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« L'Inter, c'est l'un des premiers choix de ma vie »

L'Italie, le football, la politique... Écrivain et journaliste italien, Gad Lerner nous transmet dans un grand entretien sa passion pour l'Inter et sa connaissance du calcio. 

Auteur : Matthieu Richard le 4 Avr 2022

 

Fervent supporter de l'Inter, Gad Lerner a accompagné les transformations politiques et sociales de l'Italie au travers de ses ouvrages, ses articles pour les grands titres de la presse transalpine, ou encore ses émissions de télévision à succès sur la Rai et la 7.

De son enfance nerazzurra aux années militantes à Lotta Continua, de la Juventus d'Agnelli aux réceptions chez les Moratti, il nous livre quelques clés pour comprendre le pays du calcio.

 

 

Pour un enfant né à Beyrouth, arrivé apatride à Milan à l'âge de trois ans, avec des origines familiales en Ukraine, en Turquie, en Lituanie, était-il possible de devenir supporter d'un autre club que celui nommé FC Internazionale ?

J'aime dire que ce n'était pas possible, parce que c'est l'un des premiers choix de ma vie. J'ai eu beaucoup de chance, car j'étais enfant à l'époque de la Grande Inter. Je peux vous répéter la formation comme une poésie : Sarti, Burgnich, Facchetti, Bedin, Guarneri, Picchi, Jair, Mazzola, Domenghini, Suarez, Corso, avec des petites variations. J'ai beaucoup d'amis avec lesquels on peut répéter cela et s'émouvoir. C'était la Grande Inter d'Helenio Herrera, un formidable communicant, un entraîneur qui parlait un très mauvais italien, un provocateur - un peu à la Mourinho. Donc c'était plus facile, pour un enfant, de choisir l'Inter, et de la choisir pour la dimension internationale effectivement, parce que l'entraîneur était argentin, espagnol, français... Lui aussi était un mélange.

À qui rattachez-vous vos premiers souvenirs de cette équipe ?

Il y avait le Brésilien Jair, le premier joueur noir de l'Inter, et l'un des premiers des équipes italiennes. Rappelez-vous qu'on était au début des années 1960, en Italie, il n'y avait absolument pas d'émigration d'Afrique du Nord ou des colonies comme en France, où c'était déjà normal. Bien des années plus tard, en tant que journaliste, j'ai eu un entretien avec Erminia, la femme de l'ancien président Angelo Moratti, qui était déjà mort. Elle était très âgée, et encore un peu raciste. Elle me dit : « Nous étions si démocratiques que nous avons pris Jair, un Negro. Pour moi c'était un choc. Je n'étais pas sûre qu'il faille faire une chose pareille, mais... » C'était durant la fête du « Scudetto des records » de Trapattoni en 1989, elle se rappelait cet épisode et s'attribuait ce mérite « démocratique ».

« Enfant, il était très rare pour moi d'aller au stade. On allait au parc avec la radio, c'était une émotion extraordinaire. »

 

L'identité du club est d'emblée inscrite dans son nom...

J'ai seulement su, une fois adulte, politisé et de gauche, que le nom « Internazionale » dérive d'une raison spécifique, à savoir qu'à Milan, des étrangers ont aussi participé à la fondation de ce club, qui n'était pas seulement une équipe italienne. C'est si vrai que, durant la période du fascisme, on l'a obligée à changer son nom en « Ambrosiana » [1], pour imposer le localisme identitaire. « Internazionale », c'était tout simplement interdit dans le langage. Armando Cossutta, dirigeant du Parti communiste italien (PCI) et passionné de l'Inter, me disait souvent : « Nous avons le même nom que la chanson du mouvement ouvrier, L'Internationale, donc c'est le nom parfait. » Mais, comme vous le savez, cette position est probablement minoritaire (rires).

Quel est votre meilleur souvenir de supporter ?

Cela reste le Prater de Vienne en 1964, la victoire sur le Real Madrid et la première Coppa dei Campioni, comme on l'appelait alors. J'ai vu le match à la télévision, j'avais neuf ans, mais j'ai convaincu mon père de sortir de la maison avec la voiture, le drapeau de l'Inter, et d'aller à la Piazza del Duomo. Pour un enfant, à dix heures du soir, c'était exceptionnel...

