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Cinquante nuances de grenat

Supps Par Terre – À Metz, les groupes ultras ont la vie dure, pas seulement à cause des déboires sportifs du club. Tensions internes et sanctions n'ont pas cependant pas éteint leur passion. 

Auteur : Christophe-Cécil Garnier et Frédéric Scarbonchi le 15 Avr 2018

 

 

Inspirés par les "collectionneurs de stades" anglais, les deux auteurs de Supps Par Terre ont lancé un tour de France des vingt stades de Ligue 1 pour aller à la rencontre des supporters et vivre le supportérisme de l'intérieur. Après NiceParisGuingamp, Nantes, Caen, LyonTroyes, MonacoSaint-Étienne, ToulouseMontpellier, Bordeaux, Angers et Strasbourg, ils sont allés à la rencontre des supporters messins.

 

* * *

 

Dans un stade Saint-Symphorien qui se vide, l’Olympique lyonnais inscrit un quatrième but. Sans être brillant, l’OL perce la défense messine à chaque descente, tellement celle-ci semble dépassée. En tribune Est, alors que l’ambiance était très faible depuis la reprise, la Horda décide de débâcher et le noyau de quitter le stade. En Ouest, le Gruppa Metz réagit d’une autre manière: après cet énième but lyonnais, le petit groupe simule des buts à la pelle pour vibrer un peu.

 

Bienvenue à Metz, avec deux salles, deux ambiances. D’un côté, la Horda Frénétik, groupe antiraciste, de gauche "sans avoir à s’en réclamer", drapeau palestinien qui flotte dans les airs, et plusieurs générations représentées dans le noyau. De l’autre, le Gruppa Metz, né en 2012 d’une scission avec Génération Grenat, présent dans la même tribune qu’eux.

 

 

 

 

« On ne s’affiche pas politiquement »

Pour former Gruppa Metz, le capo historique de la GG et la plupart des membres du noyau décidèrent de s’en aller. "Pour être assez net, ce n’était pas assez 'radical' par rapport à ce qu’on recherchait", lâche Max. Aujourd’hui, Gruppa Metz compte sur cent-trente cartés et gonfle les rangs avec les Indeps messins, assez nombreux. Trois façons de penser différentes, mais surtout deux tribunes géographiquement opposées. Et pas seulement.

 

"On pensera toujours que la tribune Ouest est de droite et l'Est de gauche", lâche Bu, casquette à l’envers posée sur la tête, présent depuis les débuts de Gruppa. Eux s’en défendent: "On ne s’affiche pas politiquement. Les mecs dans le groupe pensent ce qu’ils veulent. Ça arrive qu’ils dérapent un peu, mais je les reprends direct. Et maintenant, ils le savent très bien, qu’on n’est pas là pour ça. On dit souvent que dans la Gruppa y a des mecs des Jeunesses identitaires… Y en avait, mais depuis qu’ils sont dans la Gruppa, ils ont arrêté. Ils ont choisi", assure Julien, le président.

 

Michael Galland, de Génération Grenat, admet ce côté plutôt de droite en Ouest. Sans le revendiquer: "Nous, on s’est jamais mêlé de la politique, mais du coup on est catalogué: si tu dis rien c’est que t’es à l’opposé de l’autre".

 

Opposés, les deux kops ne le sont pas que sur le plan de l'image, à en croire les tensions récurrentes entre eux. Est et Ouest ne sont pas les meilleurs amis du monde, c’est peu de le dire. Malgré tout, ils se sont rencontrés avant le début de la saison pour tenter d’enterrer la hache de guerre.

 

 

« Un de nos bus a été totalement vidé »

Et cette fraîcheur dans les relations n’empêche pas de se retrouver dans les mêmes galères. La semaine précédente, les trois groupes se déplacent à Strasbourg. Un arrêté préfectoral limite le déplacement au transport en bus et à six cents supporters, avec interdiction d’alcool dans les bus. Les contrôles sont stricts, au point que beaucoup de supporters mettent du temps à rejoindre le parcage. Mais ils y sont avec, selon eux, la ferme intention de s’y tenir correctement, notamment en évitant l’utilisation d’engins pyrotechniques.

