A l’origine de ce texte, deux statistiques futiles comme on en lit tant d’autres. Primo, Rennes est la seule équipe de Ligue 1 à avoir trois joueurs dépassants les 10 buts cette saison. Secundo, c’est aussi la première fois en dix ans que Rennes finit en seconde partie de tableau… De là à voir une troublante corrélation, il n’y a qu’un pas que nous ne franchirons pas sans avoir au préalable disserté sur cette question vieille comme le football : l’union fait-elle vraiment la force ?

CHIFFRES

Le débat est presque d’ordre philosophique : vaut-il mieux une équipe moyenne mais homogène, ou une équipe sublimée par une ou deux individualités ? Si l’on ne se fie qu’aux classements, la réponse est équivoque, ou presque. Voici les deux meilleurs buteurs du cinq majeur européen :

Paris Saint-Germain : 30 buts pour Ibra, 8 pour Gameiro. Manchester United : 26 buts pour RvP, et 12 pour Rooney. Barcelone : 46 buts pour Messi, 11 pour Fabregas. A contrario, le Bayern et la Juve se distinguent. Ils sont ainsi quatre munichois à dépasser les 10 buts, et Mandzukic ne trône “qu’à” 15 buts. Plus surprenant à Turin, où Vucinic et Vidal partagent le record de l’équipe avec tout juste 10 buts chacun.

Ces chiffres valent ce qu’ils valent, c’est-à-dire peu de choses sans analyse complémentaire. En tout et pour tout, ils démontrent l’impossibilité de tirer des conclusions péremptoires pour répondre à notre interrogation de départ. Laquelle se déporte inévitablement sur un autre plan : celui de la tactique.

RENTABILITÉ

Les commentateurs professionnels ou amateurs sont prompts à comparer les buteurs entre eux, à partir d’un indicateur d’apparence objectif : le nombre de buts marqués par minutes jouées, ce qu’on pourrait baptiser “rentabilité du temps de jeu effectif”. Sans revenir en détail sur les biais méthodologiques qui nourrissent ce type de statistiques, il importe de s’interroger sur la pertinence fondamentale d’un tel indicateur. La question se pose ainsi : tous les buts se valent-ils en termes d’efficacité ?

Dans l’imaginaire collectif, les joueurs capables de marquer des buts malgré un faible temps de jeu sont souvent encensés. Ces “supersubs” à la Solskjær sont d’autant plus utiles qu’ils marquent souvent dans les arrêts de jeu, permettant à leurs équipes de récolter de précieux résultats. Pour autant, ces joueurs sont-ils véritablement efficaces ?

Là encore, il convient de relativiser leur impact : ceux-ci interviennent en effet dans des situations souvent critiques, lors desquelles toute l’équipe semble pousser d’un même élan vers le but. D’où l’émergence d’une question connexe : ne devrait-on pas mesurer la rentabilité du but lui-même, plutôt que la rentabilité du buteur ?

ÉNERGIE

Dit autrement : combien “coûte” un but à l’équipe qui le marque ? Cette question a des incidences dans deux principaux domaines : celui de la dépense énergétique des joueurs - et donc de la tactique -, et celui de leur état d’esprit.

Le premier est aisément compréhensible, et s’appuie sur la mesure quantitative ou qualitative de l’énergie déployée par l’ensemble des joueurs pour aboutir à l’action de but. Avec de nombreuses questions directement relatives à l’organisation tactique de l’équipe : quels mouvements ont été nécessaires pour amener le ballon dans les buts adverses ? quels joueurs ont été impliqués ? cela a-t-il nui à leurs autres rôles sur le terrain, en particulier défensifs ?

Ces interrogations sont particulièrement valables pour les équipes telles que Barcelone, dont la philosophie de jeu est axée sur un travail intense de récupération du ballon, complété par une construction complexe et pluripartite des actions offensives. Cette débauche d’énergie rend ainsi nécessaire des phases de repos, basées sur la possession défensive du ballon, que certains jugent “stérile” mais qui garantit en réalité leur puissance offensive.

