Disneyland Paris servait de seconde maison à beaucoup de nos stars étrangères. Même si le château de La Belle au bois dormant, par sa taille, ne pouvait rivaliser avec leur résidence principale, ils trouvaient le parc réellement dépaysant. Cette récréation dissipait l’ennui du quotidien. Au milieu de cette foule, vous n’étiez plus le centre du monde. Les peluches se chargeaient des autographes. Votre petite amie les observait et s’amusait, la tension s’éloignait, les muscles se décrispaient. En plus, lorsqu’elle se photographiait avec des personnages de dessins animés qu’elle venait tout juste de rencontrer, elle oubliait que vous faisiez la même chose avec des prostituées.
Pastore avait apporté Chiara Picone, mannequin, brune au sourire chevalin. Contrairement à son mec, elle parlait bien français et essayait de s’intégrer dans les soirées. Elle avait été ravie d’apprendre qu’une nouvelle attraction s’ouvrait à Eurodisney. L’inauguration s’était bien déroulée. Des centaines d’enfants faisaient la queue pour se prendre un coup de pied dans les gencives par une réplique automatisée de Zlatan Ibrahimovic. S’ils le souhaitaient, les survivants récupéraient un souvenir à la boutique officielle du PSG placée à proximité, généralement un poster dédicacé, une casquette Je t’ai Zlatané! ou des dents de rechange. En mars 2012, l’AS Roma a signé un contrat de six ans avec la firme Walt Disney qui lui permet de s’entraîner l’hiver dans le parc d’Orlando, en Floride. Disneyland Paris allait peut-être accueillir notre futur stade. Un panneau de l’office du tourisme du Qatar narguait déjà l’entrée ouest.
Eurodisney était un monde idéal. Nos animations d’avant-match en portaient la signature : l’orchestre devant la tribune présidentielle, les feux d’artifice, les décorations, le son et les lumières. La zone ne manquait pas de structures d’accueil, de parkings, de familles intellectuellement stables déboursant une fortune pour un spectacle qu’elles pourraient tout aussi bien regarder sur internet. Il n’y avait qu’à se servir. On leur proposait des babioles inutiles et des hot-dogs hors de prix. Les gens les prenaient. La magie opérait. Ils avaient grandi avec Mickey, ils le considéraient comme un frère. Au fil du temps, une relation de confiance avait pu s’installer. C’était aussi l’ambition des dirigeants avec les supporteurs. Leur vendre de la merde.
“Si le club joue ici, on me gardera, hein? Pas vrai, les gars?”
Nous lançâmes un sourire lourd de conséquences à Germain le Lynx. Peu de villes françaises s’enorgueillissaient de posséder une souris célèbre comme mascotte. A Marseille, leur Mickey n’était que directeur sportif.
”T’étais au courant que Zlatan voulait sortir avec moi?”
Laure avait enfilé des mitaines roses qui la rendaient encore plus sexy.
”Ah bon?”
Il m’avait montré un classeur où chacune des feuilles transpirait de captures volées à l’iPhone. Il la flashait durant l’entraînement ou sur le parking, de la fenêtre de la salle de repos.
”Pas du tout.
- Il m’envoie des fleurs à la maison. Qu’est-ce que j’en ai à foutre de ses fleurs?
- Mais vous n’êtes pas sortis ensemble, un soir?
- On avait parlé et un peu bu. Rien de plus.
- Ah.
- Il est un peu niais, non?”
Laure avait été la seule joueuse invitée par Leonardo ; une sorte de quota Cotorep. La veille, nous avions dormi à l’hôtel Cheyenne séparés du sexe par des murs et une amitié solides. Elle me considérait seulement comme un pote. Du coup, Javier avait passé la soirée à me traiter de ”tafiole” - Loulou Nicollin n’avait pas fait que lui demander son maillot - devant le reste de l’équipe, aussi bien à table que lors du spectacle de danse exotique proposé par Pocahontas. Oh, il n’était pas homophobe. Simplement ignorant. Après tout, le public d’un stade traitait bien les arbitres d’enculés sans vraiment les connaître.
