Pétrie d’un talent encore brut, la jeune pépite suscite bien des convoitises. Tous les regards, supporters et présidents confondus, se tournent vers ce gamin à peine pubère dans l’espoir d’en faire le futur pilier de leur club. L’enjeu est crucial : assurer la pérenité de l’entreprise sur le moyen et le long terme, sans pour autant pénaliser les finances du club avec un achat feu de paille. Un pari sur l’avenir qui implique, comme dans toute entreprise qui se respecte, des outils pour minimiser les risques et s’assurer d’une bonne pioche.

Un dilemme ancestral pour les clubs de football, mais qui prend désormais une acuité croissante dans un contexte de resserrement économique. C’est le sens du discours tenu par le CIES (Centre international d’étude du sport), dont les publications sont souvent plébiscitées sur les Cahiers, et qui consacre son dernier bulletin aux joueurs de moins de 23 ans les plus prometteurs. Parmi eux, de nombreuses têtes connues, surtout chez les plus âgés et dans le fameux Big Five, mais aussi quelques-unes plus surprenantes, dont certaines en Ligue 1 (notons d’ailleurs la glorieuse présence de Mouez Hassen, de l’OGC Nice). De fait, un tel classement peut être une mine d’or pour évaluer le carat d’un jeune à recruter, notamment dans les ligues plus “exotiques”…

Mais plus que la liste des noms, c’est la méthode de calcul qui mérite l’attention. Le CIES appuie ainsi son indicateur sur le “capital expérience”, mesurant l’expérience acquise en jouant avec l’équipe professionnelle, pondéré en fonction des contextes et de la situation des matchs. Si ce critère se justifie en bien des aspects, il soulève toutefois une question méthodologique : par définition, l’expérience acquise se distingue du talent inné, qui passe dès lors au second plan. De surcroît, l’indicateur peut aisément être biaisé, volontairement ou non.

Nous sommes en effet face à une tautologie: les joueurs les plus prometteurs sont ceux qui ont, en quelque sorte, d’ores et déjà tenu leurs promesses, en étant régulièrement impliqués dans les matchs de leur équipe. Aucune surprise, donc, à retrouver Alaba, Götze, Neymar ou Verratti dans ce classement… Si ceux-là ont certainement gagné leur place grâce à un indéniable talent natif, qu’en est-il d’un joueur plutôt moyen mais qui aurait été plongé précocement dans le grand bain, en raison d’une blessure ou d’un coup du sort ?

CRAMER SES PÉPITES ?

Un tel classement, aussi travaillé soit-il, omet nécessairement certains profils - c’est le principe même d’un classement, fondé sur un nombre de critères finis. Il en va ainsi d’un joueur prometteur mais que son entraîneurs ne ferait pas jouer, pour quelque raison que ce soit. Supposons par exemple qu’un coach avec un zeste de sens moral choisisse de protéger sa pépite des pressions extérieures, estimant qu’il est trop jeune pour voir braqués sur lui les feux de la rampe mercatique ; un tel joueur, eu égard de son talent, ne sera donc pas pris en compte dans le classement… diminuant par la même occasion sa valeur d’achat.

Or, on peut légitimement supposer que le CIES est lu par nombre de décideurs du milieu, agents et présidents compris. Pour les petits clubs, dont le maintien économique est justement fondé sur la vente de leurs diamants bruts, la pression qu’implique un tel classement est donc grande, ayant tout intérêt à faire jouer et même surjouer leurs pépites pour mieux les valoriser sur le marché. Quitte à les cramer avant l’heure?

La question interpelle, quelques semaines après la signature de Martin Ødegaard à Madrid, dernier pion d’une longue liste de talents pillés. Seul l’avenir dira si le minot norvégien, 16 ans à peine, a réussi à supporter cet indécent transfert. Sûrement, car il en a le talent. Mais nombreux sont ceux qui, dans une situation approchante, ont échoué aux portes du monde adulte. La faute à de nombreux facteurs, tantôt liés aux blessures, tantôt à des choix de carrière douteux, parfois aussi à une surestimation de leur marge de progression.

