Abrégé de philosophie pour footeux

17/12/2008 – 9:10

A moins d’être privé de la télévision, vous n’avez pu échapper, amis lecteurs, à l’information inédite de cette fin d’année : le temps des fêtes approcherait et ce, dès la fin du mois de décembre. On parle même de Noël d’ici une dizaine de jours (quand on vous dit que tout se dérègle). Un Noël, Pernaud, Courbet et Delarue nous le répètent, marqué du sceau de la radinerie.

Paris Sonne le Glas l’a compris et a donc décidé de vous offrir un cadeau qui ne coûte pas un rond. A l’instar du journal Le Point qui proposa fort à-propos La Philosophie pour les Nuls à ses lecteurs, la rédaction de votre blog préféré vous propose la Philosophie pour Footeux.

Cette nouvelle bible, n’ayons pas peur des mots, vous sera bien utile lors de vos prochains dîners orgiaques pour vous protéger avec panache des sarcasmes sur le ballon rond, ou des railleries féminines moquant les effets hallucinatoires d’un piqué de Luyindula au dessus de Mandanda. Vous allez enfin pouvoir leur clouer le bec, à ces impies bouffies d’arrogance, agitant un pâle Le Clézio griffonné d’annotations estudiantines, toutes enorgueillies d’avoir enfin compris les romans d’un prix Nobel, et ce dès leurs années lycée.

Car oui, Mesdames et Messieurs, le football permet de mieux comprendre la reine des matières. Votre connaissance intuitive, au sens spinoziste* du terme (si, si, faut être pédant, ça fait partie du plaisir), du football vous permettra de mieux appréhender les concepts abscons jalonnant l’histoire de la pensée et de les ressortir à bon escient devant les yeux brillants d’admiration d’une audience incrédule. A vous la gloire et les faveurs de la cousine suffisamment éloignée pour qu’on ne culpabilise pas trop, parole de ch’ti. Quoi de plus réjouissant en effet que de claquer le museau de votre insupportable neveu de moins de quinze ans arborant ostensiblement un maillot poussin fluo floqué Benzema, qui, sûr de son fait, vous balance en guise de défi intergénérationnel un "t’façons, Le Guen, c’est rien qu’un entraîneur tout mou aux réactions qui n’ont d’extrême que leur modération". "Jeune effronté, pourrez-vous lui rétorquer alors, détrompe-toi, Paul est un mâle et austère stoïque, un descendant véritable de Sénèque et Marc-Aurèle, c’est-à-dire un homme absolument rationnel, non pas parce qu’il n’a pas de passions, mais parce qu’elles sont elles-mêmes raison. Sénèque recommandait d’ailleurs à ses disciples "d’apprendre à éprouver la joie". Car la vraie joie est le bonheur d’une âme qui s’est haussée au niveau de toutes les circonstances. Imaginez-vous plus juste et plus belle définition de Paul Le Guen ?" Et toc. Baisse la tête et retourne à tes tables de multiplications, morveux.

Et puisque nous avons commencé par Paul Le Guen, continuons :

Le PSG et le stoïcisme.

La pensée principale du stoïcisme pourrait se résumer en une phrase : "aime une chose, non pas parce que tu la désires, mais tout simplement parce qu’elle est". Voyez-vous une raison plus juste de la fréquentation du Parc depuis 10 ans ?

La phrase type du stoïcien : "Bourillon, clapclapclap, Bourillon, clapclapclap".

La phrase type de celui qui n’a pas compris : "Ouaip. Moi, j’aurai venu avec Deco et Crespo et ça aurait été plus mieux".

Auxerre et l’épicurisme.

"Ah ouais, Epicure, facile, kiffer la life, carpe diem, c’est que du bonheur, elle est si bonne, la Cristaline." Oui mais non, je t’arrête tout de suite ami lecteur, l’analyse actuelle de l’épicurisme est biaisée par la simplification systématique que notre époque applique à chaque pensée un chouia sophistiquée. La recherche d’Epicure, c’est l’ataraxie, mot certes barbare aux oreilles mais dont l’AJA de Guy Roux vous permettra de comprendre la substance. L’ataraxie est le bonheur issu de l’absence de malheur. Et quel meilleur moyen pour éviter le malheur que d’éviter les sources de plaisir qui ne sont ni naturelles ni nécessaires ? Guy Roux, lorsqu’il se plaignit de la débauche de moyens mis à sa disposition dans sa nouvelle cuisine lensoise ne disait pas autre chose qu’Epicure : "Avec un peu de pain et d’eau le sage rivalise de félicité avec Jupiter." En effet trop de biens ou trop de désirs vous éloignent du chemin de la quiétude.

La phrase type de l’épicurien : "Chaque année, l’AJA ne vise que le maintien".

La phrase type de celui qui n’a pas compris : "Kikoo. Moi, j’déteste l’épicure, surtout les vaccins".

Laurent Blanc, le leibnizien.

Leibniz est connu, entre autres, pour son génie mathématique et sa logique implacable. Tous les problèmes de la philosophie se ramèneraient alors à un calcul logique. Balancer une coupe d’Europe pour ne pas perdre de points en championnat, ne pas faire jouer son meilleur buteur pour éviter qu’il ne se fatigue, voilà quelques exemples de la logique rigoureusement mathématique d’un disciple de Leibnitz.

