L’harmonie de mon couple reposait sur le sexe, les compromis, les non-dits, les boulettes de viande, la peur d’être abandonné, ce besoin que ressent l’être humain de partager « des trucs », tous ces piliers communs aux autres couples, je crois - enfin sauf peut-être pour les boulettes de viande. L’immense majorité des filles de l’âge de Chiara - celles des grandes villes, notamment - délaissait la cuisine pour ne se nourrir que de surgelés, de sushis ou de plats préparés. C’était plus simple, cela demandait moins d’effort. Ma petite amie aimait cuisinier. Ce petit appartement du dix-neuvième arrondissement nous suffisait. Je n’avais pas cherché à déménager depuis mon arrivée à Paris. Pourquoi l’aurais-je fait ? Je disposais de suffisamment de pièces et de chaises puisque je n’organisais pas de fêtes. La compagnie des humains m’ennuyait profondément. Chiara acceptait ma misanthropie et la nourrissait en s’associant à mes silences. Je lui en étais infiniment reconnaissant.

En couple avec une fille, vous n’êtes plus maître de votre carrière. Vous devez tenir compte de son avis au moment de changer d’équipe, de ville. Les femmes de footballeurs sont capricieuses. Il faut les dorloter, les surveiller et les aimer sans la certitude d’être aimé en retour. J’avais confiance en Chiara et la réciproque était vraie. Quand elle s’absentait pour ses défilés de mode à l’étranger, je n’éprouvais pas le besoin d’appeler le concierge de Platinium Player pour qu’il me livre une prostituée. Peut-être s’en inquiétait-elle une fois montée dans l’avion mais, au fond, elle savait que j’étais différent des autres. Lui rester fidèle me semblait normal. De toute façon, j’étais engagé dans une partie assez prenante avec le Clermont Foot sur Football Manager. J’avais recruté un attaquant international ukrainien possédant 18 en flair et en détermination, et le calendrier m’avait programmé le 14 avril 2022 une finale de Coupe de la Ligue contre Sedan. La tromper, même pour un soir, m’aurait fait perdre quelques précieuses heures de jeu.

Je n’ouvrais ni aux groupies qui patientaient devant la porte ni aux anciens potes de Medhi sans nouvelles de mon ancien colocataire. En les laissant entrer, j’aurais pris le risque qu’ils salissent ma vie autant qu’ils avaient souillé la sienne. Je ne touchais plus aux ordures. La femme de ménage se chargeait de les descendre. J’avais refusé d’engager un majordome et un cuisinier personnel. Cette employée avait été mon unique concession. Elle bossait dur. Pour la remercier, je lui avais filé une place pour PSG-Barcelone qu’elle avait très vite revendu sur eBay. Depuis, elle pouvait se payer sa propre femme de ménage.

Ce dimanche-là, nous nous rendions chez un styliste italien qui souhaitait la présenter au boss de Storm Model Management, une agence de mannequin britannique. Ma voiture était garée en haut d’une longue avenue pentue, écorchée par une multitude de pressings et de restaurants bon marché. Chiara m’empoignait toujours la main en la descendant. Entre nous, tout s’était passé très vite, car telle est la norme dans mon milieu. Elle avait rompu avec Javier un mois après notre premier rendez-vous ; il l’avait accepté sans problème, embarqué dans une relation avec Mathilde. J’avais une copine super, un appartement modique mais chaleureux, un métier. J’étais en quelque sorte un privilégié. Je participais à la maintenance d’une réalité virtuelle dont j’étais l’un des rares à saisir la superficialité. Chiara m’apportait réconfort et tranquillité. Nous aimions les mêmes choses. Les boulettes. Umberto Tozzi. Se promener dans la rue, loin de la fureur. Ne pas s’arrêter sur cet homme dérangé par des voyous. À un feu rouge, imaginer comment évoluera notre histoire. Ne penser à rien. Traverser, prendre le volant et conduire. S’arrêter dans un arrondissement inoffensif.

Paris n’était plus aussi belle qu’en 1890, et la Seine recouverte de déjections vertes pâles, mais elle conservait un charme auquel je demeurais sensible. Les rues, racées, projetaient la réussite, celle-là même dont Chiara avait fait le moteur de son existence. J’aimais espionner le bas de ses reins en sachant qu’elle le devinait. Sans raison, elle s’immobilisa devant un magasin de chaussures. « Regarde ! Elles sont magnifiques ! » Je ne sus quoi lui répondre : il ne s’agissait que de chaussures. Elle ne comprenait pas qu’elle n’avait pas vraiment besoin d’une nouvelle paire. Ses désirs n’étaient que l’expression des mêmes réflexes irrationnels qui poussaient les gens à s’intéresser à moi. « Alors ? Tu ne trouves pas ? » Je pris une photo de la boutique pour la poster sur Facebook. J’avais demandé à mes abonnées quel cadeau lui offrir pour son anniversaire, si possible quelque chose qu’elle n’avait pas déjà. Un type m’avait répondu : « La précarité, mec. » J’avais connu la précarité. Je l’avais virée de mes contacts Facebook.