Il suffira, pour s’en convaincre, de revoir ces deux infographies, la première concernant le Barça et réalisée il y a trois ans, la seconde impliquant l’Angleterre en 2007. Les deux prêteraient à rire si elle ne cachaient pas une évolution du football relativement dramatique, où les jeunes pousses sont jetées sur l’autel du marché. Il est indéniable que les logiques économiques qui pèsent sur leurs têtes naïves, renforcées par l’opacité des transactions et des com(pro)missions, ne facilitent pas leur épanouissement sportif. De tels classements, malgré tous les bons sentiments du De tels classements, malgré tous les bons sentiments du CIES qui n’est évidemment pas responsable des dérives du marché, contribuent ainsi à alimenter le bal des mises à prix sur les poupons du football, tels des morceaux de viande jetés à l’eau pour appâter les requins.

Philippe Gargov

3 commentaires

  1. Tevez29 dit :

    Après faut pas non plus placer les jeunes joueurs uniquement comme des victimes. Les mecs sont très grassement payés pour les plus prometteurs, et ne le mérite pas à cet âge là mais on parie sur leur potentiel.

    C’est aussi une question d’entourage et d’éducation, on voit bien que le jeune norvégien a un père assez intelligent, et que le gamin a déjà les idées assez claires pour son âge.

    Je pourrais citer le cas Imbula que je connais bien, il aurait pu signer dans des gros clubs dès très jeune, mais son père a préféré la faire passer par Guingamp d’abord pour s’épanouir tranquillement, ensuite ils ont refusé Chelsea qui proposait beaucoup d’argent, pour choisir Marseille où il avait plus de chances d’être titulaire.

    Et certains mecs s’évertuent à rester dans des gros clubs alors que leur avenir est bouché, juste pour garder leur gros salaire, c’est leur choix, personne leur impose. D’autres ont la bonne idée de repartir de clubs moins prestigieux, mais où on leur donne leur chance.

    Donc je vais pas pleurer sur le sort de mec qui sont millionnaires à 20 ans. Une carrière ça se gère, ceux qui se plantent c’est souvent de leur faute (sauf blessure malheureuse).

  2. sansai dit :

    Cher Monsieur Gargov,

    (marques de respect infini tout ça)

    Je reste sur ma faim avec ce passage qui me paraît arrêté au milieu du gué :

    “Mais nombreux sont ceux qui, dans une situation approchante, ont échoué aux portes du monde adulte. La faute à de nombreux facteurs, tantôt liés aux blessures, tantôt à des choix de carrière douteux, parfois aussi à une surestimation de leur marge de progression.”

    Je comprends plus trop, du coup, si l’arrêt de la progression est lié à, d’une part, une marge de progression surestimée, des choix de carrière douteux et des blessures, ou à la surexposition précoce de gros talents.

    C’est peut-être juste une erreur de formulation (la deuxième phrase me semble vouloir expliciter ou préciser la première et en fait, soit je comprends pas, soit ça me paraît largement insuffisant et même un chouilla contradictoire).

    Ce qu’on peut dire, pour corroborer le problème de la surexposition précoce des jeunes talents (que ce soit par des titularisations à répétition en pro, ou par des contrats/recrutements rémunérés avec beaucoup d’argent, à un très jeune âge), c’est que les stats de la DTN, si j’en crois Laurent Guyot ou Mathieu Bideau (respectivement ex-formateur/ex-directeur et recruteur au centre de formation du FC Nantes), expriment un taux de réussite (contrats pros à la sortie/recrutement à l’entrée en centre de formation) strictement équivalents entre joueurs sur lesquels les clubs formateurs ont “mis de l’argent” et les autres (j’ai lu aussi chez Vestiaires Mag que les mêmes stats de la DTN indiquent que 20% des joueurs pros étaient passés par l’école de foot du club où ils ont signé leur premier contrat pro).

    Ce qui, en pondérant au doigt mouillé, me fait dire que le taux d’échec est supérieur pour les joueurs dont le recrutement est monnayé, puisqu’ils sont considérés comme parmi les meilleurs de leurs génération (parmi les “premiers choix” et “deuxièmes choix”, comme ils disent), et devraient donc logiquement enregistrer un taux “contrats pros/recrutement” supérieur.

    C’est un élément d’analyse important, au-delà du mercenariat post-(ou en cours de )formation : on nous explique particulièrement que le problème récurrent dès que l’argent et le statut entrent en jeu, bien avant que les mutations entre en jeu, c’est la différence dans le vestiaire, dans le groupe, dans la tête des mômes (plaisir de jouer vs. source de revenus non seulement pour soi mais pour tout son entourage, pas toujours très aisé et d’autant plus sensible à cet afflux massif et soudain d’argent), la méfiance des entourages autour de la main courante vis-à-vis de traitements de faveur, etc…
    Un facteur à mon avis autrement plus important que la surestimation des potentiels (et les blessures - qui, du reste, peuvent sans doutes être reliées, non seulement à des histoires d’hygiène de vie si souvent décriées, mais aussi à des facteurs psychologiques beaucoup moins évoqués ; Yoann Gourcuff est appelé à la barre).

