2014 ne restera pas dans les annales comme un millésime charnière sur le plan tactique. À l’exception d’innovations individuelles et localisées, la plus marquante d’entre elles en Bavière, cette année n’a pas connu la généralisation d’une nouvelle approche ou d’un nouveau schéma, en dépit du caractère amplifiant d’une Coupe du monde.

Hormis quelques curiosités, principalement la flexibilité et l’adaptabilité néerlandaises, le 5-4-1 costaricien, le 3-4-1-2 chilien et le 3-5-2 mexicain, le Mondial brésilien est resté assez pauvre sur le plan tactique, les conditions se prêtant peu à la mise en place d’organisations structurellement poussées. La victoire allemande, récompense de sa politique long-termiste, n’ouvrira pas de nouveaux horizons systémiques. Au contraire, on a assisté à un reflux vers des organisations délaissées, notamment le 4-4-2 et les défenses à trois.

Le football européen nous offre aujourd’hui une variété d’approches à l’intérieur même des frontières nationales, la globalisation atténuant certaines spécificités tactiques régionales, infléchies par les influences étrangères. Mais parmi ce panel varié, le pressing s’est imposé comme l’élément central déterminant l’approche d’une équipe.

LE PRESSING, OU ATTAQUER EN DÉFENDANT

Le système n’est pas important, c’est l’animation qui compte. Cette maxime a été tellement martelée par nombre d’entraîneurs qu’elle en est presque devenue un poncif. Les décalages structurels entre deux systèmes opposés peuvent pourtant être décisifs. Mais ce n’est pas une simple suite de nombres qui détermine si une équipe est offensive ou non, si elle joue bas ou haut.

Longtemps, le pressing a été exclusivement appréhendé par le prisme défensif, celui de la récupération du ballon. En 2014, dans la continuité d’un mouvement lancé depuis plusieurs années par le Borussia Dortmund de Jürgen Klopp, la vision s’est élargie. Le pressing reste certes, selon qu’il est appliqué ou non et en fonction de son intensité, le facteur central d’une animation défensive. Mais il est désormais aussi perçu comme une arme offensive, la preuve que l’on peut attaquer sans le ballon comme on peut défendre avec.

Le gegenpressing, popularisé par Jürgen Klopp mais également appliqué par d’autres, dont le Bayer Leverkusen de Roger Schmidt, est peu à peu entré dans les mœurs. Derrière ce terme barbare – forcément, il est allemand, diront certains – se cache un objectif simple : “Empêcher l’adversaire de contre-attaquer et récupérer le ballon”, selon l’analyste Rene Maric. L’idée est de “presser l’adversaire juste après avoir perdu la possession du ballon, c’est-à-dire de presser en unité organisée au moment de la transition défensive. Toute l’équipe chasse le ballon et, dans le cas idéal, le récupère immédiatement.” On voit ainsi de plus en plus d’équipes ne pas reculer à la perte du ballon, mais au contraire avancer ensemble pour une récupération haute et rapide, redoutable si efficace.

L’avènement du gegenpressing s’inscrit dans un mouvement de complexification du pressing exercé, comme l’illustrent également les pressing traps – littérallement pièges de pressing –, qui invitent l’adversaire à jouer dans une zone souhaitée par l’équipe qui presse, comme l’explique Michael Carrick, le milieu de terrain de Manchester United : “Force l’adversaire à jouer la balle où tu le veux. Tu peux le faire en t’écartant du joueur que tu marques pour les inciter à faire une passe, et ensuite essaie de l’intercepter.” Cela marche aussi en laissant ouverte une seule ligne de passe courte, mais avec beaucoup de joueurs à proximité pour presser et enfermer le porteur dès qu’il reçoit le ballon.

D’autres préfèrent un repli derrière la ligne médiane, avant de presser ensuite en bloc, vers l’avant où uniquement dans leur camp pour aspirer l’adversaire. Les approches et les nuances sont multiples, notamment en fonction des caractéristiques des joueurs. Mais à l’heure où les phases de transition sont vues comme le nerf de la guerre, le pressing est d’autant plus central. Il doit garantir la solidité défensive mais aussi, par anticipation, mettre dans les meilleures dispositions offensives. Dis moi comment tu presses et je ne te dirai pas seulement comment tu défends, mais aussi comment tu attaques.

LA REDIFFUSION DES DÉFENSES À TROIS

Reléguées aux oubliettes ces dernières années ou recours ultra-ponctuels pour entraîneurs en quête de bus à garer, les défenses à trois (ou cinq, selon le point de vue) refont peu à peu surface, dans la foulée de la Juventus Turin. Elles sont en tout cas employées de manière plus fréquente et moins temporaire. Cette saison, le pionnier hexagonal Toulouse, mais aussi Bastia, Bordeaux, Caen, Saint-Étienne, Reims et bien sûr Marseille les ont notamment utilisées, certes le temps d’un unique affrontement contre Lyon dans les cas caennais et rémois. En dehors de nos frontières, le Bayern Munich (même si ses schémas sont souvent difficilement divisibles numériquement), Manchester United, Liverpool, l’Inter et même Valence y ont également eu recours, parmi bien d’autres.

