L’échec des négociations avec Pognontepspor a déçu Leonardo. Il considère qu’un départ constituerait la solution la plus avantageuse pour tout le monde ; l’indemnité de transfert devant lui servir à agrandir son garage. J’ai beaucoup réfléchi cette semaine. Je me suis demandé à quoi ressemblerait ma vie sans le PSG. N’ayant pas trouvé de réponse satisfaisante, j’ai décidé de me battre pour rester au club. Je ne veux pas finir comme mon frère, perdu dans des silences profonds sonnant comme des regrets.
Anelka s’entraîne avec nous, désormais. Il cherche un club. Il me cherche, surtout. Après tout, c’est de sa faute si Antoine n’a pas fait carrière. Ce lâche lui a barré la route en le dénonçant à Denisot alors qu’ils étaient coéquipiers. Il méritait de payer pour son geste. Vendredi, je me suis crée un faux compte sur un forum pro-PSG (Cartelparisien.com) et, me faisant passer pour un ex-pensionnaire de l’INF Clairefontaine, j’ai balancé qu’Anelka roulait sans permis de conduire depuis ses quinze ans. Comme ça. Sans preuve. Une attaque gratuite et reposante.
Le lendemain, dès midi, l’information était reprise par Maxifoot.fr, le 10Sport.com, Jemenfoot.fr et 90Minutes.fr. A 13 heures, un pigiste d’Eurosport la relayait sur Twitter sans citer la source originelle. Mieux : il s’en appropria la paternité. A 16 heures, elle apparaissait sur les sites des principaux médias sportifs précédée des précautions d’usage : ”Selon les informations d’un journaliste n’appartenant pas à notre rédaction”, ; ”Info ou intox?”; ”Il se pourrait bien que”, ”Notre faible moyenne de pages vues/jour menaçant nos emplois, nous vous informons un peu honteusement de…’”, etc, etc. Deux jours plus tard, Jean-Marc Morandini l’affichait en home de sa décharge accompagnée d’un bandeau EXCLUSIF!!!!. Sans le foot, l’emploi du conditionnel tomberait en désuétude.
Libération consacra trois pages à l’affaire. L’économiste Alain Minc fustigea ”l’attitude d’un déplorable représentant du sport business” et Roselyne Bachelot exprima ”son dégoût devant ce comportement inqualifiable”, juste avant d’essayer un vibromasseur pour sa chronique sur D8. François Hollande, interrogé par une équipe du Petit Journal de Canal +, regretta l’exemple donné par le joueur ”alors que des milliers de jeunes se saignent pour pouvoir s’offrir des cours de conduite.” La Fédération des Auto-Ecole Agréée dénonça ”cette sortie présidentielle malheureuse”, vite suivie par Alain Minc et Roselyne Bachelot.
Sans le foot, la connerie se chercherait un nouvel exutoire.
Sans le foot, le samedi soir, la ferveur gagnerait les rues sans qu’on puisse la contrôler. Les plateaux télés se videraient de leur fureur. Mes ennemis seraient moins nombreux. Mes amis plus rares encore. Je n’aurais pas eu de prétexte pour les inviter à la maison. Comment communiquer avec ce cousin que je ne rencontre que lors des mariages? Quel sujet aborder avec mon père alors que nous nous voyons si peu depuis le divorce? Avec un coiffeur? Avec ses collègues de bureau? Sans le foot, on entendrait moins parler les hommes.
Sans le foot, qui s’intéresserait à Sochaux et à Auxerre hormis des gendarmes à la poursuite de tueurs en série? Des villes entières plongeraient dans l’anonymat. Des supporteurs désespérés se noieraient dans des étangs, les poignets attachés ou non. Sans le foot, mes notes en géographie n’auraient pas été si bonnes. La Ligue des Champions me servait à placer Donetsk sur une carte, la Ligue Europa Rotterdam et Alavès. La Coupe de France ne servait à rien puisque je n’avais pas été retenu pour affronter Arras. Sans le foot, j’aurais davantage étudié. J’aurais eu Bac+3 sans savoir qu’une victoire rapportait autant. J’aurais été d’une inculture crasse.
Mon adolescence n’aurait connu ni les multiplex de Ligue 2, ni les matchs à la récré, ni la joie d’humilier un grand de CM2 en lui dégommant la tête. J’aurais passé ma jeunesse à me poser des questions plutôt que devant un poste de radio. J’aurais été un être profondément triste et je n’aurais jamais su pourquoi.
Sans le foot, ma mère ne s’inquiéterait pas autant pour moi. Sans mon frère, je ne connaîtrais pas les commandes de PES. Sans mon père… Non, rien.
Sans le foot, mon chien ne se serait jamais appelé Ginola. Personne ne l’aimait ce clebs, maman a eu raison de le piquer.
Sans le foot, Lionel Messi serait nain dans un cirque, Cristiano Ronaldo prof d’aérobic à domicile, Stéphane Guivarc’h vendeur de piscines. Le dimanche, on retrouverait ses potes pour des parties de biathlon sauvages. Dans les compétitions de patinage artistique, les fans mécontents de l’arbitrage du jury lanceraient des fumigènes sur la glace. Sans le foot, le patinage artistique trouverait enfin un intérêt.
Plus de joie dans les yeux de l’enfant que son papy amène au stade. Plus de joie dans ceux de cet autre vieux monsieur qui en sort avec ce même enfant.
Un immeuble remplacerait le Parc des Princes, comme partout ailleurs dans cette région du globe. Il n’y aurait plus de stades, plus de buts, de passes, de coup-francs enroulés, d’attaquants enrobés. Plus d’images de foot. Téléfoot existerait malgré tout, dans sa formule actuelle. Pas Domino’s Pizza.
