La semaine prochaine, loin du tumulte de la Coupe du Monde, ce sera la reprise pour l’OM. Laissez-moi vous plonger dans ce que peut être cet apéritif de la saison.

Été 2010. Après une année riche de succès, Jean-Claude DASSIER décida d’organiser un grand banquet de reprise à l’aube de la seconde saison de Didier DESCHAMPS. Tous - ou presque ! - étaient conviés ; et j’y étais pour vous.

Mes derniers mots sont sans doute les plus forts.

* * *

LE BANQUET DE REPRISE


Platon

Il m’a été raconté, l’ami, que vous vous êtes bien amusés hier soir au banquet donné par Jean-Claude DASSIER : tout le monde y est allé de son couplet philosophique et cela a été si percutant, d’après ce qui m’a été dit, que certains en sont venus aux mains et que la discussion s’est terminée dans le sang.


Bob-Loulou

Comment Pape DIOUF a-t-il pu savoir cela, cher hôte ? Il ne participait pas à notre dîner.


Platon

Il prétend que c’est par le médecin Christophe BAUDOT : lui était bien présent à votre gueuleton ?


Bob-Loulou

C’est vrai, mais pas quand la controverse a éclaté. Il est arrivé au moment où la dispute battait son plein, mais avant que les coups ne pleuvent. C’est pourquoi je suis surpris qu’il ait pu décrire des événements dont il n’avait pas suivi la progression : ce sont des faits précis qui ont provoqué la dispute et l’ont fait dégénérer en bain de sang.


Platon

C’est pour cela que Pape DIOUF m’a incité à venir te trouver afin de savoir ce qui s’est passé dans les moindres détails. Christophe BAUDOT lui-même avait avoué qu’il n’avait pu assister à toute la scène. En revanche, il m’a dit que tu serais capable de me le répéter de mémoire : car tu n’es pas homme à écouter à la légère un tel langage ; tu serais même plutôt familier de ce genre de discours ! Alors, ne nous prive pas d’un festin si croustillant, car je n’en connais pas de plus délicieux ; d’autant que nous allons nous en régaler dans une ambiance paisible, loin des bruits et des fureurs de ces vieilles peaux et de ces jeunes blancs-becs que l’ivrognerie a poussé à éructer des quolibets que la bienséance réprouve.

La Victoire de Deschamps

La Victoire de Deschamps

Bob-Loulou

Tu vas un peu vite en besogne, mon cher hôte ; tu voudrais que je révèle sur la place publique ce qui est née d’une saoulerie collective. Il vaudrait mieux recouvrir tout ça du voile de l’oubli et n’en rendre coupable que le seul Dionysos. Mais le dieu autorise-t-il le premier venu à connaître les ravages de ses orgies ? Ne nous comportons pas comme des gens dénués de savoir-vivre, curieux de fourrer leur nez dans des affaires qui doivent rester entre quatre murs. Comme dit le poète, « j’abhorre l’invité qui a trop de mémoire ». De fait, Christophe BAUDOT a eu tort de ne pas tenir sa langue devant Pape DIOUF, et de répandre ainsi les odeurs par trop avinées du repas d’hier sur nos footballeurs de bonne compagnie. Non, tu n’obtiendras rien de ma bouche !


Platon

Tu te fais prier, cher Bob-Loulou ! Cela ne te ressemble pas ! Je sais bien que tu meurs d’envie de raconter ton histoire ! Plus encore que moi d’écouter. J’ai même la conviction que si nous te privions d’auditoire, tu raconterais ton histoire à une colonne ou à une statue, voire même dans L’Équipe. Tiens, si je te quittais à l’instant, je suis sûr que tu me supplierais à genoux de t’écouter avant que je me sauve. C’est alors moi qui feindrais de te snober ; mais puisque c’est comme cela, nous allons enquêter ailleurs. Tu n’auras plus qu’à la boucler !


Bob-Loulou

Bon, bon, ne nous emportons pas ! Je vais tout te raconter puisque tu insistes. Mais surtout, motus et bouche cousue, n’est-ce pas ?


Platon

Cela ne sera pas nécessaire car, te connaissant comme si je t’avais fait, tu te chargeras toi-même de divulguer l’aventure au tout-venant.

Mais au fait, pour quelle occasion Jean-Claude DASSIER vous a gavés comme ça ?


Bob-Loulou

Il organisait pour le club un banquet, afin de marquer la reprise de la nouvelle saison.


Platon

Belle occasion pour fêter aussi la non-sélection de Benoît CHEYROU et Hatem BEN ARFA, qui l’ont échappé belle ! Qui participait donc à ce festin ?


Bob-Loulou

Je ne vais pas énumérer tous les présents. Je suppose que tu as envie de connaître les philosophes et les lettrés : il y avait donc le vieux stoïcien Stéphane MBIA ; en sa compagnie se trouvait Didier DESCHAMPS, celui qu’on surnomme « le Labyrinthe » et qui est le précepteur d’Édouard CISSÉ, tout juste prolongé par Jean-Claude DASSIER. Parmi le clan des péripatéticiens, je te citerai Gabriel HEINZE, tu sais, ce parleur infatigable, ce maniaque du détail toujours prêt à entrer dans la bagarre et que ses élèves nomment « l’Épée » et le « Poignard » ; il y avait aussi BRANDAO, l’épicurien, et quand il entra dans la salle, les stoïciens firent la grimace et détournèrent leur regard comme s’ils avaient vu un ignoble parricide ou un profanateur. Bref, tous les familiers de la maisonnée de Jean-Claude DASSIER avaient été conviés, ainsi que le grammairien Souleymane DIAWARA et le rhéteur Mamadou NIANG.