Vous aviez la télévision à la maison ?

Oui, depuis peu de temps. Je me rappelle le commentateur Nicolò Carosio. C'est drôle de réécouter aujourd'hui sa manière de commenter, très calme, il parlait lentement, même s'il y avait un but : (l'imitant d'une voix calme) « Rete » (but).

Que pensez-vous de la manière dont on commente le football à la télévision italienne aujourd'hui ?

Rien ne peut remplacer la présence directe au stade. Il y a de bons et de mauvais commentateurs, leur rhétorique ou leur hystérie peuvent m'ennuyer, mais de toute façon, c'est une tâche impossible. Tu dois pouvoir voir le terrain en entier pour comprendre le match. Si le ballon est sur l'aile offensive gauche, il faut voir ce que fait le latéral droit de l'autre côté du terrain.

Quand vous étiez enfant, vous écoutiez aussi les matches à la radio ?

Je pense que je suis devenu journaliste grâce à la radio. Ma mère me racontait que, quand elle nous donnait le bain à moi et mon petit frère, je faisais une radiocronaca imaginaire d'Inter-Milan ou d'autres matches... Il y avait des mythes, Sandro Ciotti en particulier, qui avait une voix grave et beaucoup d'ironie. C'était tous les dimanches à la même heure, l'émission « Tutto il calcio minuto per minuto » sur la Rai. Il y avait le présentateur central Enrico Ameri et un ensemble de commentateurs. Je l'écoutais avec le petit transistor, le dimanche quand on n'était pas au stade.

 

 Enrico Ameri (photo DR)

 

Cela remplaçait le stade ?

Enfant, il était très rare pour moi d'aller au stade, parce que mon père n'était pas un passionné. On allait au parc avec la radio, c'était une émotion extraordinaire. Tous les hommes de ma génération ne se rappellent pas seulement l'émission, mais aussi les publicités. Il y en avait une très amusante à la fin pour une marque italienne de brandy, Stock 84 - pas d'une qualité exceptionnelle, mais très populaire : « Si ton équipe de cœur a gagné, porte un toast avec Stock 84. Si elle a perdu, console-toi avec Stock 84. » Et une autre voix disait : « Et si elle a fait match nul ? - La même chose : Stock 84. » Cette publicité, je pense que quiconque de mon âge sera capable de vous l'interpréter.

« Il est probable que le style défensif de l'Inter ne pouvait pas plaire à de jeunes révolutionnaires. Il y avait de la sympathie pour l'Ajax et son "football total". »

 

Dans « 90° minuto » sur la Rai, il y avait la moviola, qui remontrait toutes les actions où il y aurait « dû » avoir penalty. L'Italie, par certains côtés, accepte plus que d'autres pays le contournement des règles. Comment se fait-il que, pour le football, on traque la moindre « injustice », la moindre erreur dans l'application des règles ?

Selon moi, la meilleure explication, c'est un sentiment qui a des raisons historiques et est profondément enraciné dans l'âme italienne : le victimisme. Au contraire de la France, qui s'est toujours considérée comme une grande puissance, en Italie, l'unité nationale est relativement récente - cent cinquante ans. Pendant des siècles, avec le campanilisme, s'est enraciné le sentiment que des puissances étrangères volent la richesse du peuple ou celle de ta communauté au profit d'une autre. Le campanilisme, c'est une petite communauté qui s'oppose aux autres. C'est à la base de la désunion en Italie. Cela explique le succès du « leghisme ». Chaque fois que Matteo Salvini (secrétaire fédéral de la Lega) tient un meeting dans une ville italienne, il met une veste avec le nom de la ville dessus, et il dit : « Moi, je suis le défenseur de cette ville. » Puis, une heure après, il va dans une autre ville et change de veste. L'idée est toujours de représenter un intérêt local.

On pourrait dire que le campanilisme fait partie du « folklore » italien et n'est pas forcément insurmontable. Carlo Ancelotti évoquait la rivalité entre sa Reggio d'origine et Parme, ça ne l'a pas empêché de jouer pour Parme.

