John-Hugh voulut absolument fêter mon anniversaire, même avec trois semaines de retard. Il proposa de l’organiser chez lui en me demandant d’inviter toutes les personnes auxquelles je tenais. Appeler Zlatan et Laure n’aurait eu aucun sens, connaissant la jalousie de Chiara ; et puis Zlatan ne se déplaçait pas dans les appartements plus petits que ses chiottes. J’avais bien eu des nouvelles de Medhi mais je ne désirais pas le revoir. Dans son dernier SMS, il me disait avoir des problèmes de fric. Il comptait sûrement m’en réclamer. J’avais donc soufflé les vingt-deux chandelles seulement entouré de ma copine, de mon agent et d’une pin-up barbouillée de chantilly. Les pâtisseries pour footballeurs vendues chez Pierre Hermé sont décidément trop bling-blings.

John-Hugh m’offrit un maillot de Diego Maradona d’une valeur inestimable et un second, d’Hatem Ben Arfa, qui me servira comme chiffon de cuisine. Chiara se coucha tôt en prévision d’une séance photo pour un magazine de mode italien prévue le lendemain et nous profitâmes de son sommeil pour évoquer mes problèmes existentiels. Ma titularisation contre Sochaux avait été confinée dans un anonymat pour le moins décevant. La défaite dans le Doubs avait occulté ma présence, même si l’envoyé spécial de l’Equipe m’avait accordé un 4/10, l’une de ses meilleures notes. D’abord sceptique, Leonardo avait fini par admettre que j’étais supérieur à Jallet et à Van der Wiel. Notre relation s’était apaisée. Il avait été rassuré de constater que je n’avais parlé à personne des magouilles autour du transfert de Pastore.

J’avais beau disposer du soutien du meilleur joueur de l’équipe, je ne parvenais à me sentir complètement heureux. Cet été, le club recrutera ; les dirigeants achèteront un latéral droit célèbre et je retrouverai le banc. La concurrence en attaque avait déjà eu raison de moi. Sans une hypothétique sélection en Equipe de France, j’allais fatalement devoir céder ma place à un international qualifié, probablement étranger. ”Si tu souhaites devenir indispensable, tu dois exister davantage dans les médias, m’énonça John-Hugh en croquant un morceau de gâteau. Plus on te verra à la télé, plus ta présence s’imposera d’elle-même auprès des dirigeants et des supporteurs. Les foules ne pensent pas par elles-mêmes. Elles sont conditionnées. Lorsqu’elles regardent six fois une publicité pour un yaourt, elles finissent par avoir envie de l’acheter. Tu dois être ce yaourt.”

Pour appuyer sa démonstration, il prit exemple sur un ex-joueur de Marseille dont il s’occupait autrefois, un jeune défenseur remplaçant à la marge de progression limitée. Un jour, en discutant avec un reporter de la Provence, il laissa trainer un intérêt imaginaire d’Arsenal pour son client. L’information fut publiée puis parvint jusqu’à l’oreille de José Anigo, le directeur sportif de l’OM, qui s’empressa d’accorder une augmentation à son joueur pour l’encourager à rester. Courtisé par une équipe prestigieuse, il devint soudain un membre respecté du vestiaire. Très vite, Anigo demanda à son entraineur de l’aligner afin de faire monter les enchères. ”Alors, j’ai à nouveau fait circuler une rumeur le reliant à Arsenal. Le lendemain, un recruteur d’une formation britannique de second plan me téléphona pour faire le transfert. Ce défenseur quitta l’OM au mercato suivant avec une prime conséquente et un salaire quadruplé.”

Seulement, John-Hugh avait sondé plusieurs journalistes et mon cas ne les passionnait pas. Lancer une fausse rumeur de transfert n’était rentable que si le footballeur était déjà identifiable du grand public. Mon label séduisait des sites internet mais les interviews accordées sur le web avaient peu d’impact. Clairement, il fallait viser les télévisions. Certes, j’étais un ancien amateur qui perçait au PSG mais ce parcours méritait-il mieux qu’une demi-page dans l’Equipe? ”Non”, m’assura John-Hugh vers deux heures du matin. ‘‘Tu as les défauts de tes qualités. Tu es trop propre, trop lisse. Regarde Joey Barton : c’est une pipe avec un ballon mais un excellent communiquant. Il s’est battu avec des coéquipiers, il vanne tout le monde, il ne laisse pas indifférent. Sa notoriété fait vendre des maillots et les présidents acceptent de le payer uniquement pour ça. Toi, qu’as-tu d’exceptionnel?