Fraîchement marié, Cesar AZPILICUETA arriva en même temps que Lucho GONZALEZ le platonicien, son maître de philosophie, un personnage de belle allure, ma foi, d’une dignité confondante avec un visage qui reflète une grande pureté de mœurs : on le surnomme, d’ailleurs, « le Dogme » tant sa rigueur est proverbiale. Aussi, dès qu’il est arrivé, toute l’assemblée s’est levée avec respect, comme en présence d’un être d’exception : en fait, l’entrée triomphale de Sa Majesté Lucho ressemblait en tous points à celle d’une divinité.

Et tous les autres, que je ne te présente pas.

Le temps était venu de passer à table. Tous les invités étaient là : on installa les supporteurs - en surnombre - sur les banquettes de droite, non loin de l’entrée, ainsi que les femmes, au premier rand desquelles Margarita. Quant à la meute, devant la porte, on l’installa en fonction de la dignité de chacun.

Devant les spectateurs fut en premier placé Jean-Claude DASSIER. Ensuite, un doute nous saisit quand il fallut décider qui il convenait de placer en premier : le capitaine, à savoir le stoïcien Mamadou NIANG ? Ou Lucho GONZALEZ l’épicurien ? Il était tout de même prêtre des Dioscures et fait partie du gratin. Mais très vite, Mamadou NIANG mit fin à notre perplexité en jetant ces mots à l’adresse de Jean-Claude DASSIER : « Si je m’assois après ce disciple d’Épicure, je fiche le camp d’ici et demande mon transfert. ». À ces mots, il s’empressa d’appeler son esclave et feignit de sortir, et obtint dans son chantage le soutien et la surenchère du doyen Taye TAIWO. Mais Lucho GONZALEZ lui dit : « Vas-y, installe-toi à la première place, Mamadou. Toutefois, sans chercher polémique, permets-moi de te dire que tu aurais dû me laisser la priorité, car malgré la haine que tu ressens envers le grand Épicure, je suis investi de fonctions sacerdotales de meneur. ».

« Je suis bien content de m’être payé la tête d’un de ces prêtres épicuriens », maugréa aussitôt Mamadou NIANG. Et, en disant ces mots, il s’étendit confortablement sur sa banquette. Les joueurs, personnels et dirigeants s’installèrent ensuite selon leur ordre d’arrivée et leurs affinités ; Lucho GONZALEZ près de Gabriel HEINZE ; plus tard, après Charles KABORÉ vint mon tour - invité inattendu -, précédant Didier DESCHAMPS et son disciple Édouard CISSÉ, et enfin le rhéteur Souleymane DIAWARA, et le grammairien Stéphane MBIA.

Elinton Andrade, pas de chocolat.

Elinton Andrade, pas de chocolat.

Platon

Dis donc, ce banquet était une véritable Académie ! Mazette ! Il y en avait du beau monde ! Bravo à Jean-Claude DASSIER d’avoir eu la bonne idée de remplir la panse de la fine fleur du club.


Bob-Loulou

Mon cher ami, cela veut dire qu’il n’est pas un grossier parvenu : c’est un authentique amateur de football, et il passe sa vie en compagnie des sages de son club.

Le festin a commencé tranquillement : les plats étaient variés, et je t’épargnerai la liste fastidieuse des sauces, galettes et ragoûts en tous genres. Un seul terme pour te décrire le tableau : l’abondance. Bientôt, Gabriel HEINZE dit à Lucho GONZALEZ : « Regarde le vieux schnock là-bas - c’était de Mamadou NIANG qu’il parlait, j’ai l’oreille baladeuse - comme il se goinfre ! Tu as vu, son manteau est maculé de sauce ! Regarde comme il fait passer des morceaux à son esclave derrière lui ; il croit peut-être qu’on ne le voit pas ! Il a oublié qu’il n’était pas seul à manger ? Montre son petit manège à Bob-Loulou, qu’il en soit témoin. ». En vérité, je n’avais pas besoin d’être informé, car du haut de ma citadelle, cela faisait longtemps que j’avais remarqué ses agissements.

C’est au moment où Gabriel HEINZE parlait que notre cynique José ANIGO fit irruption dans la salle - tel Alcibiade, la classe en moins - : il n’avait pas été convié, et il s’exclama, d’un air tout à fait décontracté : « Ménélas arrive de son propre chef ! ». Les invités trouvèrent qu’il avait un sacré culot et ils lui lancèrent quelques flèches bien aiguisées du genre : « Ménélas, fou que tu es ! » ou « Agamemnon n’est point en son cœur satisfait ! ». D’autres grommelèrent quelques petits mots d’esprit du même acabit. En fait, nul n’osa critiquer vraiment l’importun de service. José ANIGO était redouté : avec sa voix de stentor, c’était le plus gouailleur des cyniques, et il dépassait tout le monde dans le genre, y compris Hatem BEN ARFA, ce qui fait qu’il inspirait une certaine méfiance.

Diawara - Mbia, charnier central.

Diawara - Mbia, charnier central.

