De son père, il a les yeux bleus, la finesse de la passe et la qualité de frappe, remarquable pour un joueur défensif. Les cheveux drus, aussi, mais ceux de Daley sont bien moins frisés que ceux de Danny. L’héritage de Blind père, légende de l’Ajax, vainqueur de la Ligue des Champions en 1995, a longtemps été lourd à porter pour le fiston. Mais depuis trois ans et l’arrivée de Franck de Boer à la tête du club d’Amsterdam, Daley Blind en est devenu une pièce maîtresse.

L’IMPOSTEUR

Lorsqu’il signe sa première licence à l’Ajax, en 1998, Daley a huit ans et son père entame alors ce qui sera sa dernière saison professionnelle. Pour les critiques, l’argument est tout trouvé : Danny Blind, successivement joueur (1986-1999), entraîneur (2005-2006), directeur sportif (2008-2009), adjoint de Martin Jol (2009-2010) et directeur technique (2011-2012) [1], est la seule raison de la présence de son fils au club ajacide.

Des accusations de népotisme qui poursuivront Daley Blind même après ses débuts en équipe première, à 18 ans, en décembre 2008. L’Ajax est alors au cœur d’une disette qui durera de 2004 à 2011 en Eredivisie.

Danny, lui, n’a pas été formé à de Toekomst. Arrivé au club amstellodamois en 1986, recruté par Johan Cruyff himself après sept ans au Sparta Rotterdam, il a aussi dû faire taire les sceptiques. Son nouveau coéquipier Marco van Basten en premier lieu, lequel regrettait un recrutement qu’il jugeait peu ambitieux. Sans se douter que Danny Blind entrerait, une décennie plus tard, au panthéon des plus grands joueurs de l’histoire de l’Ajax. Défenseur gauche de formation, replacé dans l’axe, il était la plupart du temps le libéro du 3-4-3 de l’Ajax. Un défenseur intelligent, porté vers l’avant, dans la tradition germanique du poste.

LE DÉFENSEUR

Avec Martin Jol, et malgré la présence de son père sur le banc, Daley Blind, prêté six mois à Groningen début 2010, ne jouera qu’un match : les trente-cinq dernières minutes d’un troisième tour de Coupe des Pays-Bas, en septembre 2010. Mais les déboires de l’Ajax, quatrième d’Eredivisie début décembre, vont lancer sa carrière.

Le 6 décembre, Martin Jol démissionne. D’abord intérimaire, confirmé quelques semaines plus tard, Frank de Boer débute par un probant succès 2-0 à San Siro, contre le Milan. En apparence, pas de révolution. Le 4-3-3 reste en place, le onze de départ évolue peu. Mais l’ancien défenseur opère, sous les conseils de Johan Cruyff et de sa “théorie du chaos organisé”, une réorientation du jeu ajacide vers l’offensive, en accord avec la réorganisation du club à tous les niveaux. Objectif : redorer le blason de l’académie amstellodamoise. De joker, le Danois Christian Eriksen devient ainsi titulaire indiscutable dans l’entrejeu, aux côtés de Siem de Jong. Le futur de Daley Blind était jusque-là incertain. Frank de Boer le convainc de rester. “J’ai une dette envers Frank de Boer”, confie-t-il a posteriori.

La réadaptation du totaalvoetbal par Frank de Boer fonctionne. En 2011, l’Ajax remporte son premier titre depuis sept ans. Deux autres suivront. Daley Blind, aidé par les départs successifs d’Emanuelson, Vertonghen et Anita en l’espace de dix-huit mois, éclot dans cette rédemption. Il n’est pas, intrinsèquement, le meilleur arrière gauche du monde. Mais parce qu’il connaît les principes ajacides mieux que personne, qu’il en a intégré les concepts, il devient incontournable.

La saison dernière, il ne manque aucune rencontre et est même élu joueur de l’année par les supporters de l’Ajax. Ceux qui le décriaient à ses débuts chantent aujourd’hui “Daley Blind is een echte Ajacied” (”Daley Blind est un véritable ajacide”). Enfin, la reconnaissance de son public. Si un trophée du Most Improved Player existait en Eredivisie, Blind, latéral énergique, discipliné, solide et régulier, l’aurait certainement remporté. “Je n’ai jamais douté de mes propres capacités, a-t-il assuré. Tout va mieux maintenant.”

LE RÉGULATEUR

La quête d’universalité est centrale dans le football total. L’interchangeabilité des joueurs un idéal. Des notions qui imprègnent encore l’enseignement réputé délivré à de Toekomst. L’Ajax, plus que tout autre, est le club de l’innovation, de l’invention et de la réinvention permanente. Au point de changer de position son meilleur joueur, pour le replacer au coeur du jeu. Un retour au source pour Daley Blind, milieu de terrain “controller” (régulateur) en équipes de jeunes. Un pari – facilité par l’éclosion du Danois Nicolai Boilesen au poste de latéral gauche – payant pour Frank de Boer, comme cela avait déjà été le cas avec Vurnon Anita, et qui rappelle celui de Pep Guardiola avec Philipp Lahm au Bayern. Réminiscent, aussi, du replacement dans l’entrejeu de Johan Neeskens en 1971, lui le brillant arrière droit de la finale de C1 face au Panathinaikos (2-0) cette année-là.

