Au début des années 60, Bill Nicholson devient le deuxième homme à gagner le championnat en tant que joueur et manager, avec Tottenham. Son équipe, inspirante et inspirée, détonne par son système de jeu et la qualité de ses joueurs. Une référence à placer aux côtés d’autres grands techniciens du football.

17 mai 1972, White Hart Lane. Tottenham vient de remporter la Coupe UEFA face à Wolverhampton devant ses 54000 spectateurs (3-2 en score cumulé) et Alan Mullery, capitaine et buteur du soir, de soulever la toute nouvelle coupe, dessinée par Bertoni. Dans les vestiaires, les hommes exultent et les bouchons de champagne vont bientôt sauter. Mais Bill Nicholson surgit, la mine renfrognée. Il demande le calme et dit à ses joueurs : « Je reviens du vestiaire des Wolves. Je leur ai dit qu’ils étaient meilleurs que nous. Vous avez eu beaucoup de chance. La meilleure équipe a perdu ce soir. » Deux ans plus tard, Nicholson démissionnera après quatre défaites consécutives en championnat, et quelques mois après que Tottenham eut perdu contre Feyenoord en finale de la Coupe UEFA [1]. Il avait, selon ses dires, perdu le soutien de ses joueurs, et sentait que le football moderne lui échappait. En réalité, son nouveau groupe de joueurs - Jimmy Neighbour, Philip Holder, Terry Naylor, entre autres - n’était plus à la hauteur.

Mais qui lui en voudrait, après seize ans passés à la tête d’un club ayant connu sous son joug la période la plus glorieuse de son histoire ? Douze trophées, dont deux coupes européennes, et un système inspiré de celui d’Arthur Rowe, manager des Spurs de 1949 à 1955 sous lequel il occupe l’aile du milieu de terrain. Rowe fut lui aussi joueur pour le club, de 1930 à 1939, et les idées tactiques qu’il met en place dans les années 50 révolutionnent le jeu : la possession de balle comme clé de voûte de son schéma, et le « push and run ».

« Le « push and run » était la terminologie utilisée pour un simple, bien que très efficace, système de passe et de mouvement [« pass and move »]. Le joueur qui passait le ballon ne s’arrêtait pas, et continuait de courir pour trouver un espace et recevoir le ballon, soit de la part du joueur à qui il l’avait donné, soit d’un autre partenaire. La technique peut sembler simple, mais elle requiert une rapidité de réflexion, et une capacité à faire une passe dans le mouvement et à la recevoir avec un contrôle parfait. Cela marchait seulement si tous les joueurs offensifs de l’équipe avaient cette capacité. » [2]

Les Spurs remportent le titre de la Division Two en 1949/1950 avec neuf points d’avance sur le deuxième, puis le titre de Division One (actuelle Premier League) douze mois plus tard. Quelques individualités régalent les supporters, telles que Ron Burgess, Eddie Baily, Ted Ditchburn ou Alf Ramsey, parmi d’autres. Mais tandis que la force collective de l’équipe progresse, les joueurs commencent à décliner avec l’âge. En 1955, Rowe démissionne, treize mois après avoir connu une dépression. Avant de partir, il fait signer un certain Danny Blanchflower…

Le 11 octobre 1958, Bill Nicholson joue son premier match en tant que manager, contre Everton. A la mi-temps, les locaux mènent 6-1, puis enfoncent le clou en deuxième période pour l’emporter 10-4. La chance du débutant, sans doute. Car Tottenham lutte toute la saison contre la relégation, et parvient finalement à se sauver. Jeune, ambitieux et tactiquement au point, Nicholson se sert des enseignements de Rowe pour construire son schéma de jeu. Il adapte ainsi son système de « push and run » aux qualités de son effectif, en s’opposant aux inclinations naturelles des joueurs à dribbler excessivement.

« Natif du Yorkshire, [...] Nicholson était un perfectionniste. En football, rien n’est jamais tout à fait parfait, mais il voulait s’en approcher le plus possible. Bien qu’il ait réuni un impressionnant collectif de techniciens à White Hart Lane, il exigeait en outre du courage et de l’implication à chacun d’entre eux. » [2]

Lors de la saison 1959/1960, les Spurs ratent le titre pour deux points (l’équivalent d’une victoire), bien qu’ils aient mené le classement durant 28 semaines cumulées. Au début de la saison suivante, le travail de Nicholson porte tous ses fruits et l’équipe démarre la saison en trombe : onze victoires sur les onze premiers matchs, et invaincus jusqu’à la 16ème journée. S’ensuit une campagne glorieuse qui voit l’équipe gagner 31 de leurs 42 matchs de championnat et marquer 115 buts. Le deuxième, Sheffield Wednesday, est relégué à huit points. En fin de saison, les Spurs remportent la FA Cup face à Leicester City (2-0), malgré un effectif ravagé par les blessures. Aucune équipe n’avait encore fait le doublé au 20ème siècle, pas même les Gunners d’Herbert Chapan, les Wolves de Stan Cullis ou les Devils de Matt Busby. Beaucoup pensaient que le jeu moderne ne le permettait pas. Nicholson a prouvé le contraire.

