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The Back Page, tout près de Saint James’ Park, est la librairie-boutique de football la plus fournie de la planète. C’est aussi le hang-out intello préféré d’Hatem Ben Arfa et de nombreux amateurs de foot du monde entier. C’est du Back Page qu’HBA a voulu lancer ce que les médias ont (erronément) appelé sa « contre-attaque », juste avant qu’Alan Pardew n’expédie l’artiste incompris à Hull City. Rencontre avec son boss atypique, Mick Edmondson, a man you don’t meet every day comme chantaient les Pogues.


Mick, avec l’iconique maillot 1993-95 des Magpies (enfin, « iconique », c’est eux qui racontent ça)

(Avertissement. En tant que supp de Sunderland, j’ai dû faire preuve d’un minimum de bienveillance à l’égard de nos voisins de Newcastle United pour obtenir cette ITW. A partir de cet instant précis donc, je fais entrer TK dans une dimension totalement inconnue et mal maîtrisée : il se peut que j’écrive quelques vagues amabilités sur les Magpies. Si cela devait se produire, que nos lecteurs supps Black Cats ne lancent pas tous une fatwa contre moi).

Pour un Black Cat, le plus dur en poussant la porte du Back Page, véritable shrine (musée, lieu de culte) dédié aux Magpies, n’est pas tant la prolifération de maillots et articles NUFC en tout genre ou la propagande soft mais pesante (grand club, grands joueurs, massive ceci, massive cela). Non. Ce qui fait vraiment mal, c’est que la télé de la boutique, son à donf, passe en boucle des DVDs de NUFC avec une prédilection pour la victoire 5-1 sur Sunderland fin octobre 2010. Evidemment, les Gardiens du Temple, Mick et Dave (le bras droit du boss), se gardent bien de mettre les DVDs où on les rosse 3-0 ou 9-1 à SJP (OK, le 9-1 date un peu, ni radio ni télé à l’époque mais c’est pas une raison).

La souffrance est intense mais l’endroit est unique et son proprio fascinant, alors j’encaisse en silence. Malgré mon appartenance à la tribu ennemie et sa grosse charge de travail, Mick m’a accordé 90 minutes in situ. L’occasion de discuter bouquins, Newcastle United, HBA, Téléfoot, Pardew, hooliganisme, rivalités, Serge le Lama et autre.

[Cliquez sur les photos pour les agrandir]


Un calicot qui en jette.

Mick, qui es-tu ?

J’ai 48 ans, je suis Geordie [habitants de Newcastle et environs] et je supporte Newcastle United depuis toujours. J’ai ouvert le Back Page en novembre 2003. Je suis accro au foot et à United depuis tout petit et j’ai toujours rêvé de créer un endroit comme le Back Page. J’ai aussi joué au football à un honnête niveau dans ma jeunesse.

Je suis aussi DJ dans des pubs et boîtes de Newcastle le week-end, sous le pseudo Mad Mick DJ, ça fait 30 ans que je fais ça. C’est mon métier de départ et c’est d’ailleurs cela qui m’a permis d’ouvrir le Back Page, financièrement et au niveau de ma disponibilité. J’anime un show également, le Mad Mick Show avec des danseuses et tout, c’est au Beyond Bar dans le centre-ville, on s’éclate bien.

T’es trop modeste pour le dire mais je sais, par Dave [son adjoint] que tu as évolué à un excellent niveau à Newcastle United avec les U18, avant qu’une série de blessures ne t’oblige à raccrocher. T’as d’ailleurs joué avec Paul Gascoigne, avec lequel tu es resté ami, c’est bien ça ?

Oui, j’ai joué en Jeunes à Newcastle United de la fin des Seventies au début des Eighties. J’ai effectivement joué avec Paul Gascoigne et on a fait des essais ensemble dans trois clubs pros en tant que jeunes stagiaires, dont Ipswich Town un an après leur triomphe en C3 [1981], sous le grand Bobby Robson. On est ensuite restés amis avec Paul, on se voit toujours à l’occasion, comme Noël dernier mais il vit dans le Sud maintenant. Malheureusement, j’ai dû raccrocher les crampons assez tôt à cause de blessures aux jambes et aussi pour une autre raison : je refusais de jouer le samedi après-midi parce qu’il était hors de question pour moi de rater un match de Newcastle United !

