Dimanche, 23 heures 22
PSG 1 Lille 0. Leonardo refuse de tripler la prime de victoire. Nous nous sommes enfermés dans le bus en guise de protestation. Nous n’en ressortirons qu’après avoir obtenu satisfaction. Dehors, quatre journalistes de BFM TV interrogent les supporteurs parisiens qui caillassent notre véhicule. Douchez se prend une pierre sur le visage. Son arcade sourcilière saigne. Les types de BFM TV demandent de rejouer la scène devant leurs caméras. D’un commun accord, nous décidons de ne pas leur accorder d’interviews.
23 heures 34
Un reporter du quotidien l’Equipe menace de baisser notre note individuelle de deux points si personne ne vient répondre à ses questions. Plusieurs joueurs lui ouvrent la porte. Nulle vie ne mérite d’être sacrifiée au nom d’une cause, si grande soit-elle.
23 heures 52
Javier Pastore téléphone à Chiara, sa copine. Dans la précipitation, il active le haut-parleur en la prévenant qu’il ne rentrera pas ce soir. Elle ne paraît pas surprise. Depuis mon baiser à Eurodisney, ils sont fâchés. Quelqu’un frappe à la porte. Il s’agit de Nicolas Anelka. ”J’ai entendu parler de votre grève sur BFM TV. J’avais été dégouté de louper celle en Afrique. Est-ce que je peux vous rejoindre?” Son pull est à l’effigie du Che Guevara. “Vous avez vu? Y a le visage de Franck Annese imprimé sur mon pull.”
Lundi, minuit 33
A l’arrière du bus, Jallet et Armand s’affrontent sur une partie de bataille navale. Douchez les regarde en pressant un mouchoir sur sa blessure. Il se sent illégitime, profondément inutile. Anelka le réconforte en lui disant qu’il n’est pas plus inutile ici qu’ailleurs. Il ajoute que seuls les livres d’Histoire jugeront nos actes - ”éventuellement Pierre Ménès” - et que de toute façon ça la foutrait mal de renoncer après une heure.
”C’est tout ce qu’ils attendent! crie-t-il, debout près de la place laissée vacante par le chauffeur.
- Ouais! reprennent mes coéquipiers.
- H2, murmure Armand.
- Qui est pour une grève de la faim?”, questionne notre meneur.
Tout le monde lève la main sauf Clément Chantôme, occupé au téléphone. Ce dernier demande combien de quatre fromages il doit commander à Presto Pizz’. Tout le monde lève la main.
”Non, non! Ca va pas! s’agace Anelka. On va plutôt voter une motion de défiance. D’accord?
- B6, touche-coule Jallet.
- Qui est pour une motion de défiance?”
Personne ne lève la main.
”Qui est contre?” poursuit Anelka.
Personne ne lève la main. Il soupire.
”Qui ne sait pas ce qu’est une motion de défiance?”
Tout le monde lève la main, Anelka compris.
2 heures 15
Le Parc des Princes est presque désert. La voiture de Leonardo n’est plus là. Nous le soupçonnons d’être parti sans prévenir. Un loup hurle dans la nuit. Après vérification, il s’agit de la sonnerie de portable de Verratti. Nous passons vingt minutes à comparer nos sonneries de portables puis, faute de mieux, nous sortons des feuilles, des stylos et rejoignions Jallet et Armand. En pleine partie, les journalistes de BFM TV frappent à une vitre pour nous quémander du café.
2 heures 18
Les journalistes de BFM TV refrappent. Ils veulent aussi des tasses.
2 heures 20
Les journalistes de BFM TV re-refrappent. Ils veulent également du sucre.
2 heures 22
Les journalistes de BFM TV re-re-refrappent. Une petite cuillère ne serait pas de refus.
2 heures 23
Les journalistes de BFM TV re-re-re-refrappent. Oui, bien sûr, nous avons des biscuits secs mais également des boîtes en carton vides puant le fromage, voilà, merci, bonne nuit.
2 heures 25
Les journalistes de BFM TV re-re-re-re-refrappent. Zlatan les bouscule, sort, avance jusqu’à leur camion, allume son briquet, met le feu au camion, les bouscule à nouveau, met le feu à l’un des reporters, remonte dans le bus.
2 heures 32
Les journalistes de BFM TV ont quitté le Parc des Princes sauf un, qui brûle encore.
