Quand on est mené au score, la logique veut qu’on essaie d’égaliser, donc de marquer. Et pour tromper le gardien adverse, cette même logique voudrait qu’on insiste sur le rôle des attaquants, joueurs dont c’est la fonction et qui ont les qualités pour pousser le ballon dans le but. On pourrait alors supposer qu’en multipliant le nombre d’attaquants, on augmenterait d’autant ses chances de marquer, avec bien entendu le risque d’être pris en défaut défensivement. L’équation n’est pourtant pas aussi simple qu’on pourrait le penser. Car le football est un jeu d’espace, et pour que le surnombre dans une zone soit utile, encore faut-il que l’action s’y déroule. L’Atlético en a fait l’amère expérience contre l’Espanyol ce week-end.

TATA SIMONE EST ÉNERVÉE, TATA ET SIMEONE SE SONT RATÉS

En Espagne, les séries victorieuses de Barcelone et de l’Atlético ont été brisées. Tenus en échec par une équipe d’Osasuna assez inoffensive, les Barcelonais ont tenté de percer la défense adverse en gardant leur système de jeu en 4-3-3. Un changement poste pour poste (Tello pour Pedro), un autre entraînant un replacement (Messi pour Xavi avec Fabregas redescendant au milieu), et une volonté simple : faire la différence par la fraîcheur et le pressing. Une évolution, un renforcement d’une philosophie de jeu offensive qui n’a pas payé, Osasuna consolidant son arrière-garde, s’enlevant toute chance de gagner pour ne pas perdre.

A l’inverse, l’Atlético Madrid, mené par l’Espanyol, a tout changé. Le 4-4-2 initial avec deux ailiers et deux récupérateurs-relayeurs a été déstructuré au fil des minutes puisque ce double pivot défensif a été sorti au profit d’un attaquant de soutien et d’un ailier (Adrian remplaçant Mario et Rodriguez remplaçant Gabi). Les Colchoneros ont donc terminé la rencontre avec leurs quatres défenseurs, dont les très offensifs Juanfran et Filipe Luis, et six joueurs offensifs (Koke, Rodriguez, Turan, Adrian, Villa, Diego Costa). Une vision assez simpliste du coaching de la part de Simeone, dans l’esprit de ce que faisait Albert Emon à Marseille : faire sortir des joueurs défensifs jusqu’à réussir à marquer.

LES ATTAQUANTS ATTAQUENT QUAND ?

Cela n’est pas toujours idiot mais ne peut se faire qu’avec tact. Au lieu de faire monter le bloc, Simeone a coupé son équipe en deux. Et comme la partie avancée était composée de joueurs plus techniques que physiques, sauter les lignes s’est avéré inutile. Car la possession est une affaire de liens. Plus ils ont resserrés, plus il est facile de maîtriser la part d’aléatoire de ces circuits. Plus ils sont éloignés, plus la probabilité d’une erreur au départ (mauvaise passe), sur le chemin (interception) ou à l’arrivée (duel perdu) est grande. D’où le besoin de maximiser les chances de réussite quand le but est d’aller de l’avant.

En sortant ses deux joueurs axiaux au milieu, l’Atlético a brisé le lien qui pouvait exister entre les joueurs offensifs et défensifs. Rodriguez, Turan et Koke jouent dans les couloirs, même si Koke occupe souvent une position de meneur excentré et peut évoluer dans l’axe. Adrian est meneur très avancé ou attaquant de soutien. Quant à Villa et Diego Costa, ce sont des attaquants exclusifs. Si on ajoute Filipe Luis et Juanfran, cela veut dire qu’il y avait quatre joueurs de couloir pour un meneur-ailier recentré et trois attaquants. Et, bien entendu, les deux centraux, loin, très loin de tout ça. Beaucoup trop même.

TOUT A UN LIEN

Le jeu sur les ailes est en effet un élément important mais qui ne peut être la base d’une philosophie. La construction d’une attaque se doit de passer à un moment ou l’autre par le centre, même de manière très courte. Sans axe fort, le nombre de chemins de transmission du ballon sont réduits à la portion congrue : la verticalité entre le latéral et son ailier ou les tranversales, lesquelles ne trouveront pas nécessairement un homme libre s’il n’y a personne pour mobiliser les adversaires ailleurs sur le terrain. Briser ces liens, c’est s’assurer une récupération de balle assez haute et la possibilité d’entamer une phase de conservation ou un contre sans avoir à se préoccuper du pressing adverse.

