Cheville ouvrière

19 juin 2008 – 19:56

Je suis allé prendre des nouvelles de Franck à l’hôpital de Zurich. Il m’a raconté qu’il y avait eu une période de flottement, la veille, autour du diagnostic de la blessure : personne, pas même lui, n’avait l’air de savoir si c’était la cheville ou le genou qui avait été touché. L’urgentiste qui l’a accueilli était sceptique. Il faut dire que Ribéry, quand tu le vois débarquer, tu te demandes si le mec qui l’a assemblé ne s’est pas trompé en lisant la notice, et s’il n’a pas interverti deux ou trois pièces. Franck, c’est un peu la version Ikea de Frankenstein. Et il est vrai qu’avec ses jambes arquées, son poids anormal par rapport à sa taille et son côté pas fini, il ressemble un peu à une commode suédoise.

Après plusieurs radios de la jambe, il s’est finalement avéré que c’était une entorse de la cheville, et qu’il faudrait poser une plaque. Franck m’a demandé si elle serait dévoilée en présence du maire de Boulogne-sur-Mer. Il a fallu lui expliquer qu’il n’y aurait pas son nom dessus, et qu’il devrait attendre la fin de sa carrière internationale pour avoir droit à ce genre d’honneurs. Il m’a fait remarquer que Luyindula avait arrêté la sienne il y a quatre ans, et qu’aucune rue ne portait son nom. Je n’ai pas su quoi répondre.

L’épouse dans la tête

18 juin 2008 – 2:15

Répondant aux questions de M6 juste après le match, le sélectionneur déclare : “J’ai juste une chose à dire aujourd’hui, je n’ai qu’un seul projet, c’est d’épouser Estelle. Donc c’est aujourd’hui que je lui demande”.

En fait, j’ai senti que le gars de la télé allait me demander si je comptais démissionner, alors j’ai perdu les pédales en voulant faire diversion. À force de tout retenir, je me suis trouvé complètement désemparé au moment de dire ce qui me passait par la tête.
Bref, j’ai voulu avoir l’air humain, mais j’ai surtout eu l’air bête. Le tour de force, c’est d’avoir réussi à me brouiller avec le seul ressortissant français qui pouvait encore avoir de l’indulgence pour moi à ce moment précis. Je l’ai sentie se crisper à mille kilomètres de distance. J’aurais voulu remonter le temps. Jusqu’au 9 juillet 2006, tant qu’à faire.

J’ai tout de même admis une erreur: j’aurais dû annoncer que nous préparions la prochaine Coupe du monde 2010 avec cette équipe de transition. Le problème, c’est qu’en disant ça, je me suis grillé une excuse pour la prochaine fois. Parce que partis comme on est, je ne sais même pas si on sera prêts pour l’Euro 2012. Ça nous fait un point commun avec l’Ukraine et la Pologne.
Enfin, on essaie de regarder les choses du bon côté. On a éliminé la Roumanie et l’Italie va forcément se faire sortir par l’Espagne. Thierry a souligné qu’il avait marqué 100% des buts de l’équipe de France. “200%, même”, a fait remarquer Coupet en faisant allusion à sa déviation du coup franc de De Rossi.

Escamotage à l’italienne

18 juin 2008 – 1:32

Au terme d’un match rapidement compromis par la blessure de Ribéry et l’expulsion d’Abidal, la sélection française quitte prématurément la compétition sur une défaite amère (0-2).

Nos espoirs sont sortis avec Ribéry sur la civière. Thierry avait bien essayé l’imposition des mains, mais ça n’a pas marché. Je crois que Franck s’était mis en tête de chercher Materazzi partout sur le terrain pour venger Zizou. Enervé de ne pas le trouver, il s’est jeté n’importe comment sur Zambrotta.
Abidal a fait pareil sur Toni quelques minutes plus tard, alors que lui, il ne pouvait pas avoir de doutes sur la personne: cela faisait plusieurs fois qu’il le voyait de dos avec son nom sur le maillot, s’échappant vers le but.