Finalement, Jean-Claude DASSIER le complimenta, le priant de s’asseoir entre Stéphane MBIA et Souleymane DIAWARA. « Peuh ! répondit le cynique, vous me prenez pour une femmelette ou quoi ? Me prélasser comme cela sur des coussins pour bouffer ? Sûrement pas ! Je vais manger debout, en me baladant de-ci de-là, à mon gré. Quand j’en aurai assez, je poserai ma pelisse par terre et je reposerai ma tête sur mon coude, comme on le voit sur les peintures qui représentent Cristiano RONALDO. ». « Comme tu veux », répliqua Jean-Claude DASSIER. Et José ANIGO se mit à circuler dans la salle en grignotant et, comme les Scythes qui émigrent vers des terres grasses, lui s’aventurait du côté des serviteurs qui apportaient les plats…

Bref, il mangeait, mais son esprit restait vif puisqu’il nous fit un petit speech sur le vice et la vertu en se moquant de l’or et de l’argent, si bien qu’il demanda à Jean-Claude DASSIER l’utilité de ces coupes brillantes et foisonnantes alors que, selon lui, les coupes d’argile n’étaient pas moins pratiques. Jean-Claude DASSIER interrompit brusquement ses commentaires tout à fait déplacés ; il ordonna à son échanson de lui tendre un énorme skyphos et d’y verser un pastis très pur. Il croyait lui avoir ainsi cloué le bec. Or il ne se doutait pas que cette coupe allait être le point de départ de gros pépins. En effet, dès qu’il eut pris le skyphos, José ANIGO fit silence, puis, d’un seul coup, il se jeta sur le sol à moitié nu, s’allongeant de tout son long comme il avait menacé de le faire auparavant ; la tête appuyée sur son coude, et il tendait son verre de la main droite comme l’Héraclès chez Pholos.

Les coupes passaient à travers toute l’assistance : on se portait mutuellement des toasts et on faisait la causette à la lueur des torches. Soudain, je m’aperçus que le ravissant petit échanson placé à côté de Vitorino HILTON esquissait un sourire furtif - je crois qu’il est de mon devoir de noter ces anecdotes d’apparence futile mais agréables à raconter. J’étais curieux de connaître la raison de ce sourire polisson. Peu après, le mioche, s’approchant de Vitorino HILTON, lui reprit sa coupe : je vis notre homme lui serrer fiévreusement les doigts tout en lui glissant deux drachmes en même temps que le skyphos. Le jeune esclave se remit à sourire béatement en sentant que l’on pressait ses petits doigts, mais il ne ressentit pas les drachmes et, au lieu d’encaisser sans faire d’histoire, il fit tomber bruyamment les piécettes à terre. Nos deux personnages se mirent alors à rougir de honte. Aussitôt, les autres convives demandèrent à qui était cette monnaie. Le gamin affirma qu’il n’en savait rien ; quant à Vitorino HILTON, près duquel la clameur avait fusé, il jura qu’il n’avait rien perdu. Finalement, cet incident fut sans conséquence : à vrai dire, peu de gens n’avaient prêté attention, sauf Jean-Claude DASSIER qui pria l’esclave d’aller se faire voir ailleurs, tandis qu’il fit signe à un muletier ou un palefrenier, une belle bête, ma foi, mais beaucoup plus âgé que notre marmot, de se poster auprès de Vitorino HILTON. Le mini-scandale tourna court. Mais imaginons ce qu’il en aurait été de la réputation de notre philosophe si la rumeur s’était propagée parmi les invités et n’avait point été étouffée dans l’œuf ! Par bonheur, ce finaud de Jean-Claude DASSIER avait su à merveille cacher les intimes faiblesses de cet ivrogne libidineux de Vitorino HILTON.

Après l’incident, José ANIGO le cynique, déjà passablement éméché, se mit à rugir pour exiger le silence en dirigeant son regard vers le clan des supporters et des femmes : « Eh bien ! Je bois à ta santé, Margarita, au nom sacré d’Héraclès ! ». À ces mots, tout le monde s’esclaffa et le cynique s’écria : « Bande d’abrutis, vous riez parce je porte un toast à la dame en invoquant Héraclès, mon patron ? Eh bien ! Apprenez, mes lascars, que si elle ne saisit pas la coupe que je lui tends, Vincent LABRUNE sera incapable de lui donner un vrai mâle comme moi, vigoureux et instruit dans toutes les matières ! ». Tout en s’époumonant, il dégrafa ses vêtements et montra délibérément son membre à toute l’assemblée ! Les invités se mirent à rire jusqu’à l’hystérie ! De plus en plus en colère, José ANIGO nous lança un regard acéré comme un poignard, et l’on comprit qu’il n’était pas prêt de se calmer, loin s’en faut : je crois même qu’il aurait fini par blesser l’un de nous avec son bâton. Mais une galette onctueuse fit son entrée au bon moment pour apaiser ses velléités agressives, et il s’empressa dès lors de se goinfrer.

Tous les convives étaient ivres : ça bavardait et ça criait dans tous les coins. Ce rhéteur de Souleymane DIAWARA déblatérait, et ses discours étaient chaudement applaudis par les servants debout derrière lui. Quant au grammairien Stéphane MBIA, installé à la dernière place, il nous concocta un pot-pourri, mêlant des bouts de vers de Pindare, d’Hésiode et d’Anacréon, ce qui finit par composer une ode des plus farfelues mais qui avait le mérite de prédire la suite des festivités, comme on peut en juger par les vers suivants :

« Les boucliers se sont heurtés…

Tout n’est que pleurs et bruits victorieux des soldats… ».

Mamadou NIANG, de son côté, parcourait les lignes d’un livre de ses exploits écrit en caractères minuscules que son esclave lui avait donné dans le dos de Steve MANDANDA alors que celui-ci était sorti, entre les deux services.

Comme d’habitude, il y eut une pause dans l’arrivage des plats, au cours de laquelle Jean-Claude DASSIER, imbattable quand il s’agit de meubler les temps morts, donna l’ordre à un bouffon d’entrer en scène et de faire un numéro de fantaisiste pour divertir les invités. Un petit homme plutôt laid pointa alors le museau de la tête gominée, et pénétra la salle dans une roulade bien lancée. Il exécuta une danse qui tenait plus de la contorsion que d’autre chose, se disloquant à qui mieux-mieux jusqu’au grotesque, maugréant quelques anapestes dans un douteux accent girondin. Pour couronner le tout, il se paya la tête des spectateurs.