PSYCHOLOGIE

Le second domaine impacté est davantage d’ordre psychologique que tactique, mais l’un ne va évidemment pas sans l’autre. En effet, la monopolisation des buts par un nombre restreint de buteurs, voire par un buteur unique, peut avoir de subtiles effets pervers en termes de management du vestiaire.

Prenons le cas français. Ibrahimovic a certes permis à Paris de gagner le championnat, mais l’équipe a perdu par la même occasion la confiance de ses autres attaquants : Néné (meilleur buteur la saison précédente) et Hoarau de manière littérale, puis Gameiro et Menez dans leur conflit ouvert avec Ancelotti.

Or, et chaque coach pourra en témoigner, il est fondamental d’avoir un banc solidaire du onze titulaire, afin que ces joueurs entrent sur le terrain dans les meilleures conditions mentales. Sans même parler des impondérables de tout championnat : blessures, suspensions, méformes et autres aléas.

CLASSEMENTS

Qu’il soit énergétique ou psychologique, chaque but a donc un coût qu’il importe de mesurer pour mieux l’anticiper. Comme toute organisation systémique, une équipe doit pouvoir s’organiser de manière à rentabiliser au mieux l’ensemble de ses schémas de jeu, en particulier offensifs. Cette organisation dépend d’un certain nombre de facteurs : les ambitions du club, sa philosophie de jeu, les qualités athlétiques de ses joueurs, la capacité du staff à transmettre son message, etc.

Au-delà, ce changement de perspective permet de relativiser les classements de buteurs exclusivement métriques. Et par corollaire, de mettre en avant les joueurs de l’ombre qui contribuent grandement au système offensif de leurs équipes, qu’ils soient “buteurs travailleurs” comme Mandzukic, ou “milieux holistes” comme Xabi Alonso. Ces joueurs, trop souvent effacés par le diktat des classements, méritent leur place sur le trône des joueurs offensif, eu égard de leur relatif impact quantitatif.

ESPACES

Mais pour un coach, la question peut aussi se poser dans le sens inverse : comment maximiser au mieux les buteurs les plus polarisants, considérés comme indispensables à toute équipe de premier plan ? Tous les défenseurs, même les plus expérimentés, ont une inclinaison naturelle à se focaliser sur certains joueurs tels qu’Ibra ou Messi, qui sont perçus comme plus dangereux que leurs coéquipiers balle au pied.

Dès lors, un schéma tactique peut précisément s’appuyer sur cette donnée subjective pour développer des schémas de jeu qui les contournent. Autrement dit, de s’appuyer sur les autres joueurs pour marquer, quitte à leur faire dépenser plus d’énergie que ne l’exige leur fonction d’origine, en misant sur la capacité d’attraction de ces individualités de buteurs et donc les espaces qu’ils permettent de créer.

On en revient à la question de départ, dont la réponse sera des plus paradoxales. D’un côté, les individualités trop fortes peuvent être contre-productives. Dans le même temps, il est possible de détourner les individualités au profit du collectif… quitte à les renier le temps d’une action de but. C’est tout le jeu d’équilibriste auquel doivent se plier les coachs de l’élite, manipulant sans cesse ces leviers tant tactiques que psychologiques. Le prix à payer du coaching moderne, qui ne peut s’affranchir de ces pérégrinations philosophiques.

Philippe Gargov

7 commentaires

  1. scrognugnu dit :

    une bonne série d’enfonçage de portes ouvertes pour n’arriver à … aucune conclusion
    bien en dessous des très bons articles de ce blog

  2. MatteOL dit :

    Même remarque. J’ai envie de conclure d’un “Et donc ?”.

