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Invité[1] : leogooner
Si Norwich est invaincu en championnat depuis le 6 octobre et une défaite à Chelsea à la 7ème journée[2], les performances de l’ailier anglo-irlandais Anthony Pilkington ne sont pas étrangères à cette belle série. Des prestations qui attirent les convoitises des Three Lions et des Verts irlandais.
(Article initialement mis en ligne sur OurPremierLeague.com)

Non, ce n'est pas Tony Vairelles.

Non, ce n'est pas Tony Vairelles.

Passé par Manchester United (2004-2005) à l’âge de 16 ans, le natif de Blackburn a écumé les divisions inférieures avant d’entrevoir les lumières de la Premier League. Un parcours peu ordinaire qui a façonné à la fois l’homme et le joueur. Première étape à Atherton, où il avait l’habitude de jouer devant à peine plus de 30 spectateurs. A la suite d’un triplé contre le FC United of Manchester (club dissident du grand MU) et sur les conseils d’Alan Lord, le manager d’Atherton, il s’engage à Stockport County en League Two (4ème division).
Deux ans et demi plus tard, en janvier 2009, il part découvrir l’échelon supérieur à Huddersfield Town. Lors de sa dernière saison (2010-2011) du côté du Yorkshire, Pilkington est d’ailleurs élu dans l’équipe type de League One (3ème division) et ce malgré une grave blessure survenue en mars. Suffisant pour attirer le regard des dirigeants de Norwich qui concluent le transfert pour un peu plus de 3.5 millions d’euros. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il a bien rendu cette confiance en marquant 8 buts pour sa première saison en Premier League.

Carrow Road, son royaume

Non, ce n'est pas Bastian Schweinsteiger.

Non, ce n'est pas Bastian Schweinsteiger.

Cette année, l’ailier gauche prend une autre dimension et Norwich flirte avec le top 5. Avec ses compères Holt et Hoolahan, Pilkington et les Jaune et Vert semblent intouchables et restent sur une série incroyable de 10 matchs sans défaite. Arsenal, Tottenham et Manchester sont tombés dans l’antre des Canaries (excusez du peu !), et Carrow Road est devenue une forteresse où King Anthony règne en maître. Un royaume dans lequel il conduit Norwich vers le haut du tableau, là où la lutte pour le Big Four fait rage.
Sur chacun des trois derniers matchs de Premier League à domicile, Pilks a fait parler la poudre, dont tout récemment contre Wigan d’une superbe frappe du gauche sous la barre, même si son but inscrit contre les Red Devils a davantage marqué les esprits. Comme quoi, d’un Manchester à un autre la réussite est toujours la même. Sans jamais oublier ses passages dans les divisions inférieures anglaises, Pilkington savoure sa bonne forme actuelle, même si, comme il l’assure, « qu’importe la division, rien ne fait plus vibrer que de marquer en Premier League ». Mais une question se pose aujourd’hui : pour quelle sélection nationale va-t-il connaître cette sensation ?

Irlande ou Angleterre ?

La question est sur toutes les lèvres et anime les conversations dans les instances des deux fédérations. Lui dont la grand-mère maternelle est irlandaise – ce qui lui permet d’avoir la double nationalité – a évolué une fois sous la tunique verte avec les U21. Avec les nouvelles règles de la FIFA, il est aujourd’hui en mesure de choisir l’Angleterre ou l’Irlande.

« Je serais plus qu’heureux de jouer pour l’Irlande. »

D’un côté, le sélectionneur des Boys in Green, Giovanni Trapattoni et son adjoint Marco Tardelli qui mettent tout en œuvre pour convaincre le joueur, bien aidés par la fédération qui accélère les démarches administratives. De l’autre, Roy Hodgson, présent lors du match contre MU en Novembre, qui pourrait réfléchir sérieusement à convoquer Pilkington pour le match amical du 6 février 2013 contre le Brésil. Pour l’heure, Pilks s’est contenté de déclarer que « des démarches de naturalisation avaient été lancées par l’Irlande. Mais le prochain match n’aura pas lieu avant février donc il faut attendre la suite des opérations. Une fois les papiers réglés, nous aviserons ». Une chose est sûre, il sera ravi de défendre les couleurs de sa grand-mère : « Je suis sélectionnable et je serais plus qu’heureux de jouer pour eux si je suis sélectionné ».

Le vert lui va si bien.

Le vert lui va si bien.

À 24 ans, le voilà devant un choix difficile mais mérité tant il s’est battu pour en arriver là. Et à Norwich, son manager pourrait bien avoir une influence notable. En effet, Chris Hughton, avait décidé de jouer pour l’Irlande. Une décision qu’il n’a jamais regrettée, bien au contraire. Alors de quel côté sera Pilks pour l’Angleterre-Irlande de mai 2013 à Wembley ?

[1] L’auteur de cet article est un tout nouvel inscrit sur les Cahiers du Football, passionné de football et contributeur occasionnel du site OurPremierLeague.com. Par contre, nous ne connaissons ni sa taille de pantalon, ni la couleur de ses chaussures.
[2] Cet article a été écrit juste avant la défaite de ce week-end à WBA, décidément, on ne peut plus faire confiance à personne.

En Angleterre, pendant la période des fêtes, le championnat continue. Des matchs à trois points la victoire, un point le match nul et zéro point la défaite. Si l’on se permet de rappeler ce point de règlement, c’est moins par condescendance que par souci de précision, tant subsiste l’idée que cette dizaine de jours serait cruciale pour la suite, que l’équipe qui marquerait davantage de points que ses poursuivants obtiendrait un avantage (moral ?) déterminant.