 

Pourtant, en seconde mi-temps, des projectiles sont tirés hors du parcage, des fumigènes craqués… Horda et Gruppa expliquent ce revirement: à la pause, alors que le parcage fait du bruit en évitant les débordements, les groupes apprennent que leur bus sont fouillés en leur absence, sans aucun témoin. "Un de nos bus Gruppa a été totalement vidé, raconte Max, un des fondateurs du groupe. Pendant la première mi-temps, on apprend que les flics sont en train de fouiller nos bus, on décide de descendre voir."

 

Arrivés près des véhicules, ils se rendent compte que des sacs entiers ont été vidés. Des chargeurs de smartphone, des portefeuilles ont disparu. "On voyait nos vêtements, nos sacs foutus à la poubelle", reprend de son côté Graouz, un des capo de la Horda.

 

"Le match se passe pourtant super bien jusqu’à la mi-temps, et ils prennent ce genre d’initiatives. Alors, des mecs pètent des plombs parce que des affaires sont volées sans raison. À partir de ce moment-là, il n’y a plus de chefs de groupe, de responsables, chacun fait ce qu’il veut. Parce que chacun pète les plombs et tu contrôles plus rien."

 

 

 

 

« Avec Metz, ils trouveront tout le temps des problèmes »

Cette violation des libertés individuelles, qui s’ajoute à un accueil chaud des forces policières à l’arrivée – "des remarques sur ton physique, des provocations pour te faire péter un câble" – ont fini par mettre le feu aux poudres. Gruppa Metz a choisi de porter plainte. Gautier, de la Horda, conclut: "Sur le moment, tu es démuni, tu n'as pas de représentant de supporters pour faire le lien avec les autorités. Parce que la personne qui doit s’occuper de ça à Metz n’était même pas présente ce jour-là. Il n’y avait même pas ce dialogue possible pour voir ce qu’il se passait".

 

À l’arrivée, c’est un sentiment de dépit qui domine chez les ultras. "Il y a des réunions qui sont faites, continue Gautier. Tu t’organises pour pas aller au boulot, pour aller à ces entretiens avec le club parce qu’on te dit que c’est important. Tu prends sur toi. Et au final, tu te rends compte que ça n'a servi à rien."

 

La réputation des Messins n’aide peut-être pas… Au niveau des restrictions et interdictions de déplacements, le FC Metz n’est jamais épargné. "Il faut voir les arrêtés… Pour le déplacement à Strasbourg, il n'y a jamais eu de bagarres en dehors du stade, ils reprennent des trucs d’il y a dix ans", constate Julien. Max ajoute: "Avec Metz, ils pourront prendre chaque ville, ils trouveront tout le temps des problèmes, on a toujours eu des problèmes avec tout le monde".

 

Aux abords du stade, À côté des tribunes Nord et Ouest, des dizaines de camions de CRS sont en attente, les forces de l’ordre regardent les badauds passer en cuisant au soleil.

 

 

« Ce n’était pas une consigne de groupe »

La saison dernière, lors de la réception de l’OL justement, un pétard tiré depuis la tribune Est explose près de Lopes. Le match est arrêté. L’événement va nuire aux différents groupes. "Même si nous n’étions pas directement concernés, ça nous a fait mal parce qu’on met tous les ultras dans le même panier", dit-on du côté de la Gruppa.

 

À la suite des événements, une association avec laquelle était prévue une action caritative décide de se désengager. "Après, ce qui leur (la Horda, NDLR) est arrivé, ça aurait pu nous arriver. Un gars qui prend un pétard et qui le lance… C’est déjà arrivé avec des briquets de notre côté aussi. C’était pas forcément des mecs du groupe, mais c’est le mouvement qui prend."

 

L’enquête a démontré que le coupable n’était pas membre de la Horda Frénétik. Graouz: "Les deux personnes qui ont jeté les pétards, on les considère comme des sympathisants. Ils ne sont pas cartés Horda, ils n'étaient pas actifs, pas membres du noyau, pas responsables d'activité. Mais, oui, je les connaissais. Forcément, je suis capo, je connais tout le monde. Mais au moment où on nous pressait de parler, je ne savais pas que c’était eux."