Car il faut comprendre que Leibniz part du principe que Dieu n’a pu créer que le meilleur des mondes possibles. C’est à dire pas un monde parfait mais le meilleur des mondes qu’il était possible de créer. Il faut donc s’en accommoder car on ne pourra pas avoir mieux. En substance, si t’as pas 100 millions pour monter une équipe de foot, contente-toi de la coupe de la ligue, tu n’as, algébriquement, aucune chance en Ligue des Champions.

Les plus érudits d’entre vous me parleront de l’optimisme leibnizien moqué par Voltaire dans son fameux Candide. Et que le fataliste Laurent Blanc ne correspondrait que peu à cet aspect du philosophe allemand. Et demander publiquement à Triaud plus de pognon, c’est pas signe d’un optimisme débordant peut-être ? C’est pas bien d’ergoter, ami lecteur.

La phrase type du leibnizien : "L’important c’est les trois points, on fera le bilan à la fin de la saison".

La phrase type de celui qui n’a pas compris : "Bordeaux pouvait mathématiquement se qualifier s’il battait la Roma".

L’OM d’Eric Gerets ou le surhomme nietzschéen.

Ah Nietzsche. Tout un poème, surtout son philosophique Ainsi parlait Zarathoustra, qui développe trois thèmes majeurs : le Surhomme, la Volonté de puissance et l’Éternel Retour. C’est l’histoire d’un sage qui descend de sa montagne après 10 ans de vie d’ermite pour parler aux Hommes. Toute corrélation avec la carrière de Gerets est la bienvenue. Zarathoustra signifie littéralement en perse "celui qui a de vieux chameaux". Toute corrélation avec Arrache, Cesar et Samassa est également la bienvenue.

L’image du lion est aussi très présente dans ce conte, symbolisant la puissance, l’audace, l’indépendance et la révolte contre les valeurs établies, comme la domination de l’OL, par exemple. Le Lion de Rekem n’illustre-t-il pas à la perfection le grand félin nietzschéen ? Et lorsqu’il pousse Zubar à se dépasser, ne fait-il pas l’apologie du Surhomme, de l’Übermensch¸ou comme on dit en Premier League, du Super Zub. Gerets essaye de transcender le jugement initial bien/mal, penser par delà le bon défenseur/mauvais défenseur pour voir en lui la synthèse des qualités contradictoires que l’on rencontre éparpillées dans ce footballeur capable du meilleur comme du pire. Sans parler de Civelli ou César, prototypes de la volonté de puissance de l’homme. Eric Gerets, par sa quête d’une équipe en permanente transformation, délivre donc le supporteur olympien de la malédiction du ressentiment typiquement marseillais qui condamne le monde actuel d’après un autre monde transcendant qui n’existe pas ou qui est chimérique, genre celui 1993.

La phrase type du nietzschéen : "Il y a du Gallas dans Ronald Zubar"


La phrase type de celui qui n’a pas compris: Ben Arfa à Benzema : "Nietzsche ta mère"

L’Olympique Lyonnais ou la passion kantienne.

Une citation résume tout, tirée de l’Anthropologie du point de vue pragmatique : "On voit facilement que les passions […] portent la plus grande atteinte à la liberté, et que si l’émotion est une ivresse, la passion est une maladie, qui résiste à tous les moyens thérapeutiques."

Ne cherchez pas plus loin les raisons du désamour de l’OL par les Français. Ce club suscite certes des émotions passagères pendant leurs quelques très beaux matchs de Ligue des Champions, mais le froid pragmatisme de ses dirigeants le prémunit de toute élan passionnel. En outre, vous remarquerez aisément que le systématisme d’Aulas à vouloir appliquer à l’OL la technique dite de révolution copernicienne, grâce à laquelle Kant tenta une refondation de la métaphysique, est véritablement pénible. Pour ceux qui doutent de l’application de Copernic ici, cela veut juste dire que ce ne devrait plus être le foot qui oblige l’OL à se conformer à ses règles, c’est l’OL qui devrait donner les siennes au foot . C’est tout simple, hein, mais ça permet de se la donner grave, comme une chevauchée de Traoré jusqu’à la ligne médiane.

La phrase type du kantien : "Pour 100 millions, je vends Benzema, et j’ajoute ma femme dans la balance."

La phrase type de celui qui n’a pas compris : "L’Olympique Lyonnais, à travers ce communiqué officiel, tient à s’indigner du manque de reconnaissance populaire de son club pourtant septuple champion de France métropolitaine, au bilan financier sain, aux comptes d’exploitations excédentaires, et au merchandising optimisé."

*"comprendre les choses sous l’aspect de l’éternité comme s’il s’agissait d’une nouvelle naissance". Spinoza dans l’Ethique. Bref, se dit d’un truc que tu maîtrises grave.

  1. 2 736 réponses to “Abrégé de philosophie pour footeux”

  2. Merci.
    Je me sens intelligent.
    Z’auriez pas pu être là y’a queque z’années quand je bullais en cours de philo.
    J’aurais peut-être enfin compris quequechose.