Ceux qui en prenaient pour leur grade riaient quand même de bon cœur. Mais quand vint le tour d’Hatem BEN ARFA d’être charrié, et qu’il s’entendit traiter « joueur nihiliste » par le bouffon - qui venait de se faire souffler l’expression -, son sang se mit à bouillonner - il était certainement jaloux du comique qui monopolisait les applaudissements des convives. Il posa sa pelisse à terre et intima l’ordre à son concurrent de le provoquer au pancrace : en cas de refus, il recevrait des coups de bâton ! Pauvre Mathieu VALBUENA - c’était le nom du mime ! Il dut s’exécuter et se mettre en position de combat. Soyons francs : c’était vraiment excitant de voir l’austère philosophe rentrer dans la bedaine d’un histrion ou se faire étriper à son tour. Certains invités étaient choqués, d’autres au contraire se trémoussaient d’aise. Bref, Mathieu VALBUENA, roué de coups, finit par capituler ; mais Hatem BEN ARFA ne profita pas de l’éclat rire général et frénétique et retourna immédiatement jouer seul près du banc.

Nicht Ben Arfa

Nicht Ben Arfa

À peine ce pugilat de pacotille avait-il pris fin que le médecin Christophe BAUDOT fit irruption. Il s’excusa de son retard, nous affirmant qu’il avait dû s’occuper du cas du flûtiste Elinton ANDRADE, un quidam fortement détraqué du cerveau. Il nous fit le récit savoureux de sa visite. Il était entré chez son patient sans savoir que le malheureux était déjà en proie à une crise de folie furieuse. Après avoir refermé la porte derrière lui, l’homme, le menaçant d’un couteau, lui confia sa flûte double et lui ordonna de jouer un air. Le médecin, incapable de s’exécuter, l’autre le frappa sauvagement sur la paume des mains à l’aide d’une courroie. Pour se tirer de ce guêpier, Christophe BAUDOT eut recours à un astucieux stratagème. Il proposa une compétition à son patient : celui qui jouerait le plus mal recevrait un nombre exemplaire de coups sur les mains. Le médecin joua le premier et fut exécrable ; puis il remit la flûte à son concurrent - qui eut grand mal à s’en saisir - tout en s’emparant de la courroie et du couteau, qu’il s’empressa aussitôt de jeter par la fenêtre, au beau milieu de la cour. Dès lors, il put se défendre plus facilement du dément et appela les voisins à son secours. Ceux-ci arrivèrent à la rescousse, enfoncèrent la porte et tirèrent le médecin de ce mauvais pas. Au cours du récit, il faisait étalage à l’assemblée des bleus et des bosses qu’il avait reçus pendant cette mésaventure. Au final, son histoire fut accueillie avec autant d’enthousiasme que l’affaire du bouffon. Ensuite, Christophe BAUDOT alla se faire une petite place près de Stéphane MBIA et engloutit les restes du festin. Sa visite était d’inspiration divine car sa présence allait être précieuse pour la suite des événements.

Un esclave surgit alors au milieu de la salle, se disant l’envoyé du stoïcien Laurent BONNART, lequel lui avait ordonné de lire de sa plus belle voix une lettre de sa main avant de retourner sur ses pas. Jean-Claude DASSIER consentit à cette lecture ; l’esclave se posta sous une lampe et lut.


Platon

Ce devait être une lettre de remerciement, c’est sans doute l’usage en telles circonstances ?


Bob-Loulou

Nous avons eu la même réaction. En fait, ce n’était rien de tout cela. Voilà le contenu de ce libelle :

Laurent BONNART, philosophe, à Jean-Claude DASSIER :

« Au sujet de comportement à l’égard des banquets, ma vie entière peut en témoigner. Tous les jours, je croule sous les invitations de clubs encore plus fortunés que le tien, et je n’ai jamais accepté de me rendre à une de ces réunions car je sais trop bien les fureurs et les ivrogneries qui les caractérisent. Mais j’ai des raisons profondes de t’en vouloir parce que, malgré la tendre sollicitude que j’ai pour toi, tu n’as jamais daigné me compter au nombre de tes amis. Alors que nous nous côtoyons sans cesse, je me sens rejeté. Mais ce qui me blesse cruellement, c’est ta superbe ingratitude. Vois-tu, pour moi, le bonheur n’est pas de se régaler d’une brochette de sanglier, d’un civet de lièvre, d’une part de galette - j’en savoure à satiété chez d’autres gens qui connaissent mieux que personne le savoir-vivre. Sache qu’aujourd’hui même, je pouvais me rendre chez mon ami Henri LEGARDA qui organisait un magnifique banquet où mon gosier aurait du poulet loué les mérites ; or j’ai décliné l’offre pour pouvoir me rendre à ton banquet. Naïf que j’étais !

Tu m’as laissé sur le carreau pour favoriser d’autres gens. Tu n’as jamais été capable de savoir qui était le meilleur car tu es dénué de tout bon sens. Je crois savoir pourquoi tu me tiens éloigné : je le dois à tes éblouissants philosophes Mamadou NIANG et Labyrinthe, dont j’ose affirmer - Adrastée va me massacrer - que je peux leur clouer le bec d’un seul syllogisme. Allons, qu’ils me définissent la philosophie ; qu’ils dissertent sur ces notions primaires d’état accidentel et d’état permanent ! Sans oublier les idées complexes, le Cornu, le Sorite, le Moissonneur. Moi aussi je peux te dire que tu as tout ce que tu n’as pas perdu, or n’ayant point perdu de cornes, tu as donc des cornes ! Bref, continue à bien t’enrichir l’esprit avec de tels flambeaux de la sagesse. Pour ce qui me concerne, persuadé que le beau est la seule vertu, je supporte sans trop de mal l’affront qui m’est fait.