Une recrudescence qui interpelle et illustre une flexibilisation tactique européenne – que l’OM de Marcelo Bielsa, adaptatif en fonction du système adverse, illustre à merveille –, en même temps qu’elle est parfois symptomatique d’équipes en recherche de la meilleure formule. Phénomène de mimétisme ou véritable conviction philosophique des entraîneurs concernés, la question reste ouverte. Mais ce retour des défenses à trois offre une variété tactique croissante et dénote l’importance croissante accordée aux rapports de force structurels par les techniciens, dont certains se concentrent trop souvent sur les simples aspects physiques et mentaux.

On notera toutefois que le porte-drapeau de ces systèmes, la Juventus Turin, triple championne d’Italie dans un 3-5-2, s’en est détournée il y a quelques semaines.

DUOS D’ATTAQUE ET FAUX NEUF DISCRÉDITÉ

Les pragmatiques verront dans ce retour des défenses à trois axiaux la conséquence d’une autre renaissance : celle des attaques à deux, jugées trop prévisibles et rigides au fil des années 2000. Il est vrai que Saint-Étienne et Reims ont notamment défendu à trois axiaux face au 4-4-2 en losange lyonnais. Ce dernier schéma continue d’ailleurs à regagner en popularité, en France dans le sillage de l’OL et à l’étranger, parfois adopté par Louis van Gaal, Jürgen Klopp, Brendan Rodgers et Ronald Koeman.

Ce retour des attaques à deux s’inscrit principalement, pour les schémas “à plat”, dans un souci de meilleur quadrillage défensif, en imposant trois rideaux compacts à adversaire, comme l’Atlético Madrid. Certains n’adoptent d’ailleurs ce schéma que lorsqu’ils n’ont pas le ballon, à l’image du Real de Carlos Ancelotti. “Le 4-4-2 est le meilleur système d’un point de vue défensif, expliquait le technicien italien dans L’Équipe, le 24 octobre dernier. Avec les deux attaquants du 4-4-2, vous pouvez presser facilement sur les deux défenseurs centraux adverses. Quand l’équipe a le ballon, on est en 4-3-3 avec Cristiano à gauche, Gareth à droite et Karim dans l’axe. Et dès qu’il s’agit de défendre, je demande à l’équipe de basculer en 4-4-2.”

En revanche, le “faux 9″ devient une espèce menacée : Francesco Totti en est le dernier représentant de marque depuis le replacement de Lionel Messi côté droit, pour faire place à Luis Suarez dans l’axe. Écartée de l’endroit qui l’a magnifiée, la notion a perdu du crédit alors que la possession stérile – dont les faux 9 sont parfois rendus responsables puisqu’ils s’ajoutent dans l’entrejeu – est perçue comme un fléau et que la verticalité en attaques rapides est devenue le paradigme dominant. Un point d’appui ou un relais axial haut sont cruciaux pour le succès d’une telle approche.

Mais que les adeptes du False 9 se rassurent, le rôle est peut-être déjà en train de se renouveler dans les pas de Karim Benzema, avant-centre créateur de buts comme d’espaces. D’atout supplémentaire pour la possession, il devient alors attaquant mobile avant tout au service d’autres buteurs que lui-même. Mais les tendances tactiques ne sont jamais irréversibles. Cette année 2014 l’a démontré sur bien des points.

Julien Momont

7 commentaires

  1. Blaah dit :

    Pour faire écho à la conclusion sur le “faux neuf”, on peut signaler la prestation de Batshuayi derrière et autour de Gignac lors du dernier match, en l’absence de Payet. Bielsa avouait il y a peu chercher la bonne solution pouvant associer Gignac et Michy : à voir si celle trouvée contre Lille est un “coup d’un jour” ou peut se reproduire.

  2. matt dit :

    Intéressant de constater que la défense à 3 semble prendre un nouvel essor au moment où le berceau de sa renaissance, l’Italie, commence à s’en détourner.
    Ainsi, la Juve et l’Udinese, pionnières en la matière, l’ont abandonnée depuis le début de saison, et le remplacement de Mazzarri par Mancini à l’Inter a aussi marqué le retour à une défense à 4 plus classique. Exactement la même transition au Napoli l’an dernier, où Benitez a succédé à Mazzarri.
    Aussi bien à la Juve qu’au Napoli et à l’Inter, le renoncement à la défense à 3, jugée anachronique et responsable des parcours européens décevants des clubs italiens, devait symboliser la volonté de jouer un football plus “international” et “moderne”. Quel paradoxe au moment où deux des entraîneurs les plus inventifs de notre époque, Guardiola et Van Gaal, remettent au goût du jour la défense à 3…
    Gasperini, intégriste de la défense à 3, déclarait cet été : “Dans le football, on se copie tous. Mais je pense que les idées naissent en Italie, et se font voler par les autres”. Arrive-t-on aujourd’hui au point où le foot italien, complexé par ses résultats décevants, en vient à se détourner d’idées qu’il a initiées et qui se retrouvent aujourd’hui “copiées” ailleurs en Europe ?

