John-Hugh voulut absolument fêter mon anniversaire. Il proposa de l’organiser chez lui en me demandant d’inviter toutes les personnes auxquelles je tenais. Appeler Zlatan et Laure n’aurait eu aucun sens, connaissant la jalousie de Chiara. Les dernières nouvelles en date de Medhi n’étaient pas rassurantes : au vu de son insistance à m’évoquer par SMS ses « problèmes de fric », il allait fatalement m’en réclamer si j’acceptais de le revoir. J’avais donc soufflé mes vingt-deux bougies seulement entouré de ma copine et de mon agent. John-Hugh m’offrit un maillot de Diego Maradona d’une valeur inestimable. Chiara se coucha tôt en prévision d’une séance photo pour un magazine de mode italien prévue le lendemain, et nous profitâmes de son sommeil pour revenir sur mes titularisations contre Sochaux et l’OM, confinées dans une obscurité décevante. J’étais pourtant été tout sauf ridicule. L’envoyé spécial de L’Équipe m’avait filé un 4/10 - l’une de ses meilleures notes - lors de la défaite dans le Doubs. D’abord sceptique, Leonardo avait fini par admettre que j’étais supérieur à Jallet et à Van der Wiel à ce poste d’arrière droit, pourtant nouveau pour moi. Suivant les ordres de Zlatan, il demandait à Ancelotti de m’offrir du temps de jeu. J’avais gardé secret les magouilles autour du transfert de Pastore. Notre relation s’apaisait.

Toutefois, si je disposais du soutien de la star de l’équipe, je ne parvenais à me sentir complètement libéré. Un latéral célèbre risquait de débarquer d’un jour ou l’autre. Sans une hypothétique sélection en équipe de France, j’allais fatalement devoir céder ma place à un international qualifié, probablement étranger. Un club de football était une entreprise : sans piston, tu pouvais difficilement réussir ta carrière ; sans une rencontre marquante, ton talent ne s’exprimait pas. Que se passera-t-il si jamais Zlatan décidait de partir ? « Si tu souhaites devenir indispensable, tu dois exister dans les médias, m’énonça John-Hugh en croquant un morceau de gâteau. Plus on te verra à la télé, plus ta présence s’imposera d’elle-même auprès des dirigeants et des supporteurs. Il sera alors impossible de te déloger. Les foules ne pensent pas par elles-mêmes : elles sont conditionnées. Lorsqu’elles regardent dix fois une publicité pour un yaourt, elles finissent par avoir envie de l’acheter. Tu dois être ce yaourt. »

Pour appuyer sa démonstration, il prit exemple sur un ex-joueur de Marseille dont il s’occupait autrefois, un jeune défenseur remplaçant à la marge de progression limitée. Un jour, en discutant avec un reporter de la Provence, il laissa traîner un intérêt imaginaire d’Arsenal pour son client. L’information fut publiée puis parvint jusqu’à l’oreille de José Anigo, le directeur sportif de l’OM, qui s’empressa d’accorder une augmentation à son joueur pour l’encourager à rester. Courtisé par une équipe prestigieuse, ce défenseur devint soudain un membre respecté du vestiaire. Très vite, Anigo obligea l’entraineur en place à l’aligner afin de faire monter les enchères. « Alors, j’ai à nouveau fait circuler une rumeur le reliant à Arsenal. Le lendemain, un recruteur d’une formation britannique de second plan me téléphona pour faire le transfert. Mon gars quitta l’OM au mercato suivant avec une prime conséquente et un salaire quadruplé. »

Seulement, John-Hugh avait sondé plusieurs journalistes d’importants médias et mon cas ne les passionnait pas. Lancer une fausse rumeur de transfert sur un footballeur n’était rentable que si ce footballeur était déjà identifiable du grand public. Le label PSG séduisait des sites internet mais les interviews accordées sur le web avaient peu d’impact. Clairement, il fallait viser les télévisions et L’Équipe. Certes, j’étais un ancien amateur qui perçait doucement en Ligue 1 mais ce parcours méritait-il mieux qu’un quart de page ? « Non », m’assura John-Hugh vers deux heures du matin. « Tu as les défauts de tes qualités. Tu es trop propre, trop lisse. Joey Barton, par exemple, est une pipe avec un ballon mais c’est un excellent communiquant. Il s’est battu avec des coéquipiers, il vanne tout le monde sur Twitter, il ne laisse pas indifférent. Sa notoriété fait vendre des maillots et les présidents acceptent de le payer uniquement pour ça. Ce type a tout compris à son époque. Il montre qu’un footballeur n’a pas forcément besoin du football pour être connu. Toi, qu’as-tu d’exceptionnel ? »