Oui, c'est une expression folklorique, mais fondée sur une désunion structurelle. On peut évoquer la Juventus, l'équipe des Piémontais. Ce sont les Piémontais qui ont unifié l'Italie. La première capitale de la maison de Savoie était Turin, qui est devenue ensuite la capitale économique de l'Italie avec l'entreprise la plus importante et la plus puissante (FIAT). On a dit que la famille Agnelli était la nouvelle famille de Savoie. Et donc toutes les polémiques de la moviola contiennent aussi implicitement cette protestation. Le victimisme veut qu'il y ait une puissance étrangère ou un patron favorisé par l'arbitre... Il est vrai que c'était souvent le cas avec la Juve (rires).

À Milan, on peut dire qu'il y a une moitié de supporters intéristes et une moitié de supporters milanistes. Au quotidien, comment se vit la rivalité ? Elle est totalement différente de celle propre à Rome, par exemple.

Oui, elle est très pacifique, c'est une particularité civile positive de Milan. J'ai participé à je ne sais combien de derbies, et jamais je n'ai vu d'épisode de violences comme il y en a à Rome ou Gênes... Simplement, à Milan, l'Intériste et le Milaniste se tolèrent, se moquent beaucoup l'un de l'autre. Il est vrai qu'il y a eu pendant quelques années des différences culturelles, sociales, mais très mineures. On ne peut pas dire que l'Inter est plus de droite et le Milan plus de gauche - d'autant qu'il a été lié ensuite à Berlusconi ou Salvini. Il est donc presque impossible de faire des distinctions sociologiques. Je crois pouvoir dire que l'Inter a plus de supporters dans le reste de l'Italie, notamment dans le Sud, derrière la Juventus.

Avez-vous noté que vos premiers pas de militant politique et que votre passage à l'âge adulte correspondent à la victoire d'une révolution : la révolution du jeu, la victoire de l'Ajax en 1972 contre l'Inter et son football devenu trop minimaliste ?

C'est très juste. La période du militantisme à Lotta Continua (organisation de la « gauche extraparlementaire » active dans les années 1960 et 1970) a été la seule de ma vie durant laquelle je me suis peu éloigné du football, ne suis pas allé au stade, et ne suivais plus l'Inter assidûment. On ne parlait pas de football au sein du mouvement, chacun pratiquait sa passion de manière privée, et la passion s'est affaiblie. Il est probable que le style défensif de l'Inter ne pouvait pas plaire à de jeunes révolutionnaires. Il y avait de la sympathie pour l'Ajax et son « football total » offensif qui correspondait plus à notre mentalité.

« Ni les réunions de Lotta Continua, ni les bureaux syndicaux de Mirafiori n'étaient des lieux où l'on parlait de football. »

 

Dans son roman I furiosi [2], Nanni Ballestrini imagine un personnage qui lit Lotta Continua - le journal pour lequel vous travailliez - et adhère aux Brigate Rossonere (« Brigades rouges et noires »), groupe de supporters du Milan AC fondé au milieu des années 1970. Est-ce que la gauche fait son entrée à San Siro à cette période-là ? Est-ce que vous auriez pu changer de camp ?

Inconcevable (rires). Le mot brigade renvoie pour la gauche aux brigades de partisans, qui constituaient le mouvement de résistance antifasciste et antinazie en Italie. Les plus célèbres étaient les Brigades Garibaldi, communistes et socialistes. Dans les années 1970, c'est la lutte armée de gauche qui a repris l'appellation brigades, avec les Brigate Rosse, les « Brigades rouges ». Les Milanistes qui ont décidé de s'appeler Brigate Rossonere ont choisi ce nom en référence à elles. Tous les sociologues et les anthropologues le disent, il y a derrière tout cela la vision du football comme représentation ou idéalisation de la guerre.

De manière inattendue, Lotta Continua publiera une série d'interviewes retentissantes d'un joueur d'Avellino, Maurizio Montesi, qui se met à dénoncer les relations clientélistes entre les dirigeants et supporters [3].

