La tactique footballistique est-elle propre au football ? Inversement, existe-t-il des “enseignements” tactiques qui soient sportivement universels, et s’appliquent donc au football aussi bien qu’au rugby, au volley, au handball ou même - pourquoi pas - au curling ? D’aucuns s’offusqueraient peut-être que cette question soit seulement évoquée, stipulant que chaque sport est unique et que c’est finalement très bien comme ça. “Chacun son métier, et les vaches seront mieux gardées ?” Ce n’est pourtant pas l’avis d’Eddie Jones, entraîneur de l’équipe japonaise de rugby, dont on apprend ici qu’il est allé quémander les conseils de Pep Guardiola, éminence grise du Bayern de Munich.

“J’ai regardé le Bayern s’entraîner, j’ai rencontré le manager général, et je crois vraiment que nous pouvons grandement nous améliorer grâce à des ajustements dans la manière dont nous nous entraînons.”

CONSCIENTISATION

De quels ajustements parle-t-il exactement ? L’entraîneur australien évoque notamment la “périodisation tactique“, un concept cher tant au Londonien José Mourinho, qu’au Toulousain Alain Casanova, qui consiste à travailler les éléments techniques, tactiques, athlétiques et mentaux de façon combinée” afin de “créer des certitudes chez les joueurs en leur permettant de penser de la même façon le projet de jeu, et donc d’avoir réponse à toutes les situations qui se présentent en match“, comme l’explique le blogueur Sébastien Chapuis. On comprend ainsi plus aisément ce qu’Eddie Jones et ses joueurs pourront tirer de tels apprentissages :

“La principale chose que nous avons apprise cette année est que nous devons être tactiquement plus flexibles. Nous devons réagir aux situations rencontrés sur le terrain, et faire des ajustements dans notre façon de jouer. En football, cette approche est baptisée “périodisation tactique”, méthode grâce à laquelle tout ces enseignements sont transmis durant la préparation du match [dans la semaine qui le précède, par exemple], avec pour objectif d’être tactiquement au niveau.”

Le terme exact utilisé dans cette dernière phrase est tactically aware, c’est-à-dire “tactiquement conscient”, un terme fort mais qui trouve toute sa légitimité dans les résultats de l’équipe japonaise de rugby. Avec une seule victoire dans son histoire en Coupe du Monde, le Japon pourrait craindre une infamante déroute lors de celle qui débutera en Angleterre, en septembre prochain. L’équipe d’Eddie Jones, qui rencontrera dans sa poule l’Afrique du Sud, l’Écosse, les Samoa et les États-Unis, aimerait se servir de la compétition comme d’un tremplin pour progresser. L’objectif est donc clair : à défaut d’avoir le niveau physique et technique pour rivaliser avec les plus gros, il est impératif pour le Japon d’améliorer son niveau tactique afin de ne pas démériter, et pourquoi pas accrocher une victoire contre les plus petits. Dans cette perspective, on comprend qu’Eddie Jones cherche à s’inspirer de méthodes innovantes, et se fasse ainsi le pionnier de leur application en dehors du football.

SPATIALITÉS

Si la périodisation tactique est un premier élément de cette mise à niveau, elle n’est pas pour autant spécifique au cas Guardiola. Eddie Jones aurait en effet pu rencontrer des dizaines d’entraîneurs, de formateurs ou de doctorants pour recueillir ce type de renseignements. S’il s’est rendu à Munich pour apprécier le tiki-taka bavarois, c’est pour une raison plus spécifique : comprendre la science de l’espace de Pep Guardiola et ses joueurs. N’est-ce pas au Bayern que s’épanouit chaque semaine Thomas Müller, l’autoproclamé “interprète de l’espace” ? C’est précisément là qu’Eddie Jones perçoit une inattendue similarité entre le football et le rugby, deux sports pourtant très éloignés dans leurs aspects pratiques, en particulier dans la morphologie du jeu de passes : le premier privilégie la verticalité, tandis que le second se construit essentiellement dans la latéralité.

Certes, on pourrait écrire que Guardiola est certainement l’entraîneur qui a su le mieux tirer profit d’un jeu de passes latérales dans la construction d’attaques verticales, se rapprochant ainsi grandement des motifs observés dans la conquête de terrain en rugby. Il est donc logique qu’Eddie Jones y décèle un pattern commun, riche d’enseignements pour son équipe nippone, et au-delà de ça une grille de lecture commune entre les deux sports :

“Le rugby et le football sont très similaires, dans le sens où vous devez en permanence déplacer le ballon dans l’espace [inoccupé], et les équipes de Guardiola ont développé le jeu de passes le plus fantastique qu’on ne verra jamais. Les principes sont les mêmes [qu'au rugby]. Les meilleurs équipes de football arrivent à varier leur profondeur et leur formation, afin de faire le meilleur usage de l’espace disponible. Apprendre de ces équipes est donc une formidable opportunité pour nous.”