Je sortais avec un mannequin. J’étais footballeur et je ne la trompais pas. La femme de Zlatan acceptait que son mari couche avec Laure Boulleau du moment qu’elle pouvait continuer à profiter de la piscine. La jalousie de Chiara dépassait l’Etna en intensité. Draguer les groupies était obligatoire pour se faire accepter des autres en soirées. En Ligue des Champions, lors des déplacements, on trouvait toujours le moyen de retenir des filles du coin dans une chambre d’hôtel payée par le club ; au moins, les dirigeants savaient où nous trouver. Par respect envers elle, je n’allais jamais plus loin que des caresses.

”Oui, ta copine est mignonne mais elle n’est pas célèbre. Pour Closer, ça passe, mais c’est insuffisant.

J’étais pote avec Zlatan. Mes coéquipiers mettaient ma promotion inattendue sur le compte de la répétition des rencontres dans un calendrier chargé mais je savais que je lui devais tout. Ils ignoraient qu’il faisait le forcing auprès de Leonardo et du coach pour m’avoir à ses côtés. Ils persistaient à me considérer comme un feu de paille. Des pensées individualistes brouillaient leur vue. En contact avancé avec Newcastle, Ménez prenait des cours de français pour faciliter sa future intégration. Convaincu par son agent, Sakho avait relancé les négociations avec le Bayern Munich. Il avait aussi refusé de prendre le brassard de capitaine, qu’Ancelotti ne souhaitait plus confier à Jallet. Faute de candidats, le coach se disait prêt à le donner à Germain le Lynx. Au moins, il était toujours titulaire au Parc, lui.

”Téléfoot pourrait éventuellement t’utiliser comme intervenant dans des reportages sur Ibrahimovic mais cela te reléguerait au second plan.”

Je donnais la réplique à David Beckham dans une sitcom actuellement diffusée en Chine. Le tournage des deux-cents premiers épisodes avait eu lieu la semaine dernière, après un entraînement, durant trois heures. Je jouais un musicien chevelu dans un groupe de rockeurs ; 大卫和男孩 - “David et les garçons”, en Français - plaisait énormément aux adolescents. Notre dernière recrue allait bientôt devenir l’ambassadeur du championnat local. Malgré ses réticences, il se pliait en bon professionnel aux demandes de la direction. On l’apprêtait comme un dieu mais cet homme, derrière le maquillage, était une personne parfaitement normale ; au caractère proche du mien, même, à en juger par la retenue de ses actes et de ses discours.

”Les Chinois ont quinze ans de retard. Les boys band marchent bien là-bas.

- Je sais. Jérémy Menez vient d’enregistrer un album.

- Tu mérites mieux.”

Dimanche soir, j’avais vu Nicolas Sarkozy fêter avec nous la victoire contre l’OM. L’ancien président de la République fut très impressionné de rencontrer Zlatan même si le Suédois l’avait confondu avec l’un de ces enfants que les joueurs tiennent par la main au moment d’entrer sur le terrain. Juste après avoir terminé sa seconde bouteille de champagne, il nous déclara qu’il voulait se représenter en 2017 et qu’il chercherait alors des footballeurs pour intégrer son équipe de campagne.

”Tu t’es proposé?

- Non.

- De toute façon, tu n’es pas encore assez connu pour qu’un engagement en politique te soit profitable.

- Ouais.

- Tu t’es fait insulter par des supporteurs marseillais avant le match?

- Non.

- Personne n’a tenté de voler ta voiture?

- Non plus.

- Tu t’es déjà fait agresser depuis que tu joues au PSG?

- Jamais.

- Fais chier!”

Je recevais des menaces, par contre. Des mails dérangeants qui détaillaient mon emploi du temps de la veille avec une précision diabolique ou qui ne comportaient qu’une seule phrase, du type ”On te surveille” ou ”Ferme-la”‘. Un par semaine, pas davantage. Ils n’étaient jamais signés.

”Tous les footballeurs en reçoivent, Kevin. Ce sont souvent des coéquipiers qui cherchent à déstabiliser un concurrent. Avec toi ça marche, visiblement.”

J’avais refusé de truquer un match.

”Comment ça?

