Je suis repassé à l’école d’agents de joueurs. Ils me mettaient à disposition des chocolats et des beaux fauteuils de la même couleur. Tous souriaient bêtement quand je leur parlais. C’était la première fois qu’ils voyaient un footballeur d’aussi près. Bien sûr, certains prétendaient en avoir déjà croisé dans des boîtes de nuit mais j’étais le premier qu’ils touchaient sans provoquer dans la foulée l’intervention d’un garde du corps. En revanche, je n’avais pas remis les pieds à l’Eglise de Scientologie, sauf une fois, croyant pénétrer dans l’école. Ce jour-là, il me fallut bien un quart d’heure pour m’apercevoir de mon erreur.
Agé de 17 ans, Kurt avait arrêté ses études dès quinze ans, après l’obtention d’un quelconque Master ‘‘en droit européen”. Il disait connaître les internationaux de la génération 87 au point de partir en vacances avec eux ; en louant le bungalow d’en face, j’imagine. Beau parleur, baratineur, il semblait très précoce. D’ordinaire, un tel stade de mythomanie est atteint vers 30 ans.
Marqué par un reportage sur le périple européen de jeunes footballeurs africains escroqués par des agents véreux, Cyril décida d’abord de devenir journaliste. Faute de réussir les concours d’entrée, il bifurqua finalement vers l’EAJ. Il n’était pas le plus assidu de sa classe - une semaine par mois, il faisait l’aller-retour entre Paris et Dakar - mais possédait déjà un solide carnet d’adresses.
Margaret gagnait bien sa vie. Elle avait le bénéfice de l’âge. A 64 ans, elle avait officié dans plusieurs maisons anglaises comme nurse, au sein de familles aisées, à s’occuper d’enfants gâtés. Cette expérience la prédestinait au métier d’agent. Elle avait connu Djamel, fils de l’ambassadeur d’Egypte. Sitôt son diplôme obtenu, le jeune homme comptait rentrer au pays pour fonder son propre cabinet. Il voulait faire de moi la star du championnat égyptien. Pour me convaincre de le rallier, il avait envoyé à mon domicile un bouquet de fleurs accompagné d’une carte disant que ‘‘la vraie richesse venait du Caire.” Medhi l’avait déchirée.
Depuis ma titularisation contre Bordeaux, des agents chevronnés m’attendaient à la sortie du centre d’entraînement. Medhi les faisaient fuir en leur lançant des ordures ramassées dans des poubelles. Mes ordures. Mes poubelles. Parfois d’autres agents, aussi. Mon pote de lycée considérait la cohabitation comme le moyen le plus efficace de veiller sur mes intérêts. Oh, il avait bien pensé au bracelet électronique mais son professeur en déontologie ne pouvait se séparer du sien sans risquer d’aggraver sa peine.
Je n’ai pas vraiment choisi Medhi. Le destin choisit souvent pour vous. Il voulait le meilleur pour moi. Il était bon et franc. Quand quelqu’un appelait à l’interphone, il répondait. Quand cette même personne désirait entrer, il ouvrait la porte. Quand il fallait payer ce visiteur, généralement le livreur de pizza, il me laissait par contre m’en charger. ‘‘Trop de footballeurs n’ont pas la notion de l’argent. Tu dois apprendre à surveiller tes dépenses”, m’a-t-il ainsi dit hier, juste avant de filer au Casino d’Enghien.
Medhi m’encourageait à sortir dans des endroits prestigieux (hôtels quatre étoiles, Fouquet’s, cantine de Canal+) et rencontrer des célébrités pour apparaître dans les journaux. Leonardo et le coach me l’avaient clairement déconseillé, de peur que je ne finisse par m’y perdre.
En mai dernier, sur les conseils de Sakho, j’avais noué des contacts avec un conseiller en investissements financiers. L’entretien avait duré peu de temps : en apprenant mon salaire, ce monsieur m’avait gentiment donné un ticket-restau et l’adresse d’un centre Emmaüs où passer la nuit. Sakho m’avait aussi présenté à un certain Luc, expert en gestion d’image. Après avoir étudié mon cas, Luc m’avait préconisé d’arrêter mon blog sur les Cahiers du Foot, jugé trop dangereux pour ma carrière. Face à mon refus, il m’avait proposé de l’adapter à un public plus jeune, d’en faire un journal intime rapidement consommable, facilement digérable, avec des articles ne dépassant pas les 140 signes. A court de solutions, il avait pensé m’inventer une relation amoureuse avec une Miss Météo, éventuellement un triolisme avec Mouloud Achour afin de plaire aussi bien aux jeunes sensibles aux musiques urbaines qu’aux vieux sensibles aux rhumatismes. Il voulait m’enlever mes écouteurs, me raser, me faire porter des vêtements modernes. Bref, ce gars m’avait pris pour n’importe quel sportif de 20 ans. Je valais mieux que ça.
Medhi me connaissait depuis l’adolescence. Il m’acceptait. Simultanément à sa carrière d’agent, il était devenu coach en séduction. Tous les lundis, il donnait des cours dans un hangar de Pigalle aussi abandonné que les célibataires qu’il aidait. Je lui confiais mon envie de sortir avec Laure Boulleau.
‘’58% des rencontres amoureuses se font au travail. Dont 4% directement sur la photocopieuse, après 22 heures. Quel est son métier?
- Footballeuse au PSG.
- C’est donc une collègue de bureau, pratiquement?