    Continuez c’est énorme ce que vous faites

    De Gone n' Rosette le 17/12/2008

  3. :onmyknees:

    De Rage against Lev Yashin le 17/12/2008

  4. Impressionnant. Et très souvent juste. Bravo :)

    De manu le 17/12/2008

  5. C’est un nouvel horizon qui s’offre à moi, grâce à vous.
    Mais franchement, vous prenez quoi avant d’écrire vos articles ?

    De MatteOL le 17/12/2008

  6. Yo les gars,

    je sais pas pourquoi mais depuis quelque temps, je vous trouve moins drôle qu’avant. Difficulté à enchaîner les posts hilarants les uns après les autres ? Trop grande volonté de faire tout plein d’analogies entre foot et autres domaines (poker, échecs, philo and so on…) ? Sans compter qu’amha, on perd le côté “stoïcien” du blog: “On aime le PSG parce qu’il est et pour ce qu’il est et on déconne là-dessus”. Mais bon, je vous aime bien quand même…

    De Takinho le 17/12/2008

  7. Chers Pourisiens,

    Après lecture d’une si magistrale leçon de philosophie, et certain désormais de vos plus hautes compétences en la matière, permettez-moi de vous soumettre quelques déclarations (authentiques) dont l’interprétation laisse encore ouverts en moi des abîmes de perplexité.

    Ainsi, quand Grégory Coupet déclare : “J’ai besoin de vivre pour exister”, se rattache-t-il, dans le sillage de Jean-Paul Sartre, au courant existentialiste, ou au contraire révèle-t-il une tendance au catholicisme le plus traditionaliste (dans le sens d’une opposition à l’avortement, par exemple) ?
    Et quand Robert Pirès nous dit: “Si on veut toujours rester le même, il faut rester changé”, cet attachement au concept de métamorphose fait-il de lui plutôt un disciple de Franz Kafka, ou de Goldorak ?

    Merci d’avance.

    P.S. Enfin, pour souligner à quel point le PSG à toujours été un terreau fertile pour les colosses de la pensée, je ne voudrai pas vous quitter sans citer un aphorisme de la vraie légende du club, de son Phénix Super Génial, de son Prométhée Sans Garantie: Luis Fernandez himself !
    “En compétition, il y a toujours un premier et un dernier. L’important, c’est de ne pas être le second de soi-même”.
    Nietzschéen, n’est-il pas ?

    De 25godran le 17/12/2008

  8. Takinho, je pense au contraire que ce blog, à l’instar du club lui-même, se veut un combat contre le nécessitarisme et le déterminisme, qui voudrait que ce club ne joue pas bien parce qu’il ne doit pas bien jouer, que TOUS ses joueurs ne sont pas là par hasard (voir les Partis Sans Gloire), mais qu’ils sont au contraire tous nécessaires à l’équilibre universel.
    Ainsi, de par cette volonté de les soustraire parfois à leur déterminisme originel, ils créent une tentative vaine, et donc ridicule.
    D’où l’humour.

    P.S.: je me suis personellement bien marré, surtout pour l’AJA et l’OM ^^

    De Le Madrilène le 17/12/2008

  9. Super début d’aprem grâce à vous! Et merci pour le passage sur l’épicurisme…j’avoue que j’ai eu peur quand j’ai vu ce sous-titre…. ca fait des années que je me bats contre la mauvaise utilisation de ce terme.

    De Llacer en short le 17/12/2008

  10. Je rejoins Llacer en short… Marre du “carpe diem” horacien ! L’épicurisme, c’est pas du hippisme bon marché, merde !

    De Mancino le 18/12/2008

  11. Le CNAS (Comité National de l’Anti-Sérieux) vous propose ce mot:

    cul.

    De Vincent le 18/12/2008

  12. Après le match de ce soir, la philosophie du PSG va plutôt tourner au youpisme.

    Sinon, c’est marrant, mes lointains cours de philo ne m’avaient pas laissé de si bons souvenirs…

    De Sokoben le 18/12/2008

  13. Superbe et fascinant…
    Et ça sonne juste, pour moi qui n’y connait rien… Bravo!

    De Cruzcampo le 19/12/2008

  14. Véridique !
    La philo ça parrait tout de suite plus sympa, quelque chose de concret apparait ! :)
    Tous les terminales devraient tenter de reproduire ces exemples lors de leurs examens !
    Merci les cahiers du foot !

    De Julien le 20/12/2008

  15. Et lorsqu’il pousse Zubar à se dépasser, ne fait-il pas l’apologie du Surhomme, de l’Übermensch¸ou comme on dit en Premier League, du Super Zub.

    Non vous avez pas le droit de me faire avaler mon pépito de travers les gars… Je m’insurge,j’accuse….

    De veni95 le 24/12/2008

  16. Une fois de plus merci et encore bravo !!!
    Excellent, drôle et en même temps très pertinent.
    C’est vraiment dans ces choses là que je vous trouve très forts.

    De Redalert le 2/01/2009

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    De Aluminium foil le 27/04/2009

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