 

Il développe: "Même si ça avait été des gens de la Horda, ce n’était pas une consigne de groupe. Si je me lève et que je te casse la gueule, tu pourras pas dire: 'La Horda m’a cassé la gueule'. C’est moi seul qui dois être sanctionné. Quand on crame cent torches dans le stade, on ne peut pas dire que c’est pas la Horda. On est d’accord. Mais quand un truc est jeté sur le terrain, comment peut-on dire que c’est le groupe qui l'a décidé?"

 

 

 

 

« À chaque réunion, on s’en prenait plein la gueule pendant une heure »

C’est évidemment pour ce groupe que l’après Metz-OL a été le plus difficile à gérer: convocations multiples de la police, reproches en tout genre, dissensions internes. Dans le même temps, le FC Metz tente de mettre en place plusieurs règles de sécurité. Le club renonce à la plupart, sauf à celle d’envoyer la Horda en tribune haute, plus loin de la pelouse. "Le repositionnement, on n'était pas complètement contre. On avait fait un match en haute, on avait trouvé ça pas mal. Tant qu’on est là, temporairement, on perdurera et on reviendra plus fort", estime Graouz, même si les historiques de la Horda vivent plus difficilement le déménagement.

 

Avec le club, les relations sont en dents de scie pour tous les groupes. Tous comparent spontanément avec l’époque Carlo Molinari, évoquant "une famille". "Quand sportivement tout va bien, ça part en couilles, et quand tout va mal, ils nous sucent pas mal. C’est bizarre, hein", sourit Julien, des Gruppa.

 

Une association regroupant tous les groupes de supporters, Cœur Grenat, un peu à l’image de ce qu’il se fait à Strasbourg, a été créée. L’objectif de départ était de coordonner des animations, mais elle permet surtout d'entretenir une relation continue avec les autorités et le club. "Quand on n'y était pas, les groupes et le club parlaient sur nous et on pouvait pas donner notre réponse. À chaque réunion, on s’en prenait plein la gueule pendant une heure", relève Graouz.

 

"Pour moi, cette initiative a du potentiel, ça peut déboucher sur du positif. Ils font des trucs bien, genre des galettes…" Une dizaine de membres de la Horda éclate de rire. "Non mais ça a l’air à chier comme ça, mais ça fait partie du foot populaire, ça fédère le club avec ses supporters, ils organisent les bus. Des trucs cools."

 

 

« La fonction de base, c’est d’apporter notre soutien aux joueurs »

Un an après les événements contre Lyon, la Horda veut retrouver la tribune basse. Une banderole sera d’ailleurs déployée et des autocollants "Rendez nous la basse" distribués. "La tribune haute est difficile, estime Graouz. Aucun de nos messages n’est repris par la télé. On n’a pas le même impact sur les joueurs. La fonction de base de la Horda c’est d’apporter notre soutien aux joueurs, faire en sorte qu’il y ait un douzième homme. Et gagner plus de matches que s’il n’y avait personne derrière le but."

 

"Après, la position du club est de dire qu’ils veulent éloigner les supporters à risque du terrain, parce qu’il peut y avoir des jets de briquets, de boulettes. Et comme ils ne peuvent pas mettre un filet sur la tribune Est basse, à cause de la distance par rapport à la ligne de but, ils nous ont mis en Est haute. Maintenant, on s’est tenus à carreau pendant un an. Enfin on s’est même pas tenus à carreaux: on a fait nos activités normales pendant un an."

 

Retour au terrain. En première mi-temps, la Horda Frénétik enchaîne les banderoles. Dont une en soutien à l’enfant qui donne le coup d’envoi du match, rencontré avant le match. "Lucas a une méningite à la naissance, il a des lésions cérébrales et son cerveau n’arrive pas à diriger ses jambes correctement", explique sa maman. Les parents ont monté une association pour récolter les 40.000 euros nécessaires à une opération. "On ne s'attend pas à autant de solidarité, ça fait chaud au cœur", souffle-t-elle.

 

De l’autre côté, la Gruppa gère la tribune, malgré la présence de l’association historique, Génération Grenat, qui perd des abonnés "à cause de la politique tarifaire du club, mais aussi, c’est sûr, de la concurrence", admet Michael Galland, son président. Un nombre d’adhérents qui pourrait encore chuter avec la descente en Ligue 2. Et tous les groupes seraient touchés. Mais si Metz sombre, il y a bien deux tribunes qui ont décidé de ne rien lâcher.