- J’étais à Eurodisney en train de bouffer un hamburger. Je suis parti un instant et à mon retour il y avait une valise pleine de billets sur ma chaise et une heure de rendez-vous.

- Qu’as-tu fait?

- Je suis revenu à l’heure dite, j’ai jeté un œil sur la table, je n’ai vu personne et je suis reparti.

- Qui est au courant?

- Personne.

- Pas même ta famille?

- Non.

- Bien. Très bien.

- J’ai pas vraiment de preuve. Ca se trouve un touriste l’avait oubliée. Elle ne m’était pas destinée.

- Le footballeur qui a refusé de truquer un match! Oui… L’idée me plaît beaucoup!

- Tu crois?

- Et je pense qu’elle plaira à Leonardo!

- J’ai peur qu’il ne soit pas d’accord.

- T’en fais pas. J’ai deux joueurs sous contrat qu’il veut m’acheter. Il ne prendra pas le risque de se fâcher avec moi.”

Je ne fis rien de très marquant le lendemain : des longueurs à la piscine et une sortie au cinéma avec Chiara suivie d’un MacDo. Par manque de place, nous avions partagé la table d’adolescents qui n’ont cessé de parler de foot. Ils trouvaient, je cite de mémoire, les footballeurs ”complètement débiles”, plus cons encore ”que des serveurs”‘. Ils ne me reconnurent pas. Cela me blessa profondément.

En rentrant du fast-food, j’avais choisi de m’épiler totalement le sexe. Mine de rien, les poils faisaient perdre facilement deux à trois centimètres. David avait gagné notre respect dès sa première douche. Je considérais son sexe comme une véritable œuvre d’art. Il s’était débrouillé pour placer un tatouage qu’on ne pouvait que remarquer ; mes coéquipiers avaient carrément applaudi l’engin en le découvrant. Une simple tondeuse à barbe suffisait. Deux centimètres, ce n’était pas négligeable, tout de même. John-Hugh me téléphona à mi-rasage. Le Canal Football Club m’invitait dans son émission.

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13 commentaires

  1. Captain Rai dit :

    Trop fort le coup de Newcastle.

    Je suis déjà en manque du prochain épisode.

  2. Ramina Gomis dit :

    Vivement la suite.

    Se peut-il que le défenseur central marseillais évoqué soit Ronald Zubar ???

  3. gabriel dit :

    “Bien que je disposais”
    Je veux bien que tu sois footballeur Kevin, mais merde, là il faut un imparfait du subjonctif ! Là tu parles comme Rolland Courbis.

  4. Kevin Kohler dit :

    “Bien que je disposasse ?” Seriously ?

  5. chapichapo dit :

    eh Kevin si t’as des poils sur la b*te faut commencer a t’inquieter. serieux, rase-toi le pubis ou les cou*lles mais laisse ta verge tranquille.

  6. Kor dit :

    Meuh non, Ronald était déjà super célèbre et très côté dès son passage à Caen :)

    Bon, c’est carrément sexuel cet épisode, il faudrait mettre des messages d’avertissement en propos liminaires !!!

  7. maxime dit :

    Tu es bien prude, à peine 600 signes érotiques sur 9000 - sur un sujet capital pour les footballeurs, en plus

  8. emilie dit :

    Bonjour

    étant une groupie serait-il possible de recevoir une photo de ton sexe en erection, je fais la collection j’ai déjà celui de pas mal de footbaleurs

  9. Surla Commode dit :

    Idem, le “bien que je disposais” m’a fait mal aux yeux mais le “bien que je disposasse” paraît quand même un brin ampoulé, voire carrément désuet. Le mieux est sans doute d’éviter la locution “Bien que” à l’imparfait.

    Je propose un “J’avais beau disposer du (…)” et on n’en parle plus.

    Ou sinon Kévin, tu peux juste t’en tamponner la Cotillard.

    (Ah et aussi, et surtout, j’aime toujours autant ce que tu fais.)

  10. Blingice dit :

    A la base t’es attaquant, qu’est-ce que tu fous arrière droit ? Il teste la même chose que Grégoire Puel ou ? ….

  11. Kevin Kohler dit :

    Je joue là où je peux

  12. MC Fetz dit :

    Un seul mot : génial !

  13. El Caballero dit :

    Bravo !
    Une coquille à corriger cependant : “J’avais beau disposER” et pas “disposé”…

    Le cours de français de Menez m’a fait bien rire !

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CDF
Kevin Kohler