Enfoncé dans le rough, l’herbe à hauteur des naseaux, Leonardo traque la balle de golf de son supérieur hiérarchique. Il cherche avec calme et méthode, conscient qu’il faut s’aplatir pour réussir. La honte ne l’atteint pas. Seulement les merdes d’oiseaux. En reculant de quelques pas pour me rejoindre, Nasser marche sur la main de son caddie qui se retient alors d’hurler. On dira ce qu’on voudra de Leonardo mais il sait rester digne en toutes circonstances, du moment que l’équipe gagne et qu’un arbitre ne lui coupe pas la route.

”Nous avons besoin de garçons comme vous, Kevin. Des jeunes Français qui acceptent d’être au service de nos stars.

- J’ai été titulaire lors des trois derniers matchs.

- Vous êtes arrivés au mercato d’hiver, c’est ça?

- En fait, je suis là depuis un an et demi.

- Vous avez une belle histoire. Continuez de la raconter aux journalistes. Les gens vous apprécient. Grâce à vous, ils oublient d’où je viens.

- Je ne crois pas que…

- Grâce à vous, aussi, les médias français n’ont pratiquement pas parlé de notre projet de ligue fermée de clubs.

- La Dream Football League?

- Oui.”

Ce parcours est si grand qu’il fait dix-neuf trous. Leonardo vient d’achever sa quête. En plus de la balle, il a trouvé une espèce de vieille gourmette immatriculée M.M. Nasser se met en position de tir, les jambes écartées, le cou tourné vers le green. La brise est trop forte. Bien sûr, comme le terrain lui appartient, il pourrait demander au centre de contrôle de diminuer le souffle ou de désépaissir les nuages. Il s’y refuse. La présence de Nicolas Sarkozy, un ami, lui permet de bavarder sans s’agacer des vents contraires.

”Vous voyez ces plaines?

- Non.

- Montez sur mes épaules.

- Merci. C’est sympa.

- On m’a proposé de construire un stade ici. Mais nous sommes loin de Paris.”

L’emplacement de notre futur terrain de jeu n’a toujours pas été tranché. Le site d’Eurodisney plait à Nasser mais la barrière culturelle demeure importante. Au Qatar, les seules BD autorisées mettent en scène la famille royale. Minnie acceptera-t-elle de porter un voile? Une solution de repli existe au cœur de la capitale dans un quartier qui conviendrait parfaitement à nos nouveaux supporteurs. Tout près, le club possède une boutique de maillots.

”Tu fais allusion aux Champs-Elysées?

- Il suffirait de raser le Jardin des Tuileries.

- Ecoute, si Nathalie gagne la mairie, j’essayerai de la convaincre.”

La direction envisage de recourir au naming. Le ”McDonald’s Stadium” a ses faveurs car les deux entreprises partagent des valeurs communes et ont déjà contracté des accords commerciaux. Au McDo, on obtient un ballon PSG en ajoutant cinq euros à son menu. Au McDonald’s Stadium, il suffirait de payer quarante euros son hamburger pour recevoir un supplément match de foot. Nasser souhaite étendre le concept de parrainage des marques aux noms des joueurs. Herta offre 600.000 euros pour renommer Jérémy Ménez en Knacki Volaille. Cela impliquerait de changer le numéro du maillot par le prix du produit mais l’idée suit son chemin, contrairement à Leonardo, égaré dans une fosse de sable. Le vent s’est assoupi, Nasser a pu jouer.

La discussion dérive sur le Tour de France. Le président aimerait racheter les droits de l’épreuve pour organiser la course au Qatar. Il envisage vingt étapes de plaines et un contre-la-montre final de 268 kilomètres dans la cour extérieure de la résidence privée de l’émir. Sarkozy promet d’en toucher un mot à Marie-Odile Amaury. Comme l’émir souhaite par ailleurs acquérir le quotidien l’Equipe pour superviser le traitement des pages football, un rendez-vous est fixé entre les trous quatre et cinq, en un seul coup de fil. Autre priorité : le logo du PSG. Après avoir supprimé la date de création du club et le berceau, symbole de la ville de Saint-Germain-en-Laye, Nasser espère remplacer le terme Saint-Germain par celui de ”Champs-Elysées”, plus porteur à l’international. A l’avenir, le nom de l’équipe évoluerait ainsi en PCE, voire en Champs-Elysées FC.

”Il faut faire ça progressivement. Avec un peu de chance, les supporteurs ne remarqueront rien.

- C’est une excellente idée.

- Merci, Nicolas.”

