Quand tout le monde s’agite, lui se tient à distance. Loin de ses partenaires, du ballon, de l’effervescence. Si on n’a pas fait attention à la feuille de match, on a de grandes chances de ne pas remarquer qu’il est sur le terrain. Sans réel poste, sans influence sur le jeu, il ne sert virtuellement à rien pendant la grande majorité de la rencontre. Si Thomas Müller est là, quelque part hors du champ de la caméra, il y a pourtant une raison. Et c’est dans cette invisibilité que se trouve l’explication.

UN JOUEUR A PART

Pendant que les plans télévisuels se resserrent, lui continue de s’éloigner. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas pour déplaire aux deux parties. Pas spécialement beau balle au pied, pas beaucoup plus quand il ne l’a pas, sans allure ni qualité qui sort de l’ordinaire, Thomas Müller n’a pas un profil de star et s’en contente très bien. Pendant que Ribéry et les autres brillent, lui continue à faire sa petite tambouille dans son coin, avec l’approbation de tous et sans que sa présence ne pose question.

Le milieu de terrain du Bayern n’a pourtant rien du génial autiste à qui on épargnerait les tâches ingrates, pourvu qu’il puisse débloquer la situation sur un exploit. Le premier de classe pas comme les autres, qui aide bien pour les exposés mais qu’on n’arrive pas à comprendre. Non, lui serait plutôt cet élève banal, transparent, toujours absent ou qui semble l’être, mais qui maximise ses chances de réussite en étudiant intelligemment. Thomas Müller maximise à sa manière les chances de réussite de son équipe, cette machine qui peut se permettre de tester des systèmes de jeu et les corriger en cours de match sans que les résultats ne changent. Sa spécialité à lui, c’est la géométrie.

DER RAUMDEUTER

Certains acteurs du sport se créent leur propre surnom, parfois en jouant la carte de la mégalomanie, à l’image d’un José Mourinho qui a vu repris par toute la presse ses concepts de The chosen one puis The happy one. D’autres labellisent un système de jeu, comme c’est le cas du gegenpressing qu’instaure Jürgen Klopp dans tous ses clubs. Thomas Müller fait différemment : il conceptualise son rôle. Lui est le “Raumdeuter”. L’interprète de l’espace. Un lego qu’on garde dans un coin et qu’on utilise pour finir la construction de l’édifice. Peu importe l’endroit, il sera forcément utile.

Si l’expression Raumdeuter, qu’il a utilisée dans une interview au Süddeutsche Zeitung il y a de cela près de quatre ans, a été reprise par la suite, c’est parce qu’elle enlève une belle épine du pied des observateurs, incapables de définir correctement son rôle. 99% des footballeurs de la planète jouent comme les autres, de manière plus ou moins aboutie et polyvalente. Müller, lui, est hors du temps. Est-il en retard ou en avance de 50 ans ? Peu importe au fond puisqu’il réussit à briller dans le football du XXIème siècle, celui où les buteurs racés et numéro 10 n’ont plus vraiment droit de cité.

ESPÈCE D’ESPACES

Les renards des surfaces se distinguent par leur capacité à profiter de leur lecture du jeu pour convertir en buts le bon travail de leurs partenaires. La mutation de ce profil, le renard des couloirs, décentralise son manque de participation en offrant une large zone d’expression sur le terrain. Là où le buteur pouvait attendre en vain que le ballon arrive dans la surface, l’ailier peut régulièrement se mettre en valeur. Thomas Müller est dans la lignée de ces joueurs mais avec une philosophie différente : le but n’est pas tant de bonifier le produit fini que de faciliter sa création. En faisant courir les adversaires, en étirant les lignes et en compensant verticalement ou horizontalement les mouvements de ses coéquipiers, l’Allemand veille à ce que rien ne vienne perturber la douce mécanique. De toutes façons, il ne pourrait pas faire mieux s’il prenait la place d’un des maillons de la chaîne.

Bastian Schweinsteiger et/ou Toni Kroos régulent le jeu, Javi Martinez nettoie ce qui traîne et Philipp Lahm, quand il n’illumine pas le couloir droit, vérifie que tout le monde fait correctement son travail. Sur leurs ailes, Robben et Ribéry sont chargés de créer le déséquilibre, aidés par les montées de Rafinha et Alaba. Götze peut assumer le rôle de faux numéro 9 et Mandzukic fait le vrai. Sur le papier, il n’y a pas de forcément besoin de Thomas Müller. Pour la bonne santé du système, Jupp Heynckes puis Pep Guardiola s’arrangent pourtant pour toujours lui trouver une place, que ce soit sur l’aile, au cœur du jeu ou même seul devant.

