Dimanche 27 janvier, 23 heures 22.

PSG 1 Lille 0. Leonardo refuse de tripler la prime de victoire. Nous nous sommes enfermés dans le bus et nous n’en ressortirons qu’après avoir obtenu satisfaction. Dehors, sur le parking du Parc des Princes, quatre envoyés spéciaux de BFM TV interrogent les supporteurs parisiens qui caillassent notre véhicule. Leurs slogans sont des reprises de tubes déjà anciens : « Trop payés ! » ; « Vos gueules, les millionnaires ! » ; « Quand on gagne autant, on joue et on la ferme ! » Douchez se prend une pierre sur le visage. Son arcade sourcilière saigne. Les journalistes nous sollicitent afin de rejouer la scène devant leurs caméras. D’un commun accord, nous décidons de ne pas leur accorder d’interviews.

Dimanche 27 janvier, 23 heures 34.

Un reporter du quotidien L’Équipe menace de baisser notre note individuelle de deux points si nous continuons à boycotter les médias. Plusieurs joueurs viennent spontanément répondre à ses questions. Nulle vie ne mérite d’être sacrifiée au nom d’une cause, si grande soit-elle.

Lundi 28 janvier, minuit 33.

Calés à l’arrière, dans la partie du bus transformée en salle d’arcade, Jallet et Armand s’affrontent sur Mario Kart. Debout à côté d’eux, Douchez fait mine d’étudier la course en pressant un mouchoir sur sa blessure. Il se sent illégitime, inutile. Anelka le réconforte en lui disant qu’il n’est pas plus inutile ici qu’ailleurs. Il ajoute que seuls les livres d’Histoire jugeront nos actes - « éventuellement Pierre Ménès » - et que de toute façon ça la foutrait mal de renoncer si rapidement.

« C’est tout ce qu’ils attendent ! crie-t-il, en équilibre sur la place laissée vacante par le chauffeur.

- Ouais ! reprennent mes coéquipiers.

- Les gars, qui est pour une grève de la faim ? »

Tout le monde lève la main hormis Chantôme, occupé au téléphone.

« J’ai Presto Pizz’ en ligne. Qui veut de la quatre fromages ? »

Tout le monde lève la main.

« Non, non ! Ca va pas ! s’agace Anelka. On va plutôt voter une motion de défiance. Qui est pour ? »

Tout le monde lève la main.

«  Qui est contre ? »

Tout le monde lève la main. Anelka s’agace.

« Qui ne sait pas ce qu’est une motion de défiance ? »

Tout le monde lève la main. Anelka aussi, après réflexion.

Lundi 28 janvier, 1 heure 15.

La voiture de Leonardo n’est plus à portée de vue. Nous le soupçonnons d’être parti sans prévenir. Un loup hurle dans la nuit : la sonnerie de portable de Verratti. Nous passons vingt minutes à comparer nos sonneries de portables puis la discussion dérive sur les derniers films vus au cinéma. De l’avis général, celui de Michaël Youn - « notamment la scène de ouf où il pète, là » - est excellent. Je suis traumatisé. En plein débat sur le septième art, on toque à la porte. Un vendeur de tours Eiffel en plastique se présente puis nous montre ses produits. Matuidi lui en achète une pour se débarrasser de lui. Malheureusement, le commerçant ne rend pas la monnaie sur les billets de banque. Matuidi lui en achète cinquante.

Lundi 28 janvier, 2 heures 02.

Un « toc, toc » retentit. Ces sans-papiers sont décidément sans-gêne. Erreur : il s’agit des journalistes de BFM TV qui nous quémandent du café.

Lundi 28 janvier, 2 heures 18.

Les journalistes de BFM TV refrappent. Ils veulent aussi des tasses.

Lundi 28 janvier, 2 heures 20.

Les journalistes de BFM TV refrappent. Ils veulent également du sucre.

Lundi 28 janvier, 2 heures 22.

Les journalistes de BFM TV refrappent. Une petite cuillère ne serait pas de refus.

Lundi 28 janvier, 2 heures 27.

Les journalistes de BFM TV refrappent. Oui, bien sûr, nous avons des biscuits secs mais également des boîtes en carton vides puant le fromage, voilà, merci, bonne nuit.

