Archive for avril, 2012

Séduit par sa communication et sa bonne humeur, son avocat plaide la relaxe. Verbatim.

L'avocat prend la parole

Silence dans la salle. L'avocat prend la parole.

“Madame la Présidente, Mesdames, Messieurs les membres du tribunal, Mesdames, Messieurs les membres du jury.

Il est aujourd’hui de bon ton de critiquer sans vergogne l’usage qu’a mon client de son sifflet, en dépit de toute considération humaine, toute empathie envers un membre de la société civile, toute estime pour sa fonction. Etre arbitre de football aujourd’hui, c’est accepter de se voir trainer dans la boue des cochons et passer sous les sabots des chevaux, sans possibilité de droit de réponse. De fait, c’est une atteinte grave aux libertés individuelles. Si mon client insultait The Sun de la même façon que The Sun insulte régulièrement mon client, il se verrait sans nul doute assigné au tribunal. Quod licet Iovi, non licet bovi.

Si mon client, Mr Lee Mason ici présent, a reçu une volée de bois vert, ce serait pour avoir modifié le cours d’un match. Les faits, je vous le rappelle sont les suivants : à la 13ème minute du match Manchester United-Queens Park Rangers, le défenseur des joueurs visiteurs pousse, avec sa main gauche, l’attaquant des joueurs locaux dans sa propre surface de réparation, annihilant une occasion de but manifeste. Mon client siffle pénalty et, voyant qu’il est l’avant-dernier défenseur - le dernier étant le gardien, je le rappelle pour les journalistes étourdis du Sun - lui tend un carton rouge, synonyme d’expulsion. La faute existe, et mon client ne fait qu’appliquer la règle.

Madame la Présidente, permettez-moi cette approche quelque peu grossière, mais qui s’accorde tout à fait aux enjeux actuels : lorsque j’ai embrassé ma future femme pour la première fois, j’avais 21 ans. Pour être tout à fait honnête, et quitte à vous surprendre, je n’avais pas regardé les vidéos de nos premiers rendez-vous pour analyser ses réactions à mes plaisanteries, je n’avais pas de ralenti sous la main pour apercevoir les clins d’œil qu’elle me faisait tout au long de la soirée, je n’avais pas de spécialiste en canapé pour me dire précisément où fallait-il que je me place, et à quel moment fallait-il que je me lance. Il s’est trouvé un moment, une seconde, peut-être deux. Je me suis approché de son visage et nos lèvres se sont touchées. Alea jacta est.

Vous comprenez évidemment ce que je veux sous-entendre à travers cet exemple : mon client a pris sa décision en une fraction de seconde, en assumant les conséquences irréversibles, quitte à devoir faire son auto-critique en s’apercevant, plus tard, de son erreur. Mais est-il moins coupable que l’attaquant de Manchester United, Monsieur Ashley Young, qui simule très nettement une faute qu’il ne subit que très légèrement ? Est-il moins coupable que l’entraineur des Queens Park Rangers, Monsieur Mark Hugues, qui, se sachant en manque de points au classement, souhaite à tout prix prendre un point à l’extérieur et applique un schéma très défensif qui ne laisse d’autre choix à ses défenseurs que d’entreprendre des comportements parfois limites, dans des zones à risques ? Errare humanum est.

Mon client subit la pression inhérente à la fonction qu’il exerce. Le football n’est plus un jeu, c’est un business où chaque décision qu’il prend doit être la bonne, sous prétendue peine de modifier le cours du match et d’influer sur le score final, donc sur le classement, donc sur la manne financière. Pourtant, je ne vous le cacherai pas, la vie privée de mon client a beau être difficile, il s’efforce de demeurer jovial et à l’écoute des joueurs, prenant soin d’expliquer ses décisions, s’excusant presque de distribuer des cartons. C’est pourquoi je demande la relaxe : mon client est un homme droit et intègre, et je crois que c’est à l’hostilité de son environnement médiatique que l’on doit imputer ses erreurs. “Soyez justes envers les justes. Vous le leur devez. Mais soyez justes encore envers ceux qui sont injustes. C’est le meilleur moyen de leur faire porter la peine de leur injustice, tout en leur laissant la faculté de la réparer.

Madame la Présidente, Mesdames, Messieurs les membres du tribunal, Mesdames, Messieurs les membres du jury, je vous remercie de votre attention.”

En signe de protestation, les journalistes du Sun quittent la salle.