J’ai fait entrer Boumsong à la place de Nasri. Ça confirme que Jean-Alain ne peut décidément jouer qu’à la suite d’un concours de circonstances complètement improbables. C’était un peu vache pour Samir, mais je n’allais pas non plus attendre qu’il touche son premier ballon. Après, je n’ai plus trop suivi le match, j’ai harcelé le quatrième arbitre, pour la forme. Mais le cœur n’y était plus, et quand ils ont mis le deuxième, j’ai juste poussé le gros soupir que je retenais depuis deux semaines.
De toute façon, j’étais déjà dans mon après-match, parce que c’est là que commençait la vraie compétition pour moi, avec un âpre combat pour ma survie. Malheureusement, j’ai confondu Koh Lanta et L’Île de la tentation, et j’ai fait comme les Bleus: j’ai raté mon entrée avec ce qui ressemblait déjà à une sortie.

Incidents de car

17 juin 2008 – 23:57

J’avais quand même bon espoir: l’Italie, c’est la seule équipe aussi vieille et aussi lente que la nôtre. Et tant pis si ça devait ressembler à un mélange de partie d’échecs et de Subbuteo, parce que ce n’est pas en football qu’on peut briller, en ce moment. Mais la journée a mal commencé dès le petit-déjeuner, avec une aggravation du conflit générationnel dans la salle à manger. Sagnol avait récupéré une table pour poser ses cartons de médicaments à côté de lui, mais les jeunes ont estimé qu’elle faisait partie de leur territoire et ils ont voulu la reprendre. Tout le monde s’est dressé sur ses jambes comme un seul homme, plus Thuram. Lilian a voulu s’interposer en se lançant dans un appel à la sagesse, mais Benzema l’a interrompu en disant qu’il n’aimait pas le gospel, qu’il préférait le R’n'B.

La tension était à son comble, on se serait cru dans une version en survêt de West Side Story. Mais Gallas a rappelé qu’on avait un dernier match à jouer et que ce n’était pas le moment de se mettre dessus. Je me suis félicité de cette intervention, et ce n’est qu’après que je me suis souvenu qu’il avait dit “dernier match”.
Arrivé à la gare de Zurich, ça ne les a pas empêchés de se battre à nouveau pour les places dans le bus. Les kids n’ont pas compris que les sièges des anciens étaient quasiment de droit divin, alors quand Thierry a vu Hatem au sien, ça a fait du grabuge. Pour en finir, j’ai mis les vieux à gauche et les jeunes à droite. Toulalan s’est assis dans l’allée centrale. Ah, si les schémas tactiques pouvaient être aussi simples…

Préparation mentale

16 juin 2008 – 21:55

Thierry a aussi raté la réunion de préparation de France-Italie, ce matin. On a appris qu’à force de contempler le siège de Nestlé, en bas au bord du lac, il était parti les démarcher dans le dur. À voir la tête qu’il faisait à son retour, avec la machine à café qu’ils lui avaient quand même offerte sous le bras, il ne les a pas convaincus que lui seul pouvait les faire gagner contre Zidane et Danone.

Pour motiver les gars contre l’Italie, je leur ai montré ce sondage européen qui établit que les Italiens eux-mêmes considèrent à plus de 76% qu’ils trichent mieux que les autres dans les compétitions sportives… Sachant que dans ce sondage, ils sont aussi les moins nombreux à avouer avoir triché un jour, on mesure l’ampleur de leur duplicité. Au moins, on ne pourra pas me taxer de xénophobie: ça, ce sont des données scientifiques.
J’ai aussi rappelé notre victoire au Stade de France et le doublé de Govou. Dommage qu’avec son traumatisme crânien sur son deuxième but, Sidney n’a aucun souvenir du meilleur match de sa carrière. Il aurait pu enfin se convaincre qu’il pouvait être un très bon joueur.

