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La saison 2014-2015 de Premier League terminée, TK dégaine son bilan club par club.

Rédaction légère assurée par l’équipe Teenage Kicks :

  • Pan Bagnat (Arsenal, Chelsea, QPR, Southampton)
  • Matthew Dymore (Crystal Palace, Leicester, Man United, West Ham)
  • Didier Féco (Everton, Man City, Swansea, Tottenham)
  • Camille Garnier (Hull, Stoke)
  • Chris Garnier (Newcastle, WBA)
  • Kevin Quigagne (Aston Villa, Burnley, Liverpool, Sunderland)

Voir le classement final.

Arsenal (3è, 75 points, G-A +35 / 71 buts pour / 36 contre)

On a décidé de zapper Arsenal cette saison vu que c’est la même chose tous les ans donc reportez-vous au bilan TK 2013-14 sur les Gunners et à ceux des années précédentes. Merci de votre compréhension.

Nan, on déconne, y’en aura bien un mais va falloir patienter quelques jours que notre rédacteur boucle son reportage sur place autour de l’Emirates et nous revienne sain et sauf ; il nous a texté en catastrophe comme quoi il est pris en otage dans un pub depuis 2 jours (mais en gros, ça sera Groundhoung Day, le Jour de la marmotte, l’éternel recommencement quoi).

Aston Villa (17è, 38 points, G-A -26 / 31 buts pour  / 57 contre)

Résumé de la saison

Médiocre jusqu’à l’arrivée de Tim Sherwood à la mi février en remplacement du terne Paul Lambert qui remplaçait lui-même l’hyper tristos Alex McLeish. L’ex milieu du Blackburn champion d’Angleterre 1995 a sauvé des Villans qui fonçaient tout droit vers la D2 (seulement 12 buts PL marqués au 15 février !).

Satisfactions / A la hauteur / N’ont pas à rougir

Evacuons la principale satisfaction avant la distrib’ de bons points : depuis que Villa rame grave on ne voit plus guère traîner dans les travées leur Premier ministre de supp David Cameron. D’ailleurs, sait plus trop qui il supporte le Dave…

- le gardien Brad Guzan rend une bonne copie malgré quelques bévues en fin d’exercice (festival boulettes contre Man City il y a un mois), cagades qui ont d’ailleurs poussé Sherwood à aligner le vétéran Shay Given sur la fin. L’Irlandais de 39 ans, qui a disputé tous les matchs de FA Cup cette saison, a superbement remplacé l’Américain (malheureusement incertain pour la finale de FA Cup samedi, pubalgie).

- Ron Vlaar, surtout en phase aller (mini portrait) malgré une saison encore ternie par les blessures.

- le latéral droit Alan Hutton, surtout en phase aller également, ainsi que les internationaux irlandais et danois Ciaran Clark et Jores Okore en défense centrale.

- notre Aly Cissokho national. Le latéral gauche s’est remis en selle après sa pige ratée à Liverpool mais une pubalgie contractée mi février lui a malheureusement fait rater la fin du film.


F. Delph souhaite un bon voyage aux USA à Frank Lampard.

- le milieu offensif Fabian Delph, 25 ans, élu Joueur de la saison à Villa pour la deuxième année consécutive. Les deux mois d’interruption en octobre-décembre pour épaule démise l’ont freiné dans son élan mais Delph, nommé capitaine par Sherwood en lieu et place de Ron Vlaar (trop souvent indisponible), a changé de dimension cette saison. International anglais depuis octobre dernier.

- le prometteur Jack Grealish, ailier/milieu offensif de 19 ans formé au club où il est licencié depuis l’âge de 6 ans. Homme du match (avec F. Delph) de la demi-finale contre Liverpool à Wembley mi avril. Compense un manque de puissance par un combo vivacité-grosse technique ; souvent comparé stylistiquement à Steve McMananan ou Chris Waddle. Son arrière-grand-père (Billy Garraty, 224 matchs/96 buts pour Villa) avait remporté la FA Cup 1905 et le gamin compte bien imiter son aïeul dans deux jours contre les Gunners. Eligible pour la sélection irlandaise (20 capes chez les jeunes) mais devrait opter pour l’Angleterre.


Jack Grealish. Signes distinctifs : se met plus de gel que dans une pub Vivelle Dop et porte ses chaussettes à la George Best (il porte des protège-tibias XS #memepaspeurdestacles).

- Scott Sinclair, prêté par Man City au mercato d’hiver. Vient de signer pour quatre ans à Villa. Et il était temps qu’il se pose : à seulement 26 ans, l’ailier gauche révélé à Swansea en 2011-12 en est déjà à son douzième club (un tas de prêts).

- Tom Cleverley. Le prêté par Man United a bien fini la saison après une longue sieste. A redécouvert ses qualités offensives sous Tim Sherwood, 3 buts dans l’emballage final. La carrière Red Devil de l’international anglais (que Hodgson pourrait rappeler dans quelques jours) semblant pliée, plusieurs clubs de renom autres que Villa s’intéresseraient à lui (Arsenal, Everton, etc.). En plus, il est gratos donc bonne affaire possible.

- Christian Benteke, post arrivée de Tim Sherwood mi février. Ouais, parce qu’avant Tim, le Belge – indisponible les deux premiers mois suite à une rupture des tendons d’achille qui lui fit rater le Mondial brésilien – c’était seulement 2 buts en PL et 5 % d’occasions converties. Depuis début mars cependant, Benteke a profité de la nette amélioration du jeu Villan pour mettre la moitié de ses occases au fond et claquer 11 buts en 11 matchs PL. Pourrait filer à Liverpool, ou ailleurs, pour environ 30m £.


Stats Opta au 7.04.2015 mais identiques après 38 journées

Déceptions / Pas à la hauteur / Ont floppé

- l’attaque, qui a explosé tous les records d’inefficacité sur les six premiers mois. Peu avant le limogeage de Paul Lambert à la mi février, la stat suivante était sortie sur la BBC5 Live (radio) : avec 12 buts marqués, Villa affichait le plus faible total sur les 649 clubs anglais évoluant en D1-D9. Deux autres stats éloquentes :

1) seulement 26 occasions cadrées au 30 novembre (13è journée)

2) au 1er février 2015, Bournemouth FC (D2) avait inscrit plus de buts dans la ville de Birmingham en 2014-15 en un seul match (vs Birmingham City, 0-8) que Villa de toute la saison !

- Gabby Agbonlahor et Andreas Weimann (repositionné ailier gauche par Tim Sherwood), même si le premier cité s’est un peu réveillé dans le dernier tiers de la saison.

- Charles N’Zogbia. Après une saison blanche l’an dernier, le Français n’a pas franchement brillé malgré quelques fulgurances (27 matchs, dont 19 titularisations).

- idem pour Kieran Richardson, quelques grosses perfs bien clinquantes mais trop souvent transparent.

Objectif(s)

Côté terrain : recruter un arrière central et au moins un buteur pour remplacer C. Benteke. Continuer à intégrer les jeunes et à prôner un football positivo-offensif, quitte à parfois risquer une valise.

Côté coulisse : trouver un acheteur qui désire ardemment sortir ce grand club du fossé dans lequel il végète depuis 2010 et le départ de Martin O’Neill. Villa est à vendre depuis un an, pour environ 150m £ (Randy Lerner, l’actuel proprio américain, avait déboursé 63m £ en 2006). Aux dernières nouvelles, trois acheteurs potentiels seraient sur le coup. Ça pourrait donc se conclure cet été. Ou pas.

L’homme invisible

Un trio invisible en fait :

- Carles Gil. Jeune milieu offensif et Espoir espagnol acheté 3m £ à Valencia au mercato d’hiver mais très rarement utilisé malgré une grosse technique et des débuts canons fin janvier contre Bournemouth en FA Cup, savourez ce superbe but. La réticence du numéro 25 à assurer les tâches générales de défense & charbonnage agacerait quelque peu Tim Sherwood.

- Libor Kozák. Après des débuts prometteurs en 2013 (4 buts en 8 titularisations/14 apparitions), l’international tchèque, acheté 6m £ à la Lazio pour être associé à Benteke, s’est cassé la jambe droite à l’entraînement début janvier 2014 et pis plus rien.

- Joe Cole. « J’ai refusé des salaires mirobolants [de MLS et du Qatar notamment] pour venir à Villa. J’aurais pu amasser une fortune et me prélasser sur les plages exotiques mais je suis un compétiteur alors j’ai choisi le défi Villa. […] Qui sait, si je saisis ma chance et aligne quelques bons matchs, et avec Stevie [Gerrard] qui prend sa retraite, je pourrais peut-être réintégrer la sélection anglaise… » déclarait l’ex Dogue au Daily Telegraph fin août 2014. A 33 ans et 56 capes anglaises, Cole, libéré par West Ham l’an dernier sans être utilisé, semble destiné à jouer les seconds rôles en Angleterre ou à émigrer dans un championnat Mickey Mouse. En réalité, Cole fait plutôt dans la discrétion depuis sa rupture des ligaments croisés début 2009. Encore un an de contrat Villan.

Highlights

En championnat, les victoires 1-0 à Anfield et au Britannia (Stoke) en tout début de saison et le 1-0 à White Hart Lane. La raclée infligée à Sunderland chez des Mackems anémiques, un 4-0 acquis dès la 37è minute et qui vida instantanément le stade de moitié.

Le parcours de rêve en FA Cup, même si les Villans n’ont rencontré que du lourd à partir des demies (Liverpool – enfin bon, du lourd-léger quoi). Finale dans deux jours contre Arsenal.

Lowlights

Y’en a un paquet. En vrac :

Les deux grosses traversées du désert (mi septembre à début novembre et début janvier à fin février – 13 défaites) et la raclée contre Arsenal, 5-0.

La méforme à domicile : seulement 5 victoires, dont trois 2-1 poussifs contre des mal classés.

L’inefficacité à l’extérieur : seulement 13 pions.

L’élimination à domicile en deuxième tour de League Cup contre Leyton Orient (D3). C’est le quatrième revers des Villans contre un petit en trois saisons de coupe (après Millwall – D2 – et Bradford – D4 – en 2013 et Sheffield United – D4 – en 2014).

La toute fin de saison décevante : défaite à domicile 1-0 contre Burnley il y a 4 jours et peignée 6-1 infligée par Southampton il y a deux semaines, avec de la maxi bourdasse en défense ; une pilée qui poussa une bonne partie de leurs 2 000 supps à quitter St Mary’s après une grosse demi-heure (0-4), probablement pour aller noyer leur chagrin dans les pubs alentours. Au moins, ils pourront dire « I was there » pour ce match historique qui vit Sadio Mané signer le hat-trick le plus rapide de l’histoire de la D1 anglaise : 2’56.

« Les gars, vous êtes nul à chier. Essayez de vous faire plaisir puisque de toute manière vous allez probablement perdre. Mais allez-y, prenez du plaisir à être nul à chier. » (Roy Keane)

L’étrange gestion du club par son propriétaire, l’Américain Randy Lerner. Pourquoi par exemple prolonger le contrat de Paul Lambert (de 4 ans !) aussi prématurément, à la mi septembre 2014, alors que son bilan n’était pas franchement bandant ? (deux fois 15è). Certes, Villa avait signé un excellent début de saison (enfin, les quatre premiers matchs) mais c’est pas comme si on se l’arrachait le Popol hein.

Dans la même veine wtf, la nomination de Roy Keane au poste de manager-adjoint. Le mec est déjà Numéro 2 de Martin O’Neill (sélectionneur de la République d’Irlande) et il n’a rien prouvé à ce niveau, sinon foutre le bazar où il est passé (Sunderland et Ipswich) et se mettre les vestiaires à dos avec sa psychologie de bazar et son tempérament à la masse et surtout totalement inadapté au foot 3.0. Remarquez, ses bizarres causeries d’avant-match peuvent faire mouche. Dans son autobio sortie en avril, l’ex défenseur Danny Higginbotham raconte l’anecdote suivante à propos du psycho irlandais du temps où il manageait Sunderland (2006-08) : « Après 6 défaites sur les 9 derniers matchs, et juste avant un match contre Villa, Roy Keane nous dit : “ Les gars, vous êtes nul à chier. Essayez de vous faire plaisir puisque de toute manière vous allez probablement perdre. Mais allez-y, prenez du plaisir à être nul à chier.” Puis il quitte le vestiaire sans rien ajouter. Je dois dire que ses mots durs nous ont surmotivés ! On a fait match nul contre un Villa qui carburait à l’époque. »


Au moins, les supps Villans se seront bien marrés avec sa barbe de hipster.

Sa mission chez les Villans, selon le journaliste Pat Murphy (BBC) qui connait bien le dossier, était de « régler le cas de quelques vedettes surpayées et sous-performantes » et remotiver tout ce petit monde. Le moins qu’on puisse dire est que le sheriff Keane s’est planté en beauté. Fin novembre, il démissionnait de son poste d’adjoint, officiellement « pour se concentrer sur son rôle d’adjoint de Martin O’Neill » (difficilement crédible en l’absence de match international avant mars), officieusement à cause de ses conflits perpétuels avec les cadres de Villa.

Le manager

Tim Sherwood, nommé mi février en remplacement de Paul Lambert, presque aussi impopulaire qu’Alex McLeish avant lui, une sacrée prouesse en soi. C’était la deuxième expérience manageuriale du Londonien, après cinq mois réussis  à Tottenham l’an passé (59 % de victoires sur 22 matchs PL ; son échec à obtenir une qualif’ en Ligue des Champions lui a coûté son poste - ainsi que des p’tits problèmes relationnels avec la direction murmure-t-on).
A su redynamiser le groupe, faire confiance à la jeunesse (Grealish) et (re)créer un esprit d’équipe en redonnant un moral de guerrier à un groupe en perdition (seulement 2 victoires sur les 21 derniers matchs PL). Il avait revigoré la carrière d’Adebayor l’an passé (14 buts en phase retour après une longue traversée du désert) et ben il a fait de même avec Christian Benteke. A surtout changé les choses en attaque car derrière c’est toujours pas Fort Knox.

Tactiquement, il a joué la carte offensive en cherchant à aligner un 4-3-3 ou un 4-4-2 avec milieu en losange pour exploiter au maximum la vitesse de son trident offensif. Peut-être un poil naïf ou fou-fou parfois et a été critiqué pour ses options tactiques risquées, comme contre Southampton (6-1) où la défense adopta une high line – positionnement très haut – et se fit dûment bouffer.

Photo(s) de la saison


Ce supp Villan a trouvé l’accessoire idoine pour résumer la saison.

Burnley (19è, 33 points, G-A -25 / 28 buts pour / 53 contre)

Résumé de la saison

L’inverse de la dernière saison en Premier League (2009-10) où Burnley avait commencé fort avant de s’écrouler. La réadaptation à l’élite fut douloureuse pour le promu : aucune victoire sur les dix premiers matchs et seulement 4 points pris. Bref, on ne donnait pas cher de leur peau à l’automne. Et puis, petit à petit, les Clarets se sont enhardis, ont engrangé de la confiance et ont commencé à se rebiffer. Las, au final, la foutue logique sportive fut respectée et malgré une attitude généreuse et combative, le petit n’a jamais pu s’élever au-delà de la 17è place. Avec seulement 28 pions inscrits, la relégation était inévitable.

Satisfactions / A la hauteur / N’ont pas à rougir

Les bons points vont :

- au gardien Tom Heaton, 29 ans, qui signe une belle saison pleine (38 matchs PL) pour son baptème du feu parmi l’élite. Récompensé par une sélection avec les Trois Lions pour les deux prochains matchs (vs l’Irlande et la Slovénie). Egalement élu Player’s Player of the Year par ses pairs Clarets.

- aux deux latéraux, Ben Mee à gauche et son penchant à droite, le très offensif Kieran Trippier (excellent centreur, à la périphérie des Trois Lions et convoité par Spurs et Liverpool, entre autres). Grosse mention à Jason Shackell également en défense centrale.

- à David Jones, Dean Marney et Scott Arfield au milieu, le trio aux six poumons (Jones et Arfield figurent dans le Top 8 des bouffeurs de distance en PL), même si tout ça manque un peu de créativité.

- à l’ailier/avant-centre Ashley Barnes, auteur de quelques buts spectaculaires. L’ex Seagull (Brighton) devrait se calmer un poil cependant car il détient le record de fautes en PL cette saison (74) et il s’est bâti une réput’ de « dirty player », notamment pour ce tacle sur Matic. S’est fait les croisés lors de la dernière journée et devrait être indisponible jusqu’en février 2016.

- à Danny Ings, 22 ans, Espoir anglais, 11 buts PL cette saison mais en panne dans le dernier tiers (2 buts). Compense son relatif manque de vitesse par une grosse technique. Avec une meilleure finition, pourrait se taper l’incruste chez les Three Lions. A part ça, le tatoué fait beaucoup pour les gamins handicapés (détails) et a un pied à Tottenham et l’autre chez les Reds. Le Liverpool Echo a pesé le pour et le contre.

- à l’Ecossais George Boyd, même si nettement moins en vue sur la phase retour. Elu Player of the Year du club par les supporters. Avec 12 kms parcourus en moyenne par match (stats fin mars), l’ailier gauche recruté l’été dernier décroche le prix Mouillage de maillot de la saison, devant C. Eriksen (Tottenham) et S. N’Zonzi (Stoke). La gnaque, c’est un peu la marque de fabrique de ce quasi trentenaire révélé sur le tard. Libéré à 15 ans du centre de formation de Charlton Athletic (jugé trop léger physiquement), il démarra à Stevenage (D5) tout en bossant comme vendeur dans une confiserie du coin après l’entraînement pour booster son maigre salaire de semi-pro. Le reste de son parcours est une irrésistible ascension vers l’élite qu’il atteint en août 2013 avec Hull City (qu’il avait rejoint en milieu de saison précédente, en D2). International écossais depuis deux ans. Sait marquer des p’tits bijoux, comme celui-ci contre Man City.

J’entends déjà certains d’entre vous chouiner : « Il est bien gentil l’ami Quigagne mais c’est l’école des fans son Burnley… Si la plupart ont donné satisfaction comme il l’écrit, il pourrait nous expliquer pourquoi ils ont fini avant-dernier ? »

Z’avez pas complétement tort les ami(e)s. Mais Burnley est un promu désargenté alors soyons indulgents, peu dans l’effectif avaient l’expérience du haut niveau. On parle ici de joueurs moyens mais qui se sont donnés à fond. Disons aussi que si leur XI de départ était relativement performant, l’effectif est limité qualitativement et leur banc était très (trop) juste à ce niveau-là (Jutkiewicz, Sordell, K. Long, Wallace, etc.), d’où l’une des plus faibles rotations de PL observées par Opta depuis dix ans.
Et pis Burnley est l’un des 12 clubs fondateurs, alors je les chouchoute un peu. Mais rassurez-moi, vous pouvez les réciter par coeur les 12 j’espère ? Parce qu’on rigole pas avec ça ici hein, c’est hyper important, c’est même à ce genre de truc qu’on reconnaît un vrai connaisseur du foot anglais d’un vulgaire footixus-ignoramus indigne de nous lire. Le top du top c’est de pouvoir les réciter instinctivement, comme une fable de la Fontaine du temps de votre CM2, mais par ordre alphabétique et en moins de 12 secondes, sobre ou dans l’état de votre choix. Et là, seulement là, vous pourrez vous vanter d’avoir réussi dans la vie.

Déceptions / Pas à la hauteur / Ont floppé

- Michael Kightly. A surtout joué remplaçant, sans grand impact. On était en droit d’attendre mieux de ce joueur de 29 ans relativement expérimenté à ce niveau (une bonne cinquantaine de matchs PL avec Wolves et Stoke).

- Lukas Jutkiewicz, en 9 ou 10. Pas vraiment invisible car il se bouge mais le bilan du transfuge de Bolton Wanderers est famélique : 0 but et 3 passes décisives en 25 apparitions/presque 17 heures de jeu.

- Steven Reid, 34, dix saisons de PL mais n’a pas convaincu.

- l’avant-centre Sam Vokes, 15 apparitions, 0 but – 47 buts la saison précédente en D2 en tandem avec Danny Ings. OK, je pousse un peu car ce n’est pas vraiment une déception stricto sensu vu que l’international gallois est revenu à Noël après 9 mois d’absence dus à une rupture des croisés, blessure qui en a handicapé plus d’un.

Objectifs

Evidemment le retour en PL dès la saison prochaine mais plus généralement continuer à faire grandir le club (un nouveau centre d’entraînement est dans les cartons et les structures s’améliorent progressivement, centre de formation, etc.).