    Par ailleurs, autre point mal éclairci à mon avis, la gestion des jeunes joueurs par leurs clubs formateurs mérite d’être abordée, un peu plus en profondeur, selon l’angle inverse : il n’y a pas que les joueurs surexposés/mercenarisés trop tôt, il y a aussi ceux qui sont barrés dans leur propre club formateur.

    Le facteur d’échec majeur d’un jeune talent, ça reste d’échouer à s’imposer dans son club formateur… Une cassure largement comparable à celle d’un échec scolaire, et entre les effectifs trop garnis, les entraîneurs trop frileux (et sujets à une pression du résultat immédiat trop forte pour oser investir sur l’avenir en lançant un peu moins fort/fiable aujourd’hui mais potentiellement plus fort demain), l’absence de cadre favorable à l’épanouissement de jeunes talents (notamment, une identité de jeu commune qui permette de faire la passerelle entre formation et groupe pro), il y a un certain nombre de facteurs autres que les mésestimations des recruteurs et formateurs (mésestimations qui peuvent aller dans les deux sens, d’ailleurs : Laurent Guyot avouait récemment avoir rapidement appelé Claudio Beauvue dès sa première titularisation avec Troyes pour le féliciter et lui dire qu’il s’était trompé à son sujet).

    Sans nier les logiques économiques et leur coût humain important, justement décriées dans cet article, on peut aussi dire que, si un Ervin Ongenda, par exemple, échoue à passer le cap en pro ou met du temps à arriver au-dessus, il aura de quoi, peut-être, se mordre les doigts de ne pas avoir faire le même choix qu’un Kingsley Coman, celui de s’en aller dans un club où on le projetait clairement et sans ambiguïté dans l’équipe première à terme, en mots comme en actes.

    Alors qu’à la lecture de cet article il me semble devoir comprendre qu’il vaut mieux faire comme Ongenda, et que si Ongenda échoue à s’imposer à Paris entre deux prêts foireux (ce premier prêt à Bastia, avec le nouveau coach qui semble vouloir investir sur l’avenir du club avec quelqu’un comme François Kamano, sous contrat avec Bastia, plutôt que sur un joueur qui sera parti dans 4 mois, s’annonce comme particulièrement foireux pour Ongenda en fin de compte), ce sera surtout la faute d’une blessure ou d’une surestimation de son potentiel réel.

    Quitter son club formateur trop tôt est certainement un facteur d’échec important, mais tous les jeunes talents n’ont pas forcément le choix qu’entre rester fidèle à leur club formateur pour y bénéficier d’une confiance bienveillante en leur potentiel, ou devenir des mercenaires voués à l’échec.
    C’est sans doutes un peu le supporter du FC Nantes qui parle, mais il me semble qu’il y a une remise en cause à avoir au niveau des clubs qui se veulent formateurs, quant à la gestion de la passerelle formation/groupe pro.

    Il est quand même étonnant, par exemple, de s’apercevoir subitement (de façon un peu extrême) du potentiel dont bénéficie encore le RC Lens, très peu de temps après s’être fait piller les Kondogbia, Aurier, Varane… à la faveur de grosses difficultés économiques qui ne leur ont pas laissé le choix de faire autrement. Qui s’attendait à ce que leur formation leur sauve ainsi la mise et leur évite le ridicule en L1 cette saison ?
    On peut même se dire que s’appuyer un peu plus tôt sur cette formation, avec un recrutement un peu plus parcimonieux et mieux ciblé, aurait évité (ou au moins limité) bien des difficultés, économiques et sportives, à ce club.
    Ainsi que de tomber dans la spirale vicieuse de devoir sans doutes se séparer, pour des raisons d’urgence économique, d’une bonne partie de ces talents bien trop tôt en fin de saison, faute d’avoir trouvé un actionnaire aux poches percées pour compenser ces erreurs stratégiques… Quelque soit l’influence des études du CIES par ailleurs.

  3. sansai dit :

    Ourgh. Avec mes excuses les plus plates pour le pavé indigeste.

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