  3. Migou dit :

    Le retour des défenses à 3 n’est-elle pas une réponse à la disparition des ailiers classiques?

    A partir du moment où “l’ailier” adverse ne déborde plus, qu’il repique dans l’axe pour jouer sur son bon pied (type Robben) ou qu’il est un créateur excentré (type Neymar), le boulot défensif des latéraux n’est plus du tout le même.

    Finalement, si l’adversaire attaque de manière plus axiale, tu peux décider de sacrifier un joueur sur l’aile pour renforcer ton propre axe central, afin de ne pas y être en infériorité numérique.

  4. Julien M dit :

    @Blaah : Pour le coup, Batshuayi n’a pas joué en “faux neuf” puisque cela impliquerait qu’il n’y avait pas d’attaquant de pointe devant lui. Mais oui, il a été très bon, à moitié meneur, à moitié second attaquant.
    —–

    @matt : Je pense que le phénomène que tu observes en Italie est avant tout conjoncturel, lié au jeu de chaises musicales. Si Mazzari retrouve un banc, je suis persuadé qu’il fera jouer son équipe à trois derrière, puisque c’est vraiment sa philosophie.

    Mais c’est vrai que globalement, l’application de la défense à trois là-bas est bien moins offensive et créative que celle qu’en fait Guardiola. En Italie, ça répond vraiment à l’idée de quadrillage du terrain, de densité défensive et notamment dans l’axe, dans un championnat où les véritables ailiers sont très rares et les schémas sans offensifs de couloir répandus (3-5-2, 4-3-1-2 ou 4-3-2-1 par exemple).

    Donc oui, Guardiola utilise une défense à trois populaire en Italie mais son interprétation est très différente. Dans leur globalité, les clubs italiens ont surtout du mal à rivaliser en qualité avec les meilleurs d’Europe (et sont parfois desservis par le tirage au sort).

    On pourrait d’ailleurs ajouter que les Allemands ont aussi été des pionniers en matière de défense à trois dans les années 80, il me semble.

    @Migou : Oui, et d’ailleurs ta réflexion va dans le sens d’un article sur les ailiers traditionnels que l’on va sortir dans les jours qui viennent.

    En densifiant l’axe avec des défenses à trois, comme tu l’évoques, on permet en plus des couvertures supplémentaires derrière le seul joueur de couloir, qui n’est pas totalement livré à lui-même. Mais il me semble qu’au départ, c’est surtout en réponse à des schémas sans ailiers du tout que les défenses à trois se sont développées.

  5. Samy Ritelecu dit :

    Super article et super réponse de l’auteur!

  6. Rhoth dit :

    Hâte de lire l’article suivant car les modalités de la défense à 3 varient beaucoup.

    Rien que dans le championnat, certains s’en servent pour s’adapter à l’adversaire (cf contre Lyon pour contrer le 442), ou meme certains qui la sorte contre Paris bien souvent ou est une véritable identité comme Toulouse qui l’alignera systématiquement.

    Voire un peu des deux comme l’OM. (Bielsa l’avait mise au début, y revient un peu suivant l’opposition).

    Bon après le Bayern est un cas à part.

    D’ailleurs pour moi le futur du football est illlustré avec la fléxibilité tactique de plus en plus demandé (aux joueurs & leur QI foot)

  7. Julien M. dit :

    Yes bonne catégorisation Rhoth. D’accord aussi sur la grande flexibilité tactique demandée, rien qu’avec les permutations, les dézonages etc., un joueur doit aujourd’hui être efficace dans plusieurs zones aux exigences bien différentes. On n’attaque pas de la même manière sur une aile que dans l’axe, mais les “faux ailiers” doivent briller dans les 2 cas.

    Pour la défense à trois, je pense que le plus efficace reste quand même de l’intégrer dans le plan de jeu à moyen-long terme plutôt que de le faire aussi ponctuellement que certains, comme Reims à Lyon, où le manque d’automatismes compense négativement le possible avantage structurel du système sur un autre. Même si pas mal de coachs diront travailler le système régulièrement à l’entraînement, mais j’imagine que le temps consacré reste assez faible puisqu’il faut déjà régler les problèmes du schéma de base.

    Pour Toulouse oui c’est clairement une identité, mais alors que l’on sentait émerger une certaine idée de jeu, avec des mecs joueurs au milieu (Trejo, Chantome, Didot…) pour un jeu de possession fluide, le club s’en est un peu détourné, avec un recrutement avant tout défensif et vraiment pas réussi. On peut en plus contester l’utilisation de Ben Yedder par Casanova ces dernières semaines, qui l’a presque plus fait jouer en meneur de jeu qu’en veritable attaquant. L’explication de la baisse de rendement de Ben Yedder réside d’ailleurs en partie dans cette retouche, je pense.

    Résultat, Toulouse joue certes à 3 derrière (même s’il y a eu quelques matchs à 4 derrières au cours de la série noire fin 2014) mais on a désormais beaucoup plus de mal à cerner le projet de jeu qu’il y a derrière. Et j’ai tendance à être conforté dans l’idée que Casanova, qui se défend d’être un entraîneur défensif, a énormément de mal à faire attaquer ses équipes.

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