Il y avait d'autres joueurs engagés, comme Paolo Sollier, qui n'était pas de Lotta Continua, mais d'Avanguardia Operaia. Il jouait à Pérouse, et saluait toujours le poing levé. Il a même écrit un livre [4]. Mais je n'ai jamais eu affaire à Montesi.

 

Paolo Sollier (photo cc wikipedia) 

 

Vous avez longuement côtoyé les ouvriers de la FIAT à l'usine de Mirafiori à Turin. Quelle place occupait le football dans les discussions au quotidien ?

Les sociologues ont toujours dit que la Juventus était un facteur d'hégémonie culturelle, « l'opium du peuple ». Dans mon souvenir, ni les réunions de Lotta Continua ni les bureaux syndicaux de Mirafiori n'étaient des lieux où l'on parlait de football. « Nous savons que le football te lie au patron Agnelli, mais chez nous, ce n'est pas important. » C'était plus facile de se retrouver autour de l'équipe nationale pour la Coupe du monde.

Le football est-il un facteur de dépolitisation ?

Je peux partager une expérience récente, à Tarente, dans les Pouilles. La ville vit un drame social avec la plus grande usine sidérurgique d'Europe qui génère une pollution dévastatrice. Arrêter la production, c'est un drame économique énorme ; continuer la production, ça provoque la mort. L'année dernière, en juin 2021, j'y étais pour Il Fatto Quotidiano. C'était le jour du match décisif pour l'accession en Serie C. Tarente a gagné dans les dernières minutes, et là, j'ai vraiment vu l'opium. Toutes les questions pour lesquelles nous étions là avaient disparu. Tu comprenais que des gens qui ont des fils malades, qui meurent à cause de la pollution, des ouvriers qui travaillent en sachant que c'est nocif pour leur santé oubliaient tout, complètement. Même s'il n'y a pas une « addiction » aussi grande à Turin, c'est pour cela que la gauche n'a jamais cherché une complicité avec les ouvriers sur le football.

Parmi les ouvriers de la FIAT, on disait que ceux venus du Sud supportaient la Juve et les ouvriers locaux turinois plus qualifiés le Torino.

C'est un peu vrai. Être supporter du Torino, c'est une forme de distinction. L'ouvrier de Turin était traditionnellement un ouvrier qualifié, qui avait étudié dans une école technique, c'était ce qu'on appelait l'aristocratie ouvrière. Alors il était normal qu'il s'empare de cet instrument culturel pour se distinguer. Plus facilement que pour l'ouvrier du Sud non qualifié qui travaillait à la chaîne de montage, était exploité, vivait très mal... et recherchait au moins la joie de pouvoir gagner avec la Juventus.

« Un des symptômes de la crise de la démocratie est l'utilisation d'un langage sportif pour les questions complexes de gouvernement du pays. »

 

Avec votre arrivée sur la Rai et votre passage à La Stampa au début des années 1990, vous allez fréquenter la classe dirigeante de FIAT et de l'économie italienne. Si un club représente l'establishment en Italie, c'est la Juventus, avec la figure centrale de Gianni Agnelli. Votre ami Carlo de Benedetti (ancien président d'Olivetti et du groupe de presse L'Espresso) disait que Silvio Berlusconi avait acheté un club de football pour imiter Agnelli.

Ce qui est vrai.

De Benedetti racontait aussi qu'à lui-même, on avait essayé « refourguer » le Torino, mais que ça ne l'intéressait pas parce qu'il était supporter de la Juventus. On sait aussi que les deux secrétaires historiques du PCI, Palmiro Togliatti et Enrico Berlinguer, avaient de la sympathie pour la Juve.

Luciano Lama également, grand dirigeant du syndicat CGIL (Confederazione generale italiana del lavoro). Agnelli me répétait tout le temps qu'en raison de leur intérêt commun pour la production chez FIAT et la Juventus, il se sentait plus proche de Lama que de Berlusconi. Turin est centrale dans l'histoire de la gauche italienne, en particulier de la gauche communiste. Togliatti, un des fondateurs du PCI, a vécu à Turin jusqu'au fascisme. Puis la ville a été le lieu le plus significatif de rencontre entre Sud et Nord de l'Italie. Au début des années 1960, pendant qu'en France les immigrés arrivaient d'Afrique dans les usines de Billancourt, en Italie, les flux migratoires allaient du sud vers le nord du pays. L'usine de Mirafiori est devenue la plus grande d'Europe avec 70.000 ouvriers. Tous ces ouvriers retournaient l'été dans le Sud, et leurs fils qui habitaient encore là-bas sont devenus Juventini.