TRANSVERSALITÉS

À en croire Eddie Jones, tout sport pourrait donc se réduire, par certains aspects, à une simple et banale question de spatialité, variant plus ou moins d’une discipline à l’autre. À bien y regarder, l’entraîneur a-t-il vraiment tort ? En dehors des aspects techniques et morphologiques sur lesquels se fondent leurs disparités, football et rugby se résument à des schémas finalement assez similaires.

Prenons le cas d’une attaque placée : dans les deux sports, il s’agira pour les joueurs de développer un jeu de passes assez peu dangereuses mais permettant de faire bouger l’équipe adverse en l’attirant vers le ballon, avant de renverser le jeu par un enchaînement de passes rapides le plus souvent dirigées vers le côté opposé. Notons au passage que de tels renversements s’effectuent parfois grâce à des transversales impliquant un geste du pied similaire dans les deux sports, preuve de leur étonnante proximité. Et l’on pourrait multiplier les analogies à de nombreuses autres séquences, qu’il s’agisse de jeu défensif (passes en retrait, relances, temporisation, etc.) ou de schémas d’attaque (conquête du terrain, pénétration dans l’axe vs. sur les ailes, etc.). Sous-jacente à tous ces exemples, une même conception : le jeu n’est pas tant modelé par la partie du corps qui est utilisée que par la manière dont l’espace est exploité au cours des différentes phases d’un match.

En somme, il y aurait dans les sports collectifs une sorte d’ADN commun, que l’on pourrait définir comme étant la capacité d’une équipe à manipuler l’espace dans son propre intérêt. C’est ce qui explique que l’on puisse, par exemple, faire de nombreuses analogies entre le football et le football américain, notamment en observant le recul des quarterbacks en parallèle à celui des meneurs de jeu (à l’image d’Andrea Pirlo), ou en étudiant les courses des receveurs face à une défense de zone.  Il y aurait d’ailleurs de nombreux enseignements à tirer des systèmes défensifs utilisés en football américain (blitz, défenses hybrides mêlant zone et individuel, etc.), mais cela mériterait un sujet dédié. De même, de nombreux détracteurs arguent que le football de Guardiola se rapproche du handball par l’ennui que provoque son jeu de passe ; mais plutôt que d’y voir un motif d’ennui, pourquoi ne pas en tirer des leçons en essayant de comprendre, par exemple, les tactiques défensives développées en handball pour contrer un tel dispositif ?

TRANSVERSALITÉS (2)

Il est largement possible d’étendre ces analogies à d’autres sports, y compris des jeux d’opposition a priori très éloignés des sports collectifs. Au go, le jeu d’influence permet ainsi de mieux comprendre l’impact du jeu sans ballon chez les attaquants ; de même, les échecs ont depuis longtemps théorisé les avantages et inconvénients que représente l’occupation du milieu terrain par un joueur, certaines doctrines soulignant a contrario l’importance d’une conquête par les ailes dont on comprend aisément l’analogie avec le football. Ces exemples et bien d’autres sont d’ailleurs recensés dans un excellent ouvrage croisant les deux sports, assez unique en son genre et que l’on ne saurait que trop conseiller. De même, il est fréquent que les grands tacticiens soient comparés à des Grands Maîtres d’échecs, voire soient parfois eux-mêmes joueurs amateurs. Si la comparaison reste surtout journalistique, elle n’en revêt pas moins une forme de vérité. Ainsi, Pep Guardiola n’hésite pas à confesser son admiration pour Magnus Carlsen, champion précoce et tacticien diablement stupéfiant.

Mais là encore, inutile de multiplier les exemples, tant les conclusions s’avéreront identiques : chaque jeu impliquant une gestion de l’espace, pour rester générique, peut-être source d’enseignement pour ses pairs. Le corollaire est tout trouvé : inévitablement, le football a tout à y gagner.

DÉCLOISONNEMENT

Malheureusement, le constat ci-dessus résonne avec l’assourdissante rareté de références non-footballistiques dans les canons de théorie tactique existants. Ainsi, le corpus de textes et programmes d’entraînements qui composent la science tactique du football semble étrangement fermé à d’autres disciplines, pour ne pas dire renfermé sur lui-même. Si certains praticiens ont bien tenté de dresser des ponts semblables au travail effectué par Eddie Jones, de telles initiatives restent une véritable rareté dans le milieu, n’obtenant que rarement les lauriers qu’elles méritent. De même, s’il n’est pas rare qu’un entraîneur d’un autre sport soit invité à présenter ses méthodes devant un parterre de footballeurs, il s’agit plus souvent de leçon non-tactiques, n’abordant que rarement le jeu pour s’intéresser davantage à la gestion du vestiaire. Plus généralement, la majorité de ces échanges de “bonnes pratiques” reste ainsi souvent cantonnée à des enseignements relatifs au management d’équipes et à la communication qui l’accompagne.