Garder le manager, Sean Dyche. Le « Mourinho roux » les avaient fait monter en PL against the odds comme aurait dit Phil Collins : les bookmakers les donnaient même quatrième favori pour la descente en D3 au début de la saison 2013-14 (avec grosso modo la même ossature de départ que cette saison).

Highlights

Les deux victoires 1-0 sur Southampton et Man City, le 2-2 contre ces mêmes Citizens et le 0-0 contre Man United.

La combativité de cette équipe qui presse et harcèle : selon les statteux, au 2 mars 2015 le collectif Claret avait couvert le plus de terrain cette saison (ici). Malheureusement pour eux, suffit pas de courir…

Consolation : Burnley a souvent perdu par un seul but d’écart et n’a encaissé « que » 53 buts, soit autant que Tottenham (5è) et à peine plus qu’Everton (11è).

Lowlights

La défaite 4-0 à WBA mais surtout l’inefficacité chronique devant.

L’homme invisible

Fredrik Stensøe Ulvestad. Mais surtout parce qu’il fallait en choisir un.

Le manager

Sean Dyche, 43 ans, depuis fin octobre 2012. Voir son micro-portrait ici. A bien bossé et fait partie de la nouvelle génération montante de jeunes managers britanniques (ou nouvelles têtes) qui font bouger les lignes, les Tim Sherwood (Aston Villa, 46 ans), les Garry Monk (36 ans, Swansea), Eddie Howe (37 ans, Bournemouth, promu PL) et autre Alex Neil (33 ans, Norwich, également promu PL).

Bon, si on voulait l’égratigner, on pourrait peut-être lui reprocher une certaine rigidité tactique, par exemple quand il a persisté toute la saison avec son 4-4-2 à l’ancienne (copié-collé de l’an passé en D2) qui ne convenait pas forcément toujours en PL, surtout avec la blessure prolongée de Sam Vokes devant. Et disons que ça devient prévisible à la longue et donc plus facilement contrable par l’adversaire. Et si on voulait vraiment sortir la langue de vipère, on pourrait ajouter que ça a joué parfois trop replié derrière en misant sur de longs ballons devant vaguement destinés à Danny Ings, lequel était évidemment étroitement surveillé.

Photo(s) de la saison

J’ai galéré pour trouver une photo un poil originale mais heureusement, en priant, l’inspiration divine m’est venue.

OK, la plupart d’entre vous êtes une bande d’irrévérencieux gauchistes athées qui s’en battent les flancs avec un flabellum en plumes des choses religieuses mais je tiens quand même à vous informer que l’évêque de Burnley, le supp Gunner Philip North, a souvent prié cette année pour que les Clarets se maintiennent (à mon humble avis, il aurait mieux fait de prier pour qu’Arsenal gagne enfin quelque chose mais à chacun son trip hein).

J’aurais aussi pu choisir celles de deux anciennes gloires marseillaises passées par Turf Moor…

Le football grand-breton, ses instances nous répètent à l’envi depuis vingt ans, est un modèle d’intégration pour les non-Whites. Et il est indéniable que le  chemin parcouru ces dernières décennies est colossal. Mais terre d’accueil, le Royaume-Uni ne l’a pas toujours été et on a peine à mesurer la gravité de la situation il n’y pas si longtemps.

La lecture de l’introduction de ce dossier est vivement recommandée.

Nous continuons notre exploration chronologique de l’histoire du football noir britannique (liens des volets précédents en bas d’article) avec le formidable trio sud-africain composé de Steve Mokone (# 13), Gerry Francis (# 14) et Albert Johanneson.

Aujourd’hui : fin du volet sur Albert Johanneson.

1965, année charnière

C’est autour de 1965-66 que les choses commencent à se gâter pour Johanneson. Derrière la belle façade triomphale - montée en D1 en 1964 (il est meilleur buteur du club) et vice-champion d’Angleterre en 1965 - d’inquiétantes fissures psychologiques fragilisent son mental et lézardent son être.


Leeds United, 1964-65. Debout, de gauche à droite : Billy Bremner, Paul Madeley, Willie Bell, Gary Sprake, Paul Reaney, Norman Hunter, Jimmy Greenhoff, Don Weston. Assis : Jim Storrie, Johnny Giles, Terry Cooper, Bobby Collins, Alan Peacock, Jack Charlton, Albert Johanneson, Rod Johnson.

La finale de FA Cup 1965 contre Liverpool marquera un tournant pour le Sud-Africain, un pivotal point ambivalent, car si cette finale lui confère l’immense honneur d’être le premier Noir à la disputer, elle amorce aussi le début de son déclin et de ses rapports conflictuels avec Don Revie. Excédé par le racisme qu’il subit en silence depuis des années et le battage médiatique fait autour de ses origines avant la rencontre (une effervescence qu’il perçoit comme mâtinée de curiosité malsaine et d’ignorance), Johanneson refuse de jouer cette finale, à une heure du coup d’envoi. Comme il l’écrit dans sa biographie (voir première partie), il tient à « protester et prendre position contre le traitement qu’il m’est réservé. »

Don Revie, dont l’empathie n’était guère le point fort, menace de se séparer de lui. Dans les vestiaires, Johanneson est soudain pris d’une crise d’anxiété ; il vomit et une diarrhée passagère le cloue aux toilettes. Finalement il cède et accepte de jouer. Dans le tunnel, écrit-il, « des joueurs de Liverpool lui disent des choses horribles. D’ordinaire, je n’y aurais pas prêté attention mais ce jour-là, leurs insultes firent mouche. » Le Sudaf passera totalement à côté de son match, perdu 2-1 par Leeds, probablement davantage miné par le doute et une confiance en berne que tétanisé par le trac ou handicapé par le terrain lourd (les explications officielles fournies).


La finale FA Cup 1965 Liverpool-Leeds (2-1) : la première FA Cup des Reds et un tournant pour Albert Johanneson.

Mais peut-être les évènements de cette finale étaient-ils un mélange de tous ces sentiments, un condensé d’émotions tirées de son passé et exacerbées par le présent qui resurgit ce jour-là, devant les 100 000 spectateurs de Wembley. Un moment historique excessivement lourd à vivre pour un homme quasi esclavagisé et invisible quelques années auparavant et qui, soudain, se retrouva propulsé au devant d’une scène trop exaltée et lumineuse pour lui.

Trois semaines plus tard, Leeds sera coiffé sur le poteau par Manchester United dans la course au titre, au goal-average…

Une vie en déliquescence

Ses dernières années à Elland Road sont chaotiques. En froid avec Revie qui ne lui accorde plus sa confiance, il ne dispute qu’une huitaine de matchs par saison en moyenne, la faute aussi à quelques blessures delicates, au talon d’achille notamment, à la concurrence (Mike O’Grady puis Eddie Gray) et à la rudesse du football anglais que son style félin encaisse de moins en moins bien. Leeds est devenue l’équipe à (a)battre et leurs adversaires savent rendre aux Whites, étiquetés « Dirty Leeds », la monnaie de leur pièce.

Fragilisé, Johanneson déprime et se met à boire. Son successeur est tout trouvé, c’est un jeune tueur de 18 ans déjà au club, l’Ecossais Eddie Gray, un ailier pur qui poussera Albert vers la sortie. L’Eclair Noir ne sera pas des glorieuses campagnes européennes en Coupe des villes de foires 1967 (finaliste) et 1968 (vainqueur), ni de la saison 1968-69 qui accouchera du titre national, le premier du club. Eddie Gray, si. Albert ne s’est cependant pas fait voler sa place par le premier venu : Gray restera 19 saisons au club (577 matchs, 68 buts) et sera élu troisième Leeds United’s Greatest Player Ever en 2006. Ce splendide but à la Messi contre Burnley en 1970 où il élimine cinq joueurs avant de marquer est encore dans toutes les mémoires Whites (fait rare, Johanneson jouait, on le voit longuement au sol dans la surface, visiblement blessé, observant Gray slalomer victorieusement dans la défense des Clarets. Comme un symbole… Le premier but de Gray n’est pas mal non plus).

Hors des terrains, la vie de Johanneson part en lambeaux. Son mariage se délite et la bouteille remplace progressivement son épouse. Malgré ses relations exécrables avec Revie, Johanneson fait le forcing pour rester à Leeds, quitte à s’humilier. Quand Revie le convoque pour lui annoncer brutalement son départ (« Je ne veux plus de toi Albert. Bury FC [D3] veut te recruter et j’ai accepté leur offre. »), le Sudaf s’agenouille et le supplie de le garder. Pour toute réponse, Revie lui gueule : « Sors de mon bureau Albert, tu es une putain de honte. »

Finalement, ça ne sera pas Bury mais York City (D4) qui le fait signer en juin 1970. L’alcool l’a empaté et il a définitivement perdu son coup de rein magique. A Bootham Crescent, l’antre des Minstermen, les injures racistes continuent de plus belle, amplifiées par l’aspect champêtre du stade. « A York, on entendait tout, confia-t-il à Paul Harrison, contrairement aux stades de D1 où les chants couvraient les insultes. Un jour, un spectateur m’a appelé “espèce de gros nègre”. Je dois dire que le “gros” m’a autant vexé que le reste ! » ajouta-t-il avec un de ces rires qui fait mal.

Johanneson raccroche les crampons en 1972, à 32 ans, après une année blanche pour cause de blessures à répétition. En 1974, sa femme le quitte définitivement pour vivre aux Etats-Unis en emmenant les deux filles du couple. Cette rupture le précipite dans la dépression ; il sombre dans un alcoolisme chronique et devient un gros consommateur de marijuana. Dans l’impossibilité de voir ses enfants et malgré l’aide de quelques ex coéquipiers via l’association des anciens joueurs de Leeds, il s’isole.

De héros admiré par Pelé à pestiféré tabassé par la police

Au début des années 80, Johanneson rencontre Paul Harrison, un journaliste supporter de Leeds. Peu à peu, il se livre à lui dans une série d’interviews cash et poignantes qui deviendront la biographie The Black Flash, sortie en 2012 (voir première partie) et dont voici quelques extraits, des morceaux choisis tirés des pages 32 & 33. Nous sommes en 1982 quand il relate ces faits :

« Je ne compte pas pour les gens, personne ne voudra lire ton livre Paul. Les gens me voient comme différent, je suis noir et ils me montrent du doigt en criant des horreurs. Parfois ils me félicitent. […] Pour la majorité, je suis un emmerdeur, un Noir qui agace, un bon à rien qui devrait être en prison.

La police me prend pour cible également, me considère comme un mendiant, pas comme un être humain. Parfois, ils me courent après pour s’amuser et se moquent de moi car je suis devenu lent ; ils me mettent des coups d’épaule et se foutent de moi, me disent que je cours aussi vite qu’un escargot. Les flics me harcèlent, se comportent avec moi comme d’horribles racistes et me traitent comme un délinquant. Si je me promène dans le centre-ville de Leeds et discute avec des personnes qui me reconnaissent, ils me disent de dégager et d’arrêter d’embêter les gens. […]

La police me frappe aussi, comme y’a pas si longtemps [1981] dans Albion Street, j’étais tranquillement assis sur un trottoir, je ne dérangeais personne, je ne faisais ni la manche ni rien d’illégal, j’étais assis car mes genoux me font terriblement mal. Un flic arrive, me prend violemment par le col, me jette au sol et me frappe dans les cotes en me disant que des bronzés comme moi devraient retourner en Afrique ou aller en prison ou au zoo. J’étais choqué et suis allé porter plainte au commissariat de Millgarth mais là-bas, on m’a ri au nez et envoyé balader. C’est régulier, la police me cherche des noises une ou deux fois par semaine. […] Tu sais Paul, ce dont j’ai souffert et vu en Afrique du Sud dans ma jeunesse n’était aucunement différent de ce que je souffre ici aujourd’hui. »

A la fin des années 80, Johanneson se retrouve un temps sans-abri. Devant l’urgence, les services sociaux lui dégotent un studio dans une tour HLM de la ville. Mais il est déjà trop tard. L’ex terreur des défenses, le Black Flash autrefois admiré par Pelé et Eusebio, vit en reclus, attendant une fin qu’il sait proche.

Le 28 septembre 1995, à 55 ans, Albert Johanneson meurt d’une méningite et d’un arrêt cardiaque dans la détresse la plus totale. Son corps ne sera découvert que plusieurs jours après sa mort. Tout comme Arthur Wharton soixante-cinq ans avant lui, il est enterré dans une pauper’s grave, une sépulture anonyme réservée aux indigents, au Lawnswood Cemetery de Leeds.

Son neveu, le boxeur anglais Carl Johanneson, 17 ans au moment de sa disparition, déclarera quelques années plus tard : « Ce n’est pas la boisson qui a tué Albert, mais le départ de sa femme aux USA avec leurs deux enfants. » D’autres pointeront du doigt l’ostracisme et l’indifférence.

Une source d’inspiration

Dans l’introduction de ce dossier et tout au long des volets et de mes commentaires sous articles, j’ai souligné l’oubli dont ont été objet, voire victime, nombre de joueurs noirs ainsi que la difficulté éprouvée par la société britannique à faire face à son passé. Johanneson n’échappe pas à ce constat. Malgré le racisme et le traitement de « citoyen de troisième classe » qu’Albert Johanneson subit toute sa vie en Angleterre, certains auteurs anglais de renom occultent, sciemment ou non, cette réalité qui le détruisit à petit feu. Ivan Ponting, écrivain anglais auteur de plus de cinquante livres sur le football et journaliste à The Independent, écrivait ceci dans sa nécrologie du 2 octobre 1995 (texte ensuite publié, sans retouche, dans des livres de nécros jusqu’à aujourd’hui – dont The Book of Football Obituaries du même I. Ponting sorti en août 2012) :

« Ensuite [vers 1961-64] Johanneson s’acclimata bien, sur le terrain comme dans la vie. […] Les incidents à caractère raciste étaient extrêmement rares. […] C’etait comme si sa confiance, aspect toujours fragile chez lui, avait été sévèrement ébranlée. »

Ces quelques phrases dénotent une méconnaissance de la carrière et vie d’Albert Johanneson qui confine au mépris. Non, Johanneson ne s’acclimata jamais à sa vie anglaise. Non les incidents à caractère raciste n’étaient pas « extrêmement rares », ils étaient incessants, sur le terrain comme dans son quotidien. Et non la confiance d’Albert Johanneson n’était pas fragile, elle avait une limite, comme tout un chacun. Johanneson fut le premier Noir à subir de plein fouet un racisme institutionnalisé et quasi permanent, dans les stades, dans la rue ou les magasins. Peu de monde l’écouta, on préféra ignorer ses souffrances et évoquer un « mental fragile » pour expliquer ses mauvaises performances et son déclin, comme le fit son manager Don Revie avec sa dureté légendaire.

A ses grands contemporains le mot de la fin.

George Best :

« Albert était un homme très courageux, ne serait-ce que pour fouler la pelouse et jouer au football dans ces conditions-là. Il n’avait pas peur, il fonçait et avait une technique folle. Il était gentil aussi, ce qui est à mon sens la chose la plus importante. Plus importante que tout le reste. »

Pelé :

« Albert ouvrit la voie et servit d’inspiration aux footballeurs noirs à travers le monde. »

Eusébio :

« Des générations de footballeurs noirs devraient s’inspirer d’Albert Johanneson et le remercier pour ce qu’il a accompli. »

Billy Bremner :

« Albert était incroyable. En un clin d’oeil, il pouvait pivoter, crocheter et mettre dans le vent ses adversaires. »

Kevin Quigagne.

Des vacances loin du foot dans l’immédiat puis des raisons professionnelles et familiales vont me tenir éloigné des terrains TK quelque temps. Je vous retrouverai fin mai en principe pour notre traditionnel Bilan PL club par club. Bonne fin de saison à tous et toutes.

Les volets précédents :

(1) Introduction. Les premiers Blacks du football britannique
(2) Andrew Watson. Les premiers Blacks du football britannique
(3) Arthur Wharton. Les premiers Blacks du football britannique
(4) John Walker et Walter Tull. Les premiers Blacks du football britannique
(5) Jack Leslie et Eddie Parris. Les premiers Blacks du football britannique
(6) Alfred Charles, Gil Heron, Roy Brown et Lindy Delapenha. Les premiers Blacks du football britannique
(7) Charlie Williams. Les premiers Blacks du football britannique
(8) Tesilimi Balogun et Steve Mokone. Les premiers Blacks du football britannique
(9) Gerry Francis. Les premiers Blacks du football britannique
(10) Albert Johanneson 1/2. Les premiers Blacks du football britannique

Le football grand-breton, ses instances nous répètent à l’envi depuis vingt ans, est un modèle d’intégration pour les non-Whites. Et il est indéniable que le chemin parcouru ces dernières décennies est colossal. Mais terre d’accueil, le Royaume-Uni ne l’a pas toujours été et on a peine à mesurer la gravité de la situation il n’y pas si longtemps.

La lecture de l’introduction de ce dossier est vivement recommandée.

Nous continuons notre exploration chronologique de l’histoire du football noir britannique (liens des volets précédents en bas d’article) avec le formidable trio sud-africain composé de Steve Mokone (# 13), Gerry Francis (# 14) et d’Albert Johanneson.

Aujourd’hui : Albert Johanneson, première partie.

# 15. Albert Johanneson (1940-1995)

Ce Sud-Africain est le premier Noir à avoir disputé une finale de FA Cup - en 1965 - et celui qui subira le plus violemment racisme jusqu’ici, triste résultante du contexte changeant de l’époque. Johanneson, c’est aussi l’un des destins les plus tragiques du football britannique.

Insultes racistes dès l’atterrissage

Quand Albert Johanneson arrive à Leeds début 1961 pour un essai de trois mois, la plus glorieuse ère de l’histoire du club est encore loin de débuter. Leeds est un mal classé de D2 qui évitera de peu la descente en fin de saison, un maintien en partie imputable à la nomination du jeune Don Revie comme entraîneur-joueur le 17 mars 1961. A peine le Sud-Africain a-t-il débarqué à Heathrow le 5 janvier 1961 qu’un voyageur pressé le bouscule sèchement, au point de presque le faire tomber, en lui balançant un « Get out of my way, nigger ».
Johanneson comprend alors que s’il a quitté l’un des régimes les plus ignobles de la planète, il n’a pas non plus atterri au paradis. Mais nul doute que Gerry Francis (# 14) lui en avait touché deux mots, car c’est son compatriote qui est chargé de le prendre sous son aile. Malheureusement, Francis quittera Leeds six mois plus tard et le jeune Albert perdra ainsi son précieux allié.


Johanneson signe son contrat le 5 avril 1961, sous les yeux du fraîchement nommé Don Revie, entraîneur-joueur (centre) et de son compatriote Gerry Francis (gauche)

Dès ses premiers matchs, cet ailier gauche virevoltant (à une époque où les wingers sont rois – cf Stanley Matthews et Tom Finney) qui deviendra un joueur clé des Whites, est pris pour cible. Les insultes racistes et autres cris de singe ou de « zoulou » sont monnaie courante. Un jour, un joueur d’Everton lui envoie un « Black bastard ». Lui qui avait quitté l’Afrique du Sud pour échapper à l’apartheid est choqué. Il s’en plaint à Don Revie mais ce dernier lui conseille simplement de répondre « White bastard » si cela se reproduit. Quand Albert lui raconte qu’un adversaire n’a cessé de lui balancer des « nig-nog » (noiraud) et « gollywog » (voir # 11), personnages blancs grimés en Noirs dans le très populaire mais controversé Black & White Minstrel Show (ici), Revie trouve l’insulte spirituelle et se marre. Parfois, le bourru manager lui demande sur un ton cassant de « faire abstraction de tout ça, se durcir mentalement et se concentrer uniquement sur le jeu ».

Adaptation difficile dans un contexte délétère

Hors du terrain, malgré sa liaison avec une Anglo-Jamaïcaine du coin suivi d’un mariage en 1963 (ci-contre), Johanneson peine à s’acclimater à la vie anglaise et son racisme omniprésent. Nombreux sont les commerces, restaurants, cafétérias et même bureaux de tabac de Leeds (cf pages 173, 182 & 183 de l’excellent The Black Flash [1]) qui lui font comprendre que sa présence est indésirable, refusent de le servir ou même l’éjectent manu militari des lieux.