JOUEUR SANS GARANTIE

Le joueur originaire de Weilheim illustre à lui seul le paradoxe des statistiques. Meilleur réalisateur du Mondial 2010, buteur et passeur prolifique (14 buts et 8 passes décisives en 24 matchs cette saison, légèrement au-dessus de sa moyenne en carrière), il est tout juste passable dans toutes les autres catégories, celles dont l’usage se développe de plus en plus. A titre d’exemple, lors du dernier déplacement à Moscou où il a pourtant joué 90 minutes, il apparaît une seule fois dans les 18 principaux circuits de passes, à la réception de celles de Kroos. Lequel, à titre de comparaison, figure neuf fois. Thomas Müller sera pourtant impliqué sur deux des trois buts, servant en retrait Robben sur le premier et marquant le troisième sur penalty.

Les passes et tirs de Müller face au CSKA Moscou et leur grande variété géographique (réussites en bleu, ratés en rouge, duels gagnés en verts, passes décisives et buts en jaune / Via StatsZone).

Les passes et tirs de Müller face au CSKA Moscou et leur grande variété géographique (réussites en bleu, ratés en rouge, duels gagnés en verts, passes décisives et buts en jaune / Via StatsZone).

C’est bien là tout le problème posé par un tel joueur : là où on maintiendra un Neymar peu en réussite sur le terrain en espérant qu’une de ses tentatives finisse par passer, il n’y a aucune garantie que Müller soit utile à un moment de la partie. Certes, ses courses aident toujours à libérer des espaces, mais il profite autant de ceux qu’il aide à créer que des erreurs défensives de l’adversaire. Et quand celles-ci ne viennent pas ou que ses partenaires ne font pas les bons déplacements, il redevient ce fantôme qui se balade quelque part hors du champ de vision des téléspectateurs et dont on se demande bien ce qu’il fait là.

LE GRAND OUBLIÉ

Tel est le destin de Thomas Müller. A 24 ans, il reste un mystère, incompris par beaucoup de fans et journalistes. Jamais dans le top 10 du Ballon d’Or, il est cette année encore loin des favoris, malgré une saison qui l’a vu briller partout (3e meilleur buteur de Ligue des Champions, 7e de Bundesliga et 3e passeur). Son style de jeu, qui n’est que la conséquence de ses limites et l’utilisation optimale de son intelligence footballistique, fait de lui le grand oublié, l’élément devenu décisif par accident. La chance n’a pourtant rien à voir. Mais ça, l’interprète de l’espace, les pieds sur terre et le compas dans l’œil, n’en a peut-être même pas conscience.

Christophe Kuchly

16 commentaires

  1. Polp dit :

    Bonjour,

    Article très intéressant mais je n’ai pas bien compris ce que sont “les 18 principaux circuits de passes”.
    Pouvez vous expliciter le concept ?

    Merci,

  2. Raphael Cosmidis dit :

    Les circuits de passes sont les échanges les plus fréquents entre deux joueurs.

    “Pass combinations” http://www.fourfourtwo.com/statszone/5-2013/matches/726944

  3. Oliyaz dit :

    Sacré billet, joliment écrit.

  4. magnus dit :

    Un bel hommage. Dans une équipe j’aime bien voir une grande variété d’individualités, je considère un Thomas Muller comme une valeur ajoutée dans un secteur offensif déjà blindé de grands talents.

  5. monsieuradan dit :

    article très intéressant, j’aime bien puisque t’as plus ou moins tout dit dans ta phrase “l’Allemand veille à ce que rien ne vienne perturber la douce mécanique.”.

    En reprenant pour partie ce que tu dis c’est vrai que ce qui est remarquable avec ce joueur, c’est qu’on ne le voit pas briller de mille feux avec des dribbles mémorables ou autre, mais sait être au bon moment, là ou il faut; de surcroît sans prendre de risques inconsidérés dans son jeu de passes.
    Pour faire un parallèle avec un autre joueur (bon vous me corrigez si vous trouvez ça pas pertinent); son intelligence tactique me fait penser à celle d’Inzaghi, avec cette sacré caractéristique de savoir être là ou il faut au bon moment, mais dans un autre registre… Peut être résumer ça à de grosses capacité de concentration et d’anticipation? Je saurais répondre, je renvoie aux interrogations lucides que t’as soulevé

    Je pense que ça légitime bien le fait que les entraineurs successifs aient été enclins à le faire jouer coute que coute, pour se donner plus de marge de manoeuvre.

  6. Christophe Kuchly dit :

    Je te suis sur le raisonnement. Je n’ai pas voulu en parler dans l’article pour ne pas prendre trop de détours et éviter les comparaisons absurdes, ce qui arrive non-stop dans ma tête, mais je le vois effectivement comme un Pippo Inzaghi qui utilise différemment ses qualités. Lui non plus ne participe pas directement au jeu mais le lit comme personne. Il faut que le collectif soit assez fort pour compenser le fait de jouer plus ou moins à 10 mais ça vaut le coup.