Daley Blind ne sort pas du lot physiquement. Il n’est ni particulièrement puissant, ni rapide. Sa technique n’est pas éblouissante. Mais il maîtrise parfaitement les fondamentaux. Et dispose d’une lecture et d’une vision du jeu rares. Un héritage paternel, mais aussi le fruit de sa formation. Des qualités primordiales pour le “Busquets role”, sentinelle devant la défense, parfois troisième défenseur central, clé de voute de l’organisation ajacide. Crucial pour s’assurer la possession du ballon – 62,9 % en moyenne, en championnat, pour l’Ajax.

À la première relance, Blind dicte le tempo, casse les lignes quand il le faut. “Dans le football moderne, le milieu régulateur contruit avant tout [les attaques], a ainsi analysé Aad de Mos, entraîneur de l’Ajax entre 1980 et 1985. Philipp Lahm et Blind l’ont démontré.”

Mais Blind, par son sens du placement, colmate aussi les brèches et libère ses deux milieux relayeurs, le Sud-Africain Serero et la pépite Klaassen. Il est moins porté vers l’avant que son père. Il n’a d’ailleurs inscrit son premier but de la saison que samedi dernier, face à Utrecht (1-1), d’une jolie frappe tendue.

Son apport statistique est honorable, mais pas spectaculaire. 68,9 passes par match dont 89,2 % réussies, un but, une passe décisive, un tir par match, 2,2 interceptions, 2,6 tacles… Mais comme pour Busquets, sa contribution globale est inquantifiable. Elle se devine plus précisément lorsqu’il est absent. À Utrecht, samedi dernier, comme contre le Barça (2-1) en novembre, la blessure de Boilesen a poussé Frank de Boer à replacer Blind arrière gauche en cours de match, faisant entrer un autre Danois, Christian Poulsen, au milieu. À chaque fois, l’Ajax a perdu en maîtrise et en cohésion dans l’entrejeu. Le lectorat du mensuel Elf Voetbal ne s’y est pas trompé : il a élu Daley Blind meilleur joueur de la première partie de saison d’Eredivisie, avec la prometteur brésilien Lucas Piazon, prêté par Chelsea au Vitesse Arnhem.

L’AMBASSADEUR

À 23 ans, Daley Blind fait déjà partir du “Club van 100”, le club des joueurs à plus de cent apparitions avec l’Ajax. Il en est l’un des vice-capitaines, derrière le Finlandais Niklas Moisander. L’ambassadeur, aussi, le symbole d’un Ajax résurgent, en quête d’un quatrième titre consécutif, lui qui n’en avait gagné que deux en treize ans auparavant. Il y a un an, cela lui a ouvert les portes des Oranje de Luis van Gaal, qui a pour adjoint… son père, Danny. Mais plus personne, aujourd’hui, ne parle de népotisme. Bloqué dans l’entrejeu par de Jong et Strootman, Daley Blind est l’arrière gauche titulaire, devant Jetro Willems et Patrick van Aanholt.

En avril dernier, il a prolongé son contrat avec l’Ajax jusqu’en 2016. “Tout le monde sait que l’Ajax est mon club”, a-t-il souligné. Son club pour toujours ? L’Ajax a été son milieu de culture. Daley Blind a été modelé par et pour ce contexte, cette approche, cette philosophie “Ajax”. Ils lui sont essentiels pour prospérer. Le passé est certes la preuve de la faculté des Ajacides à s’exporter. Mais extrait de son environnement, Daley Blind redeviendrait le joueur banal qu’il était avant l’arrivée de Frank de Boer. Si lui le veut, et si l’Ajax le veut, Blind fils a l’occasion de devenir l’un des rares joueurs d’un seul club de ce début de XXIe siècle. Et d’ainsi rejoindre Blind père parmi les plus illustres figures de l’institution Ajax.

Julien Momont

[1] Danny Blind a ensuite quitté l’Ajax en février 2012, au cœur du conflit interne opposant Johan Cruyff à Luis van Gaal, par solidarité avec ce dernier.

2 commentaires

  1. Adoa de Formosa dit :

    Article très intéressant, merci.
    Ce qu’il se passe à l’Ajax depuis 3 ans est fascinant, et je crois que Blind en est un très bon exemple.

  2. Daniel dit :

    Comment expliquer le manque de réussite des ajacides sur la scène européenne ? Est-ce que le talent actuel de l’Ajax n’est impressionnant qu’à petite échelle, tant et si bien qu’en valeur absolue cela soit un trompe-l’oeil ? Cela y ressemble en tout cas, malheureusement…

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