Alors, vrai ou faux ? Nos petits graphiques révèlent une corrélation surprenante entre le niveau de forme au moment des fêtes et le classement final. Mais il ne se fait sans doute pas de différence plus flagrante entre la bûche de Noël et la galette de l’Épiphanie qu’entre l’Assomption et la rentrée des classes, ou encore qu’entre le Mercredi des Cendres et Pâques. La quasi-sacralisation de ces matchs incite seulement à les ranger dans une case à part, et à créer pour elle des statistiques exclusives.

[Note : les graphiques incluent les matchs s’étant déroulés du 26 décembre jusqu’à début janvier - la date varie en fonction des années. Le classement indiqué est celui au 25 décembre. Est signalé entre parenthèses le nombre de points inscrits par l’équipe. Le nombre de matchs étant rarement similaire, il a fallu créer une échelle commune, de 0 (soit une équipe qui a vomi la dinde) à 1 (soit une équipe qui a eu la fève). Pour obtenir des points de comparaison, nous avons comptabilisé le parcours d’au moins trois équipes pour chaque année, voire davantage suivant la place qu’occupait au 25 décembre le vainqueur final de l’exercice. C'est aussi clair qu'une interception de Mertesacker, non ?]

Saison 92/93

Classement Noël : Norwich (39 pts), Aston Villa (35), Blackburn (34), Manchester United (34)

Classement final : Manchester United (1er, 84 pts), Aston Villa (2ème, 74), Norwich (3ème, 72), Blackburn (4ème, 71)

Saison 93/94

Classement Noël : Manchester United (52 pts), Leeds United (+1)(40), Blackburn (-1)(38)

Classement final : Manchester United (1er, 92 pts), BLackburn (2ème, 84), Leeds United (5ème, 70)

Saison 94/95

Classement Noël : Blackburn (43 pts), Manchester United (41), Newcastle (38)

Classement final :Blackburn (1er, 89 pts), Manchester United (2ème, 88), Newcastle (6ème, 72)

Saison 95/96

Classement Noël : Newcastle (45 pts), Manchester United (35), Liverpool (34)

Classement final : Manchester United (1er, 82 pts), Newcastle (2ème, 78), Liverpool (3ème, 71)

Saison 96/97

Classement Noël : Liverpool (+1)(38 pts), Arsenal (35 pts), Wimbledon (34), Aston Villa (33), Manchester United (31)

Classement final : Manchester United (1er, 75 pts), Arsenal (3ème, 68), Liverpool (4ème, 68), Aston Villa (5ème, 69), Wimbledon (8ème, 56)

Saison 97/98

Classement Noël : Manchester United (43 pts), Blackburn (39), Chelsea (38), Leeds United (34), Liverpool (-1)(31), Arsenal (-1)(30)

Classement final : Arsenal (1er, 78 pts), Manchester United (2ème, 77), Liverpool (3ème, 65), Chelsea (4, 63), Leeds United (5ème, 59), Blackburn (6ème, 58)

Saison 98/99

Classement Noël : Aston Villa (36), Chelsea (33), Manchester United (31)

Classement final : Manchester United (1er, 79 pts), Chelsea (3ème, 75), Aston Villa (6ème, 55)

Saison 99/00

Classement Noël : Leeds United (41 pts), Manchester United (-1)(39), Sunderland (37)

Classement final : Manchester United (1er, 91 pts), Leeds United (3ème, 69), Sunderland (7ème, 58)

Saison 00/01

Classement Noël : Manchester United (43 pts), Arsenal (35), Leicester City (35)

Classement final : Manchester United (1er, 80 pts), Arsenal (2ème, 70), Leicester City (13ème, 48)

(A suivre…)

[Merci à l'indispensable statto.com]

6.

Bring on Spurs! L’opprobre relatif d’une tardive tête égalisatrice de Ronald Zubar ne ternit pas la trépidante prestation des Canaries chez les Wolves, mardi, en ouverture de la 17ème journée de Premier League. Norwich boucle ainsi deux matches consécutifs à l’extérieur sans dommage, un nul à chaque fois. Avec un petit supplément de rigueur défensive, la victoire était envisageable mais la clean sheet n’est pas le fort de l’équipe cette année. Ces résultats assoient confortablement le club dans la première moitié du classement du championnat, ce qui, au risque d’être redondant, relève du miracle. Grant Holt (en League One il y a deux saisons) enfile les buts ; les Irlandais Wes Hoolahan, Marc Tierney et Anthony Pilkington (également issus de League One) sont, dit-on, suivis de près par Trapattoni en vue de l’Euro 2012; l’entraineur Paul Lambert loue chaque semaine les vertus de ses joueurs qui le lui rendent bien ; le club, aux finances équilibrées, se lance dans une ambitieuse politique de formation.