Enfermés dehors

15 juin 2008 – 21:35

L’isolement commence à peser. J’ai surpris Squillaci en train de parler aux oiseaux et Boumsong se promener avec une caméra et un air intello. Pour tromper l’ennui, les enjeux des parties de dominos atteignent maintenant plusieurs milliers d’euros. Ça tend un peu l’ambiance, surtout que c’est Titi qui fait la banque, et il a commencé à prêter de l’argent aux grands perdants à des taux usuraires. Avec Franck et Lassana qui organisent des courses de Vélib dans les couloirs de cet hôtel aux trois-quarts vide, ça fait vraiment Shining, comme ambiance. Je sens que bientôt, le dispositif de sécurité va servir à empêcher les gars de s’échapper.

Thierry ne va pas bien dans sa tête, alors il se raccroche à ce qu’il peut. Il y a eu une plainte du personnel: les femmes de chambre en ont marre de le voir se balader ostensiblement à poil dans les couloirs. Son cas ne s’arrange pas, on a découvert qu’il envoyait des faux spams “Enlarge your penis” à Benzema et Gomis. Il fronce tout le temps les sourcils quand il parle. Franck lui a demandé pourquoi, il a répondu que c’était pour écouter attentivement ce qu’il dit.

Bloqués à l’orange

13 juin 2008 – 23:27

Face aux Pays-Bas à Berne, les Bleus encaissent une sévère défaire (1-4) qui les enfonce un peu plus dans leurs doutes.

Le problème, c’est qu’à vitesse normale, on joue bien. Mais quand les Hollandais ont passé la seconde, on a eu l’impression d’être au ralenti. J’ai même eu peur que Sagnol et Thuram soient transformés en statues de sel sur la roulette de Van Nistelrooy. Ça faisait déjà trois joueurs tout raides avec Malouda au marquage sur le premier but, et je n’avais pas encore vu Coupet sur le celui de Robben.

On n’est quand même pas vernis. Il y a d’abord l’arbitre qui mange la feuille – je ne savais pas qu’on pouvait jouer avec deux gardiens – puis Thierry qui nous fait une Guivarc’h seul devant Van Der Sar. Il est grand, mais ce n’était pas une raison pour lober la tribune. Vu que Malouda venait de faire notre plus beau geste depuis le début, j’ai compris que c’était plié.
J’ai donc fait tout ce que les journalistes demandaient, mais de bien jouer, ça ne nous a rapporté qu’un carton historique. Et le pire, c’est que ça va les énerver encore plus, d’avoir eu aussi tort que moi.

État critique

12 juin 2008 – 21:10

L’ambiance a changé, tout d’un coup. Déjà, Sagnol a brièvement séquestré le docteur Paclet, en hurlant qu’il voulait savoir la vérité sur son état de santé. Vieira a ironisé en lui disant qu’ils n’en savaient probablement rien, vu que pour soigner sa déchirure, ils avaient voulu lui poser des sangsues sur la cuisse.
Il faut avouer que l’hôtel commence à ressembler à un sanatorium. Le soir, les employés demandent aux joueurs s’ils veulent une petite verveine, s’ils souhaitent qu’on les pousse sur la terrasse avec une couverture pour profiter du crépuscule.

Aujourd’hui, on a changé de terrain d’entraînement sans prévenir et sur place, on a improvisé un petit match avec l’équipe des cadets locaux. J’ai arrêté les frais à 0-2 parce que les gamins commençaient à faire des roulettes et des sombreros, et s’énervaient que Mankowki signale des hors-jeu imaginaires pour limiter les dégâts. Le problème, c’est que comme tout notre jeu est basé sur Makelele et Toulalan, on a des milieux récupérateurs qui récupèrent surtout de leurs efforts.