Lundi 28 janvier, 2 heures 32.

Les journalistes de BFM TV refrappent. Zlatan les bouscule, avance jusqu’à leur camion, allume son briquet, met le feu au camion, les bouscule à nouveau, met le feu à l’un des reporters, remonte dans le bus.

Lundi 28 janvier, 2 heures 34.

Les journalistes de BFM TV ont tous quitté le Parc des Princes ; sauf celui qui brûle, évidemment.

Lundi 28 janvier, 4 heures.

Difficile de dormir avec cette lumière et cette odeur de cramé. Un débat houleux portant sur le meilleur humoriste du Jamel Comedy Club a divisé le groupe entre partisans de Thomas Ngijol et fétichistes de Fabrice Eboué ; Claudia Tagbo n’a récolté aucune voix. Conscient de la nécessité de ressouder l’équipe, Sakho nous réunit au centre du bus pour lancer un concours d’histoires d’épouvante. Bodmer se lance le premier : « Je vous parle d’un monde où les footballeurs seraient taxés à 75 %… » La moitié de l’équipe est déjà recroquevillée sous les sièges avant la fin de sa phrase. J’enchaîne immédiatement par un récit mettant en scène un jeune footballeur à qui l’on propose de truquer un match. À la fin du conte, je leur demande s’ils ont déjà été victimes d’une tentative de corruption au cours de leur carrière. Silence. Toussotements. Thiago Motta prend la parole : « Bon, il se fait tard, non ? Et si on allait faire dodo ? »

Lundi 28 janvier, 15 heures.

Le réveil est difficile. Le concert du groupe One Direction, prévu ce soir, a attiré une nuée d’adolescents incontrôlables. Les garçons en viennent à rayer le bus avec leur crête, les filles avec leurs ongles. Un doute m’assaille : notre lutte est-elle comprise de tous ? Leur réaction est normale, m’assure Anelka. D’après lui, « ces jaloux » nous considèrent comme « des privilégiés ». Les vrais privilégiés, poursuit-il, sont notre directeur sportif, notre président, notre entraîneur et, plus globalement, tous ceux qui gravitent autour du PSG sans raison précise. « Un peu comme toi, en fait », je lui réponds. Il sort un carnet à spirales de sa poche, ajoute mon nom dessus, le range puis s’éloigne. Je crois qu’il en veut encore à Leonardo de ne pas lui avoir offert de contrat. Au fond du véhicule, Chantôme s’évertue à plier proprement son pyjama Winnie the Pooh TM.

« Clément ?

- Ouais ?

- Tu as déjà accepté de l’argent sale, toi ?

- Je sais pas trop, c’est ma mère qui lave mes affaires.

- Des pots-de-vin.

- Oh, non. Je ne bois jamais d’alcool.

- Putain mais… Est-ce qu’on t’a proposé du fric pour perdre un match ?

- C’est déjà arrivé, oui.

- Sérieux ? Combien ?

- Deux cent mille. J’ai refusé. C’est moins que mon salaire mensuel. Mais des potes se laissent parfois tenter pour arrondir leurs fins de mois. Des mecs qui jouent en Belgique ou en Suisse. C’est fréquent dans les petits championnats.

- Je vois. »

Je repense à cet épisode, le nez à la fenêtre. Je n’avais pas été recontacté depuis. Allait-on vouloir me rencontrer ? Que se passait-il exactement dans les autres clubs ? Etait-ce de la fiente de pigeon ou bien un crachat de fan des One Direction qui coulait sur mon front ?

Lundi 28 janvier, 21 heures.

Bientôt une journée complète sans sexe. Mes coéquipiers n’ont pas connu pareille abstinence depuis leurs onze ans.

Lundi 28 janvier, minuit.

Par SMS, Leonardo nous indique que l’horaire du prochain entraînement a été avancé de cinq heures. Il ne précise pas à partir de quand. « Nous ne céderons pas à l’oppresseur ! » martèle Anelka, comparant notre lutte à celle des insurgés de Knysna. « Il n’a pas voulu de moi, hein ? Il va voir, ce bâtard ! » Alerté par ses beuglements, le gardien du stade tape sur la vitre. Il nous ordonne de dégager ou de payer une amende de stationnement de deux cent soixante-deux euros. Nous décidons de nous aventurer ailleurs.