Quelques-uns de ses coéquipiers, comme Billy Bremner (qui avait déjà aidé Gerry Francis à s’intégrer), Jack Charlton, Bobby Collins, Grenville Hair ou le jeune Peter Lorimer plus tard, veillent sur lui et n’hésitent pas à le défendre physiquement. Toutefois, la majorité ne sait comment réagir, à une époque où le racisme, ordinaire ou virulent, se banalise. L’Angleterre avance cahin-caha vers le multiculturalisme et cette mutation expose le sinistre underbelly de la société anglaise, cette face sombre que des partis politiques et mouvements divers exploiteront bientôt, notamment le National Front et le parti Conservateur (voir volets précédents).

L’empire britannique a éclaté et l’immigration issue des pays du Commonweath a bondi de quelques milliers par an au début des Fifties à 136 000 entrants en 1961. Le recensement de 1961 fait apparaître que 100 000 personnes d’origine afro-carribéenne vivent sur Londres. En 1962, le parlement fait voter le Commonwealth Immigrants Act qui restreint considérablement la liberté de mouvement des citoyens de l’ex empire britannique votée en 1948 (British Nationality Act). En 1968, le député conservateur Enoch Powell prononce son discours haineux des « Fleuves de sang » qui trouvera un écho certain auprès de la population (voir # 11). A l’intérieur et aux abords des stades, ainsi que lors des déplacements de supporters, le hooliganisme commence à s’organiser et inquiéter.

Le George Best de Leeds United

L’époque n’est plus aux bras ouverts, même si intéressés, des années d’après-guerre [2]. Les vagues successives et régulières de « Paki-bashing » (terme argotique : ratonnade) dans les villes ouvrières du Lancashire dans les années 60 et 70 – mais aussi sur Londres et ailleurs, on en recensa parfois des dizaines par mois, des actes perpétrés principalement par des Skins, Mods, groupes fascistes ou hooligans – sont là pour rappeler l’extrême violence qui pouvait caractériser les relations interraciales de l’époque.

Durant ses neuf saisons à Leeds (200 matchs et 68 buts, dont 2 hat-tricks en coupe d’Europe, exceptionnel ratio pour un ailier), le vif Albert “Hurry, Hurry” Johanneson (Albert le bolide, son surnom d’enfance) forcera souvent l’admiration de ses pairs – efficaces mais souvent empruntés balle au pied – grâce à son élégance, sa pointe de vitesse et son style « brésilien » comme aime l’écrire la presse. Johanneson est doté d’une technique aussi pure qu’innée (son coéquipier Johnny Giles le compare souvent à George Best), acquise pieds nus avec des ballons de fortune dans les rues poussièreuses des townships : Johanneson n’a touché son premier vrai ballon qu’à l’âge de 18 ans.

Toutefois, si pour beaucoup il est ce héros exotique « venu de Tombouctou » (cf le chant Leeds Calypso), pour d’autres, il incarne les stéréotypes classiques que le racisme institutionalisé aimait véhiculer au Royaume-Uni, à savoir l’image du Noir paresseux, inconstant et à l’intellect limité. Des clichés apparus dans le football britannique dès les années 1890 et qu’on retrouvera par exemple dans les propos racistes de Ron Atkinson [3] à l’encontre de Roger Milla à l’occasion de la coupe du monde 1990 et de Marcel Desailly en 2004.

1965, année charnière

C’est autour de 1965-66 que les choses commencent à se gâter pour Johanneson. Derrière la façade triomphale – montée en D1 en 1964 (il est meilleur buteur du club) et vice-champion d’Angleterre en 1965 – d’inquiétantes fissures psychologiques fragilisent son mental et lézardent son être.


Leeds United, 1964-65. Debout, de gauche à droite : Billy Bremner, Paul Madeley, Willie Bell, Gary Sprake, Paul Reaney, Norman Hunter, Jimmy Greenhoff, Don Weston. Assis : Jim Storrie, Johnny Giles, Terry Cooper, Bobby Collins, Alan Peacock, Jack Charlton, Albert Johanneson, Rod Johnson.

La finale de FA Cup 1965 contre Liverpool marquera un tournant pour Johanneson, un pivotal point ambivalent, car si cette finale lui confère l’immense honneur d’être le premier Noir à la disputer, elle amorce aussi le début de son déclin et de ses rapports conflictuels avec Don Revie. Excédé par le racisme qu’il subit en silence depuis des années et le battage médiatique fait autour de ses origines avant la rencontre (une effervescence qu’il perçoit comme mâtinée de curiosité malsaine et d’ignorance), Johanneson refuse soudain de jouer cette finale, à une heure du coup d’envoi. Comme il…

A suivre.

Kevin Quigagne.

Les volets précédents :

(1) Introduction. Les premiers Blacks du football britannique
(2) Andrew Watson. Les premiers Blacks du football britannique
(3) Arthur Wharton. Les premiers Blacks du football britannique
(4) John Walker et Walter Tull. Les premiers Blacks du football britannique
(5) Jack Leslie et Eddie Parris. Les premiers Blacks du football britannique
(6) Alfred Charles, Gil Heron, Roy Brown et Lindy Delapenha. Les premiers Blacks du football britannique
(7) Charlie Williams. Les premiers Blacks du football britannique
(8) Tesilimi Balogun et Steve Mokone. Les premiers Blacks du football britannique
(9) Gerry Francis. Les premiers Blacks du football britannique

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[1] Biographie sur Albert Johanneson publiée en 2012 et écrite par Paul Harrison, un supporter des Whites qui rencontra Johanneson par hasard dans un pub de Leeds en 1982. De cette amitié est née The Black Flash (L’Éclair Noir, surnommé ainsi pour sa pointe de vitesse), une bio consistant en une série d’interviews réalisées sur dix ans. Avant le Sudaf, ce surnom fut aussi donné à Gil Heron, le premier Noir à porter les couleurs du Celtic, voir # 8.

[2] En référence à la liberté de mouvement des citoyens de l’ex empire britannique votée en 1948, ici.

[3] Ron Atkinson, commentateur vedette de ITV à la Coupe du monde 1990, lors d’Angleterre-Cameroun en ¼ : « Milla n’a vraiment rien dans le crâne. » Son collègue Brian Moore lui fit alors remarquer que ses propos pourraient lui attirer des ennuis. Se croyant hors antenne (alors que les auditeurs de l’étranger l’entendaient), Atkinson en remit une couche : « Oh mais non, la seule personne qui pourrait me causer des ennuis c’est sa mère, et seulement si elle regarde le match du haut de son arbre. »

La chaîne reçut quelques plaintes de téléspectateurs mais les ignora. Signe des temps où le racisme ordinaire était acceptable publiquement, ces commentaires passèrent inaperçus. Quatorze ans plus tard, ITV licenciera Atkinson pour des propos sur Marcel Desailly qui se passent de traduction (tout comme en 1990, il pensait être hors antenne) : « Desailly is what is known in some schools as a fucking lazy thick nigger. »

Atkinson perdit également tous ses contrats publicitaires et fut congédié du Guardian où il tenait une rubrique d’analyse tactique. Deux ans après, il tenta un comeback via une série TV à forte audience où, en compagnie d’autres célébrités, il fut envoyé en Provence apprendre le français et découvrir une autre culture (ce qui lui fit sans doute le plus grand bien). Il commenta notamment un match live du PSG, en français, avec Jean-Charles Bahnoun (moment assez drôle je dois dire). Entreprise de réhabilitation médiatique qui se solda par un échec : Atkinson était définitivement grillé. Enfin, pas si grillé que ça car ce dinosaure réapparut sur Channel 5 en 2013 dans l’émission Celebrity Big Brother où il refit parler de lui. Le plus navrant n’est pas tant qu’il se trouve encore des chaînes prêtes à lui filer 100 000 £ (ce n’est malheureusement pas de sitôt qu’on verra la fin de ce genre de média) mais que Ron Atkinson ait toujours aujourd’hui autant d’admirateurs et d’apologists, une évidence à la lecture des commentaires sous cet article annonçant sa participation à l’émission.

En 2012, quand le Guardian voulut l’interviewer en lien avec un papier sur le racisme dans le football, Atkinson leur répondit : « Pas question, tout ça [la thématique du racisme] c’est un tas de conneries. Ce que je voudrais savoir, c’est pourquoi aucun journaliste ne m’interroge sur les trophées que j’ai gagnés. »

Ironiquement, ce même Ron Atkinson joua un rôle clé dans le long et douloureux processus d’acceptation et reconnaissance des joueurs Noirs dans le football britannique, ce que nous verrons dans les volets suivants.

Le football grand-breton, ses instances nous répètent à l’envi depuis vingt ans, est un modèle d’intégration pour les non-Whites. Et il est indéniable que le  chemin parcouru cer dernières décennies est colossal. Mais terre d’accueil, le Royaume-Uni ne l’a pas toujours été et on a peine à mesurer la gravité de la situation il n’y pas si longtemps.

La lecture de l’introduction de ce dossier est vivement recommandée.

Nous continuons notre exploration chronologique de l’histoire du football noir britannique (liens des volets précédents en bas d’article) avec le formidable trio sud-africain composé de Steve Mokone (# 13), Gerry Francis et Albert Johanneson.

Aujourd’hui : Gerry Francis.

# 14. Gerry Francis (1933-     )

Non, pas ce Gerry Francis et ses mullets d’enfer (en bas d’article) mais le Gerry Francis sud-africain, le premier Sudaf noir à évoluer en D1 anglaise (et le deuxième Sudaf noir à jouer à l’étranger, après Steve Mokone). Parents d’origine néerlandaise/allemande/africaine côté maternel et asiatique niveau paternel.

Une société britannique en pleine mutation

Début 1957, un scout recommande Gerry Francis à Leeds United (D1). Cet ailier droit virevoltant, également à l’aise en attaquant de soutien, évolue alors au Blackpool Coloured FC de Johannesburg (en amateur - il n’y avait pas de championnat pro en Afrique du Sud).
Quand Leeds l’invite pour un essai, à ses frais, il n’hésite pas une seconde malgré le coût prohibitif du voyage. Pour se payer le vol, ce machiniste dans une usine de chaussures économise pendant des mois et emprunte à sa famille. Par chance, l’avion British Airways qu’il prend fête son baptème de l’air et comme tout autre passager ce jour-là, il reçoit un traitement de faveur. Pour lui, c’est la stupeur totale, habitué qu’il est aux humiliations quotidiennes de l’apartheid. Francis n’est pas au bout de ses surprises.

Arrivé en Angleterre été 1957 avec une prime à la signature de 10 £ (le maximum) et un salaire de 50 £/mois (soit à peine plus qu’un ouvrier qualifié, le maximum mensuel pour un footballeur n’était alors que de 70 £), l’accueil qu’il reçoit est généralement bon. Toutefois, il s’aperçoit vite que si la ségrégation raciale n’est pas inscrite dans la législation, certaines pratiques s’en inspirent. Dans une interview accordée à la BBC il y a une dizaine d’années, Francis déclarait :

« On m’avait dit que l’apartheid n’existait pas en Angleterre, mais je m’aperçus vite qu’il y en avait quand même un peu. [...] Les insultes racistes du public ou d’adversaires étaient chose courante mais ils se trompaient s’ils pensaient me déstabiliser, au contraire, cela me rendait plus fort. Mais les supporters de Leeds m’adoraient, je n’ai jamais subi aucun racisme de leur part. »

De fait, la société anglaise est en pleine mutation ; les premiers immigrants des anciennes colonies arrivent en nombre suite au British Nationality Act de 1948 (octroyant le droit le résidence à tout citoyen des colonies britanniques), l’extrême-droite monte et les tensions apparaissent, débouchant parfois sur des émeutes raciales. Les étrangers, de « couleur » ou non, ne sont pas toujours les bienvenus (voir # 11, Charlie Williams).

Un « apartheid soft »

Une forme de ségrégation existe bel et bien (un colour bar, barrière raciale, eg ici), à l’emploi ou dans certains commerces, même si elle n’est pas forcément détectable à l’oeil nu. Certains pubs, cafés ou discothèques refoulent les non-Blancs (« de peur de faire fuir les clients » disait-on mezza voce) et les propriétaires louent difficilement aux non-Whites, aux Noirs et aux Irlandais, tous réduits au rang de chien.

A la fin des Fifties, la situation se durcit. Des affiches ouvertement racistes ou xénophobes se mettent à fleurir sur les vitrines de pubs, cafés ou magasins. L’une de ces notices dit : Interdits aux irlandais, aux noirs, aux chiens. Il faudra attendre la Race Relations Act de 1965 pour que de telles pratiques deviennent illégales. En partie seulement car cette loi, timorée et molle, exclut nombre de secteurs clés, notamment la police et le logement. Les nouvelles Race Relations Act votées en 1968 et 1976 rectifieront le tir.

Certains prospectus et slogans du parti Conservateur sont dans le même ton, tel celui-ci : « Si vous voulez une personne de couleur comme voisin, votez Travailliste. Si vous vous en coltinez déjà une, votez Conservateur ». Une formule de campagne qui sera déclinée en un immonde : « Si vous voulez un nègre comme voisin, votez Travailliste » dans la circonscription de Peter Griffiths, candidat Tory aux Législatives de 1964 à Smethwick, un coin ouvrier près de Birmingham. Quand Griffiths est élu [1], quelques-uns de ses supporters insultent le député travailliste sortant, Patrick Gordon-Walker, lors de la traditionnelle soirée des résultats et hurlent : « Et Walker, ils sont où tes nègres maintenant, hein ? Prends tes nègres et barre-toi ».

Un choc culturel

Malgré cette ségrégation de fait, les relations de Francis avec la population de Leeds et ses coéquipiers sont au beau fixe. Il habite chez une logeuse qui, racontera-t-il, prendra admirablement soin de lui pendant son séjour de quatre ans. Billy Bremner arrive en 1959 (à 17 ans ½) et ils font chambre commune.

Francis se lie aussi d’amitié avec deux illustres personnages du football britannique : Raich Carter et John Charles (ci-contre). R. Carter, Sunderland legend et ex international anglais, manage alors Leeds (pour encore un an) et aidera grandement Francis à s’acclimater à son nouvel environnement, n’hésitant pas à l’inviter chez lui le week-end pour discuter de longues heures sur la situation en Afrique du Sud. Le Gallois J. Charles est une Leeds legend partie chercher gloire et fortune à la Juventus (« Il Gigante Buono », le Gentil Géant, claquera 93 buts en 150 matchs) juste avant l’arrivée de Francis et qui revient régulièrement voir ses anciens coéquipiers. Francis sympathise aussi avec le jardinier du club, un Irlandais qui l’héberge l’été quand le Sudaf ne sait où aller.

Plus tard, Francis se dira immensément reconnaissant envers ces gens qui jouèrent un rôle essentiel dans son intégration : « En arrivant à Leeds, j’étais sous le choc car j’avais du mal à realiser que je les cotoyais d’égal à égal et que je pouvais leur rendre visite. En tant que Sud-Africain noir, ça me faisait drôle d’être invité chez des Blancs importants qui, de surcroît, s’intéressaient à moi ! »

Il doit attendre le 10 octobre 1959 pour débuter, contre Everton, après avoir longtemps patienté en réserve. Mais Leeds United va mal, tellement mal que le club descend en D2 en 1960. Après 50 matchs et 9 buts chez les Whites [2], il rejoint le voisin de York City (D4) en octobre 1961 pour 4 000 £ où il disputera 16 matchs jusqu’en mai 1962. Il terminera sa carrière dans le petit club de Tonbridge au sud de Londres. C’est dans ce championnat semi-pro que Francis dira avoir le plus subi le racisme : « Dans ces petits stades avec quelques centaines de spectateurs, on entendait tout, et y’avait parfois pas mal d’horreurs dans le lot. »

Les crampons raccrochés, il travaille un temps comme facteur en Angleterre avant d’émigrer au Canada. En 1998, il est de retour à Elland Road (ci-dessus), invité avec Steve Mokone et d’autres par une association de Birmingham qui donne un gala en hommage aux pionniers du football noir (A Tribute to the Pionniers of Black Football). Gerry Francis vit aujourd’hui près de Toronto.

Kevin Quigagne.

Les volets précédents :

(1) Introduction. Les premiers Blacks du football britannique
(2) Andrew Watson. Les premiers Blacks du football britannique
(3) Arthur Wharton. Les premiers Blacks du football britannique
(4) John Walker et Walter Tull. Les premiers Blacks du football britannique
(5) Jack Leslie et Eddie Parris. Les premiers Blacks du football britannique
(6) Alfred Charles, Gil Heron, Roy Brown et Lindy Delapenha. Les premiers Blacks du football britannique
(7) Charlie Williams. Les premiers Blacks du football britannique
(8) Tesilimi Balogun et Steve Mokone. Les premiers Blacks du football britannique

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[1] Des médias et politiciens de gauche accusèrent Griffiths, un enseignant populiste qui avait dérivé vers la droite dure au point de devenir pro apartheid, d’avoir inventé ce slogan et fait coller ces affiches. Griffiths a toujours nié et il est possible que des groupes d’ultra droite aient fait le coup. La gauche, furieuse de s’être ainsi fait piquer ce siège traditionnellement travailliste, ne lui pardonna jamais. Harold Wilson, fraîchement élu premier ministre travailliste en mai 1964, lui prédit une « carrière parlementaire de lépreux » lors de son discours d’investiture à la House of Commons. Griffiths contre-attaqua en révélant au grand jour que la branche du parti Travailliste de Smethwick (étiquetée alors « ville la plus raciste du pays ») avait longtemps appliqué une ségrégation raciale dans un club de jeunes dont ils avaient la charge, le Sandwell Youth Club, ainsi que dans un Labour Club local (de tels clubs - Labour clubs, Conservative clubs, etc. - étaient, et sont toujours, fréquents au Royaume-Uni. On y trouve en général un bar, une salle de réunion, un billard, etc. Un tas d’activités/sorties/soirées sont organisées pour les membres via des associations. Certains sont gigantesques et fonctionnent davantage comme un centre de loisir hyper polyvalent - assos, clubs sportifs, meetings politiques, spectacles/concerts, discos, bingos, eg le Wallsend Labour Club à Newcastle).

Personne n’était trop clair sur ces questions et la société dans son ensemble traînait un tas de préjugés conduisant à des dérives sur lesquelles on fermait volontiers les yeux. Les fortes tensions communautaires dans ce coin des Midlands poussèrent l’activiste américain Malcolm X à visiter Smethwick début 1965, et à boire quelques bières dans les pubs qui n’interdisaient pas l’accès aux minorités ethniques. La BBC profita de l’interdiction de territoire français qui le frappa inopinément (voir ici) pour lui proposer de débattre avec Griffiths mais ce dernier se désista au dernier moment. Une semaine plus tard, Malcolm X sera assassiné à Manhattan. Complément de lecture : tinyurl.com/ly2×6m6.

[2] Alors surnommés les Peacocks (Paons). Le surnom Whites n’arrivera qu’avec la nomination de Don Revie en mars 1961 même s’il n’est pas celui qui introduisit le blanc, contrairement à ce qui est communément admis (voir ici). Les deux surnoms cohabiteront deux bonnes décennies avant que Peacocks ne disparaisse progressivement.

Le football grand-breton, ses instances nous répètent à l’envi depuis vingt ans, est un modèle d’intégration pour les non-Whites. Et il est indéniable que le  chemin parcouru ces dernières décennies est colossal. Mais terre d’accueil, le Royaume-Uni ne l’a pas toujours été et on a peine à mesurer la gravité de la situation il n’y pas si longtemps.

La lecture de l’introduction de ce dossier est vivement recommandée.

Nous continuons notre exploration chronologique de l’histoire du football noir britannique (liens des volets précédents en bas d’article) avec les Africains de la période après-guerre : le Nigérian Tesilimi Balogun et le formidable trio sud-africain composé de Steve Mokone, Gerry Francis et Albert Johanneson.

Aujourd’hui : T. Balogun et S. Mokone.

# 12. Tesilimi Balogun (1931-1972)

Cet attaquant nigérian est le premier Africain noir (non métissé) à jouer professionnellement en Angleterre et le premier Africain à obtenir un diplôme d’entraîneur.

Après avoir évolué dans plusieurs clubs de D1 nigériane (amateur), à l’été 1955 le club semi-pro de Peterborough fait venir l’athlétique international d’1m88 surnommé « Thunder* ». Comme il le souhaitait, le club lui trouve un emploi dans l’imprimerie, une filière qui l’intéressait beaucoup, en attendant de l’intégrer pleinement dans l’effectif. Il se sera jamais aligné en équipe première mais un plus gros club le recrute en 1956 : Queen’s Park Rangers (D3, avec un « ’s » avant 1967). Il y signe une honorable saison (13 matchs, 3 buts) mais Balogun est un campagnard dans l’âme et ne se fait pas à Londres. En 1957, il signe dans un petit club du Lincolnshire, coin paisible et relativement isolé de l’Angleterre.