Place donc à Tottenham, plat de résistance pour Norwich de l’orgie païenne à laquelle se livre l’élite du football anglais à cette période de l’année. Les tribunes seront pleines, pré-réservées par les 25,000 abonnés de Carrow Road… dont la capacité est de 27,000 spectateurs (dont 10 pour cent de supporters adverses). L’hypothétique reliquat sera partagé entre les 5,000 super members, non abonnés mais prioritaires à l’achat, moyennant £20 par an. La liesse des gradins ne sera pas feinte. Tout juste flotte-t-il dans l’air l’angoisse sourde d’un départ anticipé de Paul Lambert, dont l’avenir, radieux de l’avis de tous, ne s’écrit probablement pas à Norwich. Il est question d’Aston Villa ou de Liverpool, ou de tout autre club plus prestigieux que Norwich dont l’entraineur ne satisfait pas ses employeurs. Garder Paul Lambert le plus longtemps possible, telle est la prière secrète de tout Canary à l’approche de la nouvelle année.

Rien ne semble pouvoir contester à Carrow Road le statut de best show in town en cette période de fêtes. Surtout pas Sleeping Beauty, pantomime* laide (pléonasme) que propose actuellement le Royal Theatre de Norwich et dont les affiches défigurent la totalité des bus locaux. Il est difficile, en déambulant dans la ville, d’identifier d’autres sources d’enchantement collectif que les Canaries. Lorsqu’elles n’annoncent pas en caractères gras la dernière déclaration un peu fade de Paul Lambert, les gazettes du coin se réjouissent de l’ouverture d’un centre commercial créant pour l’occasion 300 nouveaux emplois - bienvenus dans une municipalité dont le taux de chômage est supérieur à la moyenne nationale et où près d’un enfant sur deux vit dans une famille pauvre. La frénésie d’achat qui règne en centre-ville et les efforts décoratifs des habitants sont d’aussi mauvais goût et déprimants à Norwich qu’ailleurs. L’animation nocturne de la rue Prince of Wales est la même que dans chaque centre urbain d’Angleterre. Comme ailleurs, seules des beer jackets protègent la nuit les midinettes trop fardées du froid de l’hiver, lesquelles ne manqueront pas, au petit matin, telles de petits poucets modernes, de déposer sur leur chemin de retour d’élégantes pavement pizzas. Peut-être juste un peu plus vertes et jaunes qu’ailleurs.

* Le lecteur souhaitant connaitre plus avant la curieuse tradition britannique du panto - dont l’un des ressorts majeurs est que des hommes s’y griment en femmes - est invité à visionner le formidable et grinçant épisode d’Extras qui en dévoile l’insondable tristesse.

Précédemment:
Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5

5.

Depuis leur convaincant match nul à Anfield, les Canaries souffrent. Erreurs défensives, calendrier périlleux et Van Persie sont leurs tourments récents. Pas de quoi assombrir l’humeur des supporters cependant, que le maintien en Premier League comblerait et qui parviennent à rentrer guillerets d’une défaite à domicile face à Arsenal. Pas de quoi non plus pousser le coach, Paul Lambert, à reconsidérer sa philosophie de jeu généreusement offensive, bien que fermement pragmatique. Le NCFC quitte rarement une pelouse sans avoir marqué au moins une fois.

A Norwich, cette saison, l’objectif du maintien n’implique pas de tâcheronner défensivement à dix dans une moitié de terrain pendant 90 minutes en couvant le mince espoir d’une faille soudaine de l’adversaire. Honorons ici Paul Lambert, architecte serein d’un séduisant projet, couronné de deux montées en division supérieure en deux ans, un truc pas vu dans le foot anglais depuis dix ans. Au point que les plus audacieux des commentateurs comparent l’itinéraire de l’Ecossais Paul Lambert à celui de son prestigieux compatriote Ferguson avec Aberdeen.

La saison 2009-2010 de League One, la troisième division anglaise, commence de la pire des manières pour des Canaries mal à l’aise dans leurs habits de big fish in a small pond et ensuqués dans la torpeur des défaites récurrentes. Lors de la première journée, Colchester United, autre club d’East Anglia, juste supplanté par Ipswich dans la subtile hiérarchie des haines supportériales norwichiennes, inflige au NCFC sa pire défaite à Carrow Rd, 7-1. L’humiliation vaut à l’entraineur et ex-gardien de but adulé du club, Bryan Gunn, d’être promptement viré. Le successeur de Bryan Gunn est son bourreau du soir, son homologue de Colchester, Paul Lambert, 40 ans*.

Lorsqu’il signe à Norwich , Paul Lambert n’a que quelques années de pratique d’entraineur derrière lui. A Colchester, donc ; chez les Wycombe Wanderers (League Two) auparavant et à Livingston (Premier League écossaise) un peu plus tôt, comme entraineur puis joueur, à la suite d’une avalanche de blessures dans l’effectif. Le court séjour de Lambert chez le chroniquement instable Livingston échoue misérablement: deux victoires en six mois et un licenciement à la clé. Ses expériences subséquentes sont nettement plus encourageantes: une qualification en play-offs de League Two et une demi-finale de Carling Cup avec les Wycombe Wanderers (la première en 30 ans pour un club de ce niveau), une ascension relative des bas fonds vers le ventre mou de la League One à Colchester.

Paul Lambert s’est plutôt bien débrouillé aussi dans sa carrière antérieure de joueur, débutée et terminée en Ecosse, et ponctuée de 40 sélections en équipe nationale, d’un glorieux titre en Ligue des Champions avec le Borussia Dortmund en 1997 (face à la Juve de Zidane et Deschamps) et de multiples titres et Old Firms victorieux comme capitaine du Celtic Glasgow**.