On voit très clairement que quatre adversaires (pions bleus) peuvent couper toutes les transmissions offensives. La zone désertée est telle qu'on peut contrôler entièrement la récupération avec deux autres joueurs dans l'axe.

On voit très clairement que quatre adversaires (pions bleus) peuvent couper toutes les transmissions offensives. La zone désertée est telle qu'on peut contrôler entièrement la récupération avec deux autres joueurs dans l'axe.

Evidemment, il y a bien des joueurs qui évoluent au centre du terrain mais ceux-ci sont positionnés tellement haut qu’ils ne peuvent être qu’à la réception et non à la construction. Il suffit de quatre joueurs pour bloquer toutes les transmissions venant des côtés, limitant les possibilités de jeu au sol à de l’élimination de défenseur dans sa forme la plus classique : le dribble. C’est évidemment très aléatoire et paradoxal de devoir commencer à se débarrasser d’adversaires plus bas qu’avant de faire entrer des éléments offensifs.

KICK AND JUMP

Une seule solution existe, elle n’est pas la plus riche tactiquement mais elle a fait ses preuves, c’est bien entendu d’envoyer des grands ballons devant et gagner les duels aériens. Quand on a Olivier Giroud ou Fernando Llorente dans son équipe et quelques autres bons gabarits pour attirer l’un ou l’autre défenseur, cela peut marcher. Daniel Van Buyten, Nestor Fabbri ou Gerard Piqué ont, chacun à leur époque, symbolisé ces stoppeurs capables de gagner des duels amenant à des récupérations hautes et occasions de but. Mais tout le monde n’a pas ce genre de joueurs à disposition, et leur intégration à l’attaque doit se faire avec intelligence. L’Atlético, qui a fini le match en intégrant des éléments plus techniques que physiques pour faire la différence, ne pouvait de plus pas faire monter l’excellent Godin ou Alderweireld sous peine d’évoluer dans un 3-5-2 aux allures de 1-7-2 totalement suicidaire.

Le Real l’a montré à de multiples reprises lors des fins de parties cette saison, il est possible de pousser dans les dernières minutes en balançant devant sans avoir une équipe de géants. La différence notable, et c’est là l’énorme erreur d’un Simeone qui se trompe encore de temps à autres, est que le voisin madrilène préfère dégarnir ses ailes, en enlevant un latéral pour faire entrer un attaquant, tout en maintenant un milieu fort. Face à une équipe qui se replie, cela permet d’avoir la maîtrise du ballon beaucoup plus haut, donc de pouvoir multiplier les chances près du but adverse. Un duel aérien perdu pourra alors paradoxalement être une bonne chose si l’exploitation du deuxième ballon est bonne.

UN ARGENTIN AVERTI EN VAUT DEUX

Dans ce match face à l’Espanyol, l’Atlético a perdu tout contrôle du jeu dès son passage à un système trop offensif, ne parvenant plus à franchir le premier rideau adverse et donc à se procurer la moindre occasion. Formation habituée à évoluer en contre, c’est sans doute dans cette capacité à prendre le contrôle du tempo face à une défense regroupée qu’existe sa marge de progression. Paradoxalement, cette faiblesse pourrait bien être bien plus visible sur la scène nationale qu’européenne, où les équipes prendront plus facilement le contrôle du jeu. Surtout qu’un grand entraîneur ne fait jamais deux fois la même erreur.

Christophe Kuchly

4 commentaires

  1. Swederman dit :

    “en enlevant un latéral pour faire entrer un attaquant, tout en maintenant un milieu fort”

    C’est également ce que fait Mourinho cette saison quand Chelsea a besoin d’un but: face à Everton, à Norwich et contre Cardiff.

    Ca n’a pas payé face à Everton, mais ça a eu l’effet désiré lors des 2 autres matchs en passant à 3 derrière avec un recentrage d’Ivanovic et Hazard-Schurrle en “latéraux”

  2. Matt dit :

    Comme le Mou’ l’année dernière lors du quart de finale contre MU. Au lieu d’empiler les attaquants, il a empilé les milieux techniques, avec la réussite que l’on connait..

  3. LSD dit :

    Très bon article. Merci.
    Elie Baup a fait la même chose que Simeone ce weekend face à Reims.

  4. Le paradoxe de Maradona « Passe En Retrait dit :

    [...] avec, en même temps sur la pelouse, Aguero, Higuain, Tevez, Messi, Maxi Rodriguez et Pastore. Mais ils ne marqueront pas, au contraire ils couleront en encaissant 2 buts supplémentaires. Encore une énormité tactique [...]

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