Toutefois, pour t’ôter la moindre chance de t’excuser en prétextant un regrettable oubli de ta part, dû au surmenage des préparatifs, sache que, par deux fois, aujourd’hui même, je t’ai salué : une fois, dès l’aurore, dans ta maison ; une seconde fois, au temple des Dioscures au cours d’un sacrifice. Voilà. C’est ce que je voulais dire pour me justifier auprès de cette noble assistance.

Et si tu t’imagines que je fais tout ce raffut pour un vulgaire dîner, rappelle-toi l’histoire d’Œnée. Artémis entra dans une vraie fureur en voyant qu’elle était la seule à ne pas être conviée au sacrifice, tandis que tous les autres immortels y avaient part, et remémore-toi Sophocle : « La fille de Latone au trait qui vise juste, lâcha aux champs d’Œnée le sanglier robuste. ». Homère a d’ailleurs écrit sur ce thème : « Oubli ou grave erreur, il commit une faute. ».

Je pourrais t’en citer encore beaucoup d’autres, mais ces quelques spécimens te feront comprendre l’homme que tu dédaignes sur les conseils d’un Didier DESCHAMPS, à qui tu as confié l’éducation de ton équipe. En un sens, tu as fait un bon choix, car il sait donner du plaisir à certains de tes garçons pour qui il a d’exquises complaisances… Il forme une sacrée paire d’amis avec certains… Si je n’avais pas au fond du cœur quelque remord à dévoiler ces choses immondes, je t’avouerai un secret dont tu pourras vérifier la véracité, si tu le désires, auprès de Julien RODRIGUEZ le pédagogue. Mais loin de moi l’envie de ternir l’ambiance de la fête, ni de me livrer à la médisance pour des motifs aussi répugnants. Didier DESCHAMPS, cependant, a besoin d’une bonne leçon, lui qui m’a remplacé avant même mon départ. Mais au nom de la sainte philosophie, je m’abstiendrai désormais de la moindre parole.

Ceci encore : apprends que j’ai recommandé à mon esclave, au cas où tu voudrais me donner un morceau de sanglier, de cerf ou une galette au sésame, de refuser : je n’ai pas envie qu’on dise que je l’ai envoyé chez toi pour ça. ».

Pendant ce temps, Julien Rodriguez...

Pendant ce temps, Julien Rodriguez...

Pendant la durée de la lecture, mon doux ami, la sueur sortait par tous les pores de ma peau. J’étais piteux et, comme le dit Homère, je ne voulais rien de moins qu’être englouti dans les entrailles de la terre, ou embauché pour Téléfoot. Mais je vis mes compères de table s’esclaffer à chaque mot de la missive. La plupart des rieurs connaissaient bien Laurent BONNART, beau vieillard à la tignasse peignée et au profil des plus dignes. Comment cet individu avait-il pu les abuser sur sa vraie personnalité avec ses traits d’une rigueur insoupçonnable. Au début, je me disais que si Jean-Claude DASSIER avait évité de le mettre sur la liste des invités, ce n’était pas par légèreté, mais parce que la réputation de respectabilité et de gravité du personnage empêchait qu’on le conviât à une sauterie compromettante…

Quand l’esclave eut terminé sa lecture, les convives regardèrent du côté d’Édouard CISSÉ et de Didier DESCHAMPS. Ils tremblaient comme des feuilles et leur mine constipée confirmait les accusations proférées par Laurent BONNART. Jean-Claude DASSIER était bouleversé. Ses traits reflétaient une lourde anxiété. Malgré tout, il offrit une tournée générale et reprit un air enjoué afin de faire oublier ces instants de malaise. Puis il congédia l’esclave, disant qu’il prendrait ses dispositions plus tard. Dans le même temps, Édouard CISSÉ se leva de sa banquette et s’éloigna discrètement sur un signe de son pédagogue qui lui-même obéissait très probablement à un ordre de son président.

Gabriel HEINZE qui, depuis longtemps, cherchait une bonne occasion de s’en prendre à un stoïcien, et qui se morfondait de n’avoir pu jusque-là dénicher un prétexte valable, trouva matière à polémiquer grâce à la lettre de Laurent BONNART : « Qu’est-ce donc, vociféra-t-il, beau travail que celui du charmant Chrysippe et des admirables Zénon et Cléanthe ! Quoi ! Des formules sans queue ni tête, une philosophie à l’emporte-pièce, bref, une horde de Laurent BONNART. Eh bien, quelle folle dignité traverse la lettre de ce grand vieillard ! Le comble, c’est Jean-Claude DASSIER en Œnée et Laurent BONNART en Artémis ! On aura tout vu ! Par Héraclès, c’est du propre et de bon augure dans le cadre d’une fête comme la nôtre ! ».

« Par Zeus et Maradona, lança Lucho GONZALEZ de sa hauteur, sans doute a-t-il flairé la préparation d’un succulent sanglier et il paraissait tout à fait naturel de parler de celui de Calydon, ben voyons ! Mais qu’attends-tu donc, cher Jean-Claude DASSIER, au nom de la divine Hestia ? Apporte-lui sans tarder les premiers morceaux de la bête car, vois-tu, je suis terrorisé à l’idée que ce pauvre vieillard ne meure de faim comme Méléagre. Qu’il n’ait crainte : Chrysippe classe ces denrées dans la catégorie des bagatelles. ».