En 1958, il rentre définitivement au pays où il joue jusqu’en 1962. Il décroche ensuite un contrat fédéral d’entraîneur de football pour une province de l’ouest nigérian et manage le Nigéria aux Jeux Olympiques de 1968. Il meurt dans son sommeil en 1972. Un stade de Lagos porte aujourd’hui son nom, témoin de son statut d’icône nationale. Balogun, nous dit cet article, « fut le premier véritable attaquant adulé au Nigéria, c’était un magicien sur le terrain. »

L’origine de la venue de Balogun en Angleterre est intéressante. En 1949 et 1951, le Royaume-Uni invite deux équipes africaines (respectivement le Nigéria et le Ghana, alors Gold Coast) à faire une tournée d’un mois, un tour principalement financé par l’administration coloniale. Les Britanniques découvrent alors des footballeurs talentueux (dont Balogun) qui, s’ils ne sont pas au niveau des professionnels, en remontrent aux meilleurs amateurs locaux. Et ce, parfois, en jouant certains matchs… pieds nus ! (seulement sur terrain dur, avec des bandages ou protection, comme le Nigéria en début de tournée 1949 - voir cet extraordinaire clip tourné par la Colonial Film Unit).


Supporters nigérians lors de la tournée du Nigéria d’août-septembre 1949 (à Londres pour Nigéria vs Dulwich Hamlet, devant 18 000 spectateurs)

Ces tours n’étaient toutefois pas une nouveauté outre-Manche. De septembre 1899 à janvier 1900, la première équipe sud-africaine à quitter le pays avait sillonné le Royaume-Uni (y compris l’Irlande, alors possession britannique). Un collectif composé de 16 joueurs noirs et 4 officiels blancs,  surnommé les Kaffirs (terme aujourd’hui évidemment injurieux), jouant sous l’égide de la fédération de l’Orange Free State Republic dirigée par des colons blancs. Ils disputeront 48 matchs au Royaume-Uni et un en France, contre une équipe de Tourcoing - rencontre remportée 3-1 par les Sud-Africains, leur seule victoire (le tout dans un contexte particulier, la Seconde Guerre des Boers - entre les Britanniques et les deux principales républiques Boers indépendantes - venant d’éclater).

Le livre Sport Past and Present in South Africa: (Trans)forming the Nation rapporte que si une certaine presse britannique et sud-africaine y alla de ses commentaires condescendants (le footballeur noir y est décrit comme puissant mais « extrêmement naïf »), humiliants ou frisant le racisme, l’équipe fut très bien accueillie et chaudement encouragée par le nombreux public tout au long de son périple britannique contre des équipes professionnelles et amateurs.

Ci-dessus, « l’accueil » de la presse aux joueurs sud-africains en 1899, dépeints comme de bons sauvages (« Les petits footballeurs nègres débarquent à Southampton tout droit de la sauvage Afrique du Sud » titra le quotidien local, ci-dessus). Tout au long la tournée, nombreuses furent les références au poème controversé « The White Man’s Burden » (le fardeau de l’homme blanc, ici) de l’écrivain anglais Rudyard Kipling, publié quelques mois auparavant.

Si elles n’étaient donc pas inédites, les tournées du Nigéria et de l’ex Ghana en 1949 et 1951 furent néanmoins fondatrices. Les Britanniques prirent en effet pleinement conscience du potentiel du joueur noir africain et montèrent peu après un réseau de scouts dans leurs colonies de l’ouest et l’est africain. C’est ainsi que Tesilimi Balogun sera repéré. Trois autres internationaux nigérians et ghanéens imiteront Balogun, notamment l’attaquant Elkanah Onyeali à Tranmere Rovers en D3 saison 1960-61 (8 buts en 13 matchs - et 11/11 avec les Super Eagles). Onyeali était venu en Angleterre principalement pour étudier et il partira finir ses études aux USA.

[*Pour sa frappe de mule : Thunder signifie « tonnerre » mais en jargon footballistique ce terme véhicule l'idée de puissance. To thunder a shot : envoyer une mine ; a thunderbolt : une mine]

# 13. Steve Mokone (1932-2015)

Premier footballeur noir sud-africain à obtenir un passeport et l’autorisation de jouer à l’étranger (en 1955, trois ans après sa demande initiale suivie d’une longue enquête policière). Mokone est, avec Tesilimi Balogun, le premier footballeur africain professionnel noir à évoluer hors d’Afrique.

Surnommé le Black Meteor (ou Kalamazoo/Kala), ce Sud-Africain enseignant de formation arrive à Coventry (D3) à 23 ans en 1955, grâce à des scouts anglais basés en Afrique du Sud où ses qualités sont repérées très tôt (Wolves et Newcastle United, entre autres, envoyèrent des émissaires le rencontrer au tout début des années 1950 mais il n’avait pas encore de passeport). Il faut dire que cet attaquant vif et technique avait représenté une sélection noire sud-africaine à 16 ans seulement ! (peu avant le début officiel de l’Apartheid, en mai 1948).

L’Afsud, pays du Commonwealth, constituait alors un vivier privilégié pour les clubs anglais et une bonne soixantaine de Sudafs - blancs, parfois d’origine britannique - évoluèrent en Angleterre entre 1899 et 1960, la plupart dans les années 1950. Quatre d’entre eux furent même sélectionnés en équipe d’Angleterre et un en équipe d’Ecosse [1].


Steve Mokone, assis, avec Heracles Almelo saison 1957-58. Debout, son compatriote Darius Dhlomo.

Hormis des formalités administratives simplifiées (aucun permis de travail exigé, grâce au British Nationality Act de 1948, ici), l’importance de ce contingent s’expliquait par des raisons économiques : les transferts étaient gratuits, le club anglais n’ayant qu’à régler le voyage (en bateau avant 1955) - et encore, parfois le club refusait de s’acquitter des frais, comme dans le cas de Mokone, expliqué ici - et le retour sur investissement-zéro pouvait s’avérer fort intéressant. En outre, l’absence de championnat professionnel sud-africain signifiait que les bons joueurs sudafs étaient souvent disposés à émigrer.

Il est singulier d’observer que même certains de ces Sud-Africains blancs subirent des insultes à caractère raciste ! John Hewie, ci-contre, dont les parents étaient écossais et qui vit aujourd’hui en Angleterre, raconta un jour que lors d’un Bury-Charlton du début des Sixties, un spectateur hurla : « Hewie, retourne en Afrique du Sud sale noir ». Une brève de gradins qui en dit long sur l’irrationnalité du racisme. Pour certains, les Sudafs blancs étaient devenus noirs, par osmose sans doute…

Après de bons débuts, Mokone ne s’adapte pas au style de jeu rugueux et basique de Coventry (détails ici) et ne dispute que quelques matchs cette saison 1956-57. Il peine également à s’acclimater à la société britannique, même s’il s’entend bien avec sa famille d’accueil, des militants anti-Apartheid.

Il signe ensuite deux saisons très remarquées à Heracles Almelo (D3) aux Pays-bas de 1957 à 1959, où il contribue grandement à la montée de l’équipe en D2 (15 buts, en tant qu’ailier) et fait grimper les affluences jusqu’à 20 000 spectateurs. Il passe ensuite brièvement par Cardiff City (D2) en fin d’été 1959 avant de signer au FC Barcelone. Malheureusement, pour cause de quota d’étrangers déjà atteint le Barça ne peut l’aligner et le prête à Marseille (aucun match).
Ses pérégrinations le conduiront ensuite à Barnsley (1 seul match), à Salisbury pour une saison (aujourd’hui Harare, capitale de la Zimbabwe) et au Torino en 1962-63, où il évoluera aux côtés du grand Gerry Hitchens et sera surnommé « la Maserati du football » par un journaliste italien après avoir inscrit 4 buts contre l’AC Verona (aujourd’hui Hellas Verona). Suivront le FC Valence, l’Australie et le Canada.

Au milieu des Sixties, il émigre aux USA où il décroche un doctorat en psychologie et enseigne à l’université mais Mokone connaîtra de sérieux déboires judiciaires à la fin des Seventies (des accusations qui lui vaudront presque dix ans de prison dans les Eighties et contre lesquelles il a toujours clamé son innocence. Le livre Twaalf Gestolen Jaare - Douze Années Volées - traite de l’affaire en y donnant un tour politique).

En 2003, il reçoit l’Ordre du Ikhamanga, la plus haute distinction sud-africaine décernée aux artistes et sportifs. Le livre, et film éponyme, De Zwarte Meteoor (le météore noir) s’inspire de son histoire.
Avant sa disparition il y a dix jours, Mokone vivait entre la côte est US et l’Afrique du Sud où il dirigeait une foundation chargée d’aider les étudiants pauvres ainsi que les jeunes footballeurs talentueux à émigrer en Europe (structure dont a par exemple bénéficié Benni McCarthy - ex Ajax, Celta Vigo, Porto et Blackburn).

On en sait finalement peu sur sa période britannique mais, à sa façon, Steve Mokone a tracé la voie à suivre pour les deux Noirs sud-africains qui lui emboîteront le pas et marqueront l’histoire du football noir en Angleterre : Gerry Francis et, surtout, Albert Johanneson.

Kevin Quigagne.

Les volets précédents :

(1) Introduction. Les premiers Blacks du football britannique
(2) Andrew Watson. Les premiers Blacks du football britannique
(3) Arthur Wharton. Les premiers Blacks du football britannique
(4) John Walker et Walter Tull. Les premiers Blacks du football britannique
(5) Jack Leslie et Eddie Parris. Les premiers Blacks du football britannique
(6) Alfred Charles, Gil Heron, Roy Brown et Lindy Delapenha. Les premiers Blacks du football britannique
(7) Charlie Williams. Les premiers Blacks du football britannique

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[1] Parmi eux, quelques Sudafs blancs connurent un succès phénoménal, tel l’avant-centre Gordon Hodgson, le premier Sudaf à flamber - Liverpool, Aston Villa et Leeds de 1925 à 1939. Avec 233 buts en 358 matchs de championnat au LFC, Hodgson est le deuxième meilleur buteur de l’histoire du club derrière Roger Hunt ! (de plus, tous les buts marqués par Hodgson le furent avec un Liverpool en D1, ce qui n’est pas le cas de Hunt) ; le futur international italien Eddie Firmani (Charlton, Sampdoria, Inter Milan), le seul joueur à avoir inscrit plus de 100 buts en Angleterre et Italie. En 1955, il fut vendu 35 000 £ à la Samp, record britannique de l’époque ; ainsi que le très prolifique Stuart Leary et le défenseur John Hewie (voir plus haut).

Le football grand-breton, ses instances nous répètent à l’envi depuis vingt ans, est un modèle d’intégration pour les non-Whites. Et il est indéniable que le  chemin parcouru cer dernières décennies est colossal. Mais terre d’accueil, le Royaume-Uni ne l’a pas toujours été et on a peine à mesurer la gravité de la situation il n’y pas si longtemps.

La lecture de l’introduction de ce dossier est vivement recommandée (rassurez-vous, c’est court).

Nous continuons notre exploration chronologique de l’histoire du football noir britannique (liens des volets précédents en bas d’article) avec Charlie Williams, pionnier à plus d’un titre.

# 11. Charlie Williams (1927-2006)

Destin exceptionnel que celui de Charles Aldolphus Williams, à la fois l’un des premiers footballeurs noirs de l’après-guerre et le premier comique noir anglais à succès.

Williams est aussi l’un des tous premiers à prendre de plein fouet la « nouvelle donne raciste » de l’Angleterre de la fin des Fifties où l’immigration noire, venue principalement des Antilles britanniques, est violemment rejetée par une partie de la population ainsi que certains groupes (du citoyen lambda aux sympathisants des thèses fascistes d’Oswald Mosley).

Le rire pour combattre le racisme

Charles Williams naît en 1927 dans le bassin houiller de Barnsley (près de Sheffield, South Yorkshire), d’un père barbadien et d’une mère anglaise. Dès 14 ans, il doit descendre à la mine pour subvenir aux besoins de la famille, son père ne pouvant travailler à cause d’un foutu pied de tranchée ramené de la Grande Guerre.

Arrière central rugueux et talentueux de l’équipe corpo de la mine, il est repéré par les voisins de Doncaster Rovers (D3) qui le recrutent en 1948. Deux ans plus tard, il est titularisé en équipe première, promue en D2. Il est envoyé ensuite en réserve quatre saisons avant d’être réintégré dans le XI fanion en 1954 où il restera jusqu’en 1959. Au total, il affiche 157 matchs de championnat à Rovers. Diminué par des blessures, il part finir sa carrière en semi-pro.
Sans s’étendre sur le sujet, il dira avoir subi le racisme en ajoutant qu’il préférait parfois en rire ou, souvent, ne pas répondre aux provocations (« J’ai entendu pas mal d’insultes et des “Retourne chez toi en Afrique” dans ma carrière », précisera-t-il laconiquement).

Les crampons définitivement raccrochés en 1960, cet ex ambianceur de vestiaire décide de faire de la scène son métier. Après une période peu convaincante comme chanteur dans les cabarets et pubs ouvriers du coin (working men’s clubs), il s’essaie au stand-up, étant naturellement doué pour la déconne. Dans ce domaine aussi, Williams fut sans doute un pionnier.
Plus tard, il expliquera avoir toujours cherché à amuser car « faire le clown à l’école permettait de détourner ou étouffer le racisme et les préjugés ». Dans les sketches les plus caustiques de son répertoire où l’auto-dérision hardcore domine, il brocarde l’univers viril du football et persifle un certain type de spectateur, le Dupont Lajoie des gradins et sa sinistre marque de fabrique : le racisme débonnaire. 

La célébrité en fait un exemple à suivre

En 1971 feu la grande chaîne régionale Granada, basée à Manchester, le remarque et lui donne sa chance dans une nouvelle émission intitulée The Comedians, le On n’demande qu’à en rire de l’époque. Son originalité plaît et les trois chaînes nationales (BBC 1 & 2 et ITV) s’intéressent à cet OVNI du paysage audiovisuel.
Tout s’emballe en 1972 quand ITV le choisit pour présenter un jeu très regardé, The Golden Shot. Du jour au lendemain, il connaît la célébrité nationale. Son sens de la répartie allié à un naturel enjoué à la Jacques Martin font merveille pendant deux ans, jusqu’en 1974 (le présentateur vedette du show, le célébrissime Bob Monkhouse, reprend les rênes). La BBC l’enrôle alors et, consécration suprême, lui concocte du sur-mesure avec le Charlie Williams Show.

Dans l’univers monochrome et coincé de la télévision britannique des Seventies, Williams détone et devient un role model pour les minorités ethniques du pays (même si, plus tard, beaucoup de Noirs - tel le célèbre Lenny Henry - lui reprocheront certains dérapages, voir plus bas). En solo ou avec une équipe de production, il part aussi en tournée et remplit les salles, y compris le mythique London Palladium où son show télé s’installera six mois durant.

Son succès se tisse sur fond de scène politico-sociale très tendue. Depuis le début des Sixties, l’immigration est devenue une question sociétale doublée d’un enjeu électoral ; le nombre de non-Whites a été multiplié par vingt en quinze ans et tourne autour du million et demi au sortir des Sixties. Aux crispations et craintes qui s’installent dans la population, les gouvernements successifs, conservateur et travailliste, répondent par des mesures fortes. En neuf ans, trois lois majeures sont votées pour freiner l’immigration : la Commonwealth Immigrants Act de 1962 qui restreint considérablement la liberté de mouvement des citoyens de l’ex empire britannique votée en 1948 (British Nationality Act), la Commonwealth Immigrants Act de 1968 et l’Immigration Act de 1971, laquelle forme toujours le socle des textes actuels.

L’ère du « racisme ordinaire »

Au milieu des Seventies, la récession démarrée en 1973 frappe durement (le Royaume-Uni sera surnommé « le malade de l’Europe ») et le National Front monte, sinon en part de vote (qui restera toujours négligeable, ici) au moins par sa présence sur le terrain qu’il occupe bruyamment [1]. C’est l’ère du casual racism, omniprésent, à commencer par la télévision via des sitcoms très populaires et controversés tels Love Thy Neighbour et Till Death Do Us apart où le personnage principal, Alf Garnett, incarne la caricature d’un raciste multicartes patenté (xénophobe, antisémite, homophobe, etc.). Dans le milieu du football, le sujet est tabou et les clubs, de même que les instances, préfèrent ignorer la situation.
Dans ce contexte et en l’absence d’un cadre législatif bien défini et d’organismes de soutien (tel Kick It Out), les quelques joueurs noirs titulaires se sentent isolés et insuffisamment empowered pour mener un quelconque combat.


Nick Griffin, l’un des leaders du NF de l’époque. Cet admirateur de Faurisson et du Ku Klux Klan sera député européen de 2009 à 2014 sous la bannière du British National Party

Un racisme banalisé dont le principal porte-étendard est le député conservateur Enoch Powell, funestement célèbre pour son discours haineux des Fleuves de sang qui prédit aux Britanniques, entre autres prophéties délirantes, « un avenir où, dans 15 à 20 ans, les Noirs domineront les Blancs » (propos tenus dans son discours mais, selon Powell, prononcés par l’un de ses administrés). Une rhétorique d’une rare virulence et inhabituelle en Grande-Bretagne mais qui trouve un large écho auprès de la population : dans un sondage réalisé peu après, 74 % des Britanniques se disent en accord avec le discours de E. Powell.

Quand on interroge Williams un jour sur un énième commentaire raciste d’Enoch Powell, qui enjoignait aux Noirs de rentrer chez eux (« Go home, black man »), le comique ne peut s’empêcher de tourner en dérision la diatribe du Tory : « Ben punaise, si je dois rentrer chez moi, je risque d’attendre une éternité mon bus pour Barnsley. »

La carrière de Charlie Williams s’achèvera dans la controverse. L’humour anglais de la fin des Seventies ne se distingue guère par sa finesse (cf Bernard Manning) et même pour l’époque, directe et crue, certains sketchs des comiques en vue ont de quoi choquer (l’emploi intempestif de termes tels « négro » ou « bicot » est routinier). Williams, resté relativement mainstream jusque là, suit le mouvement du politiquement incorrect, plaisantant lourdement sur les immigrés de la nouvelle génération ou défendant une marque de confiture qui a adopté pour logo un Golliwog, une poupée noire dont les fortes connotations racistes divisent l’opinion (aujourd’hui ce terme peut être considéré comme injurieux, cf ici. Par ailleurs, le lien étymologique et la proximité phonético-sémantique entre golliwog et wog envenimèrent la polémique - wog = basané/bougnoule/etc. Wog était alors fréquemment utilisé contre les non-Blancs, surtout ceux d’origine indienne/pakistanaise).

La reconnaissance, enfin

Alors que les années 70 avaient consacré son talent, au début des Eighties, Williams est soudain perçu comme ringard et irresponsable. Il s’attire l’ire d’une partie de la presse qui lui reproche sa propension à perpétuer des stéréotypes discriminatoires au moment même où de graves tensions raciales secouent la société britannique (des émeutes éclatent à travers le pays). Un dialogue de sourd s’engage, Williams réfute ces critiques en arguant du fait que le meilleur moyen de combattre le racisme est de s’en moquer ouvertement et emphatiquement.

Peu à peu, poussé vers la touche par la concurrence et incapable de se renouveler, il disparaît des écrans et retourne à ses premières amours, les petites salles de ses débuts, les inaugurations de centres commerciaux et ces pantomines de Noël dont les Britanniques sont si friands.

En 1999, Williams est décoré de l’ordre du MBE (sorte de Légion d’Honneur) pour son travail caritatif. En 2000, aux Black Comedy Awards, on lui décerne un prix spécial pour l’ensemble de son oeuvre. Dans son laïus de félicitation, le maître de cérémonie le remercie d’avoir « broken down many barriers ». En 2004, les téléspectateurs de l’émission Football Focus sur BBC 1 l’élisent Doncaster Rovers all-time cult hero. Probablement la récompense qui lui fit le plus chaud au coeur.

