David Beckham arriva à notre hôtel mardi à 11 heures 30 (19 heures à Pékin). Sa doublure visage salua la foule et permit à notre recrue de passer par une porte dérobée subtilement placée entre seize policiers valenciens. Sa doublure cascade monta les marches de l’escalier reliant le rez-de-chaussée à l’étage puis l’international anglais le suivit jusqu’à une suite de 260m² où ses assistants purent péniblement entasser ses valises et les clauses de son contrat de cinq mois. Beckham fila ensuite vers sa chambre - 386m²- pour prendre une douche qui fut retransmise en direct sur CCTV-1, une chaîne chinoise accessible en appuyant sur la touche 28 de nos télécommandes. Plus de 800 millions de téléspectateurs votèrent en faveur du gel douche Pomme-Rhubarbe, contre un peu moins de 300 millions pour le savon au lait d’ânesse. De mon dortoir, j’ai pu l’obliger à s’épiler les oreilles avec une pince en or par une simple transaction bancaire rapide et indolore. Il avait des cheveux blonds et davantage de tatouages que les wagons du RER B.
Aussi propre que les transversales portant son nom, le milieu de terrain descendit ensuite à la réception. Il donna une rapide interview au présentateur de la télé-réalité chinoise, accepta les cadeaux de touristes asiatiques et arabes puis s’introduit à nous dans un français parfait. Il dit bonjour à Zlatan qui l’embrassa en retour sur la joue. Aidé d’un souffleur, il reconnut Gameiro ; bouleversé, ce dernier pleura puis téléphona dans la foulée à sa mère. Poliment, je lui ai serré la main sans manifester d’émotion. J’avais toujours vu Beckham comme l’homme ayant introduit le footballeur dans la sphère people. Par sa capacité à capter les tendances, par son look et sa femme, il avait su attirer un public profane et suffisamment varié pour pousser les médias à retranscrire la moindre de ses interventions. La transformation du sport en spectacle était une fatalité mais ce type avait probablement accéléré cette douloureuse métamorphose ; il nous avait fait perdre quelques années d’espérance.
L’effervescence autour de sa personne retomba après dîner. Comme les élèves de Maternelle, nous avions l’obligation de dormir une ou deux heures par après-midi, du moins avant les rencontres importantes. M’apprêtant à regagner mon lit, je fus stoppé par Zlatan qui m’emmena dans un salon privé, situé tout près de la salle Amadeo de Saboya. J’ai retrouvé là-bas Leonardo, Sirigu mais aussi Motta et Thiago Silva. Le quatuor commença à se plaindre du traitement réservé à Beckham, jugé disproportionné. Attaqué par ses recrues, notre directeur sportif leur répondit qu’il ne comptait pas le faire jouer beaucoup ; pas à leurs places, en tout cas. Zlatan émit des réserves sur la condition physique de son nouveau coéquipier puis, chemin faisant, il nous informa avoir réservé des vacances à Courchevel ”du 4 au 8 mars” avec ‘‘une copine” et, de ce fait, qu’il n’allait pouvoir disputer le match retour contre Valence. ”Les supporteurs risquent de ne pas comprendre ton absence”, répliqua Leonardo. Zlatan pris dix secondes pour réfléchir puis déclara qu’il allait donc devoir se faire expulser afin d’être suspendu pour le 6 mars. Bien que contrarié, Leonardo courba l’échine.
Pendant que Motta et Thiago Silva discutaient de la composition d’équipe, Sirigu me prit à part. Il m’indiqua que le ”conseil” comportait quatre membres (lui, Zlatan, Motta et Thiago Silva) qui se réunissaient à chaque alerte sérieuse, généralement après les défaites ou les pannes du micro-onde de la salle de repos. Comme tous les Français de l’effectif, j’avais entendu des rumeurs sur l’existence d’une société secrète. Je ne les avais pas crues. Ce type de groupement existait dans la plupart des clubs possédant des internationaux charismatiques et des joueurs titrés. On en recensait cinq au FC Barcelone, deux à Manchester City - dont un où Samir Nasri était le seul participant - et aucun à Arsenal. Sirigu m’expliqua qu’il était préférable de réserver le pouvoir de décisions à une faible minorité de personnes, les plus légitimes, au lieu de chercher à plaire à la majorité.
Le conseil avait pris forme courant octobre avec la bénédiction de Leonardo. ”Plutôt que de vous parler directement, nous venons le voir. Nous passons les messages et il vous les transmet.” Le conseil décidait du menu à la cantine, des places dans les vestiaires et des films passés dans le bus. Ensemble, ils avaient convaincu le staff d’évoluer en 4-4-2 et de revoir certains positionnements. Les membres ne participaient pas directement au mercato mais ils proposaient des pistes à Leonardo. Ils avaient posé leur veto au transfert d’Anelka et ils avaient eu la peau de Nene. Zlatan semblait plus serein depuis qu’il avait repris au Brésilien son numéro 10.