« C’est toi qui parles de Chrysippe, jeta bruyamment Mamadou NIANG qui parut se réveiller d’un long sommeil, tu oses comparer un philosophe de pacotille comme Laurent BONNART à de grandes figures philosophiques comme Cléanthe et Zénon, sages parmi les sages. Quelle espèce d’homme es-tu pour délirer ainsi ? C’est bien toi, Lucho, qui coupas les cheveux d’or des Dioscures, un sacrilège qui conduit à ton éviction de l’Albiceleste ? Et toi, Gaby, n’est-ce pas toi qui séduisis la femme de ton propre disciple ? Qu’on a surpris en pleine action et à qui on a infligé une punition dégradante entre toutes ? Ah ! Vous ne pouvez pas vous taire, dégénérés que vous êtes ! ».

« C’est cela, oui ! Mais moi, au moins, répondit du tac au tac Gabriel HEINZE, je ne donne pas ma femme au premier venu ! Je ne me remplis pas les poches avec les économies d’un étudiant étranger et je n’ai pas juré à Athéna Poliade que je n’en ai pas vu la couleur ! Ce n’est pas moi non plus qui pratique l’usure ; je ne torture pas mes supporters quand ils ne peuvent pas payer mes photographies dédicacées dans les délais prévus. ».

« Mais tu ne vas pas nier, rétorqua Mamadou NIANG, que tu as vendu du poison à Mauricio POCHETTINO afin de le mettre à la retraite ! ».

Pendant qu’il disait ces mots, il jeta le contenu d’une coupe au nez de ses interlocuteurs. Comme Stéphane MBIA était dans le voisinage, il fut, lui aussi, victime de l’arrosage : c’était justice ! Lucho GONZALEZ, tout en s’essuyant, prit à témoin ses compagnons de table de l’injure qu’on venait de lui faire. Gabriel HEINZE - il n’avait pas de coupe - se retourna et cracha à la face de Mamadou NIANG, puis, tirant sur sa barbiche de la main gauche, il s’apprêtait à lui asséner un bon direct : il aurait achevé le vieillard si Jean-Claude DASSIER ne l’avait retenu de la main et n’avait eu la judicieuse idée de passer par-dessus Mamadou NIANG pour se mettre entre les deux ennemis, les obligeant à se calmer.

Durant ces péripéties, ami des Cahiers du football, j’étais assailli par mille pensées : un dicton me revint alors à l’esprit : « À quoi sert la connaissance si l’on ne sait pas corriger sa conduite ? ». J’avais sous les yeux la crème de la philosophie qui se donnait en spectacle devant un public friand. Je me disais que ce vieux dicton avait du bon, somme toute ! La connaissance, j’en suis persuadé, détourne du bon sens ceux qui vivent dans les livres et s’imprègnent des idées qu’ils véhiculent. Parmi tous ces penseurs, pas un qui n’ait au moins une chose à se reprocher : celui-là agissait à vous donner la nausée, celui-ci discourait de façon répugnante. Ils n’avaient même pas l’excuse du vin : la lettre de Laurent BONNART n’avait-elle pas été rédigée dans la pleine maîtrise de ses moyens ?

En fait, tout était sens dessus dessous ! Les supporters, ces gens ordinaires, mangeaient avec un tact exemplaire, sans boire un verre de trop ; ils se comportaient le plus raisonnablement du monde, se contentant de faire honte aux autres, objets pourtant de leur vénération quelques instants auparavant, lorsqu’ils les considéraient comme des modèles de vertu. En revanche, les sages, eux, n’avaient aucune tenue, criaient comme des fous, se gavaient comme des porcs et se donnaient des coups ! José ANIGO l’admirable, lui, pissait sans vergogne au milieu de la pièce, se fichant éperdument des femmes qui se trouvaient là. Pour décrire convenablement le tableau, disons que le festin rappelait l’histoire d’Éris évoquée par les poètes. Celle-ci, on le sait, n’avait pas été conviée aux noces de Pélée et, pour se venger, elle lança la funeste pomme qui déclencha la fameuse guerre de Troie. Car la lettre de Laurent BONNART projetée en plein cœur de la fête était aussi une pomme de discorde, porteuse de ravages aussi graves que ceux dont parle l’Iliade.

Gabriel HEINZE et Mamadou NIANG ne décoléraient pas malgré le rempart corporel de Jean-Claude DASSIER : les injures fusaient de part et d’autre. « Oui, grogna Gabriel HEINZE, je vous ai convaincus que vous n’êtes qu’une bande d’imbéciles et ça me suffit ; demain, je me vengerai avec plus d’éclat. J’attends ta réponse, Mamadou, et la tienne, Taye : vous prétendez dédaigner les richesses, alors pourquoi faites-vous tant d’efforts pour en accumuler ? N’est-ce pas vous qui faites des courbettes devant les richards ? Ne pratiquez-vous pas l’usure ? Ne dispensez-vous pas votre enseignement moyennant un gros salaire ? Et dire que, par ailleurs, vous n’avez pas de mots assez durs pour stigmatiser le plaisir et déconsidérer les épicuriens. C’est pourtant vous qui vous jetez dans la fange, enculant à la chaîne ou bien vous faisant mettre à votre tour ! Et quel esclandre quand on oublie de vous inviter ! Et s’il arrive qu’on vous invite, vous avalez les bons morceaux et, par-dessus le marché, vous en donnez à vos esclaves. ». À ces mots, Gabriel HEINZE tira la serviette où l’esclave de Mamadou NIANG avait engrangé des victuailles de toutes sortes : il voulait les faire tomber mais échoua car le domestique résista avec vigueur à son assaut.

Et Lucho médusa ses adversaires.

Et Lucho médusa ses adversaires.

« Bravo, Gabriel, ajouta Lucho GONZALEZ, qu’ils nous expliquent la raison pour laquelle ils nous défendent de goûter au plaisir alors qu’ils en savourent les fruits plus que n’importe qui ! ».

« Non, non, interrompit Mamadou NIANG, c’est à toi, Gaby, de nous expliquer pourquoi tu ne considères pas l’argent d’un œil indifférent ! ».