Installé sur l’une des rares surfaces inoccupées du fast-food, cet analphabète refusa de me faire de la place alors que je ne cherchais qu’à m’asseoir. N’ayant pas la force de me battre, j’ai choisi de m’isoler un peu plus loin, en amont d’une tribune surélevée. Laure hésita à m’accompagner mais resta finalement à la table des enfants avec Chantôme, Jallet, Sakho, Chiara et deux autres filles peu bavardes, plutôt froides, habillées salement, limite dégoutantes ; tout comme mon hamburger.
A en juger par les flaques de vomis éparpillées sur le sol, le fast-food Videopolis comblait les amateurs de sensations fortes. En sortant des toilettes, j’empruntais le chemin le plus éloigné de Javier. Pourquoi me détestait-il autant? Ce gars avait un problème. Le transfert de Lucas Moura l’avait rendu irascible. Il se mettait en colère sans raison, comme un gosse de trois ans. Il se méfiait de tout le monde, tirait une gueule pas possible. A force de vivre dans un espace clos, le footballeur s’imagine que le danger vient de l’extérieur. Alors que le danger vient de partout.
Dans mon cas, il apparut sous la forme d’une mallette noire abandonnée sur mon siège, à l’endroit même où j’avais laissé mon sac. L’attaché-case renfermait des billets de banque, des tas et des tas de billets en euros ainsi qu’une montre, posée à découvert. Elle devait valoir facile 2.000 euros. Je l’ai attrapée. Elle était arrêtée sur dix-sept heures. Sur mon portable : 14 heures 22. A proximité : des adolescentes néerlandaises, une famille du Pas-de-Calais et leurs treize enfants, un vieux monsieur et son basset danois. J’ai réfléchi un instant sur la signification de tout ça. J’ai rapidement compris. Pour la première fois de ma vie, on tentait de me corrompre.
L’hameçon pouvait sembler trop imposant mais les footballeurs ne s’attrapaient avec du vinaigre. Qu’aurait-il pu signifier, sinon? J’avais lu un bouquin à ce sujet - Comment truquer un match de foot?, écrit par un Anglais - et l’une des règles imposait de ne jamais préciser ouvertement la chose. Tout résidait dans la manière de le dire. Les truqueurs fonctionnaient par sous-entendus. Ils lançaient une sonde, un message d’accroche, puis attendaient les retours. Ils ne dévoilaient jamais leur véritable identité, juste un horaire et un lieu de rendez-vous. L’auteur avait d’ailleurs constaté que la plupart d’entre eux se formaient sur les sites de rencontres avant de basculer vers l’escroquerie à plus grande échelle.
La méthode la plus efficace préconisait d’acheter le meilleur joueur de l’équipe, capable de fédérer et de convaincre ses coéquipiers. Dans les clubs importants, il pouvait toutefois être préférable de viser les éléments les plus faibles et instables. De tous les footballeurs du PSG, j’étais celui qui gagnait le moins d’argent. J’en avais perdu beaucoup en ne signant pas à Pognontespor. Ma carrière commençait tout juste, le présent et l’avenir me réservaient des déceptions. Une cible idéale, voilà ce que je représentais. Ce mec le savait. Forcément, ouais. Forcément.
Quelque part, quelqu’un attendait.
Que faire? Le staff du PSG n’avait jamais abordé la question des matches truqués alors que le groupe comptait pourtant plusieurs internationaux italiens. Officiellement, la triche n’existait pas. D’accord, Leonardo rendait visite aux arbitres avant les coups d’envoi et du champagne nous était mystérieusement offert à chaque fois que nous découvrions une nouvelle chambre d’hôtel mais ces exemples constituaient-ils des preuves? En boîte, nous recevions des téléphones portables, des poignées de main, des regards agressifs, des verres gratuits, des maladies sexuellement transmissibles, nous vendions notre âme à des agences de pub, les sponsors nous donnaient des voitures en échange de notre image, nos dirigeants dépensaient des millions pour acquérir des joueurs de vingt piges n’ayant jamais rien prouvé mais acheter un match, un simple match, non, ça, en France, personne ne s’y risquait.