Mardi 29 janvier, 18 heures 50.

Notre périple touche à sa fin. Le bus est tombé en panne d’essence à proximité d’un square près de Créteil. Dommage, car Matuidi venait tout juste de découvrir comment passer la seconde. Les populations locales sont plus conviviales dans cette région reculée du globe ; moins bien habillées, aussi. Bien que leurs préoccupations divergent des nôtres, les enfants nous accueillent en nous donnant des pommes. Si des personnes si modestes viennent naturellement à notre secours, c’est que la fracture entre le peuple et ses footballeurs n’est peut-être pas aussi profonde. J’entends soudain Sakho hurler comme une fillette. C’est la première fois qu’il voit des vaches d’aussi près. À son tour, Ménez sursaute. C’est la première fois qu’il voit des pommes.

Mercredi 30 janvier, 6 heures.

Des hommes et des chiens sont allongés sur l’herbe. Ils ont les yeux rouges et des coiffures étranges ; les chiens, surtout. Un stand de tir et un jeu de pêche à la ligne ont été montés durant la nuit. On fait griller des hérissons au barbecue. La fumée nous envahit rapidement. Adrien Rabiot pleure.

« Conserve ton sang-froid, lui dit Armand.

- Je ne veux pas crever si jeune ! J’ai que dix-sept ans !

- Combien ?

- Dix-sept. Et toi ? »

Armand pleure.

Mercredi 30 janvier, 6 heures 17.

La respiration devient difficile. Le verrouillage automatique des portes refuse de se désactiver. Ce n’est peut-être pas plus mal vu que deux ours apprivoisés secouent le bus. Nous tentons d’appeler à l’aide mais nos portables sont déchargés. Celui de Ménez possède encore une barre de batterie. Nous avons droit à un ultime coup de fil. Il choisit d’appeler la hotline d’Orange. Face à cette mort certaine, nous nous prenons dans les bras. Impossible de joindre nos parents, notre agent ou nos amis. Il ne reste que la famille. Toutes proportions gardées, nous sommes des prisonniers du World Trade Center, les victimes d’un combat du bien contre le mal.

Mercredi 30 janvier, 8 heures 26.

La mort se fait attendre. N’écoutant que mon courage, je brise une vitre avec le casque audio de Verratti. La fumée s’évapore. Les autochtones ont planté un grillage autour du bus. En passant la tête à travers la fenêtre, je reçois une cacahuète dans l’œil droit. Un type plutôt balèze ordonne à la foule de se calmer. Il montre du doigt une pancarte : Interdiction de nourrir les animaux du zoo.

14 commentaires

  1. Vogel Jankulowski dit :

    Bon, j’imagine que c’est fait exprès et que j’ai raté une vanne, mais je précise à toutes fins utiles qu’il y a bien un France/Portugal programmé à Créteil la semaine prochaine, chez les espoirs (enfin ce qu’il en reste coté français). A part ça, c’est génial, comme d’hab.

  2. ouioui dit :

    Quoi ?

    Hoarau est revenu au club ??

  3. Gabriel dit :

    Ambiance Magical Mystery Tour pour Kevin Kohler et ses amis ! La fin en particulier n’aurait pas dépareillé dans le film des Beatles.

  4. maxime dit :

    @ouioui Hoarau ne sera présent en Chine que les jours de match - une heure avant, une heure après. Il est tenté par le “challenge sportif” mais pas pour vivre là-bas au quotidien, faut pas déconner

  5. GWorst dit :

    Je ne sais pas si tu sais très bien où tu vas, Kevin, mais n’y arrive pas trop vite…qu’on puisse en profiter un peu plus longtemps.

  6. Kireg dit :

    Toujours aussi bien écrit. Bravo Kévin !

  7. tyty dit :

    Je me réjouis de l’arrivée de Beckham au PSG, principalement pour le grain à moudre que cela va offrir à ce blog dont je ne manque aucun article. ;)
    Bravo et bonne continuation.

  8. Kevin Kohler » Blog Archive » Episode 18.2 : La FFFF dit :

    [...] « Episode 18.1 : La grève du bus [...]

  9. Karina dit :

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CDF
Kevin Kohler