Analyser la tambouille d’une réussite sportive est un exercice un peu téméraire. Celle de Paul Lambert depuis qu’il entraine les Canaries contient les ingrédients suivants: un attachement indéfectible au labeur quotidien ; un rejet épidermique de l’autosatisfaction d’inspiration très working class*** ; une politique de recrutement finaude, construite sur la durée, et, accessoirement, exclusivement British ; un sens des responsabilités qui le pousse à prendre des décisions pas forcément populaires, notamment lorsqu’il s’agit de mettre sur le banc Grant Holt, le buteur attitré du club. Les joueurs, de leur côté, soulignent que Lambert les inspire et les motive comme personne. Ce qui ne dit finalement pas grand-chose sur la manière dont Paul Lambert s’y prend concrètement et laisse l’observateur frustré.

On en apprendra encore moins en lisant les interviews de l’entraineur, lequel entretient auprès des journalistes une image taciturne et aligne des réponses triviales, sinon creuses. Ainsi, à propos des entraineurs qu’il a admirés: “lorsque vous jouez pour des entraineurs comme Martin O’Neill ou Ottmar Hitzfeld, vous récoltez tout un tas d’astuces au passage mais il y a une chose qui est gravée pour toujours dans ma tête, c’est ce que Martin m’a dit lorsque j’ai eu le job à Wycombe. Il m’a appelé et m’a dit ‘deux conseils, Paul: gagne; gagne et fais en sorte que les joueurs courent pour toi’. C’est ce que j’essaie de faire, gérer les gens de la bonne façon et faire en sorte qu’ils courent pour moi”. A défaut de comprendre tout ce que ceci peut bien vouloir dire, on se convainc finalement que dans la langue vernaculaire du football les mots sont peut-être dispensables.

* Colchester n’a que moyennement apprécié ce départ précipité et inélégant

** Ombre au tableau d’une prolifique carrière de joueur, Paul Lambert n’est jamais parvenu à battre les Girondins de Bordeaux. Tout juste a-t-il arraché un vaillant match nul à Lescure, sous le regard ravi de l’auteur de ces lignes qui ne soupçonnait pas alors la coïncidence lelouchienne qui le rapprocherait onze ans plus tard de Paul Lambert.

*** Paul Lambert fait l’aveu tourmenté suivant au Guardian, en début de saison: “You’ve got to be frightened to lose. That’s what drives me on, being frightened to fail. The past is in the past. I never think I’m safe.”

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Si le football anglais a dominé la scène européenne des Seventies aux Nineties, on ne peut pas en dire autant de ses maillots.

Le consensus est unanime : le pire maillot de football jamais créé est le Rodeo Fringe. Instantanément reconnaissable grâce à ses lanières en cuir, il fut porté par les éphémères Colorado Caribous en 1978. In-dé-trô-na-ble.

Mais ne nous gaussons pas trop. Des horreurs, il en eut aussi des wagons dans le football anglais, surtout au cours des Nineties, la décennie de tous les massacres. Partons pour une longue plongée dans le Hall of Shame du maillot anglais. Aujourd’hui, première partie : présentation de la Dirty Dozen, les Douze qui salopèrent le plus la tunique sacrée.

 

Radioscopie de l’horreur

1. Hull City 1992-déc. 93 (D3), maillot domicile

Réunion d’avant-saison entre les dirigeants de Hull et le designer, l’écossais Matchwinner.

Designer : « C’est comment déjà votre surnom ? »

Président du club : « Les Tigers »

Designer : « OK, merci, c’est tout ce je voulais savoir »

On n’ose imaginer ce que Matchwinner aurait produit pour Sheffield Wednesday (les Chouettes) ou Lorient. Un maillot en plumes ou en écailles ?

La mother and father de tous les maillots hideux, pondue par un designer en manque cruel d’inspiration et qui en profita pour faire exploser les limites du mauvais goût. On se croirait parti pour un safari en tenue camouflage.

Verdict TK : saisissant de laideur.

 

2. Scunthorpe United 1994-95 (D4), maillot extérieur

Encore un classique des années 90. Le coin Scunthorpe-Grimsby-Skegness peut s’enorgueillir d’un riche passé industriel mais aussi d’être une station balnéaire très fréquentée de la côte Est, un mini Blackpool hardcore en quelque sorte. Donc, barpapapa, fish ‘n’ chips à gogo, montagnes russes et manèges. Le sponsor, Pleasure Island, est le Shangri-La local, un gigantesque parc d’attraction.

On ignore où voulut en venir le designer (l’obscur Alan Ward Sports) avec cette stupéfiante création, mais on peut supputer qu’il tenta de recréer les couleurs chatoyantes et le flonflon de la fête foraine. Ça ou alors il consommait des champignons hallucinogènes par paniers.

Un nouvel écusson fut aussi introduit cette saison-là, suite à une compétition organisée dans les écoles de la ville. Le vainqueur : un emblème symbolisant les liens étroits entre Scunthorpe et l’industrie de l’acier. Un design à l’allure toute nord-coréenne. Si les amateurs d’art réaliste russe furent ravis, les supporters des Iron protestèrent, en vain. La triple combinaison Pleasure Island, couleurs Lounge d’aéroport soviétique et poing-barre de fer accouchèrent d’un résultat scotchant.

Verdict TK : médaille d’argent amplement méritée, pour l’ensemble de l’œuvre.