« Non, non, c’est à toi ! » La dispute s’éternisait lorsque Benoît CHEYROU se dressa de tout son corps pour bien montrer qu’il existait encore et dit : « Il suffit ! S’il vous plaît, abordons plutôt les thèmes dignes d’une fête honorable ! Discutez, écoutez à tour de rôle, sans vous chamailler, comme notre maître Platon conçoit la conversation : une diversion agréable. ». Cette proposition fut largement plébiscitée par les convives, surtout par Jean-Claude DASSIER et Didier DESCHAMPS qui avaient l’espoir d’apaiser la situation. De ce fait, Jean-Claude DASSIER retourna à sa place, persuadé que la paix était revenue.

Peu après, nous fut servi le repas absolu : il consiste en un poulet, un morceau de sanglier, du lièvre, du poisson, des galettes de sésame et des bellaria, ces mille petites friandises qui croquent sous la dent et que l’on ramène à la maison. Un hic, pourtant : il n’y avait pas un plat par personne. Ainsi, pour Jean-Claude DASSIER et Benoît CHEYROU, ils devaient piocher dans un plateau commun. Même chose pour le stoïcien Mamadou NIANG et l’épicurien Lucho GONZALEZ, ainsi que pour Gabriel HEINZE et Taye TAIWO, enfin, pour Cesar AZPILICUETA et le kinésithérapeute. Pour Didier DESCHAMPS, double ration, puisque Édouard CISSÉ était sorti. Mémorise bien cette disposition, cher hôte, car elle est cruciale dans la tournure finale de mon récit.


Platon

J’ai bien enregistré.


Bob-Loulou

Stéphane MBIA le grammairien s’exprima le premier : « Je commence nos discussions platoniciennes, si vous n’y voyez pas d’inconvénients. ». Puis, après un silence, il dit : « Devant un tel parterre de gens cultivés, il aurait fallu disserter, c’est mon avis, sur les incorporels et l’immortalité de l’âme ; mais pour me prémunir des avis de ceux qui ne partagent pas nos points de vue, je ferai un commentaire sur la notion de mariage : c’est un sujet inoffensif, n’est-ce pas ? Pour ma part, je crois préférable de ne point se marier et, dans le sillage de Platon et de Socrate, il vaut mieux pratiquer l’amour des garçons : les adeptes de cet amour sont en effet les seuls à s’accomplir dans la vertu. Certes, la nécessité implique qu’on se lie aux femmes, mais - et je ne fais que suivre les préceptes platoniciens - il serait plus judicieux qu’elles soient mises en commun : ainsi, plus de jalousie à redouter ! ».

Un rire assourdissant retentit à l’écoute de ces propos d’une affligeante stupidité. Souleymane DIAWARA s’écria : « Quand tu auras fini avec tes barbarismes idiots, tu nous préviendras ! Car pourquoi et à propos de quoi serions-nous jaloux ? ».

« Comment donc ! Tu oses parler, petite fiente », lui rétorqua Stéphane MBIA. Souleymane DIAWARA était sur le point de lui répliquer par une insulte de haut vol lorsque Charles KABORÉ, gentil tout plein, ma foi, déclara : « Stop ! Moi, je vais lire un épithalame ». Et il se lança :

« Grâce à sa confiance en Jean-Claude DASSIER,

La belle Margarita LOUIS-DREYFUS

Apparaît plus charmante, dans cet ornement parfait,

Qu’Artémis ou Cypris !

Et toi, jeune épousé, club que je porte dans mon rhésus

Plus gracieux que Nérée ou le fils de Thétis,

Je te salue. Vous méritez que je proclame

Votre belle union dans cet épithalame. ».

Comme tu peux l’imaginer, des ricanements accueillirent ces vers de mirliton.

Kaboreilles

Charles Kaboreilles

Arriva le moment où tous les convives devaient prendre leurs mets. Jean-Claude DASSIER et Benoît CHEYROU prirent ce qui se présentait sous leurs yeux. Idem pour Cesar AZPILICUETA, Taye TAIWO et Gabriel HEINZE. Quant à Didier DESCHAMPS, il saisit sa part mais voulut s’accaparer la portion de Édouard CISSÉ absent. Il dit alors : « C’est à moi ! », et il s’opposa énergiquement aux autres joueurs qui voulaient lui arracher la volaille des mains. Ils tiraient comme sur le cadavre de Patrocle ! Pour finir, il dut s’avouer vaincu et lâcha sa proie, provoquant l’hilarité générale surtout quand il se mit à grogner et à jouer les martyrs.

Lucho GONZALEZ et Mamadou NIANG étaient sur la même banquette, tu le sais. Mamadou NIANG en haut, l’autre au-dessous ; leurs parts étaient bien réparties et ils se servirent sans remue-ménage. Néanmoins, la poularde face à Lucho GONZALEZ était un peu plus grassouillette que celle qui était devant lui : c’était bien sûr le fruit du hasard. Alors Mamadou NIANG - sois très attentif, cher hôte, car mon récit va devenir captivant, crois-moi - alors, dis-je, Mamadou NIANG délaissant sa volaille, chipa celle de Lucho GONZALEZ, plus dodue, dois-je le répéter. Car l’idée même que son compagnon de table disposât d’un morceau plus consistant que le sien était aux yeux de Mamadou NIANG proprement insupportable. Et les cris reprirent de plus belle ! Ils se ruèrent l’un sur l’autre, se crêpèrent le chignon, se frappant avec la malheureuse poularde ! Ensuite ils se prirent par le gras des bras, et réclamèrent de l’aide : Lucho GONZALEZ demanda le renfort de Gabriel HEINZE, et Mamadou NIANG voulut comme alliés BRANDAO et Souleymane DIAWARA. Bientôt, tous les convives se rangèrent d’un côté ou de l’autre, sauf Rudy RIOU, qui ne prit part à rien, qui garda une scrupuleuse neutralité.