Bel exemple de sacrifice pour son club. Quel est ton tout premier souvenir de Newcastle United ?

Quand on a gagné la Coupe des villes de foires en 1969, j’étais à l’aéroport pour accueillir les héros de retour de Hongrie, les Bob Moncur, Pop Robson, Wyn Davies & co. J’avais seulement 3 ans ½ mais je m’en souviens.

Ah oui, cette fameuse coupe que vous n’auriez jamais dû gagner puisque vous aviez fini 10è de D1 la saison précédente. Quelle bande de vernis alors* !

Attends, attends, on a rien volé hein, les règles sont les règles et on a été admis à la régulière !


30 mai 1969, devant St James’ Park, Newcastle United présente sa Coupe d’Europe des villes foireuses après sa victoire en matchs A/R sur l’obscur club d’Újpest Doza (y’avait que des tocards dans cette coupe en bois cette saison-là de toute manière, même les Glasgow Rangers ont atteint la demi-finale, c’est pour dire)

[*Je persiste et signe : ce sont de sacrés vernis. NUFC avait fini 10è en 1968 et n’était donc absolument pas qualifié pour la Inter-Cities Fairs Cup. Mais les Magpies eurent un coup de bol monstrueux : a) Man United finit 2è et aurait dû disputer la Fairs Cup mais fit la C1 car qualifié d’office en tant que Champion d’Europe sortant b) Everton, 5è, aurait aussi dû la jouer mais comme Liverpool, 3è, la disputait et qu’un seul club par ville était autorisé, pas de Toffees c) idem pour Tottenham et Arsenal, respectivement 7è et 8è et barrés par Chelsea, 6è, qui la disputa d) West Bromwich Albion, 9è, aurait dû donc prendre la place restante mais, en tant que vainqueur de la FA Cup 68, disputa la C2 et libéra ainsi une place. Par un hallucinant et insupportable concours de circonstance de cocu de sa race, Newcastle hérita donc de la dernière place en C3]

Ton premier match à St James’ Park, c’est quand ?

Le 28 août 1971, j’avais 5 ans, un souvenir extraordinaire, c’était Newcastle v Liverpool, et le premier match sous nos couleurs de Malcom Macdonald [NUFC legend], et bim, « Supermac » claque un hat-trick pour son baptème du feu à SJP, 3-2 pour Newcastle ! En plus, il est sorti sur civière avec deux dents cassées sur un choc avec Ray Clemence. Bref, il est d’emblée devenu un terrace hero de SJP.

1977-78 est ma première saison complète à domicile, celle où j’ai assisté à tous les matchs de championnat à SJP. J’ai un abonnement depuis ce temps-là et je n’ai raté qu’un seul match à domicile depuis 1977, contre Tottenham en 1997, manque de bol, j’étais témoin à un mariage. A partir de 1981, je n’ai quasiment rien raté à l’extérieur jusqu’à fin 2003 ou j’ai ouvert Back Page, ce qui a rendu tout déplacement impossible vu que Back Page est ouvert 7 jours/7.

Toute ma famille depuis mon grand-père et avant ont toujours supporté Newcastle. Ma mère, 84 ans, était encore abonnée jusqu’à récemment mais des problèmes de santé l’ont forcée à décrocher.

Tu organises aussi les déplacements de supps via le Back Page Travel Club, n’est-ce pas ?

Effectivement. Newcastle United ne s’occupe plus des déplacements maintenant car en fait, au fil des ans, on leur a piqué le business !

On est plusieurs comme ça à proposer nos services aux supps. Ici au Back Page, on organise les déplacements depuis 11 ans, j’ai rempli jusqu’à 28 bus pour des matchs à l’extérieur. Il faut être membre pour faire nos déplacements, mais l’adhésion à vie n’est que de 3 £. On a plus de 10 000 membres.