 

3. Coventry City 1981-83 (D1), maillot domicile

Jusqu’en 2006, Coventry était le Sochaux anglais, Peugeot y avait une usine. Afin de contourner les strictes régulations TV sur la taille du sponsor, le designer Talbot Sports opta pour un peu discret « T » à la gloire de la sous-marque (également sur le short…). Pas de chance pour les Sky Blues, la BBC et ITV ne tombèrent pas dans le panneau et décidèrent de ne plus diffuser Coventry (qui dut créer un design différent pour les matchs télévisés). Le légendaire Jimmy Hill (alors président du club) y tenait tellement à son Talbot qu’il essaya même de rebaptiser le club Coventry Talbot ! (fort heureusement, la FA le lui interdit).

Verdict TK : on imagine bien Pedretti le porter au volant de la 205.

 

4. Coventry City 1978-81 (D1), maillot extérieur

Toujours nos amis des Midlands, à l’imagination décidément fertile. Les pauvres, entre le maillot domicile (voir 3) et l’extérieur, c’est la totale. Un coup d’Admiral, qui eut la détestable idée de remplacer le traditionnel bleu clair du club par un immonde marron chocolat (qui a l’air de ravir Ian Wallace - photo). Les supporters adverses se régalèrent (chants douteux). Maillot devenu culte à Coventry depuis.

En 2008, pour marquer le 125è anniversaire de la création du club, l’équipe le porta lors de la dernière journée (défaite - relégation en D3 évitée d’un point). Le gros millier de ces maillots collectors mis en vente pour l’occasion partit comme des hot cakes.

Verdict TK : vive le chocolat.

 

5. Hull City jan. 1994-95 (D3), maillot domicile

Suite à une bataille judiciaire entre Hull et Matchwinner en 1993, le club changea de designer. Ouf, se dirent les supporters… Sauf que le nouveau concepteur (Pelada) conserva le même thème Safari. Apparemment, se justifia-t-il, la version 1992 avait été un succès commercial. Oh dear.

Un zoologue avisé notera cependant quelques différences. Le tigre a disparu, pour laisser place à un croisement hybride entre espèces en voie d’extinction. On devine du léopard, de la panthère, du tigre bengalais, saupoudré de puma argenté. Le designer avait-il bossé à Thoiry l’année précédente ? Pas impossible. Il se dit du côté de Hull que l’ex Tiger Bernard Mendy s’en servait comme descente de lit. Porté pendant une saison et demie, avant qu’on pige à Hull qu’il fallait vraiment arrêter de regarder Daktari en boucle.

Verdict TK : on aurait adoré voir Bernard Mendy le porter, mais on a eu Dean Windass et c’est pas mal non plus…

 

 

6. Norwich City 1992-94 (PL), maillot domicile

Ce chef d’œuvre, signé Ribero, est l’une des vedettes incontestées du Hall of Shame du maillot anglais.

Pour la saison inaugurale de Premier League, Norwich City fit très fort (il finira troisième) et les grands d’Europe se pressèrent à Carrow Road la saison suivante. Le Bayern Munich et l’Inter Milan, probablement hallucinés de jouer contre une équipe de paintball, se firent presque plumer dans le Norfolk. Un maillot saveur guano qui n’empêcha pas les Canaries de terrasser le Bayern à l’Olympiastadion (1-2), grâce à ce but très teuton de Jeremy Goss.

Le début des Nineties, c’est l’âge d’or de la diabolique mode paint fleck (petites touches de peinture). Les supporters des Canaries lui donnèrent le surnom moins artistique de « maillot caca d’oiseau ». Pour expliquer le procédé de fabrication, certains bardes locaux évoquèrent « un nuage de fous de Bassan qui auraient déféqué en masse sur des rouleaux de tissu ». Voir photo de Lee Sharpe bataillant parmi une volée de Canaries (Norwich-Man United de 1993). 

Verdict TK : au moins, Nantes n’a jamais connu pareille humiliation.

 

7. Wolves 1992-93 (D2), tenue domicile

L’un des maillots les plus abominables jamais produits. Le designer, le très éphémère (et ultra Wolves-centrique) Molineux, a carrément transposé les traces de pneus du circuit d’essai au tissu. Original, mais dangereux. A s’en décoller la rétine si on regarde de trop près. Le short est également couvert de traces de gomme noire et le pauvre loup de l’écusson se retrouve écrasé par un vilain dérapage incontrôlé.

Il n’y a guère que l’élégant col qui empêche cette monstruosité de figurer dans le Top Five. Même dans l’ère déjantée du design de l’époque, cet épouvantail indisposa et fut dûment rejeté par les supporters. On le retira au bout d’une saison et on entendit plus jamais parler de ce mystérieux designer Molineux (la tea-lady du club ?).

Verdict TK : annus horribilis pour Goodyear et les Wolves.

 

8. Huddersfield Town 1991-92 (D3), maillot extérieur

On croirait ce maillot issu d’une expérimentation malheureuse menée dans un laboratoire British Energy et dirigée par un allumé du spirographe. Sorte de croisement entre les délires d’un savant fou et une toile de tipi d’un mauvais western. Très caractéristique de son époque, le début des années 90, où on était persuadé de faire jazzy en surchargeant et massacrant le design (un style « graphique électrocardiogramme » qui fit bon nombre d’émules, sadly).

Ici, on a clairement essayé d’injecter du dynamisme avec des effets électrisants. Loin de galvaniser les foules, ces electric hoops ringardisent encore plus l’ensemble. Le col, très Last Chance Saloon, donne à penser que John Wayne va débarquer dans le vestiaire tous colts dégainés et canons fumants. Le sponsor-designer Gola ajoute à l’effet désespérado. Pourtant, cette atrocité se vendit comme des petits pains et devint tellement culte que le club remit en vente le Gola en début de saison 2010-2011.