La mêlée fut générale. Mamadou NIANG, empoignant une coupe posée devant Fabrice ABRIEL, la jeta en direction de Lucho GONZALEZ., mais elle fut interceptée par Steve MANDANDA. BRANDAO reprit le projectile, mais il rata sa cible, et l’objet alla s’écraser près de Benoît CHEYROU. Répliquant, il manqua de peu son tir qui échoua sur une colonne, avant de tomber sur le crâne de Julien RODRIGUEZ, qui fut sérieusement blessé ! Alors les femmes se mirent à hurler et les supporters entrèrent dans la danse ; et Cesar AZPILICUETA se lança à son tour dans la mêlée, terrorisé par l’ambiance qu’il découvrait. À noter que José ANIGO fit sensation en se battant pour son propre compte. De son bâton, il assomma Gabriel HEINZE, mit en morceaux la mâchoire de Lucho GONZALEZ et amocha de nombreux esclaves qui leur portaient secours. Mais ces derniers ne se replièrent pas pour autant. Soudain, Gabriel HEINZE, d’un doigt, énucléa Mamadou NIANG puis lui trancha le nez d’un coup de dents. Puis Lucho GONZALEZ, voyant Didier DESCHAMPS sur le point de le défendre, le débusqua de sa banquette et lui fit mordre la poussière. Ils avaient tous gagné leur invitation aux noces de Pirithoos !

Le grammairien Stéphane MBIA tenta - sans succès - de les séparer et ne réussit qu’à recevoir un coup dans les dents, cadeau de Gabriel HEINZE qui l’avait pris pour Souleymane DIAWARA.

Pour expulser Heinze, il faut trois cartons jaunes.

Pour expulser Heinze, il faut trois cartons jaunes.

De calme, luxe et volupté, tout n’était plus que vacarme et lamentations. Les femmes sanglotaient autour de Julien RODRIGUEZ, tandis que certains supporters s’efforçaient d’arrêter le carnage. Mais il y avait José ANIGO qui venait de mettre hors-jeu la meute adverse et continuait à s’en prendre à tous ceux qui s’aventuraient jusqu’à lui. C’eût été une véritable hécatombe s’il n’avait pas cassé son bâton. Moi, je restais tranquille ici-haut, observant tout, ne me mêlant de rien : j’avais plus tôt appris d’Édouard CISSÉ que c’était folie de vouloir s’interposer dans des circonstances pareilles dès qu’il y a risque d’encaisser un coup. C’était, je te l’avoue, le combat des Lapithes et des Centaures : des tables renversées, du sang coulant à flot, des coupes volant dans les airs…

Pour finir, José ANIGO fit tomber un candélabre, si bien que nous fûmes plongés dans une obscurité complète. Comme tu l’imagines, l’affaire s’envenima encore davantage, et ce fut la pagaille générale. Une fois dans l’obscurité, furent commis mille excès en tous genres. Quand on apporta une lampe, on découvrit José ANIGO en train d’effeuiller une joueuse de flûte et sur le point d’aboutir… Mathieu VALBUENA fut surpris en flagrant délit de vol mais il sombra dans le ridicule quand, au moment où il se redressait, le skyphos tomba de son vêtement. Il essaya de se rattraper en prétendant que Steve MANDANDA l’avait ramassé et le lui avait confié dans la confusion pour le mettre en lieu sûr. Et Steve MANDANDA, par une touchante complicité - les voyages rapprochent -, confirma le mensonge.

Le banquet s’acheva sur cette note. Aux cris et aux larmes succédèrent les rires contre José ANIGO, Mathieu VALBUENA et Steve MANDANDA. Les blessés furent évacués sur des civières : ils n’étaient pas jolis, surtout ce vieux croûton de Mamadou NIANG qui, une main sur l’œil pendant, et l’autre sur son nez, hurlait de douleur ; Lucho GONZALEZ, qui n’était pas mieux loti avec ses dents déglinguées, lui lança avec toujours le même esprit de contradiction : « En ce moment, mon cher, tu ne places point la douleur dans la catégorie des choses indifférentes. ». Julien RODRIGUEZ fut recousu par les soins diligents de Christophe BAUDOT et, la tête couronnée de bandelettes, on le hissa dans le char où il devait emmener sa femme. Quelle entrée en matière mouvementée pour Cesar AZPILICUETA ! Quant aux autres convives, ils furent couchés, vomissant de temps à autre sur le chemin qui les menait au lit. Seul José ANIGO resta dans la salle. Impossible de l’en déloger ! Comme il était affalé en travers d’une couchette, on ne pouvait rien faire. Non plus d’Hatem BEN ARFA, qui tricotait seul dans son coin.

Pour en finir, José les posa sur la tables.

Pour en finir, José les posa sur la table.

Voilà, mon doux ami, comment s’acheva ce banquet. Je crois d’ailleurs opportun de rappeler ce vers tragique, qui sera l’épilogue de notre histoire :

« La volonté divine est fort aléatoire ;

Afin de nous surprendre, elle agit et détruit

Nos attentes notoires. ».

En effet, jamais on n’aurait pu penser un seul instant que les événements auraient pris pareille tournure. Mais la leçon me fut profitable et je sais maintenant que pour un homme aussi tranquille que moi, il y a danger à banqueter avec ces vauriens de footballeurs.

* * *

Texte inspiré par Lucien de Samosate, Le Banquet ou les Lapithes, circa 170, à partir de la traduction de Philippe RENAULT.

Un commentaire

  1. platoon dit :

    exquis

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