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Quand Lars Elstrup est sacré champion d’Europe avec le Danemark fin juin 1992, il a 29 ans. C’est un gars sain, poli et propre. Un Danois, quoi. Quinze mois plus tard, il s’est fait rebaptiser Darando (Le fleuve qui se jette dans la mer) et moisit dans une secte d’allumés. Retour sur une après-carrière inédite.

On en sait peu sur Lars. Fort heureusement, le moignon de souvenirs que nous a laissés le Danois suffit largement. L’air de rien, des Danois excentriques qui ont évolué dans le foot anglais, on en dénombre quelques uns - Thomas Gravesen, Stig Tøfting ou même Jan Sørensen, qui entraîna Walsall (où il recruta Roger Boli, qui signa ses débuts d’un superbe hat-trick). Une certitude cependant : on est pas près de revoir un spécimen comme Lars Elstrup. Il était donc l’énergumène idéal pour inaugurer cette série.

Une belle carrière clean

Lars Elstrup naît (en 1963) sous une bonne étoile : celle du serial buteur. En 1981, il débute au Randers Freja (D2) dans son Danemark natal. Il est si prolifique (59 buts en 136 matchs) que le grand Brondby, champion en titre, le fait venir en fin de saison 1985-86. Elstrup y dispute sept matchs et, été 1986, file à Feyenoord où il joue le haut de tableau de la D1 pendant deux saisons. Mais la sauce hollandaise ne prend pas.

Eté 1988, il repart au Danemark, à l’Odense Boldklub (OB, l’actuel foyer de Bernard Mendy), où il se refait une belle santé en signant 17 buts en 28 matchs. Logiquement, le sélectionneur national, l’Allemand Sepp Piontek, l’appelle en équipe nationale. Dès sa première sortie, le 31 août 1988 contre la Suède, il fait parler la poudre à deux reprises et permet aux Danois de l’emporter 2-1 en territoire ennemi. Une entrée fracassante qu’il confirme vite. En 88-89, il marque huit fois avec le Danemark, dont un but lors d’un 6-0 retentissant contre les rivaux Suédois. Grâce à son rendement de feu, Odense conquiert le titre national en 1989.

Naturellement, il attire l’attention d’émissaires étrangers mais rien ne se conclut. Aujourd’hui, nul doute qu’Elstrup aurait atterri dans un club européen de standing (ou fortuné) pour un montant record. Toutefois, à l’époque, les agents sont réservés aux vedettes ; le football européen est relativement cloisonné et les écarts salariaux entre les divers championnats sont minimes (les salaires anglais sont assez bas, les mieux payés à la fin des Eighties émargeant autour de 30 000 £ / mois).

C’est donc le modeste mais euphorique Luton Town qui arrache le Danois. Si aujourd’hui Luton végète en D5, à l’époque, les Hatters frayent parmi l’élite et affichent des ambitions (9è de D1 en 1987-88, vainqueur de la Coupe de la Ligue en 88 et finaliste de cette même coupe en 89). Été 1989, ils n’hésitent pas à faire exploser leur tirelire pour recruter Elstrup : 850 000 £. Une énorme somme pour ce club sans ressources et qui compte la deuxième plus faible affluence de D1, 9 300 spectateurs de moyenne. C’est un risque calculé. Les étrangers non irlandais évoluant en D1 sont alors rares (une vingtaine), principalement des Britanniques nés hors du Royaume - ou d’un parent étranger - et des Scandinaves/Nordiques, appréciés des clubs pour leur britishness.

Le bon temps à Luton

L’acclimatation anglaise de Lars est difficile, il ne marque que 3 buts en championnat la première année. L’entraîneur qui l’a recruté (Ray Harford) se fait limoger en janvier 90 et son remplaçant, Jim Ryan, ne goûte guère du Danois. Entre-temps, fin décembre 1989, Lars s’est blessé et a perdu sa place au profit de Iain Dowie. Une fois rétabli, Lars n’est pas aligné dans les matchs importants et il perd confiance.

Néanmoins, Ryan change progressivement d’avis et saison 1990-91 il titularise systématiquement Lars. Ce dernier claque 16 buts en championnat (le top scorer cette saison-là est le Gunner Alan Smith, 23) et ses réalisations permettent aux Hatters de se maintenir en D1. Elstrup devient le terrace cult hero de Kenilworth Road.