Présente-nous ta boutique si particulière s’il te plaît.

Back Page est situé dans le Chinatown de Newcastle, tout près de St James’ Park.

Une épouvantable pièce à ajouter au lourd dossier des terribles conditions de travail et de vie des travailleurs chinois : ceux de Newcastle doivent se cogner cette vue 24 h/24, 7 j./7, 365/365.

La spécialité du Back Page est le livre de sport, surtout de football, on a plus de 3 000 titres de foot différents en rayon. On vend aussi sur Amazon, via le Market Place, on est même souvent moins cher qu’eux et pour les bouquins rares ou difficiles à obtenir on les bat largement niveau prix.

Mais je vends de tout ici, ça va des produits dérivés classiques (DVDs, mugs, pin’s, t-shirts, etc.) aux maillots vintage rares, en passant par des souvenirs personnels d’une certaine valeur, des photos dédicacées ou des ballons signés par des joueurs (football memorabilia), tout ce qui a rapport au football en fait. On fait environ 90 % de football car à Newcastle c’est surtout le foot, c’est une véritable religion ici. Mais c’est aussi une question de place car on est un peu à l’étroit par rapport à notre gros stock donc je privilégie le foot pour l’instant. Quand on (ré)ouvrira le sous-sol, je diversifierai davantage vers les autres sports.

Ça ne se voit pas sur ma photo, mais le ballon de York City (à droite) vaut plus que le Newcastle United. La honte.

Tu comptes t’agrandir en partie pour accommoder ton extraordinaire collection de programmes de match, n’est-ce pas ?

Oui, j’en ai plus de 200 000. On m’en donne ou vend, j’en ai récupéré beaucoup chez des collectionneurs, dans des foires et salons spécialisés, un peu partout. Au fil des décennies, j’ai amassé ce qui doit être la plus vaste collection de programmes de match au monde.

Au premier étage, on propose uniquement les programmes des matchs de Newcastle depuis des décennies, je sais pas exactement combien on en a mais c’est en milliers. La grande majorité de mes 200 000 programmes sont toutefois conservés au sous-sol dans une salle encore fermée au public mais qu’on espère ouvrir bientôt. On compte réorganiser le sous-sol pour justement l’intégrer au magasin et vendre nos programmes mais cela va prendre du temps [nda : j’ai eu la chance de voir et parcourir cette incroyable collection au sous-sol et c’est impressionnant, il y en a absolument partout, des dizaines de bacs, cartons et étagères remplis de programmes. Le genre d’endroit où, si t’amènes ton matelas et une glacière bien remplie, tu passes un week-end de rêve]. Faut tout refaire et aussi installer la télésurveillance car y’a quelques années, quand cette salle faisait partie du magasin, on a subi de la fauche, dont un maillot à 800 £.

Une fois que tous ces programmes du sous-sol seront référencés, étiquetés, évalués et soigneusement présentés dans des bacs spéciaux, on les mettra en vente. Mais c’est un travail considérable comme tu peux l’imaginer, surtout niveau évaluation car ça exige beaucoup de recherche, faut contacter des spécialistes, etc. Et s’agit pas de se planter : la valeur d’un  programme de match varie énormément, de quelques pence à des centaines de £, voire bien plus.

Le Back Page est un endroit très civilisé : il y a même une section Sunderland, non vandalisée lors de ma visite. Pas de doute, nous sommes chez des connaisseurs.

T’as reçu pas mal de médias étrangers depuis quelques années, dont des Français. Je sais que Téléfoot par exemple a rappliqué quand Cabaye a signé à Newcastle. Il est sympa Christian Jean-Pierre en vrai ?

Christian who? [J’explique]. Non, ça me dit rien… Oui, TF1 est venu ici et pas mal d’autres télés du monde entier ces dernières années, allemandes, néerlandaises, scandinaves, etc. En 2012, pour les Jeux Olympiques [football à SJP], on a eu des TV brésiliennes, elles ont débarqué sans trop prévenir avec leurs grosses caméras et toute l’équipe de foot ! Les mecs n’en revenaient pas de découvrir notre boutique.

