78, Boulevard de Grenelle. Un bâtiment à la façade constipée, marron et verte, et cette devise ridicule affichée à l’entrée : ”On vit ensemble, on meurt ensemble.” Les locaux de la FFF. Une collection de vieux croulants à la démarche rendue difficile par les excès en tous genres. Je zigzague entre les flaques de pisse. ”Ah mais pas du tout, vous êtes dans une maison de retraite”, m’indique une femme de ménage.
87, Boulevard de Grenelle. Un bâtiment moins vétuste que le premier mais avec des personnes plus âgées. Je zigzague entre les flaques sèches de Romanée-Conti. Noël Le Graët me reproche un léger retard, tousse, tousse une seconde fois, tousse encore mais de manière plus prononcée puis me fait entrer dans un amphithéâtre. Présentations officielles : Alexandre Lacombe et Jacques Rousselot, présidents de Sochaux et de Nancy, Bernard Desumer, vice-président délégué du comité exécutif, Denis Trossat, le trésorier général, Brigitte Henriques, une copine, Daniel Gacoin, ”dont la réputation de la cave à vins n’est plus à faire”, Lilian Thuram, caution intellectuelle, Noël Le Graët, donc, président de la FFF (Fédération Française de Football), Patrick Saint-Cayr, président de la FFF (Fédération Française de la Franchise), Eric Lanous, fondateur de la FFFF (Fédération Française de Fist Fucking). Les bourgeois écarlates - climatisation probablement réglée sur 39° - sont alignés derrière un long pupitre. Je me tiens debout face à eux. Monsieur Lanous prend la parole.
”Attendez, ce n’est pas le 78, Boulevard de Grenelle?
- Le 87.
- Merde. Je… Je suis désolé. Je me suis trompé d’endroit. Des amis m’attendent et…
- Restez, restez. Si on retrouve Anelka, on aura besoin de vous”, temporise Le Graët.
Notre grève dans le bus a particulièrement énervé Leonardo. Il ne nous sanctionnera pas - sans doute pour ne pas froisser les stars - mais il nous a rappelé les exigences qu’un footballeur du PSG se doit de respecter : arriver à l’heure aux entraînements, ne pas faire preuve de violence sur et en dehors du terrain, dire bonjour, dire bonsoir, sourire devant les caméras. Dans la foulée de l’énumération, il avait supplié Zlatan d’arrêter de pouffer puis il s’était éclipsé alors que les rires se propageaient dans tout le vestiaire. Nos dirigeants sont bizarres. Ils veulent recruter Cristiano Ronaldo mais ils nous demandent de nous comporter comme Lionel Messi.
”Cette affaire aurait pu devenir le second plus grand scandale du foot français après Knysna, reprend Le Graët. Si les journalistes n’avaient pas été distraits par le transfert de David Beckham, nous aurions été dans une merde noire. Passez-moi l’expression, Lilian.
- Vous êtes trop loin, président.
- Monsieur Kohler, confirmez-vous que votre coéquipier Nicolas Anelka a eu un rôle actif au cours de cette mutinerie?
- Hein? Mais il ne joue même pas au PSG!
- Ah. Notez-le, Brigitte.
- Il a quitté la France!
- Parce qu’il a sûrement quelque chose à se reprocher.
- Non, il a signé à la Juventus.
- Intéressant. Brigitte?
- Je note, je note.
- En quoi cette histoire concerne la FFF?
- On a reçu des consignes très claires d’en-haut et…
- Ta gueule, Denis.”
Agacé par cette remarque, Le Graët donne un coup de poing dans le bas-ventre de son trésorier.
‘’Nous représentons le CHMFF…
- A vos souhaits.
- … le conseil de la haute moralité du football français, un organisme indépendant de la FFF et de la LFP, aux pouvoirs élargis, crée après le Mondial 2010.
- Vous siégez dans les locaux de la FFF, pourtant.
- Cessez de m’interrompre, bordel! Nous… Nous veillons aux intérêts du football français. Nous défendons ses valeurs. Sachez que nous avons reçu plusieurs de vos camarades. Ils ont tous nié la présence d’Anelka. Dans quelques semaines, un journaliste plus malin que la moyenne sortira fatalement cette histoire de l’oubli ; alors, il sera préférable pour tout le monde qu’un seul individu en encaisse toutes les responsabilités.
- Je ne comprends pas.
- Le public en a assez de vos conneries. Vous devez être des exemples.
- Je ne crois pas, non.
- Nous ne pouvons plus tolérer le moindre écart de conduite. Un bus, franchement… Soyez au moins original.
- Nous n’y sommes pour rien.
- Nous le savons, nous le savons. Nicolas Anelka est entièrement fautif. Nous attendons des excuses officielles de sa part. Sinon, nous lui infligerons 208 matches supplémentaires de suspension en Equipe de France.