Sans prévenir, le Suédois intervint dans le débat tactique en affirmant que ses coéquipiers ne jouaient pas assez pour lui. Il voulait qu’on lui donne la balle plus rapidement, en première intention. Surtout, il trouvait l’équipe trop déséquilibrée à droite. Il avait besoin d’un mec capable d’assurer du repli défensif. Un gars qui ne lâchait rien. Il me cita, Leonardo protesta faiblement. Zlatan insista.
J’avais joué vingt-deux minutes mardi soir, mes premières en Ligue des champions.
Beckham suivit notre victoire et l’expulsion de Zlatan des tribunes puis participa le lendemain à son premier entrainement. Pour éviter une blessure malheureuse, l’international anglais ne resta que quelques secondes ; une nouvelle fois, sa doublure se chargea d’amuser la galerie. Les journalistes, occupés à commenter la séance en direct, face caméra, dos au terrain, ne remarquèrent pas l’entourloupe.
J’avais pu retrouver mon agent dès 17 heures, à son hôtel du 17ème arrondissement. John-Hugh s’occupait de plusieurs internationaux français - notamment Yann M’Vila, l’une de ses dernières acquisitions, à qui il avait conseillé de s’exiler en Russie - et il pensait que j’avais le potentiel pour devenir une star. Selon lui, j’étais ”un produit en marge de la norme, intelligent, cultivé, sain”, plus modeste que la moyenne. Mon profil pouvait intéresser des sponsors. Il me surveillait depuis mon premier match avec le PSG. Il connaissait précisément ma carrière, mes années au centre de formation de Saint-Etienne, Moulins, la CFA, mes doutes, mes échecs, les tréfonds de mon âme. Surtout, il avait su convaincre Laure de donner une chance avec Zlatan par un simple SMS signé de mon nom. L’aider à conquérir cette fille pour qu’il se rapproche de moi. C’était fort, putain! C’était fort! ”Sans la bénédiction des meilleurs joueurs, tu ne pourras t’imposer. Maintenant, tu as tout pour réussir’”, prophétisait-il.
Zlatan m’avait raconté son rencart, lundi. Il avait invité Laure chez lui mater son film préféré, une histoire de ninjas numismates venus de l’espace, puis il l’avait embrassée juste avant le combat final. On ne draguait pas Laure devant des comédies romantiques avec Hugh Grant et Renée Zellweger. John-Hugh l’avait compris.
Depuis qu’il sortait avec elle, il m’adorait. Il m’accordait sa confiance alors qu’il se méfiait des étrangers. Les membres du conseil venaient rarement aux soirées organisées par les Français. Ils se contentaient d’envoyer un message préenregistré, comme quand les stars américaines reçoivent un prix d’honneur aux Césars. Thiago Silva n’était pas à l’aise lorsqu’il jouait avec Sakho. Matuidi était en concurrence avec Motta. Chantôme, Jallet et Ménez n’étaient ni assez combatifs, ni suffisamment décisifs. Moi, je ne leur faisais pas d’ombre. Je n’intervenais pas entre le soleil et eux.
J’avais longtemps cru être libre alors que je ne faisais que réagir aux événements, réduisant mon existence à la poursuite d’un bonheur dicté par les circonstances. J’avais fermé les yeux sur le dopage et les matches truqués en faisant comme s’ils n’existaient pas. Rattrapé par la réalité depuis cette tentative de corruption, je reprenais peu à peu le contrôle de ma vie. John-Hugh m’avait demandé de quoi j’avais besoin pour me sentir heureux. J’avais besoin d’une fille. Dans le milieu, des bruits circulaient sur ma prétendue homosexualité. Fréquenter une femme les fera taire. Des petites amies potentielles castées par John-Hugh me furent présentées, des publicités pour l’anorexie qui ne provoquèrent en moi rien d’autre qu’une perte d’appétit.
”Elles ne me plaisent pas.
- Je te rappelle que c’est pour faire semblant.
- J’ai besoin de prendre un minimum de plaisir, même si je dois simuler une relation.
- D’accord. Comme tu veux. Tu as quelqu’un en tête?
- Peut-être, oui.”
Le soir-même, John-Hugh organisa un faux diner avec Chiara Pastore dans un restaurant des Champs-Elysées. Elle souhaitait redevenir mannequin, ce que lui refusait Javier. Elle voulait aussi le rendre jaloux (elle l’avait surpris en train d’embrasser une inconnue). Le deal était simple. Nous nous verrions un soir par semaine, passerions la soirée ensemble puis rentrerions chacun de notre côté. John-Hugh laisserait filtrer l’heure et le lieu du rendez-vous aux journalistes les plus fiables de son répertoire téléphonique. Ils nous prendraient en photo. On parlerait de nous. On parlerait de moi.
Chiara arriva au rendez-vous pour 20 heures (20 heures à Palerme). Elle avait des cheveux bruns et une robe de haute couture à rendre jalouse la plus sophistiquée des Spice Girls. Elle aimait la Saint-Valentin et regrettait que Javier privilégie ses amis à elle. Chiara était romantique, timide, pas intimidante. Elle riait à toutes mes blagues. A 23 heures, elle tenait encore debout. Elle eut envie d’aller chez moi.