Dans le livre Windrush - The Irresistible Rise of Multi-Racial Britain de l’ex politicien travailliste Trevor Phillips, le célèbre comique/acteur/écrivain anglais noir Lenny Henry explique :

« Il faut bien comprendre que l’émergence de Charlie Williams s’est faite dans un timing parfait. Le rôle qu’il adopta était idéal, ce Yorkshireman noir qui avait été footballeur à Doncaster Rovers, qui avait vécu la guerre parmi les Blancs du Yorkshire, qui parlait comme eux, qui pensait comme eux mais qui était noir. Et quand il est devenu célèbre, c’était stupéfiant d’entendre cet homme s’exprimer avec le vocabulaire et l’accent si particuliers de ce coin-là. Je pense que ça a été un énorme choc culturel pour les gens. Et Charlie savait exploiter ces contrastes à fond. »

Frappé par la maladie de Parkinson et atteint de démence, Charlie Williams s’éteint le 3 septembre 2006, à 78 ans. Pour son biographe, Stephen Smith, le pays perd un innovateur et un trailblazer, un précurseur qui a taillé la route - si ardue - pour les générations à venir. Un pionnier qui ne s’est pas contenté d’ouvrir une voie solitaire mais en a dynamité quelques-unes.

Kevin Quigagne.

Les volets précédents :

(1) Introduction. Les premiers Blacks du football britannique
(2) Andrew Watson. Les premiers Blacks du football britannique
(3) Arthur Wharton. Les premiers Blacks du football britannique
(4) John Walker et Walter Tull. Les premiers Blacks du football britannique
(5) Jack Leslie et Eddie Parris. Les premiers Blacks du football britannique
(6) Alfred Charles, Gil Heron, Roy Brown et Lindy Delapenha. Les premiers Blacks du football britannique

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[1] La genèse du National Front est, si l’on peut dire, tristement comique. Le NF est créé en février 1967 par John Tyndall, un adorateur d’Hilter surnommé « le Fürher de Notting Hill », alors quartier populaire et multiculturel touché par des émeutes raciales en 1958 (en réaction, des immigrés caribéens créeront le carnaval de Notting Hill l’année suivante).

En 1963, Tyndall s’était fiancé à Françoise Dior, la nièce de Christian Dior, rencontrée lors d’une réunion du National Socialist Mouvement. Mais alors que Tyndall est en prison pour activités néo-nazis, F. Dior en profite pour se marier avec le meilleur ami de Tyndall (!), un certain Colin Jordan, néo-nazi fondateur de la White Defence League en 1957 (parti dissous en 1960 et qui s’alliera au National Labour Party pour former le British National Party, lui même dissous en 1967 pour laisser place au National Front). Jordan était même en taule avec Tyndall mais fut libéré avant ce dernier, libération dont il profita pour épouser F. Dior en express. Un mariage sans invités expédié à la mairie du coin mais qui ne passera pas inaperçu, comme le raconte le wiki de F. Dior (avant le mariage - pour son enterrement de vie de jeune fille ? -, elle colle des svastikas sur les murs de l’ambassade britannique de Paris). Quand Tyndall sort de prison six mois plus tard, les deux hommes sont brouillés mais, entre-temps, Dior et Jordan se sont séparés et les deux cocus néo-nazis refont cause commune. C’est dans ce contexte que le National Front est créé peu après…

Politiquement inexistant (dû à un manque de moyens, au bipartisme britannique et à la rhétorique dure des Conservateurs), le NF acquiert cependant une visibilité au début des Seventies grâce au militantisme de ses 50 branches et 18 000 membres, des nervis qui se clasheront régulièrement avec les organisations anti-fascistes et même des supporters de football. Au milieu des Seventies, Martin Webster, un jeune ex Conservateur violent et avide de publicité, reprend le puant flambeau. Webster décide de changer radicalement de stratégie en infiltrant le football anglais.

Sans entrer dans les détails (nous aurons l’occasion d’y revenir), Webster va suivre les exhortations d’un jeune militant déjà très expérimenté, Derek Holland. Ce dernier fréquente des fascistes italiens en cavale outre-Manche (car recherchés pour divers méfaits graves) et qui se sont nourris des conflits  politico-footballistiques entre Ultras de gros clubs italiens, querelles attisées par les partis extrêmistes transalpins, gauche et droite. Parmi ces fascistes, Roberto Fiore, recherché pour son implication présumée dans l’attentat de la gare de Bologne en août 1980 (85 morts, plus de 200 blessés. Fiore sera finalement acquitté. Il dirige aujourd’hui le parti néofasciste Forza Nuova qu’il a créé en 1997 et fut député européen de mai 2008 à juillet 2009, en remplacement d’Alessandra Mussolini).

A partir de 1978, Le NF délaissera la voie électorale, jugée vaine et terne, pour prôner le combat musclé sur le terrain. Pour ce faire, le NF va tout axer sur le recrutement de jeunes. Tout naturellement, ce positionnement amènera le parti à s’intéresser au football et à ses hooligans (« On peut faire beaucoup de choses avec un hooligan » aimait dire Webster. Voir ce documentaire BBC sur Millwall diffusé en 1977 ; Webster, à 26′20 : « We are very glad to recruit younsters who are of a robust disposition and who are willing and able to defend our legal activities from communist assault when necessary. I think there’s a lot you can do with a soccer hooligan. » Un docu commandité par Millwall pour montrer « qu’il était un club comme les autres » ; une initiative qui se retournera contre le club londonien).

Bientôt, le NF affirmerait sa présence dans, et autour, des stades britanniques.

Le football grand-breton, ses instances nous répètent à l’envi depuis vingt ans, est un modèle d’intégration pour les non-Whites. Et il est indéniable que le  chemin parcouru ces dernières décennies est colossal. Mais terre d’accueil, le Royaume-Uni ne l’a pas toujours été et on a peine à mesurer la gravité de la situation il n’y pas si longtemps.

La lecture de l’introduction de ce dossier est vivement recommandée.

Nous continuons notre exploration chronologique de l’histoire du football noir britannique débutée en novembre dernier (liens des volets précédents en bas d’article) avec quatre pionniers de l’entre-deux-guerres et l’après-guerre immédiat.

# 7. Alfred Charles (1909-1977)

Premier Noir non métissé à évoluer en Football League anglaise.

Attaquant/ailier arrivé en Angleterre de Trinidad & Tobago en 1932 pour travailler comme domestique d’un célèbre compatriote, le cricketeur Learie Constantine (ce dernier combattra ensuite le racisme en Grande-Bretagne - on lui avait notamment refusé une chambre d’hôtel à Londres en 1943 pour un motif racial - et deviendra en 1962 le premier Noir à être anobli. En 1969, il sera fait life peer et siègera à la Chambre des Lords du parlement britannique).

Dans un premier temps, Charles décide de rester dans le nord de l’Angleterre pour tenter sa chance dans le cricket. Puis, il se remet au foot et signe pour Burnley (D2) en 1933 mais ne dispute aucun match de championnat. Tout en exerçant la profession de… magicien, celui que la presse décrit comme un « technicien à la lourde frappe » joue ensuite dans des petits clubs de ce comté du Lancashire avant de signer à Southampton (D2) en janvier 1937. Il ne disputera qu’un seul match avec l’équipe première mais sera aligné en amical et avec la réserve. En 1938, il signe dans le club semi-pro de Stalybridge près de Manchester (là où Arthur Wharton, # 2, fut entraîneur-joueur en fin de carrière). Il restera vivre dans le nord de l’Angleterre jusqu’à sa mort.

Il faudra attendre 40 ans avant de revoir un joueur noir (Tony Sealy) dans l’effectif de Southampton. A l’époque, nous précise Don John (organisateur du Southampton’s Black History Month en 2006) dans cet article, c’est sans doute l’effet de nouveauté qui préserva Charles du racisme ouvert, à l’instar d’autres Noirs avant lui, notamment Andrew Watson, # 1 (« Il y avait si peu de Noirs à Southampton en 1937 que les gens considéraient probablement Alf Charles comme un objet de curiosité »).

# 8. Gil Heron (1922-2008)

Premier Noir à porter les couleurs du Celtic, même s’il est possible que d’autres précédèrent ce Jamaïcain, voir ici.

Si Heron n’a pas laissé une trace footballistique marquante outre-Manche (une douzaine de matchs en Ecosse – surtout en League Cup – et un bref passage à Kidderminster en non-League anglaise), il fut, comme l’écrit Brian Wilson dans le Guardian, « the first black player to capture the imagination of Scottish football fans », le premier Noir à avoir exercé une certaine fascination sur les supporters écossais et du Celtic [1]. Trois décennies plus tard, certains d’entre eux porteront le maillot des Hoops aux concerts britanniques de son fils, le légendaire musicien-poète américain Gil Scott-Heron, surnommé « The Godfather of rap » et considéré comme le père du rap engagé, notamment pour l’iconique et puissant The Revolution Will Not Be Televised (clip dans le lien ci-dessus).

En 1946, avec les Detroit Wolverines, il est sacré meilleur buteur (15 buts en 8 matchs !) de la minimaliste et très éphémère North American Soccer Football League (détails). Classieux, fin technicien et rapide [2], il impressionne les scouts du Celtic lors d’une tournée nord-américaine et est recruté à l’été 1951. Il marque dès son premier match (de League Cup) devant 40 000 spectateurs mais est jugé physiquement trop tendre pour le haut niveau et se retrouve cantonné à la Coupe de la Ligue et la réserve (avec laquelle il claquera 15 buts en 15 matchs).

La saison suivante, il est transféré à feu Third Lanark en D1 écossaise (voir ce superbe clip sur les vestiges de son mythique stade, Cathkin Park) où il claque 5 buts en 7 matchs de Scottish League Cup, puis dans le club semi-pro anglais de Kidderminster Harriers où il enquille 16 pions en une demi-saison. Début 1954, il retourne dans le club de ses débuts, le Detroit Corinthians, et restera vivre aux Etats-Unis.


La nature a repris ses droits : Cathkin Park et son jardin public avec Populaires

Ce récent article nous offre un éclairage nouveau sur la carrière de Gil Heron, en particulier sur sa période états-unienne (marquée par le racisme) et sa personnalité. Le passage sur sa soi-disante aversion au froid et son supposé manque d’engagement physique (« trait » relevé également ici) est un grand classique de l’histoire des stéréotypes du football britannique. Ces deux idées reçues, solidement ancrées dans l’inconscient collectif et les mentalités de l’époque, faisaient partie de la panoplie de clichés – nourris par la peur, la bêtise et l’ignorance – qui collèrent aux footballeurs noirs pendant un siècle au Royaume-Uni, de l’avènement du football professionnel (voir Arthur Wharton, # 2) aux années 1990. Développé in extenso, c’est le mythe du footballeur noir flambeur, inconstant, peu fiable, nonchalant, intellectuellement limité, mentalement fragile, qui craignait l’hiver, redoutait le jeu rugueux et manquait globalement de bottle (assurance/cran/gnaque) et de fighting spirit pour s’acclimater au football britannique.

Un gargouillou de préjugés sans fondement (ou plutôt si, cf la matrice idéologique du racisme scientifique, voir ici) et d’une absurdité d’autant plus consternante que les prouesses des athlètes et boxeurs noirs de l’époque (ou les footballeurs-boxeurs, tels Arthur Wharton ou même Gil Heron) contredisaient avec panache cette image « chiffe molle » que les propagateurs de ces aberrations cherchaient à véhiculer. Quant au lieu commun du Noir incapable de composer avec le froid et les terrains boueux, la réalité le faisait voler en éclat : la majorité des Noirs du football anglais post années 1960 étaient nés ou avaient grandi en Angleterre et savaient donc parfaitement ce qu’était un hiver rigoureux ! Idem pour Gil Heron, qui passa son adolescence au Canada et vivait à Détroit avant son expérience britannique (il est par ailleurs intéressant de noter qu’une version 2.0 de ce cliché climatique visera une certaine catégorie de footballeurs étrangers dans les années 1990, essentiellement celle des « artistes provenant de pays chauds ou considérés comme tels », e.g David Ginola ; un poncif symbolisé par le fameux « He is decent/good but can he do it on a cold December night in Stoke? »).

# 9. Roy Brown (1923-1989)

Premier grand joueur noir de l’après-guerre.

Né en 1923 à Stoke-on-Trent, ce fils d’un Nigérian et d’une Anglaise rejoint Stoke City (bonne cylindrée de D1) à 14 ans, d’abord comme petite main chez les Potters (notamment chargé d’allumer les braséros qui réchauffe la pelouse les jours de match en hiver) puis comme stagiaire (on disait apprentice à l’époque, scholar aujourd’hui).

Pour cause de Seconde guerre mondiale, il ne débute en équipe première qu’à 23 ans (il jouera cependant en Wartime League). Très rapide et doué de la tête, il évolue à Stoke City (D1) de 1946 à 1953, le plus souvent comme arrière-central, mais aussi avant-centre. Pour sa première saison à Stoke, il a comme coéquipier l’immense Stanley Matthews, premier Ballon d’or (1956). Auteur de 14 buts en 74 matchs.

Quand Stoke descend en D2 en 1953, Brown file à Watford en D3 où il affichera une plus grande polyvalence encore (arrière-central/ailier/avant-centre). Il fera le bonheur des Frelons pendant cinq saisons (40 buts en 142 matchs) et finira sa carrière avec les semi-pros de Chelmsford City.

# 10. Lindy Delapenha (1927-     )

Né le 25 mai 1927 à Kingston dans un milieu aisé, Delapenha fut le premier Jamaïcain à jouer professionnellement en Football League anglaise et le premier Noir à devenir Champion d’Angleterre avec son club (Portsmouth), pays où il connut un succès retentissant pendant quatorze ans de professionnalisme, dont dix au plus haut niveau.

En novembre 1945, ce sportif extrêmement talentueux dans une dizaine de disciplines (dont boxe, cricket, tennis, golf, natation, et surtout athlétisme, il refusera même une sélection britannique en sprint aux J.O de 1948, pour se concentrer sur le football) part en Angleterre pour servir dans l’armée de terre britannique, avec l’ambition de devenir footballeur pro par la suite. Il est affecté dans le régiment réservé aux jeunes sportifs de haut niveau.

Alors qu’il est posté en Palestine, un scout le repère et lui trouve un club de D1, Portsmouth (il n’y avait pas de football en Angleterre début 1946 et, en préparation de la reprise de la Football League fin août 1946 après une interruption de six saisons, des scouts furent chargés de parcourir le monde pour dénicher des joueurs talentueux, les effectifs professionnels ayant été décimés par la guerre).
En avril 1948, après un essai concluant à Portsmouth, cet ailier droit/deuxième attaquant très rapide (10,1 aux 100 yards) et doté d’une grosse frappe signe un contrat professionnel. Pour un premier club, c’est un coup de maître car c’est l’âge d’or de Portsmouth qui cartonne en championnat et évolue régulièrement à domicile devant presque 40 000 spectateurs. En 1949 et 1950, il devient double champion d’Angleterre avec Pompey (il n’était toutefois pas titulaire).

En 1950, il est transféré pour 12 000 £ à Middlesbrough, honnête cylindrée de D1, où il évoluera jusqu’à 1958 (D2 à partir de 1954). C’est chez les Smoggies que sa carrière anglaise va s’épanouir, ainsi que sa vie sentimentale. Dans le North East, il épousera une institutrice du coin, avec qui il aura trois enfants. Pour ne pas la « déraciner » dans le North West, il déclinera une offre de 26 000 £ faite par Manchester City en 1954 – somme proche des records britanniques de l’époque, autour de 35 000 £.

Rapidement, il devient la coqueluche du public d’Ayresome Park qui se délecte de son tandem avec la Boro legend Wilf Mannion, dont la statue trône aujourd’hui devant le Riverside Stadium. Très prolifique malgré sa position excentrée, Delapenha est sacré meilleur buteur du club à trois reprises. A partir de 1955, il sera associé à un autre canonnier hors pair : Brian Clough (197 buts/213 matchs pour Boro – en D2), avec lequel il se liera d’amitié. Son bilan comptable est impressionnant pour un ailier : 93 buts en 270 matchs.

Malheureusement, à 31 ans, une série de blessures l’oblige à rétrograder en D3, à Mansfield Town, où il finit sa carrière professionnelle en 1962 en régalant toujours le public sur son aile (27 buts en 115 matchs). Après un peu de rab en semi-pro et en amateur, à 37 ans il repart en Jamaïque où il deviendra commentateur radio & TV, directeur des sports de la chaîne principale et présentateur, jusqu’en 1997. En 1998, il est intronisé au Jamaica Sports Hall of Fame.

Delapenha a dit avoir été relativement épargné par le racisme (il en parle à la fin de cette interview) mais alors qu’il vit en Angleterre, les premiers bateaux de migrants jamaïcains et des Antilles Britanniques arrivent au Royaume-Uni, dont le célèbre Empire Windrush, symbole métonymique - la « Windrush Generation » - des vagues d’immigration à venir et des débuts du multiculturalisme outre-Manche. Les effets de cette mutation profonde [3] de la société britannique révolutionneraient bientôt son football.

Kevin Quigagne.

Les volets précédents :

(1) Introduction. Les premiers Blacks du football britannique
(2) Andrew Watson. Les premiers Blacks du football britannique
(3) Arthur Wharton. Les premiers Blacks du football britannique
(4) John Walker et Walter Tull. Les premiers Blacks du football britannique
(5) Jack Leslie et Eddie Parris. Les premiers Blacks du football britannique

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[1] Même s’il convient de souligner que John Walker, # 3 dans cette série, fut culte bien avant Gil Heron, au point d’avoir son fan club à Hearts… en 1899 !

[2] Il sera surnommé « The Black Arrow » (la Flèche Noire) ou « The Black Flash » (l’Eclair Noir) par la presse écossaise. Ce dernier surnom sera également donné au Sud-Africain Albert Johanneson (Leeds United, 1961-1970), le premier Noir à avoir disputé une finale de FA Cup – en 1965 – et celui qui subira jusque là le plus violemment le racisme et les préjugés, triste résultante du contexte changeant de l’époque. Johanneson, c’est aussi l’un des destins les plus tragiques du football britannique, raconté dans le superbe livre The Black Flash dont j’ai parlé plusieurs fois dans Teenage Kicks, notamment ici et ici.

[3] Des mutations profondes que j’évoquais ici en parlant d’Albert Johanneson et d’autres. Portraits de tous ces pionniers à suivre, puisqu’on arrive doucement aux années 1950-1960.

Il y a trente ans cette semaine, s’achevait la plus longue grève de l’histoire du Royaume-Uni, celle des mineurs (du 5 mars 84 au 3 mars 85). Un long et violent combat contre le gouvernement Thatcher où le football fut parfois de la partie.

L’intro est ici. A voir cette superbe galerie photos du Liverpool Echo ainsi que celle-ci.

Une communauté, deux ennemis

Comme un peu partout ailleurs au moment de la grève, la communauté minière d’Easington (Easington Colliery) est scindée en deux groupes distincts : les grévistes et les « scabs », les jaunes. Et comme partout ailleurs, les jaunes y sont haïs. Ils doivent se rendre à la mine escortés et franchir les piquets de grève en bus grillagé, sous protection de la police.

Le scab est bien plus qu’un jaune : c’est l’ennemi, le traître, le suppôt de Thatcher. On tague scab en gros sur les murs de sa maison, on vandalise sa voiture et insulte sa famille. A l’école, s’ils y vont encore, ses gosses rasent les murs. Quand les grévistes doivent se contenter d’aides sociales dérisoires, de collectes et de la solidarité internationale (dont celle des mineurs français, qui envoient de l’aide alimentaire), les scabs eux, « roulent sur l’or » et partent en vacances. Au sein de la communauté minière, la polarisation est extrême.

L’autre ennemi honni est la police. L’Angleterre a encore fraîchement en tête les émeutes de 1981 et les méthodes policières souvent illégales. Les mineurs connaîtront aussi leur lot d’affrontements violents avec la police (Orgreave en juin 1984, près de Sheffield, sera le théâtre de la bataille syndicale la plus emblématique du mouvement [1]). Ces brutalités passent d’autant moins que le peuple ouvrier a le sentiment que les policiers traitent les hooligans avec bien plus de respect (voir article TK).

