Le meneur de jeu à l’ancienne, ce poste associé au fameux numéro 10, n’est pas encore tout à fait mort, mais il est très mal en point. Tandis que les médecins, à son chevet, se demandent s’il vaut le coup de le laisser vivoter en le maintenant sous respiration artificielle, les théories sur les causes de son état se font plus précises. Un thème central : la polyvalence. Une idée générale : avoir une excellente vision du jeu et qualité de passe ne suffit plus à se démarquer des neuf autres joueurs de champ. L’évolution de la carrière de Steven Defour, Axel Witsel et Marouane Fellaini, trois anciens partenaires du Standard aux destins bien distincts, en est une preuve éclatante.

TRIDENT AUX LONGUES DENTS

C’est l’histoire d’une équipe qui aura dominé son championnat pendant une saison avant d’être partiellement démantelée. D’un milieu de terrain composé de trois joueurs devenus marquants à l’échelle européenne : Marouane Fellaini, Axel Witsel et Steven Defour, mais dont la rapide élimination en Coupe UEFA et la courte durée de vie n’aura guère aidé la légende à se propager hors de Belgique. Nous sommes en 2007-2008 et le Standard de Liège, coaché par Michel Preud’homme, domine largement un championnat qu’il n’a plus gagné depuis 25 ans (une seule défaite une fois le titre acquis, sept points d’avance sur Anderlecht). Derrière le très efficace duo Jovanovic-Mbokani, auteurs respectivement de 16 et 15 buts, le milieu de terrain règne en maître.

A l’époque, ce sont encore des gamins. Fellaini, 20 ans, est un milieu récupérateur difficile à prendre en défaut, et surtout un incroyable atout dans le jeu aérien. Defour, 19 ans, est un pur meneur de jeu qui multiplie les caviars. Witsel, 18 ans, évolue le plus souvent à gauche mais profite de sa polyvalence pour jouer les remplaçants en cas d’absence, notamment dans un axe plus naturel pour lui. Multipliant les récompenses (soulier d’or pour Defour, soulier d’ébène pour Fellaini, jeune pro de l’année devant ses deux compères pour Witsel), le trio magique va rapidement devenir duo après le départ de Fellaini à l’été, puis celui-ci va définitivement s’éteindre en 2011 avec les départs de Defour à Porto et Witsel à Benfica.

RECULER POUR MIEUX JOUER

Cinq ans plus tard, les trois joueurs belges n’ont pas encore perdu l’adjectif jeune, mais ils ont gagné en réputation et en qualité de jeu. Leur ascension, qui pourrait (devrait ?) les amener dans des clubs encore plus prestigieux que le Zenit, Porto et Everton, ne s’est cependant pas faite sans bouleversements tactiques. Oublié le trio qui se complétait parfaitement, les trois hommes ont désormais un rôle bien différent de ce qu’il était à l’époque.

Defour, qui était chargé de faire la décision offensive avec ses passes, évolue maintenant milieu axial, parfois délocalisé dans un rôle de faux ailier proche de celui occupé par Valbuena face à l’Espagne. Aux côtés des légendes du club et excellents Lucho Gonzalez et Joao Moutinho, il ne peut même pas revendiquer un rôle de deep lying playmaker, ce meneur de jeu reculé qui organise le jeu. Witsel, après avoir occupé une position semblable à Benfica derrière Pablo Aimar, évolue légèrement plus haut dans le 4-3-3 du Zenit, mais son rôle de jeunesse sur le côté gauche est désormais dévolu à Danny, qui complète un trident aux côtés des purs attaquants Kerzakhov et Hulk. Quant à Fellaini, il est l’homme à tout faire à Everton, tantôt relayeur, tantôt milieu offensif ou deuxième attaquant. Toujours titulaire et souvent décisif, c’est donc lui qui évolue le plus haut des trois sur le terrain.

UNIFORMISATION DES RÔLES

Un premier facteur explique l’intégration des deux joueurs les plus offensifs, Defour et Witsel, au cœur du milieu : le changement de niveau. Tout aussi respectable soit-elle, la Jupiler League belge offre une concurrence assez relative, ce qu’illustre le parcours européen honnête sans être extraordinaire du Standard jusqu’en 2011. S’il est assez aisé de briller en Belgique quand on est talentueux, le passage dans des clubs prestigieux comme Benfica ou Porto change la donne. Plus importante, l’adversité empêche d’avoir autant de liberté offensive, et le niveau des coéquipiers oblige parfois à s’adapter si le poste convoité est déjà pris, comme celui de meneur de jeu par Aimar à Benfica.

Le système de jeu à deux attaquants prôné par Preud’homme, déjà presque anachronique à l’époque, favorisait également Witsel et Defour. Actuellement dans des clubs préférant le 4-2-3-1 ou le 4-3-3, ils ont dû apprendre à jouer autrement… et finalement de la même manière l’un et l’autre, eux qui se rêvaient tous les deux en 10 plus jeunes. Des rôles désormais tellement similaires qu’ils n’évoluent jamais ensemble en sélection, Marc Wilmots préférant aligner Witsel avec Dembélé.

UNE QUALITÉ EXTRAORDINAIRE

A voir le parcours des deux plus jeunes, il semblerait que le poste où il est le plus simple de briller est celui de milieu axial, de 8. Un simple constat mathématique accrédite la thèse : il n’y a qu’un arrière droit, ailier gauche et, très souvent, attaquant, alors qu’il peut y avoir deux, trois voire quatre récupérateurs-organisateurs. Etre complet, pré-requis dans le football du XXIème siècle, permet de se faire une place dans un effectif. Mais rien ne remplace le talent brut.

