Archive for janvier 7th, 2014

On ne présente plus le fil culte des Cahiers JRMV, ce repaire malsain du souvenir où de douteux hommages sont régulièrement rendus à ces étoiles filantes qui ont brièvement illuminé notre ciel footballistique avant d’exploser en vol. Et ben v’là sa version TK, sauce british évidemment.

C’est à l’Anglais Jason Lee que revient l’immense honneur d’inaugurer le Panthéon TK de ces carrières placées sous le signe de la « fall from grace ». Jason Lee est un ex-buteur (brièvement) vedette de Nottingham Forest dans les années 90 qui se perdit ensuite dans les tréfonds du foot anglais. Trajectoire banale me direz-vous. La raison de sa présence ici est ailleurs : Jason Lee est le seul footballeur au monde à avoir attribué l’échec de sa carrière prometteuse à sa coiffure. Et ça, c’est pas banal.

Tout pour réussir

Jason Lee naît paisiblement dans un quartier agité du sud de Londres en mai 1971, à un pouf de bulle savonnée d’Upton Park. Les Hammers n’en veulent pas mais Millwall et Charlton Athletic (D2) lui font les yeux doux. Ce sera Charlton.

Malgré ses qualités offensives, son engagement et sa carrure de déménageur de surface (1m91, 86 kilos), Lee ne perce pas chez les Addicks. En 1991, à 20 ans, il est vendu à Lincoln City (D4) où il se révèle : 21 buts en 93 matchs de championnat.

En 1993, rançon du succès, l’excentrique Barry Fry le fait venir à Southend United (D2) pour remplacer Stan Collymore, parti affoler les compteurs à Nottingham Forest. Chez les Shrimpers (Crevettiers), sans forcément déraciner les arbres, Lee fait son trou. Été 1994, une belle écurie de retour parmi l’élite après une saison en D2 l’acquiert, pour 200 000 £ : Nottingham Forest.

Le mythique Brian Clough a quitté le club un an auparavant et cela vaut mieux pour le bon Jason : jamais le « traditionnaliste » Cloughie ne l’aurait laissé pénétrer dans le temple Forest avec sa protubérance xérophyte plantée sur le crâne. Car, un an après son arrivée, Jason adoptera une coupe de cheveux des plus fantasques : une coiffure « ananas ».

Le classieux effectif du promu Forest (Stuart Pearce, Scot Gemmill, Kevin Campbell, Stan Collymore, Steve Stone, Bryan Roy, etc.) sort une saison 1994-95 de feu en Premier League : 3è et qualification pour la C3. Lee a surtout joué les bouche-trous mais le départ de Collymore pour Liverpool à l’été 1995 va lui permettre de faire fructifier son capital. Il a 24 ans et une belle carrière devant lui. En principe.

Le chant qui fait déchanter

En 1995-96, à la faveur d’un superbe début de saison (6 buts en 11 matchs), il devient un cult hero au City Ground. Tout baigne pour Jason qui rêve de consécration nationale avec Forest, 3è début novembre. Toutefois, quelques chants de tribunes et moqueries à son égard l’ébranlent. Certains supporters Reds le surnomment désormais Jason “Pineapple Head” Lee et les fans adverses le chambrent avec jubilation. Il commence à gamberger.

Désormais, quand Jason est dans les parages, tous les stades anglais résonnent du chant « He’s got a pineapple on his head », entonné sur l’air de « He’s Got the Whole World in His Hands », chanson américaine popularisée en Angleterre à la fin des Fifties, puis reprise (en l’adaptant) par les joueurs de Forest eux-mêmes en 1978, quelques mois avant le seul titre de champion d’Angleterre du club et les triomphales campagnes européennes de 1978 à 1980.

Tout cela aurait pu s’arrêter là, aux travées des stades anglais, et l’on se serait contenter d’ajouter un tableau truculent à la riche fresque du folklore footballistique britannique. Mais une émission de télé va venir bouleverser l’univers de Jason Lee et propulser le Londonien de la simple popularité gérable à la stratosphère de la notoriété déstabilisante (et, ce faisant, causer sa perte sportive, selon lui).