 

 Gianni Agnelli (à gauche) avec Cuccureddu, Marchetti, Zoff, Altafini et Anastasi, en 1972 (photo cc Wikipedia).

 

On sait peu que Berlusconi avait d'abord jeté son dévolu sur l'Inter avant d'acheter le Milan AC. Il a admis qu'il allait de temps en temps au stade voir l'Inter. Apparemment, durant sa carrière, beaucoup de personnes de son entourage étaient intéristes.

Nous avons eu de la chance (rires). Je n'ai aucune preuve, mais on dit qu'il était supporter de l'Inter. On trouvait encore plus à droite que lui à l'Inter. En particulier, Franco Servello, néofasciste du MSI (Movimento sociale italiano), qui a été conseiller du club. Cela me rappelle la fois où le président Massimo Moratti avait invité une centaine de supporters de l'Inter dans sa maison de Milan pour voir le trophée de la Ligue des champions après le triplé de 2010. Il y avait Cossutta le communiste et Servello le fasciste. Ils se sont rencontrés autour du trophée et se sont salués assez... chaleureusement.

Les succès de Berlusconi avec le Milan ont contribué à sa popularité, et façonné la vie politique avec l'importation des codes du football, jusqu'au nom de son parti Forza Italia (« Allez l'Italie »).

Selon moi, un des symptômes de la crise de la démocratie est l'utilisation d'un langage sportif pour les questions complexes de gouvernement du pays. C'est un retour en arrière, à l'idée que le peuple est ignorant, et qu'avec lui on peut parler seulement de football. Berlusconi avait compris que le message à envoyer était d'apparaître comme un vainqueur et un innovateur - il a pris de grands risques en choisissant un entraîneur comme Arrigo Sacchi. Ça lui a donné une force politique énorme, y compris auprès des supporters d'autres équipes, qui ont reconnu sa mentalité de gagnant.

Ce genre d'aventure à l'échelle nationale serait difficilement envisageable aujourd'hui.

Oui, car il reste très peu de grandes équipes liées à une famille de patrons ou d'entrepreneurs italiens : Agnelli à la Juve, avec toutes les difficultés qu'on connaît, Naples avec De Laurentiis...

« Je ne crois pas qu'en Curva Nord, ils connaissent l'histoire d'Árpád Weisz. »

 

Dans I furiosi, la première banderole que Ballestrini imagine est une banderole déployée par les supporters de Cagliari disant : « Milanista ebreo ti odio » (« Milaniste juif je te déteste »). La fiction fait percevoir l'antisémitisme dans les tribunes italiennes, peu connu en France. Dans votre livre Tu sei un bastardo, vous relatez un match à San Siro durant lequel les supporters interistes de la Curva Nord entonnent une énième fois le chant « Rossoneri ebrei » (« Rossoneri juifs »), et vous évoquez, à votre propos, de cette « schizophrénie identitaire très particulière qui consiste à être intériste, de gauche et juif en même temps » [5]. Comment soigne-t-on cette schizophrénie ?

Elle continue. Lors du dernier derby, j'ai encore entendu ce chant. Il est paradoxalement considéré comme une forme de transgression. En 2018, j'ai fait une émission sur Rai 3, La diffesa della razza, pour laquelle j'ai rencontré un leader de la Curva Nord. Il a accepté de parler avec moi en sachant très bien que j'étais juif, et parce qu'avec lui, il y avait un autre juif habitué de la Curva Nord, qui accepte ce chant, les symboles d'extrême droite, en expliquant que c'est seulement un jeu, une forme d'ironie, et que donc les juifs ne doivent pas avoir peur... Le « choc » des joueurs noirs nationaux a été également beaucoup plus grand qu'en France. Dans le stade de la Juventus et dans beaucoup d'autres, les groupes de supporters de droite chantaient « Non ci sono negri italiani » (« Il n'y a pas de nègres italiens ») contre Mario Balotelli.