 


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Réactions

  • Sens de la dérision le 16/04/2018 à 15h59
    Merci aux auteurs !

  • Yul rit cramé le 17/04/2018 à 09h54
    Pas mieux, merci !

    C'est marrant ce sentiment d'avoir eu des problèmes avec tout le monde évoqué.
    Est-ce juste un ressenti, ou est-ce que ça s'explique d'une manière ou d'une autre ?

  • Kurby Bocanda Barcelona le 17/04/2018 à 12h58
    Oui merci aux auteurs, j'ai appris plein de trucs.
    Pour ma part j'ai un peu fréquenté qqs membres de la Horda, de loin, y'a ... pff, longtemps, si j'ai juste une chose à ajouter je dirais que le côté "de gauche" était parfois sujet à caution, enfin de mon très subjectif point de vue.
    Yul je sais pas si on est vraiment fâché avec tout le monde ou dit autrement si personne ne nous aime ? Ça mériterait quelques élucubrations, bon en plus c'est même pas vrai on est copains avec une bonne partie des toulousains, vous nous laisserez quand même gagner à la dernière journée ?

  • L'Ibraboie la Cavani passe le 17/04/2018 à 14h41
    Hello, c'est un des auteurs.

    C'est à dire, sujet à caution ? Ca nous intéresse, même un point de vue subjectif.

    En fait, ce qu'il faut comprendre sur la partie "des problèmes avec tout le monde" c'est parce que les supps Messins ont connu énormément d'interdictions de déplacement et/ou de restrictions, surtout la saison dernière. Et que pour se faire la Pref s'appuyait parfois sur des évènements qui ont eu lieu il y a vingt ans. De ce côté là, ils ont clairement pas été épargné. On a pas eu le temps de comptabiliser, mais ils sont clairement top 5 des clubs avec le plus d'arrêtés dans les dents, sans compter de réelles rivalités sportives et/ou de Kop très important.

    Difficile de dire si cette vision de la détestation est réelle... A part à Strasbourg, personne ne nous a parlé des Messins comme d'ennemis. Même Lyon, avec qui il y a eu des problèmes l'an dernier sur le terrain, y'a des rapprochements avec les indeps messins... Après, c'est qu'un hypothèse, mais ils se font rares les stades où y'a un kop de gauche et un kop assimilé à droite. Cette dualité, ça donne la possibilité d'avoir des rivaux dans chaque stade.

    Et oui Kurby, la Horda a une entente sympathique avec les BFS (Boire, Fumer, Supporter) de Toulouse, qui est un groupe fidèle mais dont on ne peut pas dire qu'ils représentent énormément de supps toulousains...

  • L'Ibraboie la Cavani passe le 17/04/2018 à 14h44
    Ps : au fait, on a un kisskissbankbank qui traîne sur twitter et Facebook pour finir notre tour des stades. Il ne reste que 10 jours et on n'a pas ce qu'il faut. Traduisez vos remerciements en flouze, on vous aimera encore plus !

  • Kurby Bocanda Barcelona le 17/04/2018 à 23h20
    Il me semblait qu'il y avait les Indians aussi et pas juste la BFS , ce qui ferait un peu plus de monde au bord de la Garonne ?

    Pour le "de gauche" rien de spécifique à la Horda en fait, c'est juste qu'il y a souvent je trouve une vraie différence entre comment les gens se perçoivent et se définissent "politiquement", collectivement ou individuellement, et le discours qu'ils tiennent quand on rentre dans le vif du sujet.

  • Kurby Bocanda Barcelona le 17/04/2018 à 23h55
    Il me semblait qu'il y avait les Indians aussi et pas juste la BFS , ce qui ferait un peu plus de monde au bord de la Garonne ?

    Pour le "de gauche" rien de spécifique à la Horda en fait, c'est juste qu'il y a souvent je trouve une vraie différence entre comment les gens se perçoivent et se définissent "politiquement", collectivement ou individuellement, et le discours qu'ils tiennent quand on rentre dans le vif du sujet.