Au vu des exemples ci-dessus, et du discours volontariste d’Eddie Jones, on ne peut que souhaiter que ces transversalités disciplinaires se multiplient, non pas seulement sur les aspects managériaux, mais en s’offrant la possibilité de décrypter d’autres modalités d’utilisation de l’espace par le jeu. Il y a là une matière inépuisable dans laquelle fouiller pour décrypter, inventer, ajuster les séquences et pratiques utilisées en football - en match ou à l’entraînement, les deux étant étroitement liées par les méthodes de travail évoquées plus haut. La science tactique gagnerait ainsi à s’ouvrir à de nouvelles grilles de lecture, comme autant de prismes permettant de comprendre l’art du football, avec toujours plus de finesse et de subtilité.

Pour une petite équipe ou un formateur en club amateur, de telles analogies ont en outre un indéniable mérite pédagogique, si tant est qu’elles soient manipulées avec soin, afin de faire comprendre la nature si complexe de “l’espace” en football. Mais la logique s’étend aussi aux grands clubs qui, pour faire la différence au plus au niveau, doivent sans cesse se réinventer en puisant ailleurs de nouvelles manières de développer leur occupation de l’espace. En somme, au-delà des différences disciplinaires, il est temps d’englober le football dans une science de l’espace qui le dépasse très largement. Ou, pour paraphraser le physicien quantique Bernard d’Espagnat : l’espace footballistique “n’est en définitive qu’un mode de notre sensibilité“.

Philippe Gargov

Illustrations extraites de “Rugger”, par W. W. Wakefield, photographiées par Frederic Humbert.

8 commentaires

  1. Benoit Jamet dit :

    Article très intéressant!
    Dans un autre registre, Bill Simmons, d’ESPN, a discuté avec Zach Lowe lors d’un podcast (http://espn.go.com/espnradio/grantland/player?id=12002989) de la façon dont les Golden State Warriors jouent en attaque en NBA. Alors que le basket est enormément basé sur des systèmes en attaque, où chaque joueur doit connaitre son emplacement exact et où ces memes systemes s’appliquent (presque) quelque soit l’adversaire (avec beaucoup de un-contre-un exploitant les match-ups favorables repérés a l’avance), l’équipe de Steve Kerr semble avoir adopté une attitude très proche de celle des équipes de foot (soccer, donc), à savoir qu’elle réagit plus à la defense qui lui est proposé qu’elle n’agit en fonction d’un système pre-determiné. Leurs avis d’Américains éduqués à la NBA, et à sa formatisation, et qui découvrent le foot depuis une dizaine d’années est assez intéressant de ce point de vue.
    Il faut bien sûr avoir les joueurs capables de le faire mais ce vent d’inspiration semble réussir (pour l’instant) puisqu’ils sont en tête de la conférence Ouest avec 19 victoires en 21 matches.

  2. Benoit Jamet dit :

    * Correction a mon message anterieur. Simmons et Lowe parle des Dallas Mavericks (vers la 35e minute). L’analyse est la meme de leur part (et Dallas a un bilan de 16v-6d donc c’est presque aussi positif que pour les Warriors) mais ils parlent bien des Mavs, et non des Warriors. Dont acte.

  3. Xavi McBeal dit :

    Bonjour Philippe.

    C’est article est très intéressant et je souhaitais réagir. Cette phrase m’interpelle : “Eddie Jones perçoit une inattendue similarité entre le football et le rugby, deux sports pourtant très éloignés dans leurs aspects pratiques.”

    Historiquement, le football et le rugby ne faisaient qu’un. Puis, il y a eu la guerre des codes entraînant les scissions. Les noms originels de ces deux sports sont Football Association et Football Rugby ce qui prouve bien qu’ils appartiennent à la même famille sportive (celle du football avec ses variantes gaélique, australienne, US et canadienne). D’ailleurs, la fédération irlandaise de rugby porte encore son nom de naissance : Irish Rugby Football Union.

