La fête et le bonheur sont là à Liverpool. Au pas de la porte, après ce week-end marqué par la défaite de Chelsea contre Sunderland et la victoire des Reds 3-2 à Norwich, contre qui, pour une fois, Luis Suarez n’a pas inscrit un triplé.

Il n’a encore rien gagné, et pourtant il est déjà le grand vainqueur de cette saison. Brendan Rodgers, auteur d’une première campagne mitigée et cible de nombreuses critiques lors de ses premiers mois, est aujourd’hui intouchable. Il sera au minimum l’homme qui a fait revenir la Ligue des champions à Anfield, un espoir encore incertain en août dernier. Les Reds visaient le top 4 aux premières heures de ce championnat d’Angleterre. Ils étaient cinquièmes au soir de la phase aller.

Et pourtant, l’entraîneur nord-irlandais rêvait de mieux. Depuis le début. Dans une interview donnée récemment au Telegraph, Steven Gerrard déclarait :”Le coach n’a jamais dit que le top 4 était notre seul objectif.” Le temps aura donné à raison à Rodgers, qui se tient désormais à la tête d’un club leader de Premier League, emmené par Luis Suarez et Daniel Sturridge à l’avant de son système. Si ses attaquants empilent les buts, la réussite de Liverpool réside en réalité plus bas dans le schéma tactique. Là où Rodgers intervient le plus souvent.

L’ADAPTATION, SANS INTERRUPTION

La première saison à Liverpool de l’ancien coach de Reading fut marquée par sa capacité à corriger ses erreurs en cours de match. Il arrivait régulièrement qu’après une entame de rencontre ratée par un onze de départ inadéquat, Rodgers modifiait son équipe, soit par les joueurs, soit par le module tactique, et l’aidait à se relever. Une situation beaucoup moins banale depuis plusieurs mois, parce que les Reds doivent moins souvent rattraper leur retard.

Liverpool ouvrit le score lors de la moitié de ses matchs de Premier League la saison passée. Cette saison, les Scousers ont déjà marqué le premier but 27 fois en 35 journées. Le meilleur bilan du championnat dans ce domaine, où ils devancent Manchester City (26/34) et Chelsea (25/35). On y verrait presque un début de corrélation entre classement et fréquence d’ouverture du score.

Lors de ses victoires face à ses concurrents directs, que ce soit pour le top 4 ou le titre de champion, Liverpool a quasiment toujours ouvert la marque. Même quand les joueurs de la Mersey ont perdu à Chelsea, ou en déplacement à l’Etihad Stadium (les deux seules défaites dans ce scénario), ils avaient frappé en premier.

Liverpool pose des problèmes à toutes les équipes grâce aux profils variés de ses joueurs, dont Rodgers a su profiter en les interchangeant selon l’opposition. À Southampton, après l’ouverture du score par Luis Suarez, il a fait entrer Raheem Sterling au sommet du milieu en losange pour profiter des espaces laissés par Southampton en phase offensive. Le jeune anglais a marqué une minute après sa première foulée sur la pelouse. À Cardiff, Rodgers a titularisé Philippe Coutinho au sommet du même losange, parce qu’il savait que les Gallois joueraient bas, que la vision et de qualité technique du Brésilien – formé au futsal, comme Wissam Ben Yedder – seraient plus à propos pour défaire un bloc reculé. Le meneur de jeu de poche, numéro 10 dans le dos, a délivré deux passes décisives.

Les rencontres où Rodgers a besoin d’intervenir en cours de match sont devenues de plus en plus rares. Liverpool refuse le “round d’observation”, et nous épargne d’un poncif habituel du consultantisme. Les Reds ont inscrit 11 buts dans les dix premières minutes de jeu, 13 dans les dix minutes suivantes. La première satisfaction, quand on affronte Liverpool cette saison, c’est échapper à l’effondrement en première mi-temps. Lors de leur venue à Anfield, Everton, Tottenham, Arsenal et Manchester City ont tous craqué et encaissé au moins deux buts.

Autrefois pro-possession à Swansea, Rodgers a néanmoins dû faire face à des vents contraires en de rares occasions. Et démontré un pragmatisme en plein développement, ainsi qu’une science de la micro-tactique (cette capacité à inverser le cours d’un match par un changement de système ou de joueurs, dont Mourinho et Guardiola sont maîtres). Liverpool a la deuxième meilleure moyenne de points après avoir encaissé le premier but, 1,13 par match, derrière les 1,44 de Chelsea.