Je sortais avec un mannequin. Je vivais même avec elle depuis peu. J’étais footballeur et je ne la trompais pas. La femme de Zlatan acceptait que son mari couche avec Laure Boulleau du moment qu’elle pouvait continuer à profiter de la piscine. La jalousie de Chiara dépassait l’Etna en intensité. Draguer les groupies était obligatoire pour se faire accepter des autres en soirées. En Ligue des Champions, lors des déplacements, on trouvait toujours le moyen de retenir des filles du coin dans une chambre d’hôtel payée par le club ; au moins, les dirigeants savaient où nous trouver. Par respect envers elle, je n’allais jamais plus loin que des caresses.

« Oui, ta copine est jolie mais elle ne fait pas l’actu. Pour Closer, ça passe, mais c’est insuffisant. »

J’étais pote avec Zlatan. Mes coéquipiers mettaient ma promotion inattendue sur le compte de la répétition des rencontres dans un calendrier chargé mais je savais que je lui devais tout. Ils persistaient à me considérer comme un feu de paille. Des pensées individualistes brouillaient leur vue. En contact avancé avec Newcastle, Ménez prenait des cours de français pour faciliter sa future intégration. Sakho avait relancé les négociations avec le Bayern Munich depuis qu’il avait refusé de prendre le brassard de capitaine, qu’Ancelotti avait finalement donné à Thiago Silva, son concurrent direct.

« Téléfoot pourrait éventuellement t’utiliser comme intervenant dans des reportages sur Ibrahimovic mais cela te reléguerait au second plan. »

Je donnais la réplique à David Beckham dans une sitcom actuellement diffusée en Chine. Le tournage des deux cents premiers épisodes avait eu lieu la semaine dernière, après un entraînement, durant trois heures. Je jouais un musicien chevelu dans un groupe de rockeurs. « David et les garçons » captivait les adolescentes. Notre dernière recrue allait prochainement devenir l’ambassadeur du championnat local. Malgré ses réticences, il se pliait en bon professionnel aux demandes de la direction. On l’apprêtait comme un dieu mais cet homme, derrière le maquillage, était une personne parfaitement normale, assez effacée, mesurée dans ses actes et dans ses discours, au caractère pas si différent du mien.

« Les Chinois ont quinze ans de retard. Les boys band marchent bien là-bas.

- Je sais. Ménez vient d’enregistrer un album.

- Autre chose ? »

Dimanche soir, j’avais vu Nicolas Sarkozy fêter avec nous la victoire contre l’OM. L’ancien président de la République avait été très impressionné de rencontrer Zlatan, même si le Suédois l’avait confondu avec l’un de ces enfants que les joueurs tiennent par la main au moment d’entrer sur le terrain. Il nous avait déclaré vouloir se représenter en 2017. Il cherchait d’ores et déjà des footballeurs pour intégrer sa future équipe de campagne.

« Tu t’es proposé ?

- Non.

- Tant mieux. Tu n’es pas assez connu pour qu’un engagement en politique te soit profitable.

- Ouais.

- Est-ce que tu t’es fait insulter par des supporteurs marseillais avant ou après le match ?

- Non.

- Personne n’a tenté de voler ta voiture ?

- Non plus.

- Tu t’es déjà fait agresser depuis que tu joues au PSG ?

- Jamais.

- Fais chier ! Ca aurait pu faire une bonne histoire à raconter. »

Je recevais des mails dérangeants qui détaillaient mon emploi du temps de la veille avec une précision diabolique ou qui ne comportaient qu’une seule phrase, du type « On te surveille, sois discret ». Un par semaine, pas davantage. Ils n’étaient jamais signés.

« Tous les footballeurs en reçoivent, Kevin. Ce sont souvent des coéquipiers qui cherchent à déstabiliser un concurrent. Avec toi, cela fonctionne, visiblement. »

J’avais refusé de truquer un match.

« Comment ça ?

- J’étais à Eurodisney en train de bouffer un hamburger. Je suis parti aux chiottes et, à mon retour, il y avait une valise pleine de billets sur ma chaise.

- Qu’as-tu fait ?

- Je suis revenu à l’heure du rendez-vous, j’ai jeté un œil sur la table, je n’ai vu personne et je suis reparti.