Les joueurs habituellement pris en exemple pour leur polyvalence sur le terrain possèdent un dénominateur commun : un énorme talent. Si Iniesta peut aller se balader sur les ailes, Yaya Touré quadriller seul tout le milieu ou Rooney redescendre de plusieurs crans, c’est avant tout parce qu’ils ont un niveau exceptionnel, supérieur à 95% des joueurs du monde et même, bien souvent, de leur propre équipe.

Marouane Fellaini, qui évolue certes dans un club un peu moins renommé que ses deux copains, possède un attribut particulier, son jeu de tête. Déjà visible très jeune, cette qualité a été l’un de ses passeports pour la Premier League, et il l’a complétée avec des attributs offensifs tout à fait honorables. S’il n’est peut-être pas aussi talentueux balle au pied et n’a pas les qualités nécessaires pour rivaliser avec les meilleurs récupérateurs de la planète, la faiblesse de la concurrence à son poste et ses attributs aériens quasi inégalés en font un élément précieux.

FORMATION ET DÉFORMATION

Reflet d’une époque, l’évolution de la carrière de Witsel, Defour et Fellaini prouve la différence entre le haut et le très haut niveau autant qu’elle rappelle, si besoin était, que le footballeur moderne doit s’adapter pour jouer. D’un côté, deux très bons joueurs, pas suffisamment excellents ou uniques pour obliger une grande équipe à jouer pour eux, qui profitent d’un collectif fort pour s’épanouir plus bas sur le terrain. De l’autre, un autre bon voire très bon joueur mais doté d’une particularité extraordinaire, dans un championnat qui la met en valeur et une équipe moins bien fournie et donc plus malléable.

Improbable mélange de Sergio Busquets et de Yaya Touré, la taille d’Orlando Engelaar en plus, Fellaini réinvente autant le football que Witsel et Defour s’y adaptent. Leur trajectoire trace en tout cas un parallèle entre le football et le cyclisme moderne. Chez les jeunes, les talents bruts sont capables de gagner sur tous les terrains puis, en arrivant chez les professionnels, ils doivent se spécialiser pour continuer à jouer les premiers rôles. Les footballeurs sont dans le même cas, eux qui débarquent chez les grands avec un poste privilégié, mais qui doivent souvent travailler pour l’adapter aux besoins de leur équipe. Si, pour Fellaini, cela s’est traduit par un rôle beaucoup plus offensif que ce qu’il connaissait à ses débuts et préfère toujours, pas dit qu’un transfert vers un plus grand club ne modifie pas à nouveau la donne.

Christophe Kuchly

5 commentaires

  1. Karim dit :

    Bonne idée que d’évoquer les joueurs qui composent cette équipe de Belgique qui semble enfin confirmer les espoirs placés en elle.
    D’ailleurs en sélection il me semble que Witsel évolue un cran plus bas, il avait également joué ce rôle à ses débuts au Zenit, au moment de la “bouderie” de Denissov (l’habituel sentinelle, devant Witsel donc et Chirokov) pour des raisons salariales.
    Bonne continuation, et sinon, qui pour la qualification directe, la Belgique ou la Croatie ?

  2. Bart Van den Van Krrr dit :

    Excellent article ! Je tiens toutefois à préciser qu’en sélection Witsel tient un rôle plus bas où il est le “patron” de la récupération. Quant à Fellaini, je voudrais quand même dir qu’il a énormément progressé balle au pied et que ça lui ait arrivé de porter le ballon, voire même de servir d’appui devant (rôle normalement de Benteke). Il est vrai qu’on aimerait revoir le trident magique Rouche en sélection, et je pense que les dernières performances un peu décevantes de Dembele vont faire que Wilmots laisse sa chance à Defour, mais là encore, je pense qu’il devra jouer plus en 8 qu’en meneur de jeu

  3. Rob dit :

    Merci pour l’article !

    Petite question : Witsel, sur la fin au Standard, ne jouait-il pas plus haut, juste derrière le / les attaquants ? J’ai le souvenir qu’il s’épanouissait à chaque math un peu plus dans ce rôle et qu’il avait été aussi essayé plus haut en équipe nationale. N’est-pas potentiellement la place où il pourra passer de “très bon” à “exceptionnel”, une fois acclimaté au plus haut niveau ?

  4. Christophe Kuchly dit :

    Ce qui est amusant dans vos commentaires, c’est que c’est le placement de Witsel qui “fait débat”. J’ai peut-être mal précisé les choses pour son placement en sélection, mais c’est vrai que le bougre bouge pas mal. Rob, je crois que les commentaires précédents sont révélateurs : Witsel recule de plus en plus. Il a prouvé pouvoir jouer haut effectivement, un poste naturel pour lui, mais c’était en Belgique, dans un championnat où il n’avait pas de vrais équivalents en talent pur.

    A haut niveau je pense que Witsel va se stabiliser à un rôle dans la récupération et l’organisation du jeu. En tout cas le 4-3-3 du Zenit n’est pour l’instant pas propice à un jeu très offensif de sa part.

    Karim, je suis plutôt Belgique dans le coeur donc un peu biaisé au moment de faire des pronostics. Mais je les vois bien finir premiers du groupe quand même. Ce ne serait que justice.

  5. julián basañez dit :

    Plus que le talent aujourd’hui ce qui compte c’est que le joueur puisse adapté ces qualités pour les mettre au service de l’equipe, justement ce que n’arrive pas a faire Pastore.

Répondre