Est-ce que mieux faire connaître l'histoire de l'Inter servirait à quelque chose ? Le stade San Siro porte le nom de Giuseppe Meazza, joueur qui a été découvert par un entraîneur juif hongrois, Árpád Weisz [6].

Des choses sont faites maintenant pour la mémoire de Weisz, mais cela reste confidentiel... Je ne crois pas qu'en Curva Nord, ils connaissent son histoire. Il faudrait faire plus, en s'inspirant du Bayern Munich. Devant l'Allianz Arena, il y a une grande plaque commémorative en l'honneur de Kurt Landauer, ancien président juif du club [7]. Chaque fois qu'ils vont au stade, les supporters voient Landauer, et c'est un symbole très fort. On pourrait mettre Weisz devant la Curva Nord, mais je ne suis pas sûr que les propriétaires chinois de l'Inter l'envisagent.

 

 Árpád Weisz, en bas à gauche. (photo Storie di calcio)

 

Alessandro Piperno imagine un double de lui-même célébrant un but de la Lazio lors du derby romain avec son voisin de tribune antisémite [8]. De manière provocatrice, il en conclut que le football peut offrir un terrain commun de rencontre entre un antisémite et un juif. Est-ce qu'il y a un peu de vrai ?

C'est possible. C'est absurde, c'est une forme de schizophrénie, Piperno est très bon pour décrire cela. Mais il en souffre aussi.

Dans ce même texte ironique, le personnage reconnaît qu'être juif et laziale, c'est parfois se sentir comme « un laziale de Serie B ». Vous sentez-vous parfois comme un intériste de Serie B ?

Absolument pas. Le nom « Internazionale » est une garantie (rires). Par ailleurs, la Curva Nord a perdu beaucoup de son poids pour influencer la gestion du club, pour obtenir des billets ou des privilèges...

« Pour entrer dans le stade, la gauche a besoin de beaucoup simplifier ses symboles. »

 

Les travaux des sociologues établissent le constat de l'extrême-droitisation des curve. Vous y voyez un sous-produit du leghisme. Emmanuele Trevi [9], autre supporter de la Lazio qui refuse désormais d'aller au stade, va plus loin en pointant l'absence de réaction de la gauche face à ce qu'il nomme une stratégie de la droite pour coloniser certains lieux.

À l'extérieur du stade ! La gauche n'a jamais été à l'intérieur des stades.

Justement, lui cite l'exemple des « autonomes » du quartier de San Lorenzo, présents dans la curva de la Roma quand il était enfant.

J'ai beaucoup de sympathie pour Trevi, et je comprends ses états d'âme, mais c'était un microcosme. La gauche en Italie n'a jamais été populiste sous une forme « latino-américaine ». Pour entrer dans le stade, la gauche a besoin de beaucoup simplifier ses symboles. Vous avez mentionné les Brigate Rossonere, mais c'est absurde de considérer de gauche les Brigades rouges, qui sont des terroristes, des assassins. Grâce à Maradona, on avait vu des images de Che Guevara, parce que c'est une image forte, suggestive... Le stade n'est pas un lieu de gauche. Historiquement, le football était plutôt lié à la paroisse, où il y avait l'espace pour jouer au football. Dans les sections du PCI ou des syndicats, on ne pouvait pas jouer au football, il n'y avait pas d'endroit pour cela.

 

 Curva Nord, 2007 (photo cc Oscar Bodini)

 

Mettez-vous sur le même plan le racisme envers les Noirs avec les cris de singe et ce qu'on appelle en Italie les « discriminations territoriales » ? Quand j'ai assisté à Inter-Naples en 2018, en tribune latérale, les cris contre le joueur sénégalais Koulibaly suscitaient tout de suite une désapprobation ; quand il y avait les chants anti-napolitains, ça faisait un peu rire mes voisins.