- Pourquoi prendrait-il pour le reste de l’équipe?
- Il fut votre meneur, n’est-ce pas?
- Nous méritons tous de payer.
- Laissez-moi vous poser une question, mon petit : que veulent les supporteurs, aujourd’hui?
- Des buts?
- Un métier?
- Du lubrifiant?
- De la franchise.
- Merci, Patrick. Ils veulent de la franchise.
- J’ai l’impression que vous n’êtes pas très franc envers moi.
- Anelka doit s’excuser. C’est pourtant simple, non?
- Apparemment.
- Vous n’êtes pas très coopératif. Ecoutez, merci pour vos précieuses informations et, euh… Circulez.
- Vous ne me punissez pas, donc.
- Considérez l’affaire close.
- Sérieux? C’est tout?
- C’est tout.”
142, rue Houcine Camara, bien plus tard. Un bar. Une meuf me mate. J’ai pour habitude de noter la beauté physique d’une meuf en fonction du club qu’elle peut représenter. Une jolie femme se compare facilement à Manchester United - City, si elle est refaite - alors qu’un boudin ne mérite pas mieux que Laval ou Sedan. Celle-ci vaut Arsenal. Elle risque donc de me décevoir mais ses seins me tentent. Je pourrais lui dire que je suis footballeur. Eventuellement, ouais… Cette stratégie fonctionne pour draguer les filles jouant le milieu de tableau mais là, il s’agit d’un niveau supérieur. Pour coucher avec une Arsenal, il faut au moins passer au Canal Football Club ou, à défaut, présenter l’émission. Quand je serais international, ce seront les filles qui me noteront. Comment me débarrasser de ses potes? En leur disant que je suis rugbyman au Stade Français? Ah, tiens, ils m’ont remarqué. Avec politesse, ils m’invitent à leur table et je leur réponds que tout va bien, ouais, que tout est merveilleux, finalement, que cette journée est faste et inoubliable, finalement.
A 22 heures 16, tout en branlant le verre de ma bière, je leur raconte que ce qu’il manque au PSG, au fond, ce sont des joueurs intelligents. Des gars avec un cerveau susceptible de tenir une conversation construite plus de quinze secondes. Et j’en suis justement un. Edouard, bermuda en lin blanc, chic, “chemise Tommy Hilfiger, cent euros“, partage mon avis. Il est à Sciences Po et se verrait bien avocat. Dans un coin de l’établissement jouent les Pierres qui Roulent, un groupe parisien dont le chanteur, Etienne, se trouve être un ami d’Edouard. Nous reprenons en chœur le refrain de Je n’ai pas de satisfaction puis faisons de même avec The man who sold Yvan Le Bolloc’h, une libre reprise de Nirvana. ”Une putain de sérénade!”, gueule Arsenal en se curant la narine. Elle est jolie, pas atomique mais jolie, mieux en tout cas que la troisième chanson, un slow fiévreux intitulé Angine. A la fin du mini-concert, nous nous marrons franchement sans savoir pourquoi. Edouard me photographie pendant qu’Etienne me fait partager sa sueur, sa tête collée contre la mienne. J’offre une tournée générale puis verse quelques considérations sur les misérables goûts musicaux de mes coéquipiers (Jay-Z, Michel Telo, The Black Eyed Peas, Bruno Mars, David Guetta, Pitbull). On approuve. J’ai les mains sales et la salle à ma main.
A 22 heures 42, je mets en bière ma quatrième Heineken et, ne tenant pas l’alcool, ou l’alcool ne parvenant pas à me suivre, plutôt, commence à déblatérer sur la vie, les otaries, ce beau gosse de David Beckham, la sexualité de Zlatan, tout ça, puis plonge mon doigt dans le verre de ma voisine en chemise soignée. Christelle souhaite que je lui chante un poème avant d’accepter de coucher avec moi. Mais bien sûr, salope!
“Des ponts de la seine se jettent les clodos.
Ils font plouf, ils font plaf, des bulles près des bateaux.
Je ramasse leurs dépouilles et fouille les manteaux.
Pas de montres ni d’argent, simplement des tourteaux.”
23 heures 09. Je leur propose d’essayer les pilules vertes que me prescrit le médecin du PSG. ”Elles améliorent la résistance physique’‘, leur dis-je après en avoir avalé une. Edouard me demande si je me dope. ”Bien sûr que non. Personne se dope. Personne. C’est comme Beckham : le mec débarque pile quand le Qatar est accusé d’avoir acheté la Coupe du monde 2022. Et en plus il donne son salaire aux pauvres ! C’est un saint, ce gars ! Depardieu se barre, lui arrive. Hollande doit être content de voir que la France est attractive ! Tu sais quoi ? Je suis sûr qu’il a appelé la FFF pour pas que le PSG ait d’emmerdes avec notre grève. Ca arrange tout le monde que le Qatar soit bien vu. Non car un club de foot, c’est pas seulement du foot, hein! C’est de la politique. C’est politique, tout ça ! Hé ouais ! Ca te la coupe, hein ? Hé, pour la grève, tu répéteras pas, d’accord?” Il me dit que je suis bourré. Possible.
