Francesco Totti est fascinant. Quelle que soit la relation qu’on entretient avec lui, supporteur, amateur, rival, il fascine l’autre, pour sa trajectoire, sa technique, sa créativité. Quand on on avait un jour demandé à Zdenek Zeman de lister les trois meilleurs joueurs italiens, le Tchèque avait répondu “Totti, Totti et Totti”. Au-delà de la poésie qu’elle renferme, la formule du doublement ancien coach de la Roma raconte bien les qualités de ce penseur.

Parce que Totti est trois joueurs en un, un monstre de polyvalence qui se transforme selon les besoins de son équipe, planant au-dessus des considérations scientifico-footballistiques de ses collègues. D’un meneur de jeu classique à un playmaker excentré, tout en passant par le poste de faux numéro 9, Totti n’a pas flanché, a continué à marquer, passer, inventer, nier la nécessité d’adaptation tactique. Jonathan Wilson a écrit “Inverting The Pyramid”. Francesco Totti, saison après saison, entraîneurs après entraîneurs, ne cesse de l’escalader, au mépris de la pesanteur. D’où une question étrange : Totti a-t-il besoin de la tactique ?

Photo: Filippo Monteforte/AFP/Getty

ENJOY IT WHILE IT LASTS

Ces interrogations sont évidemment mal énoncées. Avec dix partenaires et onze adversaires, il est impossible, à moins d’avoir des capacités athlétiques sans égal (Ronaldo années 90 était une illustration absurde de ces rares cas), de totalement se débarrasser des problématiques du football, de la longueur de son terrain. Et ce n’est pas ce que Totti fait. En revanche, il les intègre à une vitesse impensable, ce qui ferait presque disparaître cette phase d’adaptation, de découverte du nouveau système, de la nouvelle structure. Le football progresse tactiquement, sans interruption, certes parfois en se recyclant. Mais parti d’un jeu sans passes au début de son histoire, tel un jeu de rôle tour par tour où chacun fonçait tout droit dans l’espoir d’avancer, le foot a découvert l’art de la passe, l’a développé, accéléré. Physiquement, il est toujours plus exigeant. Et c’est pourquoi s’intéresser à un joueur si peu touché par cette progression constante est primordial. Bientôt, Totti descendra la pyramide.

DES CHIFFRES & DES CHIFFRES

Francesco Totti joue au football professionnellement pour la vingt-et-unième année consécutive. La dix-neuvième en marquant au moins un but. De ces dix-neuf campagnes, quatorze l’ont vu marquer au moins dix buts. Depuis 1998 (statistiques indisponibles auparavant), il a délivré 122 passes décisives en championnat. Malgré l’échec de la Roma sous Luis Enrique l’an dernier, Totti avait marqué huit fois et ajouté sept passes décisives en Serie A. Sa “pire” saison statistiquement depuis 1997. Depuis, il a refusé le déclin habituel du corps humain, totalisant douze buts et dix passes décisives après vingt-neuf matches de championnat cette saison. La langue anglaise qualifierait ces chiffres de ridiculous, un terme qui englobe le caractère incroyable, insensé de telles performances, tellement absurdes qu’on en rirait presque.

Récemment, dans un article sur le site du Guardian, Jonathan Wilson écrivait : “[...] but perhaps, given the infrequency of goals, the best way of assessing match dominance is chance creation”. En appliquant ce modèle au cas individuel de Francesco Totti, on comprend mieux son unicité, et son influence perpétuelle, peu importe son poste. Troisième meilleur pourvoyeur de passes décisives en championnat derrière Andres Iniesta et Marek Hamsik sur le Vieux Continent, il donne 2,9 key passes par match, soit presque trois occasions créées par rencontre. Sa note moyenne sur WhoScored le place au dix-neuvième rang des meilleurs joueurs de la saison (un classement dominé par les offensifs), entre Toni Kroos et Robin Van Persie. En ne prenant en compte que les performances à domicile, il monte au cinquième rang, juste derrière un podium composé de Lionel Messi, Franck Ribéry et Cristiano Ronaldo. Cette dernière statistique montre deux choses : le confort de Totti au Stadio Olimpico, un stade qui lui appartient (dix de ses douze buts ont été marqués devant les Romanistas), et sa propension à tutoyer les sommets malgré des coéquipiers sensiblement moins bons que ceux des stars pré-cités.

QI FOOTBALL

Et la même question revient encore. Le temps et l’espace, les circonstances, ont-ils prise sur Totti ? Les changements d’effectif et de philosophie ne semblent pas enrayer son talent, sa perte de vitesse de course et d’exécution a été immédiatement compensée par son intelligence et sa vision du jeu. Chaque nouveau problème, causé par la cruauté du temps qui passe, ou la lente régression de son club, a été une nouvelle occasion de créer des solutions pour l’Italien, au point de se demander si son simple cerveau football ne pourrait pas lui suffire. Pourquoi courir au fond, quand l’intelligence de jeu a déjà doublé l’adversaire à travers une compréhension aiguë du football, celle d’un joueur qui connaît son sport comme on connaît une personne, anticipant ses réactions, sachant comment lui plaire. Totti prévoit les rebonds du ballon, les déplacements de ses partenaires, les échecs de ses adversaires. Un entraîneur organise son équipe et son schéma afin de maximiser les chances de réussite de ses joueurs, en fonction de leurs qualités. Aucun choix tactique ne paraît susceptible de minimiser celles de Totti. Et le contrer est une tâche fastidieuse, tant essayer de penser comme lui est difficile. Même pour ses coéquipiers. Ses ouvertures sont assassines, nettes quand elles sont réussies, mais risquées, souvent inconcevables. Totti est le joueur qui rate le plus de passes parmi les cinq grands championnats européens.

Discipliner les inspirations serait une erreur. Dans un football continental de plus en plus structuré, il s’agit de sauvegarder le droit à l’invention, et ainsi celui à l’échec. Elle a su, tardivement, reconnaître Totti, mais l’Europe a déjà failli rejeter Riquelme. Qu’elle ne se trompe pas à nouveau avec leurs héritiers.

Raphaël Cosmidis

2 commentaires

  1. TOrdu dit :

    C’est joli , moi aussi j’aime Totti et ce texte me plait. Un joueur hors norme qui a traversé une génération sans baisse de niveau. un exemple

  2. Shag a Eve dit :

    Sympathiques ces stats qui montrent que Totti est encore un des joueurs les plus décisifs en activité.

    N’empêche, beaucoup disent qu’il aurait progressé et eu une meilleure carrière s’il était parti dans un plus grand club, mais quand on voit la différence de ses stats entre ses matchs à l’extérieur (ou en équipe nationale) et quand il joue dans SA Rome, on peut aussi se dire qu’il aurait dépéri loin de la capitale romaine.

    Amusant aussi quand on pense que Luis Enrique cherchait à préparer l’équipe à se passer de Totti car, bon, il n’est pas éternel, mais tant que le joueur est bon, pourquoi s’en priver.

    Mais c’est vrai que ce ne doit pas être tout simple pour un entraîneur d’avoir un joueur comme Totti à sa disposition : à la fois si fort qu’il peut jouer à la fois 10 et 9 sous Spaletti, mais en même temps le joueur qui rate le plus de passe des championnats européens.

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