Il faut dire qu’il est pétri de qualités. Excellent finisseur, il est également doté d’un très bon jeu de tête et d’une pointe de vitesse fulgurante. Lors d’un match contre Nottingham Forest, il marque un pion en laissant sur place l’international anglais Des Walker, à l’époque l’un des défenseurs les plus rapides de D1. Cette saison-là, le Chapelier signe aussi un coup du chapeau contre Norwich. Bilan de ses deux saisons anglaises : 27 buts en 60 matchs. De cette période, Elstrup a dit, dans une rare interview accordée à Sky en 2000 :

« Luton, c’était cool, je sortais jouer au billard avec les coéquipiers, surtout Mark Pembridge et Alec Chamberlain, on allait au pub et on se faisait des restos indiens. On m’avait raconté un tas de trucs effrayants sur les hooligans mais je n’ai rencontré que des supporters sympas, même après une défaite. »

Malgré le maintien de Luton en D1 en 1991, le nouvel entraîneur (David Pleat) ne veut plus d’Elstrup. Eté 91, retour à l’envoyeur à Odense, pour seulement 250 000 £. Sans lui, Luton descendra en 1992 et débutera sa longue déliquescence.

Luton Town, ce qu'il en reste.

Le stade de Kenilworth Road, encastré parmi les habitations (cliquez sur la photo pour agrandir)

Du Odense Boldklub à la Compagnie de l’Oie Sauvage

A Odense, Lars affole les compteurs. Il dispute l’Euro 92 en Suède et inscrit le but victorieux contre la France en poule (2-1), privant les Bleus d’une place en demi-finale. A la surprise générale, ce Danemark voleur de poule (ils ont piqué la place de la Yougoslavie) remporte l’Euro en battant en finale l’Allemagne de Brehme et Klinsmann (2-0). Elstrup affiche alors une trentaine de sélections nationales et une douzaine de buts. Il a 29 ans, il est champion d’Europe et il tutoie les sommets.

Cependant, à 30 ans, en plein boum à Odense (24 buts en 44 matchs), il n’est plus sélectionné et il doute. La gamberge laisse place à une aversion pour le football. Un rejet total qui le pousse à se blesser volontairement pour ne pas jouer, expliquera-t-il aux médias anglais. Plus tard, il révèlera également qu’il commença à fortement douter de lui-même pendant l’Euro 1992 :

« Lors de la finale de l’Euro contre l’Allemagne, j’étais sur le banc et terrifié à l’idée que l’entraîneur me fasse rentrer. Dès qu’il regardait dans ma direction, je tournais la tête. »

Eté 93, Elstrup raccroche les crampons dans un état de grande vulnérabilité. Il se sépare de sa compagne et coupe les ponts avec sa famille. En octobre 93, il se fait happer par une secte anarcho-bouddhiste installée sur l’île de Funen, près d’Odense, la Wild Goose Company (Compagnie de l’Oie Sauvage). Le fondateur-leader est un anglais, Michael Barnett, un faux bonze qui a sous sa coupe une vingtaine d’adeptes, dont une majorité de bonzesses. La communauté vit de travaux fermiers et d’artisanat hippie.

On vaque à ses occupations en tenue légère, ce qui fait rappliquer les tabloïds. Lars ne rechigne pas à la tâche et participe activement aux activités du « collectif spirituel » comme l’appelle Barnett : danse, yoga, méditation et détente zen mais aussi queutage tous azimuts (Elstrup s’en défendra, affirmant que les orgies n’avaient lieu que quand il sortait en ville pour faire les courses - guignard jusqu’au bout).

Peu après son arrivée, Lars Elstrup change son nom en Darando (« Le fleuve qui se jette dans la mer »). Elstrup voue à Michael Barnett une adulation sans bornes. En 1994, il déclare :

« Michael m’a beaucoup aidé, il est mon Maître. Nous méditons ensemble et explorons notre beauté intérieure. Je n’ai nul besoin du monde extérieur pour vivre. Ici, tout le monde m’accepte pour ce que je suis, ils me comprennent bien mieux que je me comprends moi-même et ils veulent m’aider. »

A suivre…

Kevin Quigagne.