- Tu as touché à cette valise ?

- Elle n’était plus là.

- Qui est au courant ?

- Personne.

- Pas même ta famille ?

- Non.

- Bien. Très bien.

- J’ai pas vraiment de preuve. Ca se trouve, un touriste l’avait oubliée. Elle ne m’était pas destinée, cette valise.

- Le footballeur qui a refusé de truquer un match… Oui… L’idée me plaît beaucoup ! Et je pense qu’elle plaira à Leonardo !

- Il ne sera jamais d’accord.

- T’en fais pas. J’ai deux joueurs sous contrat qu’il souhaite m’acheter. Il ne prendra pas le risque de se fâcher avec moi. »

Je ne fis rien de très marquant le lendemain : des longueurs à la piscine et une sortie au cinéma avec Chiara, prolongée d’un Macdo. Par manque de place, nous avions dû partager notre table avec des barbus emportés dans une discussion autour du ballon rond. Ils trouvaient, je cite de mémoire, les footballeurs « complètement débiles, plus cons encore que des serveurs ». Le plus petit des trois s’amusait à planter des frites dans ses narines. Les deux autres ramassaient puis mangeaient les rondelles de cornichon qu’ils faisaient accidentellement tomber sur le sol. Ils ne me reconnurent pas. Cela me blessa profondément.

En rentrant du fast-food, je m’étais enfermé dans la salle de bain pour m’épiler le sexe. L’idée me trottait dans la tête depuis que j’avais vu David Beckham prendre sa douche. Il avait gagné le respect du vestiaire à la faveur de son œuvre d’art, tatouée de haut en bas. Chantôme et Gameiro avaient carrément applaudi l’engin en la découvrant. Mine de rien, les poils faisaient perdre facilement deux à trois centimètres. Une simple tondeuse à barbe suffisait. Deux centimètres, ce n’était pas négligeable, tout de même. John-Hugh me téléphona à mi-rasage. Le Canal Football Club voulait m’avoir comme invité principal.

13 commentaires

  1. Captain Rai dit :

    Trop fort le coup de Newcastle.

    Je suis déjà en manque du prochain épisode.

  2. Ramina Gomis dit :

    Vivement la suite.

    Se peut-il que le défenseur central marseillais évoqué soit Ronald Zubar ???

  3. gabriel dit :

    “Bien que je disposais”
    Je veux bien que tu sois footballeur Kevin, mais merde, là il faut un imparfait du subjonctif ! Là tu parles comme Rolland Courbis.

  4. Kevin Kohler dit :

    “Bien que je disposasse ?” Seriously ?

  5. chapichapo dit :

    eh Kevin si t’as des poils sur la b*te faut commencer a t’inquieter. serieux, rase-toi le pubis ou les cou*lles mais laisse ta verge tranquille.

  6. Kor dit :

    Meuh non, Ronald était déjà super célèbre et très côté dès son passage à Caen :)

    Bon, c’est carrément sexuel cet épisode, il faudrait mettre des messages d’avertissement en propos liminaires !!!

  7. maxime dit :

    Tu es bien prude, à peine 600 signes érotiques sur 9000 - sur un sujet capital pour les footballeurs, en plus

  8. emilie dit :

    Bonjour

    étant une groupie serait-il possible de recevoir une photo de ton sexe en erection, je fais la collection j’ai déjà celui de pas mal de footbaleurs

  9. Surla Commode dit :

    Idem, le “bien que je disposais” m’a fait mal aux yeux mais le “bien que je disposasse” paraît quand même un brin ampoulé, voire carrément désuet. Le mieux est sans doute d’éviter la locution “Bien que” à l’imparfait.

    Je propose un “J’avais beau disposer du (…)” et on n’en parle plus.

    Ou sinon Kévin, tu peux juste t’en tamponner la Cotillard.

    (Ah et aussi, et surtout, j’aime toujours autant ce que tu fais.)

  10. Blingice dit :

    A la base t’es attaquant, qu’est-ce que tu fous arrière droit ? Il teste la même chose que Grégoire Puel ou ? ….

  11. Kevin Kohler dit :

    Je joue là où je peux

  12. MC Fetz dit :

    Un seul mot : génial !

  13. El Caballero dit :

    Bravo !
    Une coquille à corriger cependant : “J’avais beau disposER” et pas “disposé”…

    Le cours de français de Menez m’a fait bien rire !

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CDF
Kevin Kohler