tyty dit :
Qui l’aurait cru ? Kevin prendrait sa vie en main et entre dans le systême ?
15 février 2013, 10:08Ramina Gomis dit :
Ca prend forme.
15 février 2013, 11:36Il ne manque plus que la touche finale : titulaire en finale de ldc et sortir avec la soeur de Sylvain Armand…
KoR dit :
Raaaah, enfer et damnation, Kevin bascule du côté obscur du football !
Très bon, merci pour ce moment de lecture.
15 février 2013, 11:43Darkmanouche dit :
Très bon comme toujours!
J’avoue que la nouvelle dimension amenée par le nouvel agent donne vraiment du corps à l’ensemble et ouvre sur de nombreuses perspectives !
Attention, Kevin,… Chiara bien qui rira le dernier !
15 février 2013, 14:00Captain Rai dit :
Pour aller dans le sens de la critique, une chambre de 386m² dans une suite de 250m²???
Tu vas rendre Laure folle de jalousie à moins que Chiara te fasse chanter ‘O Sole Mio’…
15 février 2013, 15:02maxime dit :
Sa chambre ne se trouve pas dans la suite des bagages, Rai
15 février 2013, 15:03Martin dit :
Depuis sa perf contre l’Allemagne en amical Laure est de toutes façons devenue inaccessible.
15 février 2013, 16:00Leblogdevern dit :
Ne lâche rien Kevin !
15 février 2013, 16:55Romain dit :
Un niveau a été franchi dans cette excellente histoire ! Merci
15 février 2013, 17:46Blingice dit :
Est-ce que Kevin ne pourrait pas écrire plus d’articles , C’est stressant de ne pas connaitre la suite de l’histoire !!
15 février 2013, 18:04Dino Crayola dit :
Salut Kevin, je suis Dino Crayola, quasiment un confrère de John-Hugh. Je suis agent littéraire pour la plupart des grosses écuries (FC Gallimard, Borussia Grasset, ActesSud 04), celles qui jouent la ligue des Champions (qu’on appelle chez nous “Prix Goncourt”) tous les ans. Tu aurais toute ta place chez eux plutôt que dans ce blog miteux, à peine une D2 grecque, pour ton talent.
15 février 2013, 19:35Rendez-vous aux Deux Magots ce soir à 23 heures (C’est un peu comme le Crystal pour nous autres)
Blingice dit :
2 questions se posent :
_ A quel Club pourrais-tu comparer Chiara (selon ta technique de l’épisode précédent) ?
16 février 2013, 2:49_ Est-ce qu’on aura droit un jour à voir une photo du “vrai” Kevin Kohler ?
Kevin Kohler dit :
- Pour la photo, c’est non ; je préfère ne pas être reconnu dans la rue. Trop de complications.
16 février 2013, 3:07- Chiara est la Fiorentina. Un bon effectif, jeune, avec certains vrais talents mais des lacunes derrière - elle refuse certaines pratiques interdites dans des états américains. Avec un peu de confiance et d’entraînement au lit, elle pourra viser la Ligue des Champions
piticoujou dit :
Excellent, cet épisode… Merci !
16 février 2013, 11:06Captain Rai dit :
J’ai rencontrer des Italiennes qui étaient plus Roma et coupe Intercontinentale, et n’avaient pas les interdits moraux-légaux qu’il y a en Georgie ;-)))
16 février 2013, 13:29Blingice dit :
Fiorentina ? Bizarre, quand on est au PSG on devrait AU MOINS viser une OM, voire une OGCNice en temps de crise …
16 février 2013, 21:14ALGDCM dit :
“La transformation du sport en spectacle était une fatalité mais ce type avait probablement accéléré cette douloureuse métamorphose ; il nous avait fait perdre quelques années d’espérance.”
Merci
17 février 2013, 20:20Kireg dit :
“J’avais longtemps cru être libre alors que je ne faisais que réagir aux évènements, réduisant mon existence à la poursuite d’un bonheur dicté par les circonstances.”
18 février 2013, 12:49Bravo !
Ace dit :
Tres bon episode, mais tu ne devrais pas avoir 22 ans maintenant?
19 février 2013, 18:58KoR dit :
En fait, les vacances de Zlatan c’est pas à Courchevel, ou alors à Courchevel en Suède, ou alors il enverra son sosie en Suède pour aller incognito skier à Courchevel…
http://www.lequipe.fr/Football/Actualites/Ibrahimovic-ne-sera-pas-au-parc/354736
Quelle taupe ce Kevin !
5 mars 2013, 13:24maxime dit :
Encore une fois, tout est vrai dans ce que dit Kevin, sauf le reste
5 mars 2013, 15:14Kevin Kohler » Blog Archive » Episode 21.1 : Made in France dit :
[...] membres du Conseil m’avaient félicité en apprenant mon déménagement dans les Yvelines. En tant que joueur du [...]
24 avril 2013, 0:04