4 heures
Difficile de dormir avec cette lumière et cette odeur de cramé. Conscient de la nécessité de ressouder l’équipe, Sakho décide de nous réunir au milieu de l’appareil et propose un concours d’histoires ”qui font peur”. Bodmer se lance le premier. ”Je vous parle d’un monde où les footballeurs seraient taxés à 75% et…” La moitié de l’équipe est déjà recroquevillée sous les sièges avant la fin de sa phrase. J’enchaîne immédiatement par une seconde histoire d’épouvante. Profitant de l’occase, je reviens sur cette mallette de billets trouvée à Disneyland et je leur demande s’ils ont déjà été victimes, eux aussi, d’une tentative de corruption au cours de leur carrière. Silence. Toussotements. Thiago Motta prend la parole : ”Bon, il se fait tard, non? Et si on allait faire dodo?”
15 heures
Le réveil est difficile. Les préparatifs du concert du groupe One Direction, prévu dans un mois, ont déjà démarré. Les premiers cars de touristes se garent dans le parking. Très vite, leurs occupants en viennent à rayer le bus avec leur crête. Notre lutte est-elle comprise de tous? Anelka se veut rassurant. Leur réaction est normale, dit-il, car ces ”jaloux” nous considèrent comme des privilégiés. Les vrais privilégiés, poursuit-il, sont notre directeur sportif, notre président, notre entraîneur et, plus globalement, tous ceux qui gravitent autour du PSG sans raison précise. ”Un peu comme toi, en fait”, je lui réponds. Il sort un carnet, ajoute mon nom sur une liste puis s’éloigne. Je crois qu’il en veut encore à Leonardo de ne pas lui avoir offert de contrat.
Placé à l’écart, Chantôme s’évertue à plier proprement son pyjama Winnie the Pooh TM.
”Clément?
- Ouais?
- Tu as déjà accepté de l’argent sale, toi?
- Je sais pas trop, c’est ma mère qui lave mes affaires.
- Des pots-de-vin.
- Oh, non. Je ne bois jamais d’alcool.
- Putain mais quel… Est-ce qu’on t’a proposé du fric pour perdre un match?
- C’est déjà arrivé, oui.
- Sérieux? Combien?
- 200.000. J’ai refusé. C’est moins que mon salaire mensuel. Mais des potes se laissent parfois tenter pour arrondir leurs fins de mois. Des mecs qui jouent en Belgique ou en Ligue 1. C’est fréquent dans les petits championnats.
- Je vois.”
Je repense à ce fast-food, le nez à la fenêtre. En revenant là-bas, l’autre jour, je n’avais vu personne autour de la table. La mallette n’avait pas bougé de place et j’avais préféré quitter l’endroit en l’abandonnant à son propriétaire. Comptait-il me recontacter? Que se passait-il exactement dans les autres clubs? Etait-ce de la fiente de pigeon ou un crachat de fan des One Direction qui coulait sur mon visage?
21 heures
Bientôt 24 heures sans sexe. La plupart des joueurs n’ont pas connu pareille abstinence depuis leur onze ans. Pour ma part, je tiens bon. Il faut absolument que je cesse de regarder cet extincteur.
21 heures 20
Clément Chantôme enlève son tee-shirt et se lave partiellement en utilisant le gel coiffant de Jérémy Ménez. Il n’a ni pectoraux, ni tatouages tribaux. De tous, il est celui dont le corps se rapproche le plus de la femme.
Mardi, minuit
Déjà une journée que nous sommes coincés dans ce bus à la con. Impossible de sortir. Notre fierté est en jeu. Par SMS, Leonardo nous indique que l’horaire du prochain entraînement a été avancé. Nos repèrent deviennent flous. Une douce folie gagne le groupe. Est-ce le manque de sexe ou le soufre de la révolution? Les âmes de Jean Moulin et de Jenna Haze habitent nos esprits. ”Nous ne céderons pas à l’oppresseur!” martèle Anelka, comparant notre lutte à celle des insurgés de Knysna. ”Il n’a pas voulu de moi, hein ? Il va voir, ce bâtard!” Alerté par ses beuglements, un gardien tape sur la vitre. Il nous ordonne de dégager ou de payer une amende de stationnement de 262 euros. Nous décidons de nous aventurer ailleurs.