    Pour la concentration et l’anticipation, je comparerais ça à ce qu’on peut voir au basket. Je suis actuellement en train de faire ma soirée NBA quotidienne, devant un match d’Atlanta. Et j’observe Korver, qui est l’un des meilleurs tireurs extérieurs. Il ne touche quasiment jamais la balle mais il est constamment à la recherche de l’espace, sachant qu’il sera récompensé par ses partenaires s’il le trouve. Si la défense ne réagit pas, il tire. Si elle le fait, il y aura forcément surcompensation qu’il pourra exploiter en faisant une passe. Müller c’est un peu ça : un jeu sans ballon exceptionnel et une capacité à profiter du déséquilibre que son positionnement aura créé.

  7. minos dit :

    Et comment sait-on tout cela d’un joueur qui, l’article le précise, n’est jamais dans le champ de la caméra ? La question est sérieuse.

  8. zidanesco dit :

    Très bon article encore une fois.
    Müller a, à mon avis une concentration totale durant tout le temps où il est sur le terrain, sinon il n’y serait pas !

    Bien que considéré comme attaquant, il peu compenser dans de nombreux postes au milieu comme Kroos ou Lahm(en défense lui).
    Il est de la race des Lampard, Ballack, et d’autres que j’oublie : EXCEPTIONNEL en rien, EXCELLENT en tout

  9. Danielle M. dit :

    Bonjour,
    Je ne partage pas tout à fait votre analyse.
    Pour être fan du Bayern de Munich, je fais en sorte de regarder tous leurs matchs. Vous aurez compris que le joueur que j’admire le plus est évidemment Thomas Müller.
    Quand je lis “Sans réel poste, sans influence sur le jeu, il ne sert virtuellement à rien pendant la grande majorité de la rencontre”… j’avoue avoir envie de bondir !!
    Je vous confirme donc qu’il occupe donc un poste bien précis, à chaque rencontre, qu’il est d’une grande influence sur le jeu, étant régulièrement la source d’un but ou en réalisant lui même, tel un chat à l’affût !! Je trouve donc que vous exagérez grandement lorsque vous déclarez qu’il ne sert virtuellement à rien … même si vous développez plus loin votre analyse en lui reconnaissant, tout de même, un certain talent. Merci pour lui. Je pense que nous aurons tous l’occasion de reconnaître à l’occasion de la prochaine coupe du monde, les grands talents et l’altruisme de ce jeune mais grand joueur. Bien cordialement.

  10. Französische Würdigung von Thomas Müller | Der göttliche Müller dit :

    [...] Französische Würdigung von Thomas Müller [...]

  11. Les Dé-Managers : pour parler tactique, pas pour meubler. » Blog Archive » TROIS APPROCHES TACTIQUES SINGULIÈRES DU BAYERN dit :

    [...] côtés de Mario Mandzukic. En bon “Raumdeuter“, interprète de l’espace (mais géomètre parfois incompris). Planifiée, car pour maintenir l’équilibre de son équipe, Pep Guardiola a mis en place [...]

  12. jphi dit :

    Muller, pas très fort techniquement ni physiquement, mais le gars qu’il vaut mieux avoir dans son équipe que contre soit.

  13. Les Dé-Managers : pour parler tactique, pas pour meubler. » Blog Archive » LES BILANS EUROPÉENS dit :

    [...] Lire aussi : - Trois singularités tactiques du Bayern - Thomas Müller, le géomètre incompris [...]

  14. HorsJeu.net | A la limite du footballistiquement correct | ALERTE SPOILER : le classement final du groupe G dit :

    [...] d’imprévisibilité tactique. Il reste à voir si ce sera le fait de Löw ou de leurs grands géomètres. En tout cas, ils ne pourront pas compter sur Götze, pourtant le grand espoir de la nation, qui a [...]

  15. Les Dé-Managers : pour parler tactique, pas pour meubler. » Blog Archive » FAUX 9, FAUSSE NOUVEAUTÉ ET TERMINOLOGIE FAUSSÉE dit :

    [...] oublié). Voilà pourquoi la définition de Müller comme “faux neuf” divise : le Raumdeuter n’est plus vraiment un neuf, mais on ne peut pas oublier que c’est là qu’il a [...]

  16. Les Dé-Managers : pour parler tactique, pas pour meubler. » Blog Archive » L’ESPACE FOOTBALLISTIQUE EST-IL UNIVERSEL ? dit :

    [...] pas au Bayern que s’épanouit chaque semaine Thomas Müller, l’autoproclamé “interprète de l’espace” ? C’est précisément là qu’Eddie Jones perçoit une inattendue similarité [...]

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