Combien de Napolitains immigrés à Milan sont supporters de l'Inter ? Et dans la Curva Nord, combien de fils d'émigrés napolitains ? Beaucoup... Donc la schizophrénie de Piperno et Trevi est multipliée par cent, ce n'est pas seulement le problème de quelques intellectuels. Le règlement de la fédération punit de la même manière par des amendes les actes de racisme et de discrimination territoriale. Ce sont des problèmes qui se posent de manière très grave notamment à Vérone. Lors de Vérone-Naples, ils ont mis une banderole(à l'extérieur du stade) avec les coordonnées de géolocalisation de Naples pour dire aux Russes de bombarder Naples. Le club a dû présenter ses excuses et a écopé d'une amende.

Quand j'entends les chants « Vesuvio, lavali col fuoco » (« Vésuve, lave-les avec le feu »), je trouve ça absolument pas drôle. En revanche, une banderole « Forza Vesuvio » (« Allez le Vésuve »), c'est de mauvais goût, mais il y a un peu d'humour derrière...

C'est l'éternel débat sur le politiquement correct. En privé, tu peux te moquer, jouer avec l'origine d'une autre personne. Si un ami se moque de moi en tant que juif, je sais que c'est un ami et que c'est un jeu. Mais en public, c'est offensant. Je suis convaincu qu'il faut maintenir cette égalité de traitement entre racisme et discrimination territoriale parce qu'en Italie, la confrontation des localismes est encore un problème, un déchirement social et géographique réel.

Soyons un peu conservateurs pour terminer. Le diminutif affectueux « Inter » qui venait d'« Internazionale » est en train se transformer en marque « Inter Milan » pour l'étranger. Si vous devenez un jour président du club, remettrez-vous à l'honneur l'écusson historique de style Liberty qui a été simplifié en un logo ?

Je suis tout à fait d'accord avec vous (rires). « Internazionale » - et « Football Club » - est le vrai nom qui restera.

 

[1] De saint Ambroise, saint patron de Milan.

[2] I furiosi, éd. Bompiani, 1994.

[3] Supporters qu'il qualifie d'ailleurs de « complètement cons », parce qu'ils vont au stade au lieu de penser aux réformes importantes.

[4] Calci e sputi e colpi di testa - Riflessioni autobiografiche di un calciatore per caso(« Coups de pied et crachats et coups de tête - Réflexions autobiographiques d'un footballeur par hasard »), éd. Gammalibri, 1976.

[5] Tu sei un bastardo. Contro l'abuso delle identità, éd. Feltrinelli, 2005.

[6] Champion avec l'Ambrosiana (Inter) en 1930, assassiné à Auschwitz en 1944. Matteo Marani a raconté son destin dans un beau livre, Dallo scudetto ad Auschwitz : vita e morte di Arpad Weisz, allenatore ebreo, éd. Aliberti editore, 2007.

[7] Déporté à Dachau en 1938, exilé en Suisse en 1939, puis revenu au Bayern en 1947.

[8] Pastiche proustiano in biancoceleste, éd. Mondadori, 2012.

[9] Écrivain, lauréat du prestigieux Prix Strega en 2021.

 

Réactions

  • TiramiSuazo le 05/04/2022 à 19h24
    Très bel entretien, merci.

    Si y a moyen de corriger le e de "90e minuto" par un o et donner "90o minuto", ça fera une coquille de moins.
    Et la "moviola" n'est pas que pour les pénaltys, des points discutables de l'arbitrage d'un match choisis par les journalistes y sont décortiqués avec un ancien arbitre qui indique si l'arbitre du match a eu raison ou tort, ou ce que lui aurait fait quand c'est tangent.

  • Mangeur Vasqué le 07/04/2022 à 22h45
    Merci, que du bonheur cette interview vintage.

    La vie et carrière d’Helenio Herrera sont extraordinaires lien.

    L’une des meilleures émissions foot de l'histoire de la télé britannique était l'excellent "Football Italia/Gazzetta Football Italia" lien, présentée par le non moins excellent James Richardson, c'était sur Channel Four, C4. Un vrai régal cette émission. (Émission “insuffisamment rentable” donc supprimée au bout de quelques années. D;ailleurs bientôt la chaîne entière, telle qu'on la connaît aujourd'hui, va être supprimée. Trop de “gauchistes” sur C4 pour les Tories, qui sont sur le point de privatiser cette chaîne après avoir agité la menace depuis des années. Chaîne publique mais non financée par la redevance - les revenus proviennent surtout de la pub et autres lien. Après avoir eu la peau de la BBC, ils auront celle de C4. Tout va bien dans la démocratie british).