18 heures 50
Notre long périple touche à sa fin. Le bus est tombé en panne d’essence à proximité d’un parc près de Créteil. Dommage car Matuidi venait tout juste de découvrir comment passer la seconde. Les populations locales sont plus accueillantes dans cette région reculée du globe ; mais moins bien habillées, aussi. Bien que leurs préoccupations divergent des nôtres, les enfants nous sourient en nous donnant des pommes. Si des gens si modestes nous viennent naturellement en aide, c’est que la fracture entre le peuple et ses footballeurs n’est peut-être pas si profonde. J’entends soudain Sakho hurler comme une fillette. C’est la première fois qu’il voit des vaches d’aussi près. A son tour, Ménez se met à crier. C’est la première fois qu’il voit des pommes.
Cherchant à nous rassurer, Hoarau nous montre des jeunes hommes installés dans l’herbe avec des chiens et des caissons de bières. Tous ont une dégaine étrange et une coiffure de clochards. ”Cet endroit n’est pas si mal. Regardez, l’équipe nationale du Portugal est même venu en stage.” Inutile de lui préciser qu’aucun France-Portugal n’est programmé dans les prochains jours.
Mercredi, 2 heures
Toujours aucune nouvelle de Leonardo. Ménez consulte son portable. Même Sport365 ne nous consacre plus de brèves. Nous sommes officiellement portés disparus.
6 heures
Les internationaux portugais font un barbecue à côté de plusieurs manèges, dont un stand de tir et un jeu de pêche à la ligne. La fumée nous envahit rapidement. Adrien Rabiot pleure.
”Conserve ton sang-froid, lui dit Armand.
- Je ne veux pas crever si jeune! J’ai que 17 ans, putain!
- Combien?
- 17. Et toi?”
Armand pleure.
6 heures 17
La respiration devient difficile. Les yeux se mouillent, le verrouillage automatique des portes refuse de se désactiver, deux ours apprivoisés secouent le bus. Pire encore : nos portables sont déchargés. Celui de Ménez possède encore une barre de batterie. Nous avons droit à un ultime coup de fil. Il choisit d’appeler la hotline d’Orange. Face à cette mort certaine, nous nous prenons dans les bras. Impossible de joindre nos parents, notre agent ou nos amis. Il ne reste que la famille. Toutes proportions gardées, nous sommes des prisonniers du World Trade Center, les victimes d’un combat du bien contre le mal.
6 heures 46
La mort est bloquée dans les décombres. La fumée s’évapore doucement. Je brise une vitre avec le casque audio de Verratti. Une barrière métallique a été construire autour du bus. A ma droite, je découvre un enclos avec un âne puis un second avec un lama. Je me penche pour l’observer. Il me crache dessus. Le lama aussi.
8 heures
La foule est de plus en plus nombreuse. Les habitants nous lancent des cacahuètes à travers le grillage. Un type balèze leur demande d’arrêter. Il leur montre une pancarte :
Interdiction de nourrir les animaux du zoo.


Vogel Jankulowski dit :
Bon, j’imagine que c’est fait exprès et que j’ai raté une vanne, mais je précise à toutes fins utiles qu’il y a bien un France/Portugal programmé à Créteil la semaine prochaine, chez les espoirs (enfin ce qu’il en reste coté français). A part ça, c’est génial, comme d’hab.
30 janvier 2013, 1:30ouioui dit :
Quoi ?
Hoarau est revenu au club ??
30 janvier 2013, 12:15Gabriel dit :
Ambiance Magical Mystery Tour pour Kevin Kohler et ses amis ! La fin en particulier n’aurait pas dépareillé dans le film des Beatles.
30 janvier 2013, 12:35maxime dit :
@ouioui Hoarau ne sera présent en Chine que les jours de match - une heure avant, une heure après. Il est tenté par le “challenge sportif” mais pas pour vivre là-bas au quotidien, faut pas déconner
30 janvier 2013, 12:37GWorst dit :
Je ne sais pas si tu sais très bien où tu vas, Kevin, mais n’y arrive pas trop vite…qu’on puisse en profiter un peu plus longtemps.
30 janvier 2013, 13:51Kireg dit :
Toujours aussi bien écrit. Bravo Kévin !
31 janvier 2013, 13:12tyty dit :
Je me réjouis de l’arrivée de Beckham au PSG, principalement pour le grain à moudre que cela va offrir à ce blog dont je ne manque aucun article.
1 février 2013, 14:15Bravo et bonne continuation.
Kevin Kohler » Blog Archive » Episode 18.2 : La FFFF dit :
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7 février 2013, 11:07