Y’a quelques années, les mecs de Sky Sports TV étaient souvent fourrés ici, moins aujourd’hui. Pas forcément pour filmer ou autre mais ils adoraient le Back Page et aimaient venir discuter. C’est aussi un rendez-vous de passionnés d’horizons divers. Tu vois par exemple là, en une demi-heure, on a eu 4 ou 5 nationalités en boutique et on a discuté, échangé, plaisanté [nda : souvent aux dépens de Sunderland…]. C’est cosmopolite et enrichissant, c’est tout à fait le genre d’endroit que je voulais créer au départ. [nda : un repaire anti-Sunderland donc]


Une partie de la boutique.

Ouais, j’y reviendrai, j’ai même repéré un Milanais louche qui voulait acheter un T-shirt pas sympa sur Sunderland… Mais parlons d’abord d’Hatem Ben Arfa, un client régulier du Back Page, vous avez d’ailleurs des photos de lui en visite ici sur vos murs. Il vient souvent ? Il vous achète quoi, des poupées Pardew pour y planter des aiguilles ?

[Il se marre] Il est venu plusieurs fois oui. Tu sais, j’ai pas mal discuté avec lui et je te jure, jamais je n’ai entendu Hatem dire un mot de travers sur Alan Pardew, jamais.

Hatem est un gars adorable, super sympa, il vient ici et il écarquille de grands yeux comme un gamin qui découvrirait un magasin de jouets. Il est très curieux, il me pose un tas de questions sur Newcastle United, l’histoire du club, le stade, les supporters, tout. Il regarde les vieilles photos, nos objets, etc. Hatem est vraiment un gars en or et il a Newcastle United dans la peau. Malheureusement, l’anglais d’Hatem est un peu juste alors c’est Bruno qui fait l’interprète. Ça me flingue qu’on l’ait prêté à Hull.

Bruno ?

Oui, c’est un proche d’Hatem, il le connaît depuis l’âge de 12 ans et est souvent avec lui. Il est réalisateur, il a fait un gros docu sur lui et d’autres jeunes joueurs en préformation [nda : s’agit de Bruno Sevaistre. Les 16 volets de sa série A la Clairefontaine – sur la Promotion 86 – sont sur youtube, voici le premier, sympa à regarder].

Venons-en à « l’affaire Ben Arfa » du début août puisque le Back Page en a été l’épicentre. Il a été abondamment dit et écrit qu’Hatem Ben Arfa a voulu organiser ici même une sorte « d’opération anti Newcastle United ». Les médias étrangers et français donc, qui se sont contentés de relayer leurs homologues anglais, ont parlé de « contre-attaque », « duel », « pied de nez », « bras de fer », « contre-soirée » etc. Bref, tout le lexique belliqueux du rapport de force y est passé et HBA s’est fait tailler. Ta version please.

Déjà, il est faux de dire ou écrire qu’Hatem Ben Arfa a voulu organiser quoi que ce soit pour se défendre. Que les choses soient claires : Hatem n’a jamais, jamais cherché à organiser une quelconque contre-attaque ou une dédidace en forme de « réglement de comptes » comme ça a été dit, écrit et commenté ad nauseam.

La vérité est que tout ça a été monté en épingle par les médias anglais et repris machinalement par tous les autres. Un malheureux concours de circonstance au niveau du timing respectif des deux parties [NUFC et HBA] a fait se téléscoper les choses et tout ça a vite tourné au cirque médiatique sans que ni moi ni Hatem ne puissions contrôler quoi que ce soit. Les médias en ont fait une affaire Ben Arfa vs Pardew mais ce n’est absolument pas ce qu’il s’est passé concernant sa venue ici. Il faut vraiment que les gens connaissent la vérité, je vais t’expliquer.

Ouais s’il te plaît car moi j’étais en vacances, totalement deconnecté de l’actu foot et ce n’est que bien après que j’ai lu quelques trucs et entendu les potins des échotiers locaux. Alors, que s’est-il réellement passé ?

Bon, reprenons depuis le début…

A suivre.

Kevin Quigagne.