En parler avec les gars n’aurait mené à rien : ils se seraient encore foutus de ma gueule en me traitant de mythomane. Laure? Elle m’aurait conseillé d’avertir la police ou un autre truc de meuf. Medhi, mon agent? Il aurait été capable d’accepter le fric. Comme toujours, j’étais livré à moi-même.
La plupart des truqueurs étant asiatiques, j’ai immédiatement suspecté les petits chinois qu’Eurodisney glissait dans ses mascottes. J’ai discrètement maté mes coéquipiers occupés à rejouer l’opération Tempête du dessert - Chantôme et Bodmer s’acharnaient à ouvrir un emballage plastique renfermant un brownie - puis j’ai quitté la salle en direction du château. Je suis monté, lentement, et je n’ai rien remarqué d’inhabituel. Là-haut, j’ai croisé Jérémy Ménez qui sortait de Pinocchio, visiblement traumatisé. Je lui ai donné un mouchoir pour essuyer ses larmes et je suis retourné dans le labyrinthe quelques minutes après. Partout, des hommes guettaient mes gestes et commentaient mes actions.
”J’ai l’impression qu’on me surveille.
- Moi aussi.
- Je ne peux plus faire un pas sans craindre qu’on vienne me parler.
- Pareil.
- Sans compter ces rumeurs sur ma sexualité!
- J’ai droit aux mêmes ! Tout ça parce que je me promène sans pantalon et que j’héberge trois adolescents chez moi!
- Je suis perdu.
- Ces bâtards osent dire qu’ils ne m’ont jamais vu embrasser ma meuf! On reste discret, c’est tout!
- Je suis perdu, putain.
- On va quand même pas s’enculer dans des BD pour la jeunesse!
- Kevin?
- Ouais?
- Qu’est-ce que tu fais avec Donald?
- On fait qu’ parler, m’dame.
- Ouais. On parle.
- Allez, viens.”
Laure m’a attrapé le bras et m’a ramené à la colonie, stationnée entre Fantasyland, Discoveryland et un touriste au bide large comme le Swaziland. Dès qu’il m’a aperçu, Javier s’est mis à bourdonner comme un frelon autour de moi puis il a déposé furtivement un serre-tête Minnie sur mon crâne. Des rires ont enflé. Laure était triste.
Chiara Picone regardait son mec passivement, un peu désabusée. Contenant ma rage, je me suis approché d’elle et je l’ai embrassée sur la bouche. Elle n’eut le temps de réagir. J’ai retiré mes lèvres. Immédiatement, les rires ont cessé. Plutôt que de me répondre, Javier a embarqué sa copine vers une boutique quelconque pendant que Laure souriait.
Ensemble, nous sommes allés au train de la mine puis à la maison hantée. Les fantômes terminés, elle m’a proposé d’enchaîner avec Space Moutain. La borne de temps d’attente affichait 35 minutes. Derrière nous se tenait le fast-food.
”Commence à faire la queue, d’accord?
- Tu vas où?
- Je ne serai pas long.”


Hervé dit :
Merci pour Donald !
24 janvier 2013, 16:41Sasuke007 dit :
Merci Kevin pour ses quelques minutes d’évasion.
C’est toujours un plaisir de te lire et les derniers chapitres son fabuleux.
Mention spécial au dialogue Donald - Kevin.
24 janvier 2013, 17:32Romain dit :
C’est insupportable de ne pas savoir ou se rend Kevin !
24 janvier 2013, 18:44lolo9393 dit :
Depuis le début c’est remarquable! Et ça continue.
25 janvier 2013, 15:15Quelle classe, je vis chaque émotion. merci
bobrazowski dit :
Toujours aussi sympa, quoique plus léger cette fois-ci. Par contre c’est dégueulasse ce suspens !!!
26 janvier 2013, 14:48Pastriste (La Loko motivée) dit :
Très bien comme d’habitude.
28 janvier 2013, 14:39Rhaaa le suspense monte, j’ai hâte de pouvoir lire la suite.
Kevin Kohler » Blog Archive » Episode 18.1 : La grève du bus dit :
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30 janvier 2013, 0:29