23 heures 45. Fatigué, je me réveille sur un banc du métro. On m’a pris trois-cents euros, ma carte de fidélité Subway et ma photo portrait de Laure Boulleau ; pour un con, en gros. Par chance, mon téléphone portable n’a rien. J’ai reçu un SMS. ”CONTINUE A CALMER LE JEU OU BIEN ON VIENDRA TE CALMER.” Il n’est pas signé. Sûrement mon Chinois qui me menace de mort si je parle à la presse de cette tentative de corruption. Comme si c’était grave! 400 matches truqués depuis 2008! Ca doit être vrai, je l’ai lu sur internet! Alors un de plus ou de moins! Je regarde à gauche, à droite, à droite, à gauche, à droite, à droite - il y a une Inter Milan à ma droite. J’ai l’impression qu’on me suit. Un homme s’approche. Je me tasse sur le banc. Il me demande si j’ai besoin d’aide. Il semble grand et gentil. J’ignore où j’ai rangé ma voiture. Il souhaite me raccompagner à la maison. Portière. Ceinture. Je lui parle de ma vie, des otaries, de ce blaireau de David Beckham et de la sexualité de Zlatan tout en vérifiant le trafic dans le rétroviseur. Une fois parvenu à l’étage, ce monsieur me souhaite bonne nuit mais j’insiste pour qu’il rentre boire un dernier verre en souvenir de notre amitié. Je m’écroule sur le canapé avant de pouvoir atteindre la cuisine.
Le lendemain. Mes gestes sont patauds, ma bouche pâteuse, mon haleine pâtée. Le gars d’hier traverse le salon en baissant les yeux. Sous l’effet de ma torpeur, sa marche semble durer une éternité. Je saisis mon portable pour me connecter à Twitter. J’ai reçu un SMS de Zlatan : Laure a accepté de le revoir et il me remercie. Je ne me souviens pas lui avoir envoyé de message récemment.
“C’est moi.
- Quoi?
- C’est un message d’Ibrahimovic?
- Euh, ouais.
- Il te dit merci ?
- Ouais. Comment tu sais?
- J’ai envoyé un message à cette fille pendant que tu dormais, en me faisant passer pour toi.
- A Laure? T’es taré ou quoi?
- Tu m’as beaucoup parlé de lui, hier. De manière positive. J’ai simplement dit à ton amie combien il était charmant en dépit des apparences.
- Mais… T’es con! Pourquoi t’as fait ça? Putain! Ca va pas, merde! Tu sais pas qui je suis? Je suis footballeur, moi!
- Je sais.
- Et toi t’es qui, putain?
- Ton nouvel agent.”


Blingice dit :
Encore une fois magnifique de la part de Kevin …
Classique quoi …
NB : Ne pas lire cet article pendant un cours sur ordi, on a l’air assez con à se marrer tout seul sur des algorithmes …
7 février 2013, 11:54Martin dit :
Enfin un nouvel agent… Très bon épisode
7 février 2013, 12:21Guadalajara dit :
Bravo. Super post
7 février 2013, 13:01Ramina Gomis dit :
Kevin Kohler en grande forme !
7 février 2013, 13:54Kireg dit :
Le meilleur épisode de la série. Tu écris vraiment bien et cette introduction est juste géniale.
7 février 2013, 14:16Bobby dit :
Très bon Kevin!
7 février 2013, 16:30zephyrhot dit :
“Passez-moi l’expression, Lilian.
7 février 2013, 19:04Vous êtes trop loin, président”.
J’adore.
Romain dit :
Je suis désolé, mais devant le concert de louanges systématique, je me vois contraint d’émettre une critique que j’espère constructive. Après tout, ça sert aussi à s’améliorer, non ?
8 février 2013, 13:09Bon, je trouve de manière générale, que c’est souvent lourdingue à la limite de la vulgarité, et donc pas si drôle. C’est aussi bien trop long et surtout complètement décousu, ce qui rend le tout plutôt indigeste. Il y a un gros déséquilibre entre des passages humoristiques surréalistes en roue libre et les passages plus “sérieux”. Je reconnais cependant qu’il y a de bons moments et quelques bonnes idées. Mais en définitive, ce qui me gêne le plus c’est la condescendance du héros envers les autres joueurs et personnels du club, on nage en plein dans le cliché du footballeur décérébré et je ressens une pointe de mépris. C’est mon avis, je suis dur mais c’est parce que tu m’es sympathique et que j’ai envie de te voir continuer.