Là-dessus, grosse frayeur. On a vu débarquer des médecins de l’UEFA qui voulaient me parler des résultats du contrôle antidopage de Ribéry. En fait, ils ont juste trouvé plusieurs substances toxiques (dioxine, Round-up, kryptonite), mais aucune classée sur la liste des produits interdits. Ils ont quand même insisté pour mesurer sa radioactivité, histoire de s’assurer qu’il n’était pas dangereux pour les autres. On comprend mieux pourquoi il est fluorescent la nuit. RAS pour les autres. Les tests ont seulement révélé des traces de verveine dans l’échantillon de Malouda.

Chute de tension

10 juin 2008 – 10:40

Les arbitres m’ont remercié à la fin du match: “Pas une action, pas un débordement, ça nous a drôlement facilité la tâche”. En conférence de presse, j’ai senti la différence. La moitié des journalistes pleurait, l’autre souriait en coin. Les étrangers et les Français, quoi : seuls les seconds savaient quoi écrire après cette purge. Malouda va en prendre plein le paletot, mais cette fois, il ne réussira pas à cacher la misère. Ils ont demandé s’il y a de la tension dans le groupe. En tout cas, il n’y en a pas dans Sagnol.

J’avoue, j’ai paniqué quand j’ai suggéré qu’on visait le point du nul. “Dans le mille!” a lancé quelqu’un dans le fond. Un autre a voulu savoir si j’étais contre l’opération de la Croix-Rouge, 4.000 euros pour chaque but marqué. Un troisième a demandé si le groupe de la mort, cela voulait dire qu’on allait tous mourir d’ennui. Mais celui qui m’a tué, c’est Gallas quand il a déclaré “Il y a un entraîneur qui nous a demandé de faire quelque chose, et on l’a très bien fait”.
Moi, j’ai convoqué Duverne et je lui ai demandé s’il préparait les joueurs pour la reprise dans leurs clubs, parce que là, on se serait cru en Coupe Intertoto. J’ai aussi commencé à recevoir des SMS de Gérard Houllier, il ne manquait plus que ça. “Tjours pa besoin 2 conseil?” “Ribéry a planké lé vitamines?”

L’apathie en danger

9 juin 2008 – 23:25

Un 0-0 terriblement ennuyeux marque l’entrée de l’équipe de France dans la compétition, face à une équipe roumaine recroquevillée.

D’accord, on n’aurait pas dû diffuser le DVD des buts roumains en boucle dans les chambres, entrecoupé d’images subliminales de vampires, ça les a tétanisés. Et comme les autres en face étaient aussi morts de trouille, le délégué de l’UEFA m’a demandé sérieusement si on avait arrangé le match. Les ralentis des caméras loupes, ce n’était plus que des images arrêtées, et les statisticiens ont cru que les ordinateurs étaient tombés en panne.

Après deux semaines à dix degrés de moyenne, nos vieux ont eu les jambes coupées. On a compris qu’ils étaient cuits avant même d’entrer dans ce four, à l’heure de leur sieste, en plus. On a eu tellement peur de les voir tomber façon canicule 2003 qu’on n’a pas arrêté de les réhydrater du bord de touche, alors ça n’a pas aidé leur replacement. Quant à Nico, il a été aussi absent que quand on ne le sélectionne pas. Le seul tir cadré qu’on a eu, c’est un milieu récupérateur qui l’a déclenché. Et encore, c’était Benzema, qui était plutôt prévu comme attaquant. Je lui avais demandé de redescendre chercher le ballon, mais le ballon était tellement bien caché dans la zone de Toulalan et Makelele qu’on n’a plus vu Karim devant.

Il n’y avait que Ribéry qui courait, mais les autres étaient à ce point en retard que Franck était encore le mieux placé pour reprendre ses propres passes. Et ils ont tellement joué dans l’axe qu’on aurait dit du bowling, comme s’ils avaient peur d’envoyer la boule dans les rigoles.