En effet, avec ces sombres Eighties désormais loin dans le rétroviseur et la Premier League lancée comme un TGV, le milieu des Nineties signale l’apparition d’émissions de football d’un type nouveau à la télévision. Celles-ci sont humoristiques, irrévérencieuses, débridées, parfois improvisées et surfent sur le zeitgeist du laddism (jeunes déconneurs attardés), telles Under the Moon et surtout Fantasy Football League.

L’émission qui allume la mèche

FFL est une émission très décalée qui s’est fichée de manière fracassante dans la petite lucarne un an plus tôt. Animée par un célèbre duo comique à l’esprit potache et l’imagination fertile, David Baddiel et Frank Skinner, elle sera diffusée de janvier 1994 à mai 1996 chaque vendredi soir après 23 h 30, à l’heure où les lads rentrent bourrés du pub. Jetez un œil sur ces deux extraits décapants : Jason Lee et Frank Clark (alors manager de Forest) et La revanche de Jason Lee.

L’avant-centre va alors voir ses rêves de gloire s’envoler dans l’enfer infrutescent qu’il s’apprête à vivre. Baddiel et Skinner font de lui l’une de leurs « mascottes » fétiches. Ils déclinent la coupe ananas sous tous ses angles, n’oubliant pas de tacler Jason Lee dès que ses performances manquent de pulpe (voir ces compilations). Lee se plaint ouvertement du rôle d’emblème souffre-douleur que l’émission lui colle (il parle de « vendetta » contre lui), estimant que cet acharnement fruto-sadique lui fait perdre ses moyens.

Le pire est cependant à venir. La pineapple fever met le feu à la région de Nottingham et au-delà. Le sujet enflamme les phone-ins des radios locales et cette foutue pineapple mania annonce un déchaînement fruitier irrationnel. Les boîtes du coin organisent des « soirées ananas », les médias se l’arrachent et campent devant chez lui (et sa famille), les grosses sociétés de fruits et légumes veulent lui faire tourner des publicités, le Télématin anglais en fait son idole, l’animateur vedette Chris Evans lui déroule le tapis rouge et les émissions foot radio & TV ne se lassent pas de nous servir du Jason Lee, l’homme-ananas qui plante. De moins en moins d’ailleurs.

Le jusqu’au-boutisme fruitier fait une victime

Tout s’accélère en 1996. En cette année d’Euro anglais (et apogée de l’ère lad), le show Baddiel-Skinner est devenu très populaire et la fixette Jason Lee croît, naturellement, sans pesticides. La culture intensive vire à l’obsession pour les deux comiques qui ne font pas un show sans un sketch où l’attaquant est ridiculisé. Le délire monoïdéique des deux empêcheurs-de-vendanger-en-rond va bien au-delà de la simple mise en boîte (d’ananas ?) : ils ont développé une vaste thématique Jason Lee. Tels deux lourdingues d’obédience jackassienne résolus à pousser le bouchon toujours plus loin, ils encouragent activement les téléspectateurs à envoyer photos ou clips en rapport avec l’ananas, ce que ces derniers font sans se faire prier. La BBC recevra mensuellement 200 lettres avec photos d’ananas utilisés dans toutes sortes de situations loufoques.

En mai 1996, Jason Lee craque : il se fait couper les dreadlocks les plus célèbres du foot et pose dans le Sun pour officialiser sa renaissance. Baddiel et Skinner reprennent le surnom que Lee s’est lui-même donné pour célébrer sa boule à zéro : Kiwi Head. Mais la plaisanterie a assez duré et l’émission s’arrête juste avant l’Euro, victime de complications judiciaires (menaces de poursuites) et d’une certaine aseptisation - ou professionnalisation, c’est selon - du paysage télévisuel.