Son système favorise le développement de joueurs qui crèvent alors l’écran. Au milieu de terrain, Dave Mackay, fort et taciturne, met les adversaires au supplice grâce à son agilité technique. Danny Blanchflower, le capitaine vétéran, cérébral et cultivé, en qui Nicholson a remis les clés de l’animation, devient l’architecte du système de l’équipe. En attaque, John White est surnommé The Ghost pour sa capacité à se faire oublier des défenseurs. Cliff Jones mesure 1m72 mais n’hésite pas à  dompter les airs (134 buts en 309 matchs pour Tottenham). Cette année-là, Bobby Smith marque 28 huit buts, son meilleur total sous le maillot des Spurs. La saison de championnat 1960/1961 est une petite partie de plaisir.

Le match décisif se joue le 17 avril, lorsque Sheffield Wednesday, deuxième, vient visiter White Hart Lane. Une victoire (2-1) assure aux Spurs un titre de champion, trois journées avant la fin. En FA Cup, le parcours est néanmoins plus douloureux. Au 6ème tour, l’équipe bute sur Sunderland, alors en Division Two, et doit passer par un replay. En finale, même amputé d’un joueur (blessé) dès la 15ème minute et dès lors incapable de jouer un rôle actif dans le jeu, Leicester City leur pose des problèmes. Et ce jusqu’à la 69ème minute, lorsque Bobby Smith - qui avait brièvement quitté l’hôtel de l’équipe pour des injections d’analgésiques, sans prévenir Nicholson - bat Gordon Banks et ouvre le score. Dix minutes plus tard, Terry Dyson aspire les derniers espoirs de City.

A l’issue de la finale, Nicholson revient brièvement sur son effectif : « Nous avons trouvé la mixture. Avec une ou deux stars, une équipe doit être bonne. Avec quatre ou cinq, elle doit être spéciale. » Mais il reste déçu par le jeu déployé par son équipe. Dave Mackay témoigne : « Nous n’avons pas pensé à la façon dont nous jouions. On savait que c’était pour le doublé donc nous avons préféré la sécurité. J’avais décidé, comme quelques autres, de me reposer et de laisser nos attaquants faire le pressing. Mais Bill n’était pas content. C’était typique de l’homme. Il voulait toujours voir un vrai match de football et n’aimait pas voir son équipe gagner si elle jouait mal. Il voulait qu’on s’amuse. »

Six mois après avoir remporté le doublé, Nicholson dépense 99,999£ pour Jimmy Greaves (AC Milan), refusant d’être le premier à franchir la barrière des six chiffres. Nicholson n’aimait pas l’escalade des indemnités de transferts et des salaires, mais plus important, il ne voulait pas que Greaves soit le premier joueur étiqueté 100,000£. [3] Celui-ci deviendra le recordman de buts marqués au cours des années 60, mais sera incapable d’ajouter une ligne de champion d’Angleterre à son palmarès.

Néanmoins, les Spurs deviennent une équipe de coupe, d’abord en conservant leur FA Cup en 1962, puis en battant l’Atletico Madrid (5-1) en finale de la Coupe des Vainqueurs de Coupe, à Rotterdam, en 1963. Nicholson devient ainsi le premier manager d’un club Britannique à remporter un trophée européen. Ce qui ne l’empêche pas de maintenir une grande exigence sur ses joueurs, comme sur Cliff Jones, à qui il dit : « Le ballon est rond, il roule ; pourquoi n’essaierais-tu pas de faire une passe à l’occasion ? »

Danny Blanchflower annonce sa retraite à la fin de la saison 1963/1964. Un mois plus tard, John White est tué par la foudre sur un terrain de golf, à l’âge de 36 ans. Nicholson perd là deux de ses plus précieux relais sur le terrain, et il lui faut attendre le début des années 70 pour retrouver le succès européen.

Homme d’un seul club, Nicholson reste associé au club jusqu’à sa mort, en 2004. « Il n’y a pas lieu d’être satisfait quand les choses vont mal. Je veux la perfection. »

Matthew Dymore

[1] Les supporters de Tottenham exportèrent le hooliganisme à l’occasion du match à Rotterdam, ce qui réchauffa les velléités de départ de Nicholson.

[2] George Best, in Hard Tackles and Dirty Baths: The inside story of football’s golden era, paru chez Ebury Press en 2006.

[3] Une anecdote qui rappelle celle de Matt Busby avec Tommy Taylor, que nous vous racontions ici même il y a quelques semaines.

(Crédit photos : http://tottenham-summerhillroad.com)

2 commentaires

  1. Denis dit :

    merci pour cet article sympa

  2. sequane7739 dit :

    Toujours très intéressantes ces histoires de grands footballeurs, avec une écriture remarquable, merci.

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