Au moment de démarrer le sixième trou, Nicolas Sarkozy enfile ses lunettes de soleil pour tenter de m’impressionner, comme lors de notre première rencontre. ”Vous étiez un inconnu, vous voilà titulaire dans le plus grand club du monde! Vous êtes la preuve vivante que seul le travail paye. Un destin comme le peuple en raffole!” J’émets des réserves sur mon pouvoir de séduction. ”Le sport a un pouvoir que la politique n’a pas, répond-t-il d’un ton péremptoire. Vous aurez beau devenir président, seulement 51% des électeurs seront de votre côté. Si vous parvenez à gagner la Ligue des Champions, tout le pays le sera. On critique beaucoup le PSG mais il finira par être aimé.” A nouveau, je suis dubitatif. Il le remarque. ”Après la mort de Yann Lorence, j’ai voulu dératiser le stade en supprimant les indésirables. Robin s’est fait lyncher mais notre plan fut un succès. Des petits cons regrettent l’époque où l’on pouvait croiser des voyous près du Parc. Ils fermeront leur gueule quand vous gagnerez, croyez-moi.” Il manœuvre son outil en poussant des gémissements de fillettes et, après dix vaines tentatives, envoie son projectile une vingtaine de mètres plus loin sous les félicitations d’une foule de nord-coréens recrutés pour l’occasion.

”Nadine! Va chercher!”

Zlatan choisit un Bois 3, privilégiant une approche directe, à l’anglaise. C’est un privilège de jouer avec lui. Nous avons franchi une étape dans notre amitié. Elle ne se résume plus à sa relation amoureuse avec Laure. Il m’apprécie pour ce que je lui apporte au quotidien : un autre regard sur la vie, des conseils sur la psychologie des femmes françaises, des croissants le matin. De son côté, il me sert de bouclier. Javier ne me provoque plus. Il sait qu’il doit éviter de s’en prendre à notre attaquant vedette ou à l’un de ses proches s’il veut continuer à jouer. Ils ne sont pas si nombreux, ses proches. Thiago Silva, Motta, son agent. Laure.

”Je peux te demander un truc?

- Oui.

- Comment tu fais pour être si fort?

- Si fort?

- Pour savoir aussi bien te placer. Pour être toujours là où l’action se déroule.

- C’est naturel. Je ne réfléchis pas à ça.”

Tout en me répondant, il réalise un coup incroyable, un shoot si terrible qu’il décapite un merle. Nous avançons en suivant les plumes. Nasser, Sarkozy et leurs caddies respectifs trottinent derrière.

”A Milan, t’étais déjà le meilleur.

- Je sais. A Barcelone, aussi.

- Ouais…

- Messi avait si peur que il ne me faisait jamais la passe! Messi est une merde. Une merde!”

Zlatan est l’un des rares joueurs de l’équipe - les autres sont également étrangers - à croire en nos chances d’éliminer le Barça en quart de finale de la Ligue des Champions.

”Tu sais, je regarde tes matches pour apprendre et étudier tes mouvements.

- Tu ne seras jamais autant fort que moi.

- La nuit, je pense à des stratégies pour surprendre les défenseurs. J’imagine des dribbles. Je me fais le match du lendemain dans ma tête. J’étudie les joueurs adverses, je regarde les blessés. Et toi?

- Je dors.

- Tu ne penses jamais au prochain match?

- Si. Et je dors. Ton championnat est si… Quel est le mot, déjà? Boring.”

Un obstacle d’eau nous fait face.

“Kevin?

- Oui.

- Tu peux récupérer ma balle?

- Bien sûr.

- Tu sais nager, j’espère?”

11 commentaires

  1. zephyrhot dit :

    C’est Madar qui va être content…Le Golf, toujours le Golfe?

  2. KoR dit :

    Chef Kévin, je ne suis pas sûr que les Perses apprécient que tu donnes leur golf aux Arabes quataris :)

    Les Arabes et les Perses, c’est un peu comme les Grecs et les Perses pour faire court. Tu peux aller regarder 300 pour te faire une idée, je pense que Jérémy accepterait d’aller au ciné avec toi pour l’occasion.

    Laure est toujours avec Zlatan ? (je me renseigne pour un copain)

  3. MP dit :

    Parfait, comme d’hab.
    Juste un petit bémol, “tu ne seras jamais aussi fort que moi”. “Autant” ça fait bizarre…

  4. Observateur dit :

    Et el pocho ???
    on ne sait pas pourquoi il n’a pas été très bon à sainté avec tout ça …
    “MM”, c’est pas la gourmette de Madar, il avait les moyens de faire graver “Mikael Madar” quand même le gars … d’autant que c’était le but de la gourmette, qu’il se rappelle de son nom ….

  5. Kevin Kohler dit :

    Laure et Zlatan vont bien. Laure a pu s’acheter des bijoux et une nouvelle poitrine. Zlatan apprend le Français pour essayer de la comprendre quand elle l’engueule ; malgré ses efforts, il lui arrive parfois de se tromper de mot, MP

  6. Ramina Gomis dit :

    Bravo Kevin.

    Pour M.M, j’avais aussi pensé à Michel Moulin…

  7. Family dit :

    J’ai adoré, l’allusion à Matar est formidable. Encore une fois, c’est géant.

  8. piticoujou dit :

    Pouf pouf !! Go on, Maxime ! aaahhh, cette fameuse gourmette ;-)

  9. Eric A Deux Balles dit :

    A se pisser dessus la vanne sur Ménez.

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CDF
Kevin Kohler