    Du coup, il est normal d’avoir des passerelles entre ces deux sports. Les terrains se ressemblent, on joue des touches et si le rugby est devenu manuel, c’est parce que le ballon rond a été remplacé par un ballon ovale (plus pratique à porter mais moins facile à conduire balle au pied). De plus, lors la rédaction des règles de la Football Association, en 1863, il était possible de faire un arrêt de volée, comme cela existe toujours au rugby. C’était la loi 8 de la FA : “If a player makes a fair catch he shall be entitled to a free kick, provided he claims it by making a mark with his heel at once; and in order to take such kick he may go as far back as he pleases, and no player on the opposite side shall advance beyond his mark until he has kicked.”

    Par ailleurs, je ne sais pas si tu connais le cas de Clive Woodward. En tant que sélectionneur, il a mené le XV de la rose au titre mondial en 2003. En 2005 il est devenu “Performance Director” du club de football de Southampton. Mais l’expérience a été de courte durée pour je ne sais plus quelle(s) raison(s).

    Il est aussi intéressant de noter qu’en France, plusieurs présidents de fédérations ou de ligues proviennent d’autres sports : Gachassin à la FFT est un rugbyman tout comme Philippe Bernat-Salles à la Ligue nationale de handball. Pour l’athlé on a Ghani Yalouz qui faisait de la lutte gréco-romaine. Enfin, dans L’Equipe du jour, ils annoncent la nomination de Thierry Soler, un ancien lanceur de poids qui a oeuvré pendant vingt ans dans le football américain, comme DTN de la Fédération française des sports de glace.

    Histoire de conclure, je crois que JM Larqué disait souvent : « donnez-moi des rugbymen, j’en ferai des bons footballeurs ». Larqué avait même aidé le rugbyman Yachvili pour botter : http://www.ladepeche.fr/article/2004/03/19/255328-yachvili-a-la-botte-de-jean-michel-larque.html

  4. jAX dit :

    Très intéressant, hâte de voir des propositions concrètes sur des séquences de jeu.

    Un forumeur m’a dit une fois que le pressing en football est né sous l’inspiration de ce qui se faisait en… hockey. Pour le coup voilà un vrai “transplant” qui a fonctionné et qui aujourd’hui est à la base du football moderne. À ce titre, les tactiques en sports US étant toujours plus schématiques et précises pour une séquence donnée les “pressing-traps” du hockey sont certainement encore plus efficaces et variées que celles qu’on commence à voir en foot. De manière générale les stratégies défensives du hockey sont vraiment intéressantes.

    Pour rebondir sur un point de l’article, je crois que l’on peut définitivement discuter la défense de zone (en foot, le bus) en face du jeu de possession. Au hand il y a la pression de laisser de l’espace dans le dos, or au football la règle du hors-jeu permet précisément de placer la ligne d’attaque (et par extension presque tout le bloque équipe) adverse à hauteur souhaitée. Cet article posait la question du neo-handbalisme du football sans aller plus profondément (http://allasfcb.blogspot.fr/2014/03/is-football-turning-into-handball.html). Il serait intéressant d’avoir l’opinion d’un coach de hand là-dessus même si ça l’amènerait à voir son sport profondément modifié (l’absence du hj conditionne la défense de zone et proscrit la défense tout-terrain, on voit des 5+1 parfois sans plus).
    Le mouvement brusque qui déclenche l’offensive en handball est également intéressant à observer de part la mobilité des joueurs offensifs et les failles qu’il crée chez la défense.

    Maintenant la question de l’application (mais avant de la recherche, de l’humilité, de la volonté de vouloir changer, aller plus loin tactiquement) au plus haut niveau du football reste importante. Peu de techniciens ont des staffs suffisamment étendus pour être dans la recherche pour ensuite tenter l’application, Guardiola, Van Gaal, Mourinho, Villas-Boas ?

  5. Claude Onesta, apôtre de l’interdisciplinarité tactique | Football totalitaire dit :

    [...] C’est l’objet d’un de nos récents billets, publié chez les Dé-Ménagers : l’espace footballistique est-il universel ?  Nous nous interrogions notamment sur les motivations d’Eddie Jones, entraîneur de [...]

  6. Benitez et la « règle des dix mètres » : la data au service de la synergie d’équipe — Footalitaire dit :

    [...] entraîneurs et éducateurs, mais dont on oublie parfois qu’ils s’appliquent aussi à cette matière complexe qu’est l’espace. On comprend surtout, en creux de cette méthode de travail particulièrement innovante, [...]

  7. NicoD. dit :

    Si je ne m’abuse, au milieu des années 90, le FC Nantes faisait faire un peu de handball à ses jeunes pousses histoire de leur faire toucher du doigt la nécessité de faire circuler la balle pour faire bouger la défense et ainsi trouver des ouvertures.

  8. Devorah Baeskens dit :

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