Le football, ciment d’une communauté divisée

Au milieu de ce sombre tableau, un rayon de soleil : le club corpo de la mine, le Easington Colliery AFC. Presque naturellement, le football va rapidement s’imposer comme un vecteur d’espoir et d’unité, de solidarité même. Avant la grève, on jouait au foot une fois par semaine. Après deux mois de grève, on tape le cuir tous les jours. Le club sert même de centre névralgique et de cantine pour les familles dans le besoin. Et chose impensable, certains scabs et policiers y sont tolérés. Le temps d’un match, on oublie les rôles de chacun.
Barry Harper (oncle de Steve Harper, gardien de Newcastle United de 1993 à 2013), 66 ans aujourd’hui et l’ex cheville ouvrière du centre de loisirs de la mine, dans une interview diffusée à la télévision régionale (BBC Tyne & Wear) en avril 2014 :

« Le football a toujours été vital ici et arrivé le samedi après-midi, on oublie tout et on joue. Sans le football, beaucoup ici auraient été perdus. En fait, la grève nous a fait jouer au foot bien plus souvent qu’avant, les plus jeunes mineurs y jouaient presque tous les jours. »

Jeff Cranson, mineur gréviste solidement engagé dans la lutte, confirme et précise que le soutien n’était pas que moral pour les meilleurs joueurs du club :

« Le midi, on se retrouvait au Welfare Centre [centre d’aide sociale où étaient mis en commun les dons et la nourriture] pour y manger un morceau et l’après-midi, on disputait souvent un match. Pour moi qui avais trois enfants, c’était peut-être encore plus dur que pour les plus jeunes ou les célibataires, toute une année sans salaire, on tirait la langue. Mais il fallait passer par là, c’est notre gagne-pain, notre vie qu’on défendait. Je jouais dans l’équipe première de la mine, on disputait la County Cup et on se débrouillait bien, pas mal de monde venait nous voir et je touchais un peu d’argent grâce à ça. Sans le football, je ne sais pas si j’aurais tenu le coup. »


Jour de manif dans les rues d’Easington, 1984

Tommy Garside, un autre mineur gréviste et crack de l’équipe, acquiesce :

« La grève des mineurs fut terrible pour la communauté, elle coupa la ville en deux et parfois même les familles. Il arrivait d’assister à des incidents intra-familiaux qui en disaient long sur l’état de tension général, par exemple des pères non-grévistes qui se faisaient traiter de “putain de sale jaune” par leur propre fils devant tout le monde, dans la rue ou ailleurs. La division, c’était la stratégie numéro un de Thatcher et du National Coal Board. On promettait telle grosse indemnité de licenciement à tel site et le contraire à d’autres, on nous disait que telle mine allait fermer mais pas celle d’en face parce qu’elle était soi-disant plus rentable, tout ça pour semer la discorde et faire voter la reprise du travail avec des engagements bidons. Bref, le gouvernement cherchait à braquer les uns contre les autres et affaiblir le mouvement. Nos amis devinrent parfois nos ennemis.

[…]

Heureusement, ici sur Easington, le football a toujours beaucoup compté et il a agi comme un ciment, en permettant à la communauté de ne pas se disloquer complétement. Grâce à la solidarité, aux dons, aux collectes diverses et grâce aux matchs de foot pour beaucoup, comme spectateur ou joueur, on a tenu bon. Certains non-grévistes étaient tolérés, on jouait plutôt contre eux qu’avec eux et surtout dans les matchs officiels, championnat de District et County Cup mais il nous arrivait de les inclure dans notre équipe du week-end. La plupart d’entre nous savaient respecter cette parenthèse. Y’avait même des flics qui ont joué pour nous si on avait des blessés ou autre. Et pourtant, on les haïssait. »

Tel le policier George Curry, qui raconte :

« Les gars m’acceptaient car j’étais du coin et je les comprenais même si je ne m’exprimais pas trop là-dessus. Je me déplaçais en bus avec eux le week-end et j’ai parfois dû fermer les yeux sur certains trucs illicites, comme le jour où l’un des joueurs a repéré un tas de bûches de chauffage près d’une station service [destinées à la vente] et que tous les gars sont descendus pour les piquer. Enfin, fallait bien se chauffer… »

La mort de la vieille gauche britannique

L’arrêt de la grève et la reprise du travail furent votés le 3 mars 1985 à Londres, à 52 %, par les 189 délégués du National Union of Mineworkers. Aucun accord n’ayant pu être signé ou compromis trouvé avec l’organisme de tutelle, le National Coal Board, l’avenir immédiat s’annonçait très incertain pour les quelques 200 000 mineurs du Royaume-Uni. 25 000 emplois seront supprimés avant la fin 1985, et 130 000 autres d’ici 1992.
Arthur Scargill, le virulent leader du NUM, s’estimant lâché par le Parti travailliste (« Neil Kinnock [leader du Labour Party et fils de mineur, nda] a trahi les mineurs », déclara-t-il), hurla au complot politico-médiatique et s’éleva contre l’acharnement judiciaro-policier tout en exhortant ses troupes à continuer le combat, au niveau local cette fois.

Thatcher avait donc triomphé et mené à bien sa lutte des classes à elle. Une victoire à la Pyrrhus pour beaucoup, tant son gouvernement avait engagé des coûts humains et matériels sans précédent dans l’histoire sociale du pays (entre 7 millards £ de l’époque – chiffre officiel du National Coal Board – et 27 milliards £, chiffre des organismes/médias de gauche et incluant le coût estimé de la privatisation).

Mais l’addition finale n’était sans doute qu’une préoccupation secondaire pour Thatcher puisque l’objectif numéro un avait été atteint : réussir sur le seul terrain véritablement décisif, celui de la politique. Ce succès marquait une rupture avec le passé et un tournant historique pour le pays : les derniers vestiges de la gauche traditionnelle – idéologique, antilibérale, syndicaliste, militante – étaient en voie de décrépitude avancée.

La Dame de fer fêta l’extinction de la vieille garde socialiste en distillant les bons mots, comme celui-ci en mai 1987 : We are well on the way to making Britain a country safe from socialism.” (« Nous sommes en bonne voie d’avoir débarrassé la Grande-Bretagne du socialisme. » Citation complète dans cet article). Ou le notoire There is no such thing as society.” de septembre 1987, aphorisme darwinien qui préfigurait les politiques à venir, notamment la « Big Society » de David Cameron en 2010, officiellement définie ainsi : ”Integrating the free market with a theory of social solidarity based on hierarchy and voluntarism. Conceptually it draws on a mix of conservative communitarianism and libertarian paternalism.” (en clair : ne comptez pas sur l’État, démerdez-vous tout seul).

Les mineurs licenciés au cours des Eighties et Nineties touchèrent des indemnités proportionnelles à l’ancienneté, souvent qualifiées aujourd’hui de « généreuses » – car elles pouvaient atteindre 30 000 £ de l’époque – mais la réalité est bien plus nuancée, voir REDUNDANCY PAY FACTS ici.

Au 1er janvier 1995, le secteur minier avait été entièrement privatisé. Le Royaume-Uni est toujours un gros consommateur de charbon (à 80 % importé), il sert principalement à alimenter ses centrales thermiques qui fournissent plus du tiers des besoins nationaux en électricité. Il reste environ 2 000 mineurs de fond au Royaume-Uni (bientôt 600), répartis sur trois sites miniers dans le Yorkshire et Nottinghamshire. L’extraction se fait surtout aujourd’hui dans une trentaine de sites à ciel ouvert, dont la moitié en Ecosse.

Une communauté « vide de sens »

Le dernier puits a fermé depuis longtemps à Easington (1993) et le canton ne s’est jamais relevé de la brutale fermeture des mines. Au contraire d’autres bassins houillers, notamment Dearne Valley dans le South Yorkshire qui bénéficia, entre autres aides publiques, des subsides européennes.

Les hypothèses ont fusé pour expliquer l’échec global des tentatives de régénération : trop forte dépendance au charbon, manque de planification de l’après-mine, moins d’atouts qu’ailleurs, insuffisance criante d’investissements publics, absence de piston politique. Tony Blair a beau avoir été député de la circonscription voisine de Sedgefield pendant 24 ans (les Travaillistes ont toujours cartonné localement : 80 % aux Législatives 1997 sur la circonscription d’Easington, 59 % en 2010), les politiciens ont depuis longtemps décrété ce ward (canton) d’Easington cause perdue. Pas même sacrifié sur un quelconque autel, non, simplement oublié, abandonné, rendu invisible. C’est une localité meurtrie, cassée, une communauté dépecée de sa substance. Une communauté « vide de sens », pour paraphraser la lugubre prophétie d’Arthur Scargill.

Les mineurs partis, mis sur la touche ou on the scrapheap (au rebut) selon la cruelle expression consacrée, sont arrivés des « étrangers du cru », des sortes d’immigrés de l’intérieur, britanniques de souche mais différents. Des familles « à problèmes », draînant avec elles leur habituel et désespérant cortège de détresses multiformes : décrochage scolaire, extrême précarité, drogue, alcool, désoeuvrement, délinquance. Une catégorie considérée comme insoluble dans un milieu minier traditionnel, transbahutée ici par les services sociaux des villes avoisinantes. Oh, pas tant de familles que ça mais suffisamment pour achever de fragiliser le restant de structure, assez pour laisser paupérisation et stigmatisation imprégner l’endroit.

Des familles relogées dans des maisonettes en briques retapées à la va-vite, des two-up, two-down (deux pièces en bas, deux en haut), le genre de micro-habitation marketée par les agences immobilières des coins chics de Newcastle ou Durham comme bijou character cottage et vendue 350 000 £. Ici, on pourrait en acheter douze pour ce prix-là. Il y a une dizaine d’années, on les donnait même, à de téméraires investisseurs visionnaires. Les repreneurs ne se bousculèrent pas au tourniquet et des rues entières furent condamnées (problème toujours d’actualité ; cf cet article, énième du genre, où le député local en appelle au gouvernement…).

Le wiki sur ce bout d’Angleterre parle pudiquement de unemployment blackspot. Les quelques travailleurs polonais égarés sont plus directs : « On se croirait en Silésie, sauf que y’a plus de boulot là-bas », disent-ils parfois, mi amusés, mi surpris de découvrir de tels lieux ici, loin de cette Angleterre de carte postale qu’on leur vend au pays, l’Angleterre prospère et riante des séries TV. Les auteurs du best-seller Crap Towns (Villes de merde) ne s’embarrassent pas non plus de précautions sémantiques : ils ont élu Easington l’une des pires villes du pays, « un coin pour lequel auraient même pitié les habitants de Luton, Hull ou Middlesbrough », résument-ils caustiquement.
Ici, « L’héritage industriel » n’est pas qu’une belle expression pour touristes-sociologues en mal de romantisme houiller. Cet enfoiré de patrimoine tout rouillé a laissé des traces et s’obstine à faire dérouiller. Depuis 1985, plus de 14 000 hommes (et femmes, 15 % du total) sont morts du mésothéliome et de cancers liés à l’amiante dans le North East, et l’hécatombe continue. Un chiffre qui ne comprend pas toutes les saloperies mortelles que les services médicaux et autres cabinets d’avocats spécialisés sur ce créneau ne peuvent formellement attribuer à cet héritage toxique.

La Dame de fer ? Rust In Peace

On entend parfois des économistes nous expliquer avec enthousiasme et légèreté, comme on nous annoncerait l’arrivée du printemps, que la « quatrième révolution industrielle » est en marche, inarrêtable. Le rouleau-compresseur du big data, de l’intelligence artificielle, de la computérisation-robotisation à outrance qui améliore nos vies tout en précarisant et menaçant l’emploi. Dans des villes comme Easington, on encaisse cette claque « virtuelle » et subit le rythme (l’algorithme ?) effréné des évolutions technologiques en silence, sans broncher. Forcément silencieusement, comment pourrait-il en être autrement ? Ça fait un bail que la communauté a perdu sa voix.

Pourtant, doucement, la ville revit et se régénère à sa manière, plus physiquement qu’économiquement. A l’automne dernier, le Conseil Général du comté de Durham a enfin approuvé la transformation définitive des 27 hectares de l’ancienne mine en réserve naturelle. Une nouvelle qui aura au moins ravi les canards et crapauds du coin.

Le 9 avril 2013, au lendemain du décès de Margaret Thatcher, des processions défilèrent spontanément en mode carnaval dans les rues des villes de la circonscription d’Easington. On y sabra le champagne discount et y parada une Maggie en cercueil avant d’embraser un bûcher sous les vivas de la foule. Et on se remémora probablement les luttes d’antan et peut-être aussi les matchs de foot entre grévistes, flics et scabs, en versant quelques larmes. Les sanglots de la délivrance sans doute.

Kevin Quigagne.

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[1] Sur ce sujet de la bataille d’Orgreave, pour mieux comprendre le contexte mineurs vs police de l’époque, lire cet article de David Conn qui établit un parallèle entre Orgreave et Hillsborough (et plus récemment). Dans les deux cas, l’état-major de la police du South Yorkshire fabriquera de toutes pièces des preuves contre les mineurs/supporters. Trente-et-un après, Orgreave est toujours en quête de vérité et justice, tout comme Liverpool.

Il y a trente ans aujourd’hui, s’achevait la plus longue grève de l’histoire du Royaume-Uni, celle des mineurs (5 mars 84 - 3 mars 85). Un long et violent combat contre le gouvernement Thatcher où le football fut parfois de la partie.

On a coutume de dire, en forçant parfois un peu le trait, que le football s’immisce volontiers dans les évènements historiques au Royaume-Uni. Exagération ou pas, il est indéniable que les liens entre le football et la grève des mineurs de 1984-1985 sont riches et variés. Logique me direz-vous, tant les passerelles entre football et industrie minière sont, ou plutôt étaient, foisonnantes.

L’histoire que j’ai choisie de vous raconter, celle d’une communauté déchirée par la grève et en partie réconciliée par le football, est puisée dans le vécu de la ville minière d’Easington, située au sud de Newcastle (North East), un environnement que je connais pour y vivre et travailler depuis plus de vingt ans, d’abord dans le South Yorkshire (Sheffield) puis dans le North East. Mais avant tout, plantons le décor.

A.S : Teenage Kicks n’a pas soudain décidé de concurrencer les Échos ou le Diplo. Ce premier volet est avant tout une mise en contexte pour la deuxième partie qui traitera essentiellement de football. Le tout était trop long pour le publier d’un seul jet.

A voir : cette superbe galerie de photos sur la grève.

L’adversité comme source de motivation suprême

Tout d’abord, un rappel pas forcément inutile : une quantité phénoménale de footballeurs/managers britanniques furent mineurs de fond, tâtèrent de la mine ou évitèrent in extremis cette voie. Parmi les plus illustres, citons Billy Meredith, Herbert Chapman, les frères Bobby & Jack Charlton, Jackie Milburn, Matt Busby, Bobby Robson, Gerry Hitchens, Jock Stein, Bob Paisley et Bill Shankly. Rien que le club du village minier où Shanks grandit forma cinquante professionnels !

Une plaisanterie des années trente, déclinée ensuite en de multiples versions, disait que pour dégoter de bons footballeurs dans les bassins miniers, il suffisait au président du club professionnel local de se rendre à la houillère du coin, se positionner en haut d’une fosse et gueuler : « J’ai besoin d’un défenseur et d’un avant-centre » pour qu’un tas de têtes casquées remontent à la surface.
Dans plusieurs régions britanniques [1], le public fut longtemps constitué d’une forte proportion d’hommes associés de près ou de loin à la mine. Sans bien sûr exagérer la portée actuelle, forcément limitée, de ce riche héritage, la connection football-mine se manifeste parfois encore plus charnellement, comme dans le cas du Stadium of Light de Sunderland bâti sur les galeries de Monkwearmouth Colliery (ici). Ce qui donne à des remarques du style « Danny Graham est vraiment au fond du trou » ou « Jozy Altidore va au charbon mais que dalle » une profondeur qui rendrait ce duo pied-nickelesque presque touchant.


Lampe de mineur géante et roue minière aux abords du Stadium of Light de Sunderland

D’une manière plus générale, les liens entre ballon rond et industrie sont à l’origine même du football britannique. Parallèlement aux conditions indispensables à son essor à partir des années 1860 (entre autres : harmonisation des lois du jeu, repos le samedi après-midi, développement du chemin de fer – voir dossiers TK ici et ici), pour que le football prenne véritablement son envol, il fallut qu’il soit porté par les grands acteurs de la révolution industrielle –  les capitaines d’industrie victoriens, les ouvriers, les syndicats. De fait, si on analyse la genèse du football à travers le prisme socio-économique, ce sport peut légitimement être considéré comme un pur produit des grandes conquêtes sociales de l’époque.

Des débuts du football professionnel au Royaume-Uni (1885 en Angleterre, 1893 en Ecosse) aux Seventies, des générations de jeunes mineurs chercheront coûte que coûte à devenir footballeur pro et notamment durant les années de marasme de l’entre-deux-guerres. L’extrême dangerosité et la dureté du métier poussaient ces Gueules noires à tout faire pour échapper à leurs conditions ; bouffer de la vache enragée est le meilleur des moteurs pour réussir, dit l’adage populaire, et le football représentait alors le seul « ascenseur social » pour ces jeunes-là.

Cette longue association entre football et mine a souvent été marquée par des gestes forts et/ou médiatisés, exprimés surtout pendant les grandes grèves (1912-1926-1972-1974-1984). Comme ces innombrables collectes d’argent autour des stades, ou Brian Clough [2] défilant au côté des mineurs en 1984 en appelant à la solidarité dans les médias (« Tous les supporters de football issus de la classe ouvrière devraient faire une donation au fond des mineurs »). L’historique football-mine est parsemé d’anecdotes croustillantes. Par exemple quand Jock Stein, ex mineur et le mythique manager du Celtic de 1965 à 1978, glissa un billet de 5 £ dans un seau de collecte alors qu’Alex Ferguson, qui l’accompagnait ce jour-là (et lui-même ouvrier syndicaliste des chantiers navals glasvégiens jusqu’à 23 ans), « oublia » de verser son obole… Le jeune Fergie fut alors dûment sermonné par Stein et s’empressa de s’exécuter ! Pendant la grève de 1984-85, Stein apostospha même durement les camions conduits par des « scabs » (non grévistes) chargés de transporter le charbon.


Brian Clough, vers 1994, défilant contre la fermeture de l’un des derniers puits du North Nottinghamshire

Le contexte général, côté mineurs

Le 5 mars 1984, la grève des mineurs démarre officiellement, à la suite d’une fermeture de puits dans le Yorkshire ordonnée par le gouvernement Thatcher via le National Coal Board, l’équivalent britannique des Charbonnages de France. La moitié des mineurs du Yorkshire arrête immédiatement le travail. Environ 200 000 mineurs sont concernés dans 180 sites miniers disséminés en Grande-Bretagne, même si tous ne seront pas grévistes. Officiellement, « seuls » 20 000 emplois sont menacés dans les années à venir (Thatcher dit vouloir fermer une vingtaine de puits considérés non rentables par son gouvernement – les mines étaient alors fortement subventionnées, à hauteur de 900 millions £ pour l’année 1983).

Toutefois, le seul syndicat de la branche, le puissant NUM – National Union Mineworkers –, est convaincu que l’objectif dépasse les 100 000 d’ici 1990 et qu’à court terme, l’objectif de Thatcher est de privatiser entièrement le secteur. L’avenir donnera raison au NUM (ainsi que des archives ministérielles de 1984 autorisées à la parution l’an dernier : 64 000 suppressions d’emploi étaient programmées d’ici 1987).

Mais pour l’heure, il s’agit de rassembler. Tâche délicate puisque cette grève est illégale, une majorité de mineurs adhérents y seraient opposés. Nul ne sait précisément quelle proportion, les dirigeants du NUM ayant refusé de faire voter la base. La démarche controversée et antagoniste du NUM annonce la couleur : cette grève risque d’être sanglante. Des heurts triangulaires police > mineurs grévistes > mineurs non-grévistes éclatent d’ailleurs dès les premiers jours, après que la police a profité de l’illégimité de la grève pour confisquer du matériel syndical et forcer les piquets de grève à laisser les non-grévistes travailler. Le 15 mars, un premier mineur décède, dans des circonstances tragiques. Malheureusement, ces affrontements ne sont que les trois coups qui annoncent le triste spectacle. Les tensions iront crescendo et les violences graves seront routinières.

Le contexte général, côté Thatcher

Non que tout cela perturbe terriblement Margaret Thatcher. Cette dernière a été plus habile que son prédécesseur conservateur, Edward Heath, en 1974 (les mineurs, unis, avaient fait plier les Conservateurs) et elle a tiré les enseignements des revers du passé. Euphémisme : la Dame de Fer fait de cette lutte une affaire personnelle et a le mors aux dents. Elle a même orchestré le clash, pour venger les siens : « Le dernier gouvernement Conservateur a été annihilé par les grèves des mineurs de 1972 et 1974, avait-elle confié à son ministre de l’Intérieur dès sa prise de pouvoir en 1979, et bien nous provoquerons une autre grève et nous sortirons vainqueur. »

Les mineurs jouissent alors d’une bonne image dans la société, admirative de leur immense courage. Thatcher a jaugé la robustesse de leur capital sympathie et sait qu’elle ne peut pas foncer tête baissée. D’autant plus qu’elle a déjà essuyé une avanie, en 1981, quand elle dut annuler un programme de fermetures de puits sous la pression du NUM. Mais elle sait aussi que les temps changent et que le zeitgeist joue en sa faveur.

