle délicieux des corps en exhibition. J’ignorais les noms de ceux qui me flattaient : ils étaient les acteurs de ma figuration. Des pseudo-célébrités m’embrassaient chaudement sans savoir à quelle poste j’évoluais. Selon mon humeur, je décidais de leur sort en choisissant entre l’autographe et le mépris. Tout n’était que plaisir, ombres heureuses et filles de joies.

J’avais longtemps cru que les compliments, l’orgueil et les drogues douces constituaient des notions éphémères et bien moins enrichissantes que la politesse, la modestie et les bonbons Haribo. J’en étais toujours aussi persuadé mais je n’avais désormais plus de honte à les rechercher. J’avais longtemps pensé que le jour n’existait pas, qu’il n’était qu’un prolongement douloureux de la nuit. J’en avais maintenant acquis la certitude. D’une limousine, profitant de ma vie sabbatique, je narguais la beauferie des Champs-Elysées et contestais aux vitrines le monopole du luxe. L’Arc de Triomphe disparaissait. J’étais devenu attraction.

CDF
Kevin Kohler