Verdict TK : loin de donner la gola.

 

9. Arsenal 1991-93 (D1-PL), maillot extérieur

Un jaune banane pourrie, un bleu-noir délavé, des motifs triangulaires, des zigzags et lignes tous azimuts, une surcharge d’éléments, des effets de surimpression planants… aucun doute, nous sommes bien au début des Nineties. Le matériel (polyester) et les techniques d’impression se sont améliorés et les designers se la pètent.

Connu sous le nom de bruised banana shirt (maillot banane écrasée), cette abjection est un pur produit de l’époque, où toutes sortes d’expérimentations funestes furent tentées. On sortait des années 80 thatchériennes, tourmentées et matérialistes. Beaucoup de verrous inhibiteurs avaient sauté dans la société anglaise et on baignait en plein dans l’ère pré-bling bling (mantra de l’époque : « Greed is good - if you’ve got it, flaunt it » - « La cupidité, c’est bien. Si tu as de l’argent, montre-le »). Adidas travaillait pour Arsenal depuis 1986, mais en 1994, fatalement, les Gunners dirent basta et s’attachèrent les services de Nike.

Verdict TK : aurait largement pu faire sombrer Tony Adams dans l’alcoolisme (fort lucidement, il n’attendit pas Adidas pour ça).

 

10. Tottenham Hotspur mars 1992-94 (D1-PL), maillot third

Encore une victime de cette satanée évolution des techniques d’impression à la fin des Eighties. Si ce spécimen sort du lot, c’est évidemment pour la sinistre trouvaille d’Umbro : imprimer le nom du club en gros sur le maillot en lui donnant un effet décoiffant (style pare-soleil Gordini). Des fois que les mercenaires de passage ne se rappellent plus pour qui ils avaient signé… Ce maillot fut introduit pour la première fois à l’occasion d’un match de coupe d’Europe contre Feyenoord et fut même parfois préféré au change shirt (jaune).

1990-1992, c’est l’époque de la renaissance de l’élite anglaise (Premier League), des débuts de Sky et sa conquête planétaire. La rumeur courut que si le nouveau propriétaire du club, l’ambitieux mais peu subtil Alan Sugar, avait commissionné un tel maillot, c’est qu’il visait un marché et des contrées incapables de situer l’Angleterre (et encore moins Tottenham) sur une carte du football mondial. Une expérience désastreuse que Tony Sealy, historien du club, décrivit comme « parfaitement vulgaire ».

Verdict TK : un grand classique de la crise identitaire.

 

11. Stoke City 1996-97 (D2), maillot extérieur

Le sponsor (Broxap) jetant l’éponge précipitamment fin 1996, Asics prit la double casquette designer-partenaire dans l’urgence. Le responsable design confondit-il vitesse et précipitation ? Pourquoi, après la malheureuse expérience Spurs quatre ans plus tôt, persista-t-on sur la même voie ? Peut-on être fier de jouer pour les Potters ?

Des questions qui devraient assurément figurer au bac philosophie mais qui resteront à jamais sans réponse. Et cela vaut mieux ainsi. Design surréaliste, dans la même veine que le précédent (le # 10). Cependant, il arriva bien des années plus tard, donc ne peut bénéficier d’aucune circonstance atténuante. Clairement conçu par un stagiaire ivre, qui bidouillait avec un logiciel pouilleux en essayant laborieusement de reproduire un effet graffiti vu sur MTV.

Verdict TK : risible.

 

12. Brighton 1990-93 (D2 & D3), maillots extérieur

Les Seagulls durent porter ces infamies rosées pendant trois saisons (signées Spall et Ribero respectivement), l’une toute en ondulations psychédéliques, l’autre faisant penser à un massacre au couteau de boucher. Calvaire supplémentaire : ils endurèrent le nom de Nobo comme sponsor de 1986 à 1991. On comprend mieux leur détresse quand on sait que le très usité knob (prononcez nob) veut dire à la fois « connard » et « bite ». Sans parler des chants des supporters adverses, dont le célèbre « Does your boyfriend know you’re here ? » (Brighton est la ville la plus gay d’Angleterre). Le short est pire ; il est vendu sur les sites vintage avec la mention « Very rare crazy design shorts ». Un maillot vite surnommé chewit (mâche-le) pour son côté papier de bonbon acidulé.

Guère étonnant donc qu’en 1992 les Mouettes, déprimées, entamèrent une longue descente aux enfers, passant des sommets de la D2 en 1991 à l’avant dernière place de D4 en 1996. Avec entre temps, une énorme crise financière et une vente de leur stade qui les força à s’exiler deux ans à Gillingham, à 120 kilomètres de Brighton. Miraculeusement, ils ne descendirent pas en non-League (car à l’époque un seul club de D4 était relégué). Et tout ça (peut-être) à cause d’un maillot…

Verdict TK : Allo maman Nobo.

Kevin Quigagne.

4.

On peut se procurer dans les librairies de Norwich un petit ouvrage à la couverture verte et jaune, au format de Bible, intitulé Norwich City, Miscellany et qui regorge d’anecdotes relatant les épisodes glorieux ou pas (plus nombreux) de la longue vie des Canaries.