Le boss de Storm Model Management absent, nous étions rentrés plus tôt du dîner, fatigués et déçus. En sortant de l’ascenseur, j’avais immédiatement remarqué que notre porte, entrouverte, laissait des bruits envahir le couloir. J’avais d’abord pensé qu’il s’agissait de John-Hugh mais il avait oublié le double de ses clés, la veille, en venant jouer à la console. Il n’aurait pas pu entrer. Je m’étais tout de même approché en criant son prénom, parce qu’il s’agissait de la chose la plus logique à faire dans une situation pareille. Arrivé à bon port, j’ai vu deux cambrioleurs s’affairent autour de la télévision. Lorsqu’ils m’entendirent, ils cessèrent toute activité. Le plus petit des deux eut le temps de me viser le genou avec une batte pour faciliter la fuite. Par chance, le coup, précipité, n’avait pas été très violent. Chiara avait subi l’action à l’écart mais elle avait tout de même été choquée. Après avoir refermé la porte, j’avais tenté de la prendre dans mes bras. Elle m’avait rejeté.

« Tu n’appelles pas la police ?

- Non… Ce n’est qu’une télé.

- J’ai envie de partir… Ici, tout me fait peur…

- Ah bon ?

- Les gens sont sales, il n’y a pas de magasin, les métros sont loin… J’en ai marre ! Marre ! Basta !

- Tu veux vraiment t’en aller ?

- Oui. »

Elle pleurait.

« D’accord… Très bien… Si tu veux. »

Ce n’était qu’un appartement.

15 commentaires

  1. Lami dit :

    Bien écrit, Monsieur Kevin aka “chances de qualification”

  2. Chapuis dit :

    J’espère que ce coup au genou n’annonce pas la chute du héros et la fin de sa carrière…

  3. Ramina Gomis dit :

    Kevin suivra-t-il le même destin que son frère jusqu’au bout ?

  4. Kor dit :

    “Et puis contrairement à certaines simulatrices, elle aimait vraiment le foot. Le dimanche matin, elle préférait aller à la messe plutôt que d’allumer la télévision sur Christian Jeanpierre. Elle n’était pas catholique, pourtant. C’était une formidable preuve d’amour.”

    Grandiose, j’adore :-)

  5. Passé pas simple dit :

    Mon humble contribution à cette toujours excellente série: “et la posta” -> “et la postai”

  6. C. Moa dit :

    Naaaaan pas le genou ! Mon sang n’a fait qu’un tour, Kévin est mon idole !

  7. Captain Rai dit :

    La vie sentimentale de Kevin a du ravir ceux qui étaient en manque de “sexe”, elle révèle pourtant une vérité terrible celle de l’agneau vivant dans une meute de loup.

    Sinon tu me semble plutôt être atteint de misandrie.

  8. Observateur dit :

    Ah,
    Qu’il pique la meuf du Pasteur, c’est pas tellement étonnant … mais bien sûr pas de risque qu’il fasse ça avec Lavezzi … c’est pas un mariole el pocho hein Kevin ?
    Bon, mais à part ça Kevin n’a pas l’air de tellement se soucier du FOOT aujourd’hui …
    y’a un match de l’Edf (il ne pense pas qu’il pourrait participer à la coupe du monde ???) et la semaine d’après un quart de finale aller contre le Barça, match pour lequel Zlatan est pour l’instant suspendu , et Kevin se triture le nombril à propos de trois fois rien …
    Ah mais j’espère que Makélé aka “le serpent” va le recadrer le bonhomme … parce que va falloir que qq1 lui rappelle qu’une vie de jouôr pro de football c’est très court , ça va vite et ça peut s’arrêter sur un mauvais coup (de batte ?) et d’ailleurs, la preuve c’est qu’on les paye des miyons ces précaires là !!!

    et c’est quand l’épisode ou Kevin va par accident atterir dans une conférence de jean luc Melanchon d’abord ?

    PS : heureusement que Kevin n’a pas signé à Chypre , son bon pognon aurait été taxé de façon confiscatoire par une troïka non élue!!!il a bien fait de ne pas etre vénal au final !

  9. iPee dit :

    La tirade sur Messi est fantastique :D

  10. MP dit :

    Je suis honoré que vous me citiez Monsieur Kohler !

  11. Captain Rai dit :

    Je viens de voir le clip auquel participe l’ex de Chiara et je comprends pourquoi elle l’a si facilement quitté pour un vrai Gaucho tel Kevin, Javier m’a fait penser à Perrin dans la chèvre ” j’ai le rythme dans a peau”.

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CDF
Kevin Kohler