Autant le Royaume-Uni avait émergé des Seventies sur les rotules (chienlit généralisée, inflation et taxation records, etc.), autant il donne l’impression d’avoir démarré les Eighties la confiance en bandoulière, même si certains indicateurs économiques ont viré au rouge vif (e.g le nombre de sans-emplois qui a doublé depuis 1979, dépassant les 3 millions en 1982). Le contraste avec la décennie passée est saisissant, notamment dans les mentalités.
L’époque est désormais au capitalisme décomplexé, ostentatoire. L’argent n’est plus sale et les devises provocantes des Yuppies, ces nouveaux démiurges de la pensée ultra-libérale, telle If you’ve got it, flaunt it” (allez-y, exhibez ce que vous possédez), s’imposeront comme les slogans tendances des Eighties. Quand la France marche au « Touche pas à mon pote », le Royaume-Uni carbure au “Greed is good” (la cupidité, c’est bien). La société britannique est en pleine mutation – la middle-class émascule progressivement la classe ouvrière – et Thatcher compte bien exploiter sa cote de popularité au zénith pour mater toute rébellion en s’octroyant le beau rôle.

Son objectif ultime va bien au-delà d’un simple combat personnel anti-mineurs : il faut envoyer un message fort aux syndicats, très militants, réduire leur influence et avoir ainsi les coudées franches pour réformer des pans entiers du droit du travail, à commencer par la législation sur les modalités et préavis de grève. In fine, il s’agit de mener à bien, le plus en douceur possible, le programme de démantèlement et privatisations-dérégulations des secteurs publics et entreprises d’état – British Gas, British Rail, British Telecom, etc. (les mines et tout le secteur de l’énergie avaient été nationalisés au sortir de la Seconde Guerre mondiale par le gouvernement travailliste de Clement Attlee et sont considérés par les Conservateurs comme des bastions gauchisants – « Je détestais ces programmes collectivistes de nationalisation de l’après-guerre. Il fallait redonner la liberté aux citoyens », fulminera Thatcher plus tard).

De l’art du conflit

La cuisante défaite des Travaillistes aux General Elections de juin 1983 (meilleurs résultats des Conservateurs depuis 1959) avait annoncé de fortes turbulences sociales et une radicalisation de certains secteurs. Du coup, Thatcher a anticipé : elle a fait stocker des réserves de charbon équivalentes à cinq mois de consommation, a demandé aux centrales thermiques de se tenir prêtes à utiliser des combustibles fossiles autres que le charbon (gaz, fioul, huiles) et a fait embaucher des routiers non syndiqués pour le transport entre dépôts. L’armée de terre est même en stand-by, au cas où. C’est la face visible de l’avant-combat.

En coulisses, Thatcher fourbit ses armes. Elle réunit régulièrement son état-major pour aiguiser au mieux sa deuxième lame, celle de la division. Elle sait que le moyen le plus efficace pour fragmenter ce bloc pour de bon est d’appliquer énergiquement la recette éprouvée du “Divide and rule”. Telle sera sa feuille de route, dresser les uns contre les autres. Thatcher a donc échaffaudé une série de stratagèmes visant à morceler le mouvement et le faire imploser de l’intérieur ; les négociations se feront puits par puits, les propositions de reclassement seront sélectives, les promesses faites à certains groupes ou puits seulement. Avec dans son arsenal clivant, quelques mesures particulièrement mesquines, des coups bas « ad hominen » lui reprocheront certains, telle la réduction des aides sociales aux familles grévistes.

La fille d’épicier réservera aux syndicalistes, et par extension à tous les mineurs grévistes, le même surnom qu’elle donnera aux hooligans : the enemy within, l’ennemi de l’intérieur.


A. Scargill s’amuse du masque porté par une manifestante

C’est loin d’être la première grève des mineurs mais celle-ci s’annonce particulièrement longue et âpre. Elle le sera : 362 jours, 11 morts, 20 000 blessés, 11 500 arrestations, 8 500 grévistes assignés en justice. Et au-delà des chiffres, des communautés entières décimées.
A la tête du mouvement, Arthur Scargill, l’ennemi juré de Thatcher, un syndicaliste marxiste jusqu’au-boutiste et président du NUM qui dirigera les opérations et organisera la résistance depuis son fief de Barnsley (20 kilomètres au nord de Sheffield), gros bassin minier et épicentre de la lutte.

C’est dans ce contexte bien particulier, « toxique » dirait-on aujourd’hui, que se déroulent les évènements ci-dessous.

Easington : 10 000 habitants, 2 700 mineurs de fond

Printemps 1984, Easington & Easington Colliery, East Durham, 30 kilomètres au sud-est de Newcastle et 15 de Sunderland, l’un des bassins houillers alors parmi les plus productifs au monde. On appelle ces vastes zones des coalfields, littéralement « champs de charbon ». Les deux Easington forment une petite ville d’à peine 10 000 habitants où la plupart des hommes sont employés dans l’activité minière. On extrait tellement de charbon dans toute la région depuis le XVIIè siècle que la langue anglaise s’est dotée de l’expression suivante : To carry/take coals to Newcastle, approximativement « vendre de la glace aux Esquimaux ». Au sortir de la Grande Guerre, 275 000 hommes trimaient dans les mines autour de Newcastle, un actif sur trois et un quart du total britannique sur ce secteur.

Le North East (2 600 000 habitants) dut sa croissance spectaculaire au XIXè siècle à l’exploitation et l’exportation du charbon, directement ou indirectement. Ce minerai fut l’un des principaux symboles et vecteurs de développement de la révolution industrielle.
C’est grâce au charbon par exemple que les premières
locomotives au monde furent exploitées commercialement au sud de Newcastle, au départ purement pour des raisons pratiques d’acheminement du charbon (le rendement exponentiel des mines, étroitement liés aux besoins gargantuesques générés par l’industrialisation effrénée, exigeait des moyens autres que quelques chevaux tirant des wagonnets). Toute la richesse de la région découle de l’activité minière. Cette prospérité favorisera grandement l’essor de la construction navale (transport du charbon) et de l’industrie lourde. Elle permettra aussi à de géniaux inventeurs locaux d’émerger, tels George Stephenson (considéré comme l’inventeur du chemin de fer moderne), Joseph Swan (pionnier de l’électricité) ou l’ingénieur et industriel George Armstrong (hydroélectricité).

Malgré sa faible population, le canton d’Easington est aussi un mini hotbed du football, l’une de ces mini places fortes qui transpire le ballon par tous les pores. L’international anglais Adam Johnson (Sunderland) y a grandi ainsi que Paul Kitson (ex Leicester, Newcastle, Derby, West Ham), Alan Tate (ex Swansea), Kevin Scott (ex Newcastle) et Steve Harper, gardien de Newcastle de 1993 à 2013 ; le père d’Harper était mineur de fond et son oncle, Barry Harper, est une figure locale, arbitre et dirigeant de club (nous le retrouverons dans la seconde partie). Le film Billy Elliott a été tourné ici même [3].

Une communauté, deux ennemis

Comme un peu partout ailleurs pendant la grève, la communauté minière d’Easington (Easington Colliery) est divisée en deux groupes distincts : les grévistes et les « scabs », les jaunes. Comme partout ailleurs, les jaunes y sont haïs. Ils doivent se rendre à la mine escortés et franchir les piquets de grève en bus grillagé, sous la protection de la police. Le scab est bien plus qu’un jaune : c’est l’ennemi, le traître, le suppôt de Thatcher. On tague scab en gros sur les murs de sa maison, on vandalise sa voiture et insulte sa famille. A l’école,

A suivre.

Kevin Quigagne.

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[1] Principalement le South Yorkshire (Sheffield-Barnsley-Rotherham-Doncaster), le North East (Newcastle-Sunderland-Durham), le sud du Pays de Galles (Cardiff-Swansea-Newport), la ceinture centrale des Lowlands écossais (Ayshire-Midlothian-Lanarkshire) et le centre de l’Angleterre (Staffordshire-Derbyshire-Nottinghamshire).

[2] Brian Clough était un socialiste convaincu (au moins « de coeur » comme il disait*) qui, au cours de la grève de 1984-85, n’hésita pas à rendre visite plusieurs fois à des piquets de grève postés devant les mines. Un matin pendant la grève de 1972, il fit même conduire ses joueurs de Derby County (qui sera champion d’Angleterre deux mois plus tard) devant un puits et les força à se joindre aux piquets à l’entrée de la mine en leur disant : « Les gars, restez ici et discutez avec ces mineurs, vous verrez comme ils en bavent. Je veux que vous compreniez la chance que vous avez par rapport à ces gars qui doivent descendre dans les entrailles de la terre pour gagner leur croûte. Je vous laisse et quand je l’aurai jugé nécessaire, je demanderai au bus de venir vous chercher. » Et il était remonté dans l’autocar qui avait filé… Les joueurs s’étaient mêlés aux mineurs une bonne partie de la journée. Peu après, Clough avait fait envoyer aux grévistes une trentaine de billets d’un match de Derby County.

[*« Pour moi, le socialisme vient surtout du coeur. Je ne vois pas pourquoi seule une partie de la société pourrait boire du Champagne et habiter de belles propriétés. » De fait, Clough entretint avec l’argent une relation complexe et ambivalente]

[3] Billy Elliott, the Musical a été créé à Londres et diffusé live sur écrans (cinémas, salles de spectacles) à travers le Royaume-Uni il y a six mois. Elton John, qui a composé la musique, a subventionné le prix des billets dans la région d’Easington (fixés à 1 £) pour permettre au plus grand nombre de voir le show.

Ils ont été tournés ailleurs mais citons-les puisqu’ils ont la mine pour thème central : Pride (bande-annonce) et le sublime Brassed off (bande-annonce), un chef d’oeuvre du cinéma social tourné entre Barnsley et Doncaster (South Yorkshire).

Quand la branche routarde du foot français se la péte avec Xavier Gravelaine et ses 16 clubs, son homologue anglaise se marre : outre-Manche, on a produit des wagons de joueurs qui feraient presque passer l’ancien Hornet pour un sédentaire. Vive le nomadisme.

L’anglais a un terme pour désigner un footballeur-voyageur : un journeyman [1]. Les joueurs à plus de 15 clubs en Angleterre sont légion, surtout en Football League (D2 à D4) où les prêts sont monnaie courante et les contrats souvent courts et précaires, surtout en D3-D4. Au cours de la saison 2012-13, on a enregistré presque 3 200 mouvements de joueurs parmi les 72 clubs de Football League ! (en comptant les prolongations de contrat).

Le gros problème d’un article sur ce sujet et que si l’on s’attarde un minimum sur la carrière de chacun des intéressés, le lecteur devra poser une RTT pour tout ingurgiter. Car ça envoie du pâté, ou plutôt du corned beef en ration XXL : les 18 joueurs sélectionnés ci-dessous cumulent 366 clubs. Yep, 366 (pour la liste, cliquez sur leur nom).

Contraint et forcé, j’ai donc dû me contenter de vous livrer l’essentiel sur ces phénomènes qui se sont forgés des carrières improbables, chacun dans un style bien à lui. Mais rassurez-vous, ça tartine quand même car, forcément, avec de tels personnages aux parcours chaotiques, les croustillades ne manquent pas. Ces hyperactifs sont souvent de grands originaux…

Allez zou, on the road.

[Nb : 1) le terme Football League dans cet article peut aussi englober la D1 s’il s’agit de la période pré-Premier League (avant 1992) puisque la FL regroupait alors D1 à D4. La Football League depuis le big bang de 1992 = D2 à D4. Voir dossier TK. 2) Non-League = les échelons inférieurs à la Football League, donc D5 et au-delà. Depuis une dizaine d’années, la D5 s’est largement professionnalisée. Environ deux tiers de ses clubs sont aujourd’hui entièrement pros – surtout ceux soutenus par des propriétaires aisés et les anciens de Football League, grosses affluences – et le tiers restant compte une majorité de pros dans l’effectif de base ou est semi-pro].

# 1. John Burridge - 29 clubs

Burridge, c’est une invraisemblable carrière qui s’étira de 1969 à 1997 dans 29 clubs (dont 20 de Football League anglaise et écossaise, un record) et qui fait de cet ancien portier d’Aston Villa le taulier british de l’écumage. Un personnage fantasque qui incarne à merveille l’image azimutée qui sied à ce poste à part ; You don’t have to be mad to be a goalkeeper but it helps, disent les Anglais.


Ce grand excentrique faisait aussi des saltos (sans doute pionnier en la matière). Il s’assit un jour sur la barre en plein match !

Connu en Angleterre pour être un original d’une grande honnêteté ou modestie, c’est selon (« A la vérité, je n’étais pas très bon » a-t-il parfois lâché), Burridge a raconté son parcours dans une fascinante autobiographie sortie en 2013. Budgie est le plus vieux pro à avoir gardé des cages de Premier League, à 43 ans passés avec Man City en mai 1995, et si on l’avait laissé il n’aurait jamais raccroché. Jamais. Et cette fameuse petite mort souvent évoquée par les anciens champions prit une résonance presque fatale pour lui. Ce monomaniaque qui aimait dormir avec la tenue complète en guise de pyjama - gants, short, maillot et ballon collé à l’oreiller - vécut si douloureusement l’après-football qu’il échoua à la Priory Clinic fin 1997, célèbre établissement psy londonien, où il resta cinq mois. Extrait-résumé tiré de son autobio :

« J’ai ressenti comme un vide énorme en arrêtant le foot pro, l’adrénaline de la compétition me manquait terriblement. Il m’arrivait de m’enfermer dans ma chambre des jours durant et pleurer. Je ne me rasais plus, je ne me lavais plus, je ne ressemblais plus à rien. Je suis devenu suicidaire. Ce sont ma femme et Kevin Keegan* qui m’ont sauvé. Je rejetais toute idée de soins alors ils ont employé les grands moyens : ils m’ont fait interner de force en unité psychiatrique. Ce fut violent. Un jour, une équipe médicale est venue me chercher chez moi et comme je refusais de sortir de ma chambre, trois gaillards ont défoncé la porte et m’ont maîtrisé. Je me suis débattu vigoureusement mais ils ont réussi à me planter planté une aiguille dans le cul et ça m’a endormi. Quand je me suis reveillé, j’étais au Priory.

Et là, gros choc : au premier étage, y’avait les dépressifs. Au deuxième, les alcooliques et au troisième, les adolescentes toxicos. On aurait dit des zombies pour certains. Tous se trouvaient dans des situations bien pires que la mienne, comme cette femme qui venait de perdre son mari et ses deux enfants dans un accident routier. Alors, mes petits problèmes de footballeur qui vivait mal sa retraite sportive m’ont paru soudain bien minables à côté des leurs. Tout ça m’a ouvert les yeux et fait relativiser. Cela dit, je savais qu’à ma sortie il me serait trop pénible d’aller voir de la Premier League sans pleurer alors j’ai décidé de quitter le pays pour me débarrasser de cette frustration. »

Budgie va beaucoup mieux aujourd’hui et a travaillé dans le Golfe Persique comme entraîneur de gardien et consultant TV ces dix dernières années. A notamment découvert, à Oman, le gardien Ali Al-Habsi (Bolton, Wigan) qu’il persuada de tenter sa chance en Angleterre.

[*Les deux hommes s'étaient connus en 1993 quand Keegan, alors manager de Newcastle, recruta Burridge (supporter Magpie depuis l'enfance) comme préparateur spécifique et troisième gardien à l'occasion (0 match, 3 fois remplaçant). Quatre ans plus tard, Burridge retourna à NUFC comme entraîneur à temps partiel des gardiens, tout en étant entraîneur-joueur à Blyth Spartans, club de non-League du coin. NUFC régla la facture du Priory].

# 2. Frank Worthington - 24 clubs

Ah, « Worthy », un autre grand fada du foot anglais… Inconnu en France et même relativement méconnu outre-Manche - surtout chez les jeunes, incultes les djeuns d’aujourd’hui. Et c’est déplorable. Il me fallait donc réparer cette scandaleuse lacune car cet attaquant, culte chez les quinquas +, mérite un focus francophone, tant pour ses prouesses que son lifestyle à la George Best, auquel il piquait les nanas, et inversement. Alors Padawans épicuriens de tous pays et quadras hipstérisants accrochés à votre lointaine jeunesse dissolue, lisez attentivement ce qui suit : je vous ai peut-être trouvés votre nouvel Héros.


Si t’aimais Adamo ou Engelbert Humperdinck, t’étais foutu : lors des déplacements, le DJ du bus c’était Worthington et le King squattait les hauts-parleurs. Un jour, lors d’une tournée en Allemagne avec Bolton, le manager des Trotters en eut tellement assez après 9 heures d’Elvis non-stop qu’il balança les cassettes par la fenêtre. Les deux hommes restèrent brouillés toute une semaine.

Après avoir largement contribué à la montée en D1 d’Huddersfield Town en 1970, la cote du surdoué Worthington flamba. A 23 ans, l’été 1972, le Liverpool de Bill Shankly le recruta pour 150 000 £, record du club (photo ci-dessous).

Par deux fois, Worthington fut recalé pour hypertension à sa visite médicale à Liverpool. Raison probable : il baisait trop. Comme motif de recalage, ça déchire un peu plus qu’un gros orteil en souffrance ou une dentition suspecte.

Problème : cet inconditionnel d’Elvis rata sa visite médicale pour cause de forte tension artérielle. Par deux fois. Non que Frankie ait souffert d’hypertension ou d’une anomalie cardiaque quelconque mais, conclurent les toubibs, sa vie débridée menée à toute zingue au volant de ses bolides (pas toujours sobre - retraits de permis, accidents) et son activité sexuelle démentielle, le mettaient dans des états pas possibles. A son tableau de chasse : Miss Grande-Bretagne et Miss Barbade, entre autres reines de beauté (et à l’époque, y’avait pas de Madame de Fontenay hein, une Miss, ça couchait). Certains tabloïds en chaleur attribuèrent son échec à un combo hypersexualité-MST. Loin de démentir, Worthington s’en amusera. Tout en monnayant grassement ces potins lubriques via des « exclusives ».

Dépité mais têtu, Shankly insista. Il voulait Worthington et lui recommanda le repos total pendant deux semaines avant de retenter le coup. Bah, après quinze jours de lecture-jardinage-Scrabble ça devrait le faire, raisonna Shankly.

Sauf que l’époque footeuse était au fun insouciant et à la jouissance débridée. Alors au lieu de rester sagement chez lui à contempler ses roses, Worthy partit teufer à Majorque entouré de potes soiffards et touristes peu farouches (anecdote sympa d’une petite triangulaire avec deux Suédoises, racontée dans son autobio One Hump or Two? Titre en référence à un petit déjeuner coquin avec deux autres Suédoises, mère et fille ; les anglicistes apprécieront le calembour, les autres regretteront d’avoir somnolé près du radiateur).

Au retour de sa « cure de repos » majorquine, notre serial queutard faillit faire exploser le tensiomètre. Quand Liverpool lâcha finalement le morceau, Leicester City sauta sur l’occasion. Et bingo : le chaud-lapin leur claquera 72 pions en 210 matchs. Pas dégueu pour un gus qui jouait souvent la gueule enfarinée et se tapait les femmes de chambre lors des mises au vert d’avant-match, jusqu’à quelques heures du coup d’envoi. Et sans embrouilles lui.

Worthington, ce n’est pas qu’un style nourri et forgé dans la glorieuse tradition sex, drugs & rock ‘n’ roll du foot britannique, qu’il se chargea d’alimenter copieusement. C’est aussi une longévité et des stats canons malgré les excès : 236 buts - dont 150 en D1 - en 757 matchs de Football League (record pour un attaquant), dont 22 saisons consécutives en FL. Et une sacrée technique, comme sur ce but d’anthologie où même l’arbitre applaudit ! (à 15 secondes).