    Gad Lerner évoque Salvini et les vestes aux messages populistes qu’il porte en “tournée”. Il s’n est pris une superbe de veste à la frontière Pologne-Ukraine y’a un mois, où il s’était pointé “pour soutenir les Ukrainiens”, lien

    Il existe des liens historiques solides entre ultras italiens et l’hooliganisme britannique fascisant, ils remontent au début des Seventies, comme je l’expliquais sous cet article lien (en annotation). Via Martin Webster lien, figure historique du néo-nazisme outre-Manche. Je mets mon commentaire d’alors, ça sera plus rapide :

    « Politiquement inexistant (dû à un manque de moyens, au bipartisme britannique et à la rhétorique dure des Conservateurs), le National Front acquiert cependant une visibilité au début des Seventies grâce au militantisme de ses 50 branches et 18 000 membres, des nervis qui se clasheront régulièrement avec les organisations anti-fascistes et même des supporters de football. Au milieu des Seventies, Martin Webster, un jeune ex Conservateur violent et avide de publicité, reprend le puant flambeau. Webster décide de changer radicalement de stratégie en infiltrant le football anglais. Sans entrer dans les détails (nous aurons l’occasion d’y revenir), Webster va suivre les exhortations d’un jeune militant déjà très expérimenté, Derek Holland.

    Ce dernier fréquente des fascistes italiens en cavale outre-Manche (car recherchés pour divers méfaits graves) et qui se sont nourris des conflits politico-footballistiques entre Ultras de gros clubs italiens, querelles attisées par les partis extrêmistes transalpins, gauche et droite. Parmi ces fascistes, Roberto Fiore lien, recherché pour son implication présumée dans l’attentat de la gare de Bologne en août 1980 (85 morts, plus de 200 blessés. Fiore sera finalement acquitté. Il dirige aujourd’hui le parti néofasciste Forza Nuova qu’il a créé en 1997 et fut député européen de mai 2008 à juillet 2009, en remplacement d’Alessandra Mussolini).

    A partir de 1978, Le NF délaissera la voie électorale, jugée vaine et terne, pour prôner le combat musclé sur le terrain. Pour ce faire, le NF va tout axer sur le recrutement de jeunes. Tout naturellement, ce positionnement amènera le parti à s’intéresser au football et à ses hooligans (« On peut faire beaucoup de choses avec un hooligan » aimait dire Webster. Voir ce documentaire BBC sur Millwall diffusé en 1977 ; Webster, à 26’20 : « We are very glad to recruit younsters who are of a robust disposition and who are willing and able to defend our legal activities from communist assault when necessary. I think there’s a lot you can do with a soccer hooligan. » Un docu commandité par Millwall pour montrer « qu’il était un club comme les autres » ; une initiative qui se retournera contre le club londonien). »

    On peut visionner le docu sur Millwall de 1977, intitule “F-Troop, Treatment & The Half-Way Line” (des noms de firms du club) ici sur Youtube lien (Webster intervient à 26’20). F-Troop, qui devint Millwall Bushwackers, était l’une pires firms du Royaume-Uni, sinon la pire. “Treatment” (= soins), était un sous-groupe de F-Troop je crois, sorte de groupe commando, et tirait son nom du fait qu’ils portaient des masques chirurgicaux lorsqu’ils commettaient leur pires exactions – lors desquelles ils laissaient leur “cartes de visites” sur les supps agressés (avec dessus des trucs du style "Congratulations, you have just met the Treatment Crew". Un gimmick que reprendra la notoire firm de West Ham, les Inter City Firm lien). Quant au Half-Way Line, il s’appellait ainsi car dans les tribunes ils étaient positionnés au niveau de la ligne médiane.

  • Red Tsar le 09/04/2022 à 14h30
    Très intéressant, merci.