Son auteur, Edward Couzens-Lake, y fait en préface l’aveu solennel suivant : « l’espoir. L’espoir est la richesse incommensurable de tout supporter et existe en abondance parmi les supporters de Norwich à travers le monde. Tous, nous espérons le meilleur et le meilleur est ce que nous espérons tous ». Le propos ne surprendra aucun habitant des tribunes mais résonne d’un écho particulier dans le cas du Norwich City Football Club.  Comment ne pas y lire, derrière son optimisme de façade, les affres éprouvées des années durant dans les divisions inférieures ? Comment, fondamentalement, ne pas interpréter le discours de l’espoir comme le fruit d’un infiniment douloureux travail sur soi-même sans lequel l’éternel déclassé ne survivrait pas? Et comment, enfin, ne pas voir dans ces mots un mouchoir inconsciemment tendu aux supporters messins et bordelais ?

On mesure par contraste, à l’heure où Norwich City occupe une fière neuvième place au classement de Premier League (juste après la victoire sans appel face à Swansea  et avant celle, unanimement espérée, face à Liverpool ce samedi), l’allégresse qui ne lâche pas les fans des Canaries cette saison, lesquels furent plus bruyants à Old Trafford il y a trois semaines que leurs homologues locaux, malgré la défaite.

Ces dernières années, à Norwich, la figure de l’espoir s’est appelée Delia Smith. Avant d’incarner l’espoir footballistique cependant, Delia Smith a incarné l’espoir gastronomique. Il y a presque 40 ans, Delia Smith a entrepris d’éduquer, devant les cameras de la BBC, un pays culinairement sinistré. L’un de ses héroïques faits d’armes fut d’expliquer à un public que l’on imagine en état de détresse profonde face à la nouvelle que les spaghettis ne se cuisent pas 20 minutes*. Non contente de prendre soin des corps, Delia Smith s’est aussi occupée des esprits britanniques. Elle partagea par écrit ses expériences mystiques, non sans dénoncer au passage la nature profondément anti-spirituelle du four à micro-ondes.

Le gout des causes perdues est-il ce qui a poussé Delia Smith à devenir, avec son mari, l’actionnaire majoritaire des Canaries, sauvant ainsi le club de la banqueroute? Le sens aigu des affaires dont est dotée Delia nous démentirait sans doute. Il n’empêche : en 2005, une intervention publique inouïe, à la mi-temps d’un match à domicile face à Manchester City, consacre Delia Smith comme Grande Prêtresse des fans gentiment fêlés. Le barrage de la raison s’effondre lorsque les Canaries qui menaient 2-0 à Carrow Rd encaissent deux buts coup sur coup. Apparait alors au milieu de la pelouse une Delia Smith nettement moins policée que devant ses fourneaux**

Le match se conclut sur la victoire de Manchester City par 3 buts à 2.

* Consciente de l’aversion du public pour un changement par trop brutal de ses pratiques alimentaires, Delia Smith prit soin de proposer aux Britanniques quelques recettes plus conformes à leurs traditions immémoriales, telles que la barre chocolatée Mars trempée dans un mélange gras.

**”A message for the best football supporters in the world: we need a 12th man here. Where are ya? Where are ya? Let’s be ‘avin’ ya! Come on!”

Dans la même série :

Troisième rendez-vous
Deuxième rendez-vous
Premier rendez-vous

3.

Le ton distancié et parfois ironique de ce décrochage régional East-Anglian à parution erratique est sur le point de se fissurer ce lundi 26 septembre pour laisser place à un impudique épanchement de sentimentalité brute. Il ne s’agit pas de faire de nécessité vertu face à une affiche somme toute mineure : Norwich -Sunderland. Il ne s’agit pas non plus de se laisser submerger par la bonhommie d’un public chaleureux et dévoué à son équipe. Le juste constat est qu’on a assisté lundi soir, dans les travées de Carrow Road, à un réjouissant match de football livré par une équipe des Canaries parfaitement enthousiasmante, solidaire, pugnace et dotée d’un bagage technique et tactique largement au-dessus de celui qu’on attend chez un promu.

Alors que les premiers débats laissent croire à un dispositif offensif direct et fruste reposant sur la seule gigue placée en pointe (Morison) vers lequel de longs ballons sont supposés converger, c’est finalement sur deux actions collectives millimétrées et foudroyantes que Norwich plante deux pions splendides. Grâce à deux latéraux tenant parfaitement leur couloir (Naughton, Pilkington) et grâce à l’inspiration d’un type plein de classe appelé Fox, dont les orientations de jeu instantanées sont admirables. Le supplément d’âme vibrant de cette charmante combinatoire s’appelle Wes Hoolahan qui est tout petit, vraiment petit, aussi petit que Morison, son partenaire en attaque, est grand. Le job de Wes Hoolahan consiste à courir indéfiniment entre les jambes des géants de la défense adverse, sur toute la largeur du terrain, pour y ratisser des ballons - ce qu’il parvient à faire souvent. Et quand il se loupe, c’est généralement pour pousser son adversaire à commettre une erreur technique, une passe approximative que récupérera sans mal un de ses partenaires. Adorable Wes Hoolahan, qui soulève dans les gradins des oh d’admiration malgré la tâche terriblement ingrate qui lui échoit.

Mais une ombre traverse le tableau. La face sombre des Canaries s’appelle Grant Holt. Il porte le numéro 9 et est entré en fin de match, en remplacement de Morison. Une mèche démodée et poisseuse est plaquée sur le front de Grant Holt. Grant Holt est un peu vouté, ses fesses sont basses et une bedaine naissante déforme son maillot. La silhouette de Grant Holt sur un terrain de football surprend. Cet homme est pourtant déjà une légende du club, auteur en deux ans et 85 matches de 50 buts pour Norwich.