Saison 1996-97, la méforme s’éternise pour Jason Lee (2 buts en 17 matchs). Sur l’année 1996, il n’a marqué que 3 fois en 25 matchs. Il maintient dans la presse que tout ce barnum est responsable de son long passage à vide et que cette foutue FFL a « bousillé sa carrière ». Début 1997, Lee est prêté en D2. Puis, fin mai 1997, tel un vulgaire fruit trop mûr, il est bradé, au prix coûtant. A 26 ans, Jason Lee quitte Forest et les feux de la Premier League, conscient que son heure de gloire s’est volatilisée, définitivement.

La suite aura un goût amer pour notre footeux amateur de broméliacées. Les 30 000 spectateurs d’un City Ground en liesse scandant son nom seront vite remplacés par les dogfights de la D4, disputés devant une poignée de surexcités qui ne manqueront pas de lui rappeler la douloureuse époque fruitière.

Le temps des regrets

Après une brève fulgurance à Watford (D3) en 1997-98 (11 buts et montée du club d’Elton John en D2), Lee sombrera dans l’anonymat de la Football League. Jason s’est vidé de son jus. Des problèmes avec Graham Taylor le feront atterrir à Chesterfield (D3) où la source se tarit (1 but en 28 matchs). Suivra une succession de contrats alimentaires et destinations obscures dix ans durant, jusqu’à l’orée de ses 40 printemps.

Le journeyman Jason Lee, 18 clubs en 22 saisons professionnelles (125 buts en 634 matchs), est persuadé d’avoir raté le coche à cause d’un catogan mal ficelé. D’aucuns trouvent l’argument capillotracté mais pour Jason, c’est clair, ce fut la coupe de trop. Sur cette folle période 1995-97, il déclarait dans une interview de la BBC en 2007 :

« Tout cela m’a beaucoup affecté, les chants, les moqueries, etc. Le truc a pris une ampleur démente, ça n’arrêtait pas, ma famille en a souffert, et ça a atteint son apogée pile au moment où je connaissais une baisse de forme [1996]. Quand tout ça a commencé, ça m’était égal, mais dès que l’entraîneur ne m’a plus titularisé, ça s’est compliqué. J’ai eu l’impression que le club était de plus en plus gêné par cette situation. [...].

J’ai le sens de l’humour, mais là, j’ai pris ça comme une attaque personnelle, en plus, avec tout ce que mes amis et ma famille devaient endurer au stade, ça m’a fait encore plus perdre mes moyens. Eux-mêmes, ça les a affectés, et ils étaient constamment sur la défensive. Je n’ai jamais rencontré Baddiel et Skinner, mais j’ai quand même pris ma revanche. Lors d’un match contre Chelsea, j’ai marqué le but égalisateur à Stamford Bridge, et je sais que Baddiel [supporter de Chelsea] était dans les tribunes ce jour-là. Ça m’a tellement euphorisé que j’ai fait durer les célébrations ! »

D. Baddiel et F. Skinner aujourd'hui, la cinquantaine épanouie

Baddiel et Skinner aujourd'hui, un poil plus mûrs

Baddiel et Skinner diront, bien plus tard, regretter leurs puérilités confinant au harcèlement moral. Ce dernier expliquera : « Se foutre de Gazza ou Peter Beardsley comme on le faisait, c’est une chose. Ces joueurs étaient extrêmement talentueux, avaient une énorme confiance en eux et se fichaient pas mal de la critique au fond. Mais Jason Lee était peut-être trop juste pour la Premier League. Il est possible que nos moqueries aient ravivé chez lui une certaine fragilité au point de le faire douter. »

Aujourd’hui, après une formation de journaliste et d’entraîneur (il anime actuellement des écoles de foot pour jeunes), l’attachant Jason Lee n’a plus à se préoccuper de sa tignasse : il a la coupe Kojak. Avec sûrement des regrets au niveau du timing. Ah, si seulement il avait pu être chauve à 24 ans…

Kevin Quigagne.