Contre Aston Villa, Rodgers a réorganisé son dispositif pour revenir de 0-2 à 2-2 lors de la deuxième mi-temps, en rajoutant Lucas au milieu dès le début de la seconde période. C’est également ce qu’il fit contre West Ham il y a quelques semaines, à nouveau après seulement 45 minutes, pour un succès final 2-1. Les deux fois, c’est Philippe Coutinho qui est sorti. Sans ressentiment. Lors du match suivant celui à Upton Park, c’est lui qui a mené les Reds vers un succès vital contre Manchester City.

VERS LA FLEXIBILITÉ

Les entames de matchs réussies par Liverpool s’expliquent autant par le onze sélectionné par Rodgers que par le style qu’il a fait adopter à son équipe.

La saison 2012/2013 se déroula en deux actes. La phase aller vit le Nord-Irlandais tenter d’imiter son Swansea, et de copier le modèle de conservation du ballon qui avait fait sa renommée. Rodgers avait d’ailleurs continué dans la lignée de Roberto Martinez, coach du club gallois de 2007 à 2009. Aujourd’hui à Everton, l’Espagnol avait refusé Liverpool en 2012 avant que ses dirigeants américains ne se portent sur Rodgers, qui fut en grande partie choisi pour le style qu’il parvenait à installer dans un club modeste.

Rétrospectivement, l’ex-technicien de Reading est sans doute moins radical que son homologue ibérique. La possession moyenne des Toffees cette saison est en effet supérieure à celle de leurs voisins : 55,7% contre 54,7. La saison passée, Liverpool atteignait 57%. Le résultat d’un changement de cap opéré par Rodgers, le deuxième acte, notamment suite aux arrivées de Philippe Coutinho et Daniel Sturridge en janvier 2013, joueurs plus intéressés par la prise de risque que par la répétition de passes courtes. Le Brésilien, par exemple, est le 13e joueur qui tente le plus de tirs en Premier League (une de ses lacunes) et le 12e qui réussit le plus de dribbles. L’effectif de Liverpool compte plus de joueurs verticaux qu’horizontaux.

Avec ces profils, Rodgers a opté pour un modèle de jeu plus mixte. Liverpool reste capable de prendre la maîtrise du jeu si nécessaire (le deuxième but contre Norwich, après 17 passes et une construction depuis la défense centrale, en est une illustration). Parfois avec difficulté, en attestent les succès arrachés contre Fulham et West Ham. En revanche, dans les secondes qui précèdent la récupération et qui la suivent, les hommes en rouge impressionnent.

INTENSITÉ ET PRESSING

L’effectif de Liverpool est jeune. Raheem Sterling a 19 ans, Philippe Coutinho et Jon Flanagan en ont 21, Jordan Henderson 23. Rodgers a su en profiter. Il a pu inculquer à des joueurs encore modelables comment se comporter lors d’une phase habituellement peu attirante : le jeu sans ballon.

Car c’est là que Liverpool a fait sa révolution cette saison. Une progression brutale qui a provoqué des comparaisons avec le Dortmund de Jürgen Klopp, comparaisons qui trahissent légèrement la réalité. Les Borussens exercent leur pressing extraordinairement haut, parfois jusqu’à la surface adverse, alors que les Scousers se limitent jusqu’ici à une zone moins avancée du terrain.

La naissance des mécanismes défensifs de Liverpool s’est faite en plusieurs épisodes. La fessée donnée à Tottenham à White Hart Lane, sur le score de 5-0, avait permis d’entrevoir quelques instants de cette nouveauté. Mais c’est la victoire 4-0 sur Everton à Anfield, fin janvier, qui a véritablement lancé à la fois le règne du pressing et rendu visibles les possibilités immenses de contre-attaque qu’offrent les qualités de l’effectif liverpuldien.

La démonstration a finalement eu lieu face à Arsenal, à peine dix jours après le derby. C’est lors de cette rencontre que le milieu rouge, malgré son allure qui ne laisse pas imaginer un tel talent de destructeur, a brillamment exposé sa nouvelle force.