  3. Philippe Gargov dit :

    Et donc, il faut repenser la manière dont on mesure et valorise la rentabilité des buteurs (cf. le titre)

  4. Karim dit :

    J’avais fait à peu près le même genre d’article il y a peu, sur une base comparative (http://moy-futbol.blogspot.fr/2013/05/la-vraie-passation-de-pouvoir.html)
    Je pense qu’il est nécessaire d’avoir plusieurs joueurs susceptibles de marquer sur le terrain quitte à ne pas avoir de buteur qui affole les statistiques. L’erreur du Barça aura été de faire le vide autour de Messi, transformant par exemple un David Villa en faire valoir. Résultat : quand le génie argentin est absent ou en méforme, le jeu devient véritablement “stérile” (et pour le coup, les chiffres de possession ne veulent rien dire, les deux matchs contre le Bayern en étant la preuve. Lors de la première année du mandat de Guardiola, Messi marquait déjà beaucoup mais les autres attaquants étaient aussi susceptibles de faire la différence : rien qu’en 2008/2009 pour le championnat, Messi avait marqué 23 buts, Eto’o 31 et Henry 19.
    Le problème c’est que pour avoir un système qui ne pâtisse pas de l’absence d’un buteur, il faut en cas de problème disposer de solutions de rechange sur le banc, parfois chères. Ce n’est pas très “eau fraîche”. Je doute qu’un Mario Gomez par exemple ne se contente de jouer les remplaçants deux années d’affilée.

  5. daflalo dit :

    puisque l’article ne répond pas à la question qu’il pose, apportons chacun notre pierre !

    je penche de mon côté pour une équipe homogène, guidée par 1 ou 2 joueurs intrinsèquement meilleurs, avec toujours le sens du collectif. meilleurs exemples : le Bayern, la Juve, MU

    un énorme problème de management de nos jours c’est la gestion des remplaçants. la réalité sportive impose, au moins dans les grands clubs, de doubler correctement chaque poste. mais le turn-over a une notion de management plutôt que sportive. et c’est là aussi qu’on voit la qualité des managers.

    Thiago qui veut quitter le Barça, son club formateur et un des meilleurs clubs au monde, parce que Tito ne le fait jouer que des matchs sans enjeu, ça en dit long sur le management.

    toute proportion gardée, dans la partie que j’ai démarrée à Football Manager 2013 avec le Real, j’implique l’ensemble de mon collectif, Ramos-Albiol-Varane-Pepe ont quasiment joué le même nombre de matchs, j’ai acheté Falcao (j’ai horreur de Benzema et j’idolâtre Falcao) mais je fais toujours jouer Higuain, que j’ai prolongé de 3 ans,…

    pour moi la valeur d’un groupe soudé et tirant dans le même sens est supérieure à la qualité extra-ordinaire d’un seul. s’il va mal, s’il est absent, si on n’arrive plus à le faire jouer, l’équilibre efficace mais très fragile s’effondre. 2013 a marqué la victoire des équipes soudées, c’est une bonne leçon

  6. larrymotter dit :

    Je n’ai lu que le début de l’article, mais je me permets juste de préciser que votre postulat de départ me parait un peu hasardeux. Je trouve qu’au contraire, le fait d’avoir eu trois buteurs prolifiques en premiere partie de saison correspond justement a la meilleure demi saison du stade rennais depuis un bon moment. J’ai regardé rapidemment, au soir du 10/02/2013, je ne me rappelle plus du classement exact, mais il était tres bon, et féret comptait deja 8 buts, alessandrini était deja a 10 buts et erding en était a 9. A partir de la, 6 points pris sur 42 conduisent Rennes a son pire classement depuis bien longtemps, mais c’est plutot du a la blessure d’alessandrini, a la déception de la coupe de la ligue, et d’un certain relachement de toute l’equipe, qui ont peut etre également cessé de croire dans le discours de leur ex-entraineur.

  7. Les Dé-Managers : pour parler tactique, pas pour meubler. » Blog Archive » HIKARU NO GOAL : LOIN DU JEU, LOIN DU COEUR dit :

    [...] relatifs et aux métriques plus clairsemées. Dans ce football-spectacle dominé par le chiffre, la rentabilité des buteurs s’avère une variable-couperet, et le jeu d’influence un coupable idéal. Assassinés [...]

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