Que deviendraient les arbitres? Policiers, probablement. Ils continueraient à expulser des noirs.
Sans le foot, je ne lirais plus l’Equipe pour signaler à ma meuf qu’il est l’heure de me foutre la paix. Si j’avais une meuf. Si l’Equipe sortait encore en kiosque. Ce sport ne me servirait plus de refuge. Il ne m’aiderait plus à me soustraire à des premiers rendez-vous amoureux aussi excitants qu’un Newcastle-Reading.
Sans lui, je baiserais davantage mais j’aurais moins d’orgasmes.
Je ne ferais pas la gueule le lundi matin parce que mon équipe a perdu mais parce que nous serions le lundi matin, sans me différencier de la masse. Je ne sentirais plus cette incompréhension dans le regard de mes voisins quand je leur annonce cette passion dévorante qui me prend aux tripes. Je ne me sentirais pas aussi supérieurs à eux.
Sans le foot, les semaines paraitraient interminables. Je ne saurais pas combien 90 minutes peuvent être si longues, surtout vers la fin.
Si la vie durait 90 minutes, les occasions de but seraient rares. Passé le premier quart d’heure, l’homme se met à jouer défensif. Contre-nature. Il s’adapte à l’adversaire. Durant mes longs moments d’ennuis, je n’aime rien tant qu’observer mes semblables reproduire mécaniquement les attitudes qu’ils pensent les plus efficaces, lues, vues, observées chez les autres. Quand Zlatan rentre dans une pièce, ils le suivent. Quand il bâille, ils bâillent. Ils abandonnent toute initiative pour se soumettre à l’autorité dominante. La peur de décevoir les étouffe. J’ai conscience de participer à un jeu factice où l’on m’impose des opérations publicitaires débiles, des matches amicaux au Qatar sous une chaleur impossible. Résigné, tu t’éloignes du mouvement, tu l’analyses plus précisément. L’imbécilité de ton quotidien devient plus clair.
Il m’est arrivé au cours de ce séjour à Doha de m’en prendre verbalement à des gens parce que je les jugeais médiocres et pornographes. Je n’avais pas l’habitude des insultes mais survivre réclame de devenir soi-même vulgaire. Ceux qui refusent le jeu s’en écartent irrémédiablement. J’avais hésité à rejoindre la Turquie, c’est vrai. Paris, même pour un temps, me semblait plus sûr. Plus humain.
Quand Leonardo m’a humilié en public en me demandant de prendre exemple sur Javier alors qu’il se donne moins que moi, je n’ai pas cherché à protester. Leonardo nous rappelle sans cesse qu’évoluer au PSG est un devoir. ”Le club est plus fort que tout”, dit-il. Au fond, nous n’existons pas vraiment, sinon à travers l’image que nous voulons donner.
Je demeure intimement persuadé que l’homme est bon et que son environnement le rend mauvais. Leonardo me procure de la pitié. Lui aussi évolue dans ce totalitarisme social, ce monde où les rapports humains ne sont que propagande. Il m’a menti en me racontant que mon frère s’est fait virer du club pour avoir frappé une journaliste. J’imagine qu’il a voulu préserver Anelka. Ils sont amis, il l’a accueilli au Camp des Loges. Je ne suis pas allé le voir. Je ne cherche plus à comprendre. Je ferme ma gueule, je tente d’avancer. Je crois en moi. Je crois en l’homme, même s’il m’a beaucoup déçu pour le moment.


Captain Rai dit :
Sans le foot Moulins serait pas qualifié en CdF.
10 janvier 2013, 0:02maxime dit :
Kevin sera sans doute dans les tribunes. Sa place réservée, en ce moment
10 janvier 2013, 1:09Leblogdevern dit :
Sans le foot, on n’aurait pas eu Kevin Kohler, et c’eût été dommage…
10 janvier 2013, 10:16Sasuke dit :
Sans le foot, je n’aurais surement jamais lu Kevin Kohler !
Merci pour ce texte kevin.
10 janvier 2013, 11:06Nico dit :
Très en verve Kevin en ce moment, bravo !
10 janvier 2013, 11:12Baptiste dit :
Je croyais que c’était pas possible, mais ce texte est encore meilleur que tous les précédents…
10 janvier 2013, 11:31Oook dit :
Pas mieux que Baptiste, superbe.
10 janvier 2013, 11:45McCaw dit :
Précision : Alavés n’est pas une ville en elle-même, c’est un club de la ville basque de Vitoria.
(Comme Chelsea, Tottenham ou Arsenal sont des clubs de Londres, ce que je ne comprenais pas quand j’étais gamin, je cherchais comme un con sur les cartes de l’Angleterre…).
10 janvier 2013, 12:40Blingice dit :
Triste et mélancolique … Je sens la mauvaise fin triste
11 janvier 2013, 0:11Bobby dit :
Super article! Merci encore
11 janvier 2013, 18:37Piero dit :
Magnifique !
12 janvier 2013, 13:46Cuffi Georges dit :
excellent, en effet, comme le plus souvent.
13 janvier 2013, 23:13Manys Kobiste dit :
Je l’avais zappé celui-ci !
9 février 2013, 2:16Merci de nous rappeler à tous ce que nous savions déjà, l’amour du football, le vrai !
Petit rappel de ma préférée qui mérite une place quelque part : “sans le foot, je baiserai plus mais j’aurais moins d’orgasmes”. Tout est dit …