En phase de pressing, Liverpool aime isoler un adversaire sur le côté, zone de faiblesse. Ici, c'est Santi Cazorla qui est obligé de rendre le ballon à la seule solution disponible. La première étape du piège rouge. La deuxième, c'est le pressing immédiat (et déjà lancé) de Coutinho sur le receveur, qui est finalement forcé de rendre le ballon à son défenseur. C'est la troisième étape. La passe sera d'ailleurs ratée à cause de la vivacité du Brésilien.

Rodgers a ainsi pu transformer un meneur de jeu en un outil de pressing. Une éducation qu’il n’a pas eu besoin de livrer à Jordan Henderson, déjà spécialiste, et beaucoup plus costaud que son compère auriverde.

Ici, Jordan Henderson est au duel avec Mesut Özil, qu'il domine physiquement. L'Allemand perd le ballon, et Henderson conduit le cuir avant de servir Luis Suarez. Coutinho pique vers la surface, mais c'est Sterling (en bas à droite), grâce à sa vélocité, qui recevra la passe de l'Uruguayen pour le 3-0 quelques secondes plus tard.

C’est par cette intensité soudaine, dès le coup d’envoi des rencontres, que Liverpool a pu aussi souvent prendre l’avantage. Une tendance qui permet à ses joueurs de profondeurs d’exploiter les espaces forcément abandonnés par les adversaires dans leur tentative de remontée au score.

Néanmoins, ce pressing ne renferme pas qu’un intérêt offensif. Il protège également Steven Gerrard d’un travail défensif qu’il serait incapable d’assumer. Grâce à Henderson, Coutinho, Allen ou Lucas, le capitaine reste loin de ces tâches-là. Plus bas, il récupère des ballons déjà abîmés par ses coéquipiers, et, de temps à autre, ramène le football dans les années 2000 en envoyant un tacle viril (il réalise 2,8 tacles par match cette saison, ce qui le classe 29ème en Angleterre et 4ème à Liverpool). Gerrard a toujours été un excellent tacleur. On l’avait simplement oublié.

Peu de joueurs se sont révélés assez talentueux pour briser le pressing de Liverpool. David Silva y est parvenu lors de la deuxième période du match perdu par Manchester City à Anfield. Il s’est intercalé dans des zones où les Reds ne savaient pas se partager les responsabilités, entre le latéral et le milieu intérieur. Dès que le pressing faiblit au milieu, la défense de Liverpool montre ses failles. Et Steven Gerrard, beaucoup moins mobile que par le passé, a vécu 45 minutes difficiles. Au micro après le coup de sifflet final, il a dit que c’était les “90 minutes plus longues” qu’il avait jamais disputées. Et peut-être les plus importantes dans son histoire conflictuelle avec la Premier League.

RÉCOMPENSE

La série de onze victoires de Liverpool, née avec la démolition d’Arsenal, quittera rapidement les mémoires si elle ne conduit pas à un dix-neuvième titre de champion d’Angleterre, le premier depuis 1990. Pour éviter pareille déconvenue, il faudra faire en sorte de ne pas perdre contre Chelsea ce week-end. Les Blues en seraient le bénéficiaire direct, mais pas le principal. Manchester City serait complètement relancé. À Luis Suarez et Daniel Sturridge, 50 buts à eux deux cette saison en championnat, de valider le chantier tactique effectué par Brendan Rodgers depuis des mois. Les Scousers seront quoi qu’il en soit champions s’il prennent sept points sur les trois dernières rencontres.

4 commentaires

  1. Benoit dit :

    Article passionnant, comme d’habitude. J’adore le jeu développé par Liverpool cette saison et j’espère vraiment qu’ils seront champions. Au moins pour Steven Gerrard qui le mérite tant!

  2. CraigBelAmi dit :

    L’efficience de la tactique est bien relative face aux aléas humains du football mais nul doute que ton analyse du pressing liverpuldien est d’une rare clairvoyance.

  3. nab dit :

    Vraiment un excellent papier. une très bonne analyse, un sens de décrypter les tactiques. mais vous vous trahissez car çà ce voit que vous etes un fan de cette equipe de LIVERPOOL.
    YOU WILL NEVER wALK ALONE

  4. Jp dit :

    Ouf, j’ai vraiment cru qu’un coach anglais allait gagner un titre, mais Rogers est nord-Irlandais :)

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