Captain Rai dit :
Cher Romain,
Si la prose du petit Kevin ne te plait pas il te reste les récits de Sarte(ou autres grand intellectuels) sur le foot, la version des Monty Python devant te paraître trop Dadaïste n’y pense même pas.
Je n’apprécie pas toujours tout mais j’ai la politesse de ne pas péter plus haut que mon cul et me prendre pour un critique littéraire. souvent incapable d’écrire mais si prompt à critiquer.
8 février 2013, 20:27Kevin Kohler dit :
@Captain Rai
Romain a tout à fait le droit d’émettre des réserves sur le style de mon co-auteur et sur mon caractère. Nous ne sommes pas au Parc des Princes ici, tout le monde à le droit de s’exprimer !
8 février 2013, 20:35Manys Kobiste dit :
” Ton nouvel agent ”
9 février 2013, 1:48BIM ! Cet appel du pied … vivement la suite.
Pour le reste, je crois que je ne m’en lasserai jamais. Merci Kevin !
Sev dit :
[moment d'intégrisme condescendent envers un footeux]
Tu noteras, Kevin, que “the man who sold the world” est une chanson de Bowie, pas de Kobain.
Tss.
[/moment d'intégrisme condescendent envers un footeux]
Par ailleurs, je ne sais si c’est la critique de Romain qui m’influence (”à l’insu de mon plein gré”) mais je trouve les dernières entrées en deçà des précédentes (mais ça reste à mon goût quand même).
9 février 2013, 18:05maxime dit :
Plus précisément, The man who sold Yvan Le Bolloc’h est une libre reprise de Nirvana reprenant David Bowie
10 février 2013, 1:02Romain dit :
Merci Kévin, je n’avais pas eu l’impression d’être impoli, cela dit.
Captain Rai, sur les dizaines de posts de ce blog, je dois être le premier à faire un commentaire négatif, je pense que l’auteur s’en remettra. Mais bon, puisque cela t’a agacé, et que tout est bien partout et tout le temps, je m’abstiendrais, désormais.
10 février 2013, 22:24KoR dit :
Cher Romain, tant qu’à critiquer Kevin, il fallait le faire pour de bonnes raisons ! Il n’a pas encore posté sa sextape de ses ébats avec Laure B. dans les sous-sols du manoir hanté d’Eurodisney.
C’est tout à son honneur, certes, mais insupportable pour les lecteurs que nous sommes. Ton ressenti est donc parfaitement légitime.
Pour ma part, quand j’ai commencé à suivre ce blog (avec une saison de retard) je venais de temps en temps lire trois ou quatre épisodes d’un coup. Maintenant je passe plusieurs fois entre les épisodes, machinalement, juste au cas où…
Je pense être mordu, hélas.
Je ne suis plus le PSG qu’à travers Kevin.
Mes collègues me trouvent bizarre pendant le café du lundi matin. Alors que c’est eux qui le sont, le PSG dont ils me parlent m’est devenu étranger… ils ne connaissent pas Kevin.
Après, évidemment, tous les épisodes ne se valent pas, mais ce sont globalement d’excellents moments de lecture.
Merci pour tout ça.
11 février 2013, 23:26Daniel dit :
Encore une perle! Du tres tres haut niveau cette semaine.
Par contre, il me semble bien que Kevin a 22 ans maintenant, non? N’a-t-il rien fait pour le celebrer?
12 février 2013, 13:22maxime dit :
rien ne vous échappe, visiblement. On va mettre cela à jour
12 février 2013, 15:04Captain Rai dit :
cher Romain,
Désolé si mon post t’as heurté, peut-être étais je sous l’influence de coach Vahid d’où mon ton sec.
Juste le fait que je n’ai rien contre la critique mais celle-ci m’a paru digne d’une attaque à la Larqué.
Mon cher Kevin,
espérant que ta fête d’anniversaire se soit déroulée avec Laure (elle finira peut être par craquer).
A l’époque où je perdais la voix dans les tribunes d’Auteuil c’était à la fin du match qu’on critiquait pas en cours de partie.
Longue vie au blog et à la plus grande équipe de l’univers et au-delà.
14 février 2013, 10:14Pastriste (La Loko motivée) dit :
Pour ma part, j’avais trouvé qu’à certains moments le niveau baissait et je craignais que la veine soit épuisée. Mais ce chapitre, qui est selon moi un des meilleurs, me fait dire que nous avons encore de beaux moments à passer avec Kevin !
14 février 2013, 15:09