- Pratiquement.
- Ca va le faire, mec! Vous avez une photocopieuse au Camp des Loges?”
Nous en avions vingt-sept. J’étais chargé de les ravitailler. Le coach usait énormément de rames de papiers. Régulièrement, il nous distribuait des manuscrits résumant les tactiques à apprendre. Rédiger et imprimer la charte éthique avait nécessité de raser 6% de la forêt de Saint-Germain-en-Laye. Nous ne devions pas ‘‘faire de commentaires négatifs en public à propos du club”, ‘’montrer de désaccords publics avec des décisions tactiques reçues”, et ‘‘ participer à des paris ou des jeux se rattachant directement ou indirectement à des compétitions auxquelles le club participe.” Ménez ayant demandé un mode d’emploi pour comprendre la dernière phrase, il fallut raser 2% de forêt supplémentaire. Medhi me conseilla de lâcher la photocopieuse et d’opter pour un comportement plus égoïste. ‘‘Les femmes n’aiment pas les hommes trop gentils. Si tu veux plaire à Laure, tu dois te montrer plus individualiste.”
Contre Bordeaux, un coup-franc fut sifflé à 20 mètres du but adverse. J’étais chaud pour le tirer. Je venais de dribbler le Bordelais Marange, je me sentais aérien. En touchant le ballon pour le mettre au sol, j’ai senti Nene en faire de même avec mon épaule. ‘‘Tu joues à quoi, petit ange?” Et il se mit à rire. En dépit de mes efforts, je n’étais pas encore crédible. Sorti de l’équipe, Ménez s’était plaint de ma titularisation au coach. Du banc, il m’insultait. Se laisser distraire était le meilleur moyen de perdre ma place.
J’étais parvenu à me rapprocher des stars de l’équipe en leur laissant croire qu’ils étaient importants. Pour qu’ils m’apprécient en retour, je devais légèrement modifier l’image qu’ils avaient de moi. Medhi me le répéta une dernière fois en m’invitant à entrer dans la boutique de Ben, vendeur chez Armani. Sa clientèle était composée d’hommes élégants, de footballeurs, de gens importants. Il approvisionnait en costard le journaliste Pierre Menès, l’un de ses meilleurs clients. Je passai une heure à essayer des costumes et un après-midi à me demander si ma mère en aurait été fière. En tout cas, Medhi me trouvait irrésistible. ‘‘Les hommes bien habillés sont ceux qui plaisent le plus aux femmes. Avec les hommes déshabillés.”
Son projet consistait à nettoyer les impuretés qui empêchaient mon développement personnel au sein du groupe. Il fit brûler mes shorts et ramena des vêtements plus appropriés à la pratique du football, comme des jeans Calvin Klein. Il m’interdit de conjuguer des verbes dans mes phrases. Il m’accrocha à l’oreille une minuscule pierre tellement précieuse qu’elle rendrait jaloux Laure et mes coéquipiers. Il s’attaqua ensuite à mes goûts musicaux. Il les trouvait dépassés. A la maison, j’écoutais le plus souvent des groupes des décennies 60 et 70, Beatles, Pink Floyd, Who. Au Camp des Loges, je subissais Jay-Z, Kanye West, Booba, Rihanna. Durant trois jours consécutifs, Medhi me fit écouter des albums de rap, de hip-hop et de R’n'B’, poussant même le vice jusqu’aux émissions de la TNT. L’opération fonctionna : je parlais désormais suffisamment bien l’argot américain pour ne pas me sentir mal à l’aise dans un gang-bang. Il m’obligea enfin à regarder en boucle Secret Story et m’interrogea sur la biographie de chacun des candidats. Je connaissais leur vie sur le bout des doigts ; les antisèches tenaient sur mon pouce.
Choisir un tatouage demanda plus de temps. Le dessin devait rester sobre pour ne pas paraître agressif mais tout de même intriguant pour susciter la curiosité. Nous optâmes finalement pour un ornithorynque dissimulé dans le bas du dos. C’est intriguant, les ornithorynques, et discret à la fois. Personne n’a jamais rencontré d’ornithorynque dans la rue, par exemple. Ils sont si discrets.
Voilà. J’étais désormais fin prêt à conquérir Laure.
‘’Tiens, admire-toi dans la glace.”
J’avais la classe. J’étais un footballeur. Un footballeur comme les autres.


herve dit :
Magique !
Merci, je ne sais pas ce que va en penser LB pour le coup mais bonne chance à Kevin.
7 septembre 2012, 17:01Kor dit :
Sans doute un épisode moins axé sur l’analyse caustique du monde du football et de ses aléas et plus recentré sur la vie et les pérégrinations du jeune Kevin… mais que c’est bon. L’âme de midinette qui sommeille en moi à très envie de voir ce qu’il a devenir !
Et si la gangrène de la norme footballistique, entrée par cette faible porte qu’est le sentiment amoureux, va ronger notre héros jusqu’à la moelle…
Ou bien, Laure sera-t-elle justement la métonymie de ce que le foot féminin est actuellement au foot (à en croire les médias) : un espoir ?
8 septembre 2012, 16:32leblogdevern dit :
Ne craque pas, Kevin, reste toi même ! Je suis suis sûr que LB préfère les footballeurs authentiques…
10 septembre 2012, 9:30Thon0389 dit :
Toujours aussi énorme !!! J’aurais opté pour le tatouage d’une hyène car c’est gentil une hyène……
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