Et pourtant, seulement huit capes en équipe d’Angleterre… Total misérable au vu de son immense classe. Manque de bol pour Frankie, alors qu’il cartonnait à Leicester (38 buts D1 sur les deux saisons 1973-75) et avait impressionné avec la sélection nationale de l’intérimaire Joe Mercer (l’ex architecte, avec Malcolm Allison, du football chatoyant du Man City de la fin des Sixties), le rigide Don Revie remplaça Mercer à la tête des Trois Lions en juillet 1974. Son sort était scellé. L’ex sorcier des Whites ne goûtait guère les artistes rebelles dans son genre et ne le convoqua qu’à deux reprises, au tout début de son règne fade. Sa réputation de cintré ingérable continua d’effrayer les dirigeants et sélectionneurs du foot anglais, tel Ron Greenwood, le frileux patron des Three Lions de 1977 à 82. Même sa superbe saison 1978-79, meilleur buteur de D1 avec Bolton (24 buts), laissa Greenwood de marbre, et ce malgré les échecs successifs de l’Angleterre.

Après un mariage houleux, avec une Suédoise bien sûr, suivi logiquement d’un divorce acrimonieux, Worthy se remaria à une ex Page Three girl du Sun. Evidemment. Sévit aujourd’hui sur le lucratif circuit de l’after-dinner speech où ses anecdotes salaces passent impeccablement entre la poire et le Stilton.

# 3. Trevor Benjamin – 31 clubs

Depuis peu retraité, « Benji » est la star britannique incontestée et le recordman des journeymen joueurs de champ. Un temps Espoir anglais, avec John Terry, Joe Cole et Jermain Defoe pour coéquipiers (mais aussi David Prutton et Francis Jeffers… Comme quoi la routourne tourne, vite parfois).

En 2000, Leicester (Premier League) l’acheta à Cambridge United (D3) pour 1,3m £ – toujours le transfert record de l’histoire des U’s. Il formera avec Ade Akinbiyi, # 4, un duo aussi mythique que mutique : une petite quinzaine de buts en plus de quatre-vingt matchs à eux deux. Prêté huit fois pendant son quinquennat chez les Foxes, il partit ensuite pour un interminable trek dans les divisions inférieures, pros et semi-pros.

Benjamin, c’est un genre particulier de journeyman, celui du « voyageur casanier », l’anti Pfannenstiel par excellence : avant sa retraite professionnelle en 2009, quasiment tous les clubs de cet ex international jamaïcain se concentraient dans un rayon de 150 kms autour d’Oxford.
Après un aller-retour express en Australie en 2010 dans un obscur club provincial, il s’établit dans le North East (Newcastle) avec sa famille, à l’âge de 31 ans, non sans un énième détour par le Norfolk, à 500 kms de là. Tout là-haut, il enfila la tunique de minots de D8 ou D9, pour à peine 1 000 £/mois, plus quand il managea aussi l’équipe. « J’y suis surtout allé pour l’expérience et me maintenir en condition, a-t-il expliqué dans les médias régionaux, j’ai toujours aimé les expériences nouvelles et être entraîneur-joueur procure cette sensation de nouveauté. »

Personnage attachant, il entraîne désormais l’équipe féminine de Newcastle United et soutient activement plusieurs assos antiracistes et oeuvres caritatives locales.

# 4. Ade Akinbiyi – 15 clubs

Associé à Trevor Benjamin au tout début des années 2000 à Leicester City et recruté de Wolves pour 5,5m £, le monocapé des Super Eagles était censé remplacer Emile Heskey, parti au Liverpool de Gérard Houllier pour le double. Son tandem avec Akinbiyi fera pschitt (voir # 3) et il sera rapidement surnommé « Akinbadbuyi », la mauvaise affaire.

Parmi les souvenirs mémorables, un grandiose moment de télévision repassé en boucle par Match Of The Day et Sky : quand Akinbiyi inscrivit son premier but de la saison le 3 novembre 2001 contre Sunderland. Une célébration de but explosive à la mesure de la délivrance, intense (photos ci-dessus et clip). Las, ce fut son dernier pion à Filbert Street. Trois mois plus tard, direction Crystal Palace, abandonnant Leicester à une inéluctable descente en D2. Hormis une réapparition en D1 à Sheffield United d’août 2006 à janvier 2007, on ne le revit plus parmi l’élite après Leicester.

# 5. Leon Knight – 16 clubs

Cousin de l’ex international anglais Zat Knight, ce touriste a déjà figuré plusieurs fois dans Teenage Kicks pour ses frasques badass qui lui valurent le surnom de « Neon Light ».

Tout commença pourtant idéalement pour ce roi de la nuit, à Chelsea, où Gianfranco Zola le prit sous son ailette. Knight intégra même les U20 anglais, furtivement cela va sans dire. Mais l’Italien n’étant pas trop calé en night-clubs ou en bagouzes bling bling et ayant la street cred d’un clochard des Pouilles, comme aurait balancé Pat Evra, leur amitié fit long feu.

Malgré des qualités évidentes (32 buts/106 matchs en D2 à Brighton, et 19/25 en D3 à Swansea), le p’tit teigneux ne perça jamais durablement, la faute à une hygiène de vie douteuse et de gros, gros problèmes d’attitude. A Brighton, un jour de janvier 2006, en route pour Southampton, il gonfla tellement le manager, Mark McGhee, que ce dernier l’éjecta manu militari du bus en pleine forêt par un froid glacial (j’avais raconté cet épisode en 2011, ici). Quatre jours plus tard, il sera transféré à Swansea, d’où il se fera éjecter neuf mois après, non sans avoir récolté l’équivalent de 5 mois de salaire en amendes !

L’explosion des réseaux sociaux provoquera chez notre caillera des cyber-orgasmes mais sonna surtout le glas de ses vagues espoirs de réhabilitation. Le self-control n’étant pas son fort, il y apparut souvent surexcité et éparpilla ses dernières miettes de respectabilité sur Twitter et Facebook, ou même directement dans des forums de supporters à régler ses comptes.

Devenu footballeur non grata en Angleterre et forcé à l’exil, il partit se faire voir chez les Grecs, puis chez les Ecossais, pour finir en D1 nord-irlandaise, tout en vivant la vida loca à Londres la semaine. Protégé par ses bonnes perfs et son statut de mégastar chez les minots d’Ulster, Knight ne mit pas longtemps à choper le boulard et, fatalement, à repartir en sucette. Viré de Coleraine pour « continual breach of contract », il continua son errance rebelle à Glentoran avant de se faire serrer par la patrouille pour cet énième dérapage d’un goût douteux.

Quand le bouquet final arriva, il ne déçut pas : notre Leon s’était improvisé pornographe, sans l’avis des intéressées, après avoir pourri Danielle Lloyd, l’ex über-Wag de l’ancien milieu Spur Jamie O’Hara (elle a dû le laisser sur les rotules, le pauvre galère désormais chez ces clowns de Blackpool - bientôt D3). Lloyd étant à la Wagitude ce que la gare de Perpignan est aux cheminots d’obédience dalíenne, à savoir le centre de l’univers, l‘affaire fit grand foin et dépassa largement le cadre Wago-ferroviaire.

Définitivement grillé sur tout le réseau après ce grandiose feu d’artifice nord-irlandais, l’irrépressible Knight a dû arrêter les frais l’été dernier, à 31 ans, après une dernière pigette en D9 du côté de Manchester. Son site Internet est mort depuis six mois et son nouveau compte Twitter, en sommeil, s’accompagne de ce profil aux allures d’épitaphe : Retired footballer. Once played for Chelsea in the UEFA cup. Une conclusion bien tristounette au regard de sa carrière si fertile en pitresqueries de toutes sortes.

# 6. Steve Claridge – 21 clubs

Claridge, c’est du lourd, du giga : 21 clubs en 25 ans de carrière (dont 22 en pro), plus de 300 buts en 1 017 matchs dans toutes les divisions professionnelles (et quelques semi-pros sur la fin).

Lui aussi connut son heure de gloire à Leicester City, véritable base arrière des journeymen anglais de la génération précédente. Peu après son arrivée, Claridge y claqua le but victorieux de la finale des play-offs de D2, à la dernière minute, celui qui fit monter Leicester en Premier League (alors Premiership) et révéla Neil Lennon et Emile Heskey. Autre temps fort chez les Foxes : ses 12 réalisations la saison suivante en championnat. Mais surtout le genre de fait d’armes qui vous propulse instantanément cult hero de club : il inscrivit le seul but du replay de la finale de League Cup 1997 contre Middlesbrough, en prolongations. Les supps Foxes chantaient encore “Super Stevie Claridge” devant Wembley deux heures après la fin du match.

Ce passage qui dura une éternité, deux saisons, arriva malheureusement un peu tard (la trentaine passée) pour le natif de Portsmouth et fut suivi d’un zigzag en profondeur à travers la Football League.

Dans le zig, quelques piges express : 2 jours à Crystal Palace avant d’être transféré à Aldershot ; à Millwall, il signa pour deux ans mais resta un mois – zéro match. Dans le zag, des moments virils. A Cambridge United par exemple où, remplacé après seulement 12 minutes de jeu contre Ipswich en mars 1992, Claridge se frita avec son manager, John Beck, et son adjoint dans les vestiaires à la mi-temps. Baston générale. La raison : il ne supportait plus le kick and rush forcené prôné par Beck et ce dernier l’addiction au jeu de Claridge, accro aux bookmakers. Le board soutint Beck, qui avait fait monter les U’s consécutivement de D4 à D2 et fonçait vers la Premier League. Sanction immédiate pour Claridge : transféré à Luton dans la semaine en compagnie d’une autre forte tête, John Taylor, refourgué à Bristol Rovers. Cambridge, alors 2è du championnat, venait de se tirer une belle bastos dans le pied vu que Claridge et Taylor étaient les cracks du club – avec Dion Dublin. Bilan des courses : les U’s ratèrent la montée de peu en PL en mai 1992. A l’intersaison, Luton, fauché, revendit Claridge à… Cambridge. Mais pas de clash avec Beck cette fois, le manager sera rapidement limogé après un mauvais début de saison. Trois ans plus tard, ils étaient redescendus en D4, puis en D5 où il végéteraient neuf longues saisons.

Paradoxalement, c’est à John Beck et ses méthodes que Claridge attribue sa longévité, comme il l’expliquait en 2009 dans le magazine FourFourTwo : « Niveau suivi alimentaire et préparation physique, Beck était fort. Si j’ai pu jouer aussi longtemps, c’est beaucoup grâce à lui. »

Claridge se lança ensuite dans le management, sans succès. Qu’à cela ne tienne, à 39 ans, il rechaussa les crampons et repartit fouler les terrains pros et semi-pros pendant encore sept saisons. Sévit aujourd’hui sur la BBC TV & Radio, notamment comme consultant au Football League Show.

# 7. Fred Eyre – 20 clubs

Peut-être le plus original des journeymen du foot british : en vingt ans de vadrouille débutée à Manchester City, cet ex latéral-ailier a changé vingt fois de crémerie, la plupart de non-League, souvent comme entraîneur-joueur.

Mais sa singularité est ailleurs : Eyre n’a disputé qu’un seul match officiel en six saisons professionnelles !  (« J’étais souvent blessé ou envoyé en réserve, a-t-il expliqué, et bon, je ne jouais pas super bien non plus. »).

Après une carrière pro pas trop fatiguante sur laquelle n’aurait pas craché Winston Bogarde, Eyre resta dans le football (manager-adjoint, scout) et les médias foot tout en montant une petite chaîne de papeteries et une boîte de fournitures pour entreprises. Reconversion réussie puisqu’il fit fortune (la Rolls Royce sur la jaquette, c’est la sienne).

Lui aussi est très actif sur le circuit de l’after speech dinner depuis 1978 et commente sur BBC Manchester. Il a raconté son parcours atypique dans l’amusante autobio Kicked into touch, sortie en 1981, rééditée en 1991 et ressortie en Kindle récemment. Avec une telle carrière (29 managers, 82 entraîneurs), les tranches de rigolade ne manquent pas, comme dans ce petit club amateur où il eut un manager… totalement bègue. Bonjour les causeries d’avant-match et les instructions du bord de touche ! « De loin le livre sur le football le plus drôle que j’ai lu », écrit le critique de l’Observer. Et un énorme succès de librairie : selon l’éditeur, le livre s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires (39 réimpressions !).

# 8. Richard Pacquette – 23 clubs

Attaquant de non-League de 32 ans qui commença sa bourlingue en Football league. Vu qu’il nous case en moyenne deux clubs par an, cet international dominiquais peut raisonnablement viser les 30 d’ici sa retraite sportive.

Alors qu’il évoluait à Havant & Waterlooville en D6, il connut son quart d’heure warholien, littéralement, lors d’un 16è de FA Cup contre Liverpool en janvier 2008. A la 8è minute, il scotcha tout Anfield en donnant l’avantage aux minots. Puis 1-1 et rebelote six minutes plus tard, 1-2 (csc)… En même temps, c’était Charles Itandje dans les buts hein.

Même si les Reds l’emportèrent 5-2, cette perf est régulièrement rediffusée dans les émissions vintage sur les giant-killers, les tombeurs de gros. Aussi pour ces deux images fortes : le maillot des joueurs Hawks, avec la mention “Probably” au lieu du sponsor (cocasse histoire expliquée ici) et le Kop debout, avec les 6 000 supps Hawks, chantant “Havant, Havant” longtemps après le coup de sifflet final.

# 9. Keith Alexander – 23 clubs

Décédé en 2010 à l’âge de 53 ans juste après un match alors qu’il manageait Macclesfield Town (D4), cet attaquant a porté la tunique de 23 clubs dont la moitié en non-League.

Connut les joies du football pro à temps plein sur le tard, à 31 ans, en atteignant la Football League. Et il ne déçut pas : 26 buts en deux saisons avec Grimsby Town (D4), preuve que ce late developer avait sans doute les qualités pour réussir à un niveau supérieur. Devint ensuite entraîneur-joueur et directeur sportif.

A été le premier Noir à manager à temps plein en Football League, en 1993 à Lincoln City, D4 (Tony Collins l’avait précédé de trente-trois ans mais d’abord en tant qu’entraîneur-joueur – un an – puis entraîneur. Portraits de ces deux pionniers à venir dans le cadre de la série TK sur le football noir britannique débutée en novembre dernier).

# 10. Rohan Ricketts – 16 clubs

Fameux globe-trotter du foot anglais âgé de 31 ans. Eut droit à sa ration de hype au début des Noughties à Tottenham où les allumeurs d’enflammades professionnels le voyaient intégrer l’équipe d’Angleterre. Les spotlights définitivement éteints, il prit son sac à dos et sa pile de Lonely Planet : 11 pays visités en 7 ans.

A déclaré dans FourFourTwo et sur Talksport fin 2010 (ici, à 1’20) qu’il recherchait surtout à travers ses pérégrinations « un club qui pratique un beau football, un football de puriste » et que « si c’était pour jouer en D3 ou D4 anglaise, ça ne l’intéressait pas ».

Depuis ces déclas amusantes, on l’a vu passer en coup de vent en D3 anglaise, D4 allemande, Moldavie, Irlande, Inde, Equateur et Thaïlande. Poursuit sa flânerie à Hong-Kong où il vient de débarquer. Que du foot de puriste donc.

# 11. Marcus Bent – 15 clubs

Dont 8 de Premier League : Crystal Palace, Blackburn, Ipswich, Leicester, Everton, Charlton, Wigan and Wolves. Googlez pas, c’est un record. A surtout flambé à Ipswich et dans les tabloïds pour sa collection de Wags. Et avant que vous ne me demandiez dans les commentaires, oui, Danielle Lloyd était dans le lot (silly question).


Terminus Indonésie pour M. Bent, en 2012.

Remplaçants :

# 12. Dave Beasant – 13 clubs

Certes, Beasant fait figure de pantouflard avec « seulement » 13 clubs mais impossible d’omettre l’emblématique gardien du Wimbledon FC de la grande époque Crazy Gang, première mouture (années 1980), acheté 100 £ à un club amateur ! Déroula la suite de sa carrière chez quelques grands du football anglais (Chelsea, Wolves, Forest) et aussi des petits (Grimsby, Newcastle).

# 13. Guy Branston – 19 clubs

Défenseur central qui a longtemps ferraillé dans les lower leagues (divisions pros inférieures). A roulé sa bosse en disséminant généreusement sa gnaque (18 cartons rouges !) et son savoir-faire aux quatre coins du pays, tel un Compagnon du Devoir du ballon rond. Sa relative lenteur et sa technique limitée l’ont privé d’une carrière plus mémorable. A raccroché l’an dernier, à 36 ans, après des problèmes de cheville. La bonne tête de pitbull ci-dessous, c’est lui.

# 14. Jefferson Louis – 29 clubs

Il ne doit pas rester beaucoup de régions anglaises où le Londonien de 36 ans (et accessoirement cousin de R. Pacquette, # 8) n’a pas posé ses crampons. La highlight (télévisuelle) de l’incroyable odyssée de ce supp Gunner ? Danser à poil devant les caméras de la BBC en décembre 2002 après avoir tiré Arsenal en FA Cup.

# 15. Drewe Broughton – 21 clubs

Attaquant (retraité) qui s’est bâti une honnête carrière dans les tréfonds de la Football League, surtout D4, et en non-League sur la fin. Causa un certain émoi il y a quatre ans en s’alignant pour l’AFC Wimbledon… après un passage aux MK Dons. Mais vu qu’il avait crapahuté dans la moitié des habituels pensionnaires des bas étages et qu’un bug était donc probable, on lui pardonna cet écart.

# 16. Leon Clarke – 18 clubs

Attaquant de 30 ans et l’un des grands footeux-baroudeurs en activité. Prêté le mois dernier à Wigan Athletic en D2, sa 18è paroisse. Starifié étant jeune et plusieurs fois invité des rubriques légèrement kiss of death du magazine FourFourTwo, tel One to watch et The Boy’s a bit special (aujourd’hui disparues, trop poissardes). Malgré une belle pointe de vitesse et de grosses qualités athlétiques, il ne confirma jamais son potentiel. Souvent considéré comme un impact player très inconstant, l’archétype du journeyman qui peut flamber sur une courte période, comme à Coventry, D3 il y a deux ans (23 buts/35 matchs) mais aussi se vautrer inexplicablement dans la foulée, comme dans son club formateur de Wolves la saison dernière.

# 17. Jamie Cureton – 14 clubs

Presque 40 ans et toujours prolifique : 10 buts cette saison à Dagenham & Redbridge (D4). L’increvable goal poacher a renardé dans toutes les divisions de League Football (PL + Football League). Déjà succinctement présenté dans les preview D4 de TK en 2013 et 2014. Aimerait atteindre les 300 buts avant de raccrocher, dans deux ans espère-t-il.

# 18. Jason Lee – 19 clubs

Ex attaquant de Nottingham Forest dans les Nineties, brièvement starifié (forcément brièvement, vous avez dû remarquer comme tout est super éphémère dans cet article). Surtout connu en Angleterre pour avoir raté sa carrière à cause… de sa coupe de cheveux.

On aurait pu doubler cette liste de 18 (il me reste pas mal de pros du foot anglais à + de 15 clubs en magasin) et je publierai peut-être un autre volet Journeymen un d’ ces quatre.

Parmi les grands journeymen du foot british en activité, signalons le Guadeloupéen Mickaël Antoine-Curier (31 ans, 19 clubs), qui nous revient en Angleterre après un long périple plein d’exotisme et de harengs fumés.

Et si on faisait un Spécial vedettes-voyageurs, on pourrait avoir :

Nicolas Anelka (13 clubs), Craig Bellamy (10), George Best (17), Andy Cole (13), Stan Collymore (10), Robbie Fowler (9), Robby Keane (10), David James (10), Mário Jardel (20 – et ouais il a joué en Angleterre, à Bolton), Andrei Kanchelskis (11), Kevin Phillips (10), Teddy Sheringham (9), Juan Sebastián Verón (9). Manager : Roy Hodgson (19, avec sélections nationales).

Kevin Quigagne.

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[1] Le journeyman est un joueur aux multiples facettes, parfois contradictoires. Naturellement, ce terme polysémique s’accommode mal d’une définition standard et univoque (ce genre de définition est insatisfaisant). Disons cependant que dans son acception la plus fréquente et large, il désigne grosso modo un joueur d’un niveau suffisamment honnête pour faire carrière mais trop moyen/instable/irrégulier (voire trop souvent blessé) pour convaincre sur la longueur. Le terme est parfois connoté négativement (joueur limité, peu professionnel, mercenaire, etc.) et certains joueurs, tel le # 6 Steve Claridge, détestent l’étiquette journeyman.