Rien de ce que Grant Holt montre cependant ce lundi à Carrow Road ne fait écho à ses exploits passés. Ce type ralentit le jeu de son équipe, ne défend pas, commet des gestes d’antijeu manifestes et simule à la moindre occasion, déchainant de lugubres vociférations dans la foule acquise à sa cause malgré le grotesque de ses simagrées. Et je ne suis pas loin de croire que la réduction du score par Sunderland peu après son entrée lui est imputable, lui qui a changé l’esprit d’un match impeccablement fair-play jusqu’alors (et facilité par un arbitre dont le sifflet est pratiquement resté sec pendant 80 minutes).

Grant Holt appartient à la catégorie de mauvais génies vicelards que certains supporters  jugent indispensables sur les pelouses. C’est de sa faute si la prose est préférée ce soir à l’ode énamourée aux Canaries qu’auraient méritée les 80 premières minutes de jeu. A défaut d’ode cependant, ne rechignons pas à entonner le plus vieux chant de supporter d’Angleterre.

2.

C’est par la plus grande des ironies que notre chauffeur de taxi (tous les grands reporters - et peut-être même les plus réputés des anthropologues - tiennent l’essentiel de leurs informations en milieu exotique de chauffeurs de taxi) vécut aux Iles Canaries l’un des plus grands exploits de l’histoire récente du Norwich City Football Club: une glorieuse victoire en championnat face au Manchester United d’un Wayne Rooney tout juste sorti de l’adolescence. « Ma femme - qui est abonnée - et moi étions dans un pub bondé de supporters de Man U, autant dire que nous n’en menions pas large ». Et avec emphase : « le patron du pub nous a d’ailleurs bien dit qu’on avait de sacrées tripes d’avoir enfilé nos maillots jaunes et verts ! ». Eh. Le coup d’éclat n’empêcha pas, cette année-là, la relégation du club sur le bilan amer de 77 buts encaissés.

Le fait est que les exploits susceptibles de gonfler l’orgueil canari ne sont pas légion. Deux maigres coupes nationales en 109 ans d’existence. Mais une ferveur populaire exemplaire, sur laquelle nous reviendrons. Et surtout, un derby venimeux, qui consolide peut-être mieux que n’importe quel palmarès l’identité supporteriale. Le deuxième plus féroce d’Angleterre, dit-on (après, le saviez-vous, celui qui oppose West Bromwich Albion aux Wolverhampton Wanderers). Il est ainsi temps d’avertir le lecteur d’une spécificité linguistique de Norwich. Si le désir vous prend de visiter le centre-ville aux charmes discutables et pour peu que les circonstances exigent de vous que vous fassiez part publiquement de ce projet, faites bien en sorte d’annoncer que vous vous rendez in the city, mais surtout pas in town. ‘Town’ réveille les haines primordiales les plus barbares ; ‘town’ évoque la damnation et le Malin. ‘Town’ pour Ipswich Town, rival honni du Suffolk pour l’hégémonie footballistique de l’East Anglia. L’ironie de ceux qui ont baptisé ce derby ‘Old Farm’, en référence à l’Old Firm du Celtic et des Rangers n’entame pas l’ardeur de ses protagonistes. Un préposé à  l’affichage de Carrow Rd, le stade de Norwich, a parait-il, un jour signalé aux supporters canaris l’évolution du score du voisin ainsi : ‘Manchester United 1 - Scum 0′. Il arrive que la rivalité des deux clubs prenne une tournure moins heureuse. « Pourtant, poursuit le chauffeur de taxi, ma femme et moi passons de nombreux week-ends à Ipswich et il faut bien reconnaitre qu’il s’agit d’une ville très agréable… mais que voulez-vous… on les déteste ».

1.

On trouve dans ‘Auprès de moi toujours‘ (qui n’est pas du tout le meilleur roman de Kazuo Ishiguro, lisez plutôt l’Inconsolé) une description fantasmée par la narratrice tout à fait angoissante de la province anglaise du Norfolk : celle d’un coin perdu de l’Angleterre où finiraient, rassemblés par des mains invisibles, tous les objets égarés par les Anglais. Une sorte de Mont de Piété géant, en somme. L’anxiété du nouveau venu introduit de la sorte au Norfolk redouble lorsqu’il apprend l’anecdote suivante, bien réelle celle-là. On raconte qu’il était de coutume, parmi les médecins du comté et de Norwich en particulier, d’annoter les fiches de leurs patients mentalement dérangés des trois lettres suivantes, ‘N.F.N.’. Pressés de dévoiler le sens de l’acronyme mystérieux, les carabins finirent par avouer: ‘N.F.N.’ signifie ‘Normal for Norfolk‘. La panique totale n’est enfin pas loin de saisir l’étranger un tant soit peu porté sur la chose footballistique: le Football Club de Norwich City joue en jaune et vert et ses joueurs se surnomment les ‘Canaris’. On se rassure néanmoins un peu en apprenant que le NCFC, contrairement à son cousin nantais, fait désormais de nouveau partie de l’élite anglaise, après six années de purgatoire à l’étage d’en dessous. Au plus grand ravissement des N.F.N., auxquels nous nous joindrons plus ou moins régulièrement cette saison, pour le meilleur et pour le pire.