Medhi me réceptionne à l’aéroport Atatürk d’Istanbul. Samir, notre chauffeur de taxi, prétend avoir assimilé les rudiments de notre langue il y a quinze ans de cela, durant ses études universitaires à La Sorbonne. Il écoutait les commentaires de Thierry Roland à la télévision plutôt que de bûcher ses examens. Aujourd’hui, il révise en captant les matches de Ligue 1 sur RMC.fr. « Je connais toutes vos équipes : Saint-Étienne, Marseille, Lyon, Publicité. » Samir allume son poste et s’arrête sur une émission locale, un talk-show bruyant comme un 31 décembre, Ve Grän Güll. Le trajet jusqu’à la capitale sera interminable. Il durera à peine quinze minutes.

Le quartier de Fener, à l’est d’Istanbul, appartient à un passé lointain. Les maisons en hauteur paraissent sur le point de s’écrouler ; ce sont les plus stables de la zone. Des camelots transportent sur leur dos d’énormes cagettes de fruits, des verreries multicolores, parfois des handicapés. Ils traversent les rues sans prêter attention à la circulation. Le guide touristique que m’a prêté Samir présente l’endroit comme « un repère à barbus » et indique que les populations d’origines égyptiennes et turques, « malgré plusieurs points communs tels que le goût pour les desserts sucrés et une passion pour les chapeaux excentriques, ne passeront pas leurs vacances ensemble ». En jetant un oeil sur la couverture, je constate qu’il s’agit d’un ouvrage sur le football ottoman écrit par Thierry Roland. « On reconnaît bien son style, pas vrai ? » me dit le chauffeur en passant devant un stade anarchique, aux tribunes partiellement démolies. Medhi joue à Angry Birds Star Wars sur son portable.

Le taxi emprunte un pont et s’engage dans la partie de la ville dite moderne. La nuit, l’Istiklal Caddesi s’enflamme quand la jeunesse dorée stambouliote descend sur place. Les enseignes lumineuses des magasins de luxe attirent cette faune séduite par le charme de la vie occidentale. L’artère commerciale est parcourue par une ligne de tramway qui aboutit à une forêt de palaces. En journée, l’alignement militaire des boutiques de vêtements et de bijoux a plutôt tendance à décevoir. Se dévoilent alors les restaurants pour touristes. Samir s’immobilise à quelques mètres de l’arrêt Galatasaray pour s’acheter des provisions au Burger King. En remontant, il offre quelques frites à mon agent puis relance son tacot.

Nous avons rendez-vous avec les dirigeants de Pognontepspor, un club promu parmi l’élite, au budget quasi-illimité. Les formations de ce type émergent un peu partout dans le monde. Soutenues par des mécènes qui considèrent le football comme un moyen de légitimer leur pouvoir, elles n’ont ni traditions, ni supporteurs. Elles doivent rapidement réussir sous peine de demeurer dans l’oubli. L’argent représente alors un considérable gain de temps. En Turquie, le football est une religion. Posséder un grand club fait de vous l’égal d’un Dieu. Je ne sais rien de Pognontepspor, sinon que l’effectif comprend plusieurs internationaux africains en perdition et des semi-retraités brésiliens. J’ai quitté Doha en plein stage avec l’accord de Leonardo. Les dirigeants dégraissent le mammouth. Lassé de ne servir à rien, Luyindula a accepté de résilier son contrat. Bodmer négocie avec Saint-Étienne et Rabiot avec Toulouse. Je ne suis plus apparu sur une feuille de match depuis un bon mois.

« Ils veulent recruter des joueurs des plus prestigieuses équipes européennes.

- Ouais…

- Et du PSG, aussi. Pour le symbole.

- Ouais…

- Tiéné a refusé. C’est tombé sur toi. C’est cool, non ?

- Je suis ravi. Cela ne se voit pas ?

- Tu fais la gueule ?

- J’aurais aimé te voir davantage ces derniers temps.

- J’ai beaucoup de boulot, mec ! Je ne peux pas être partout !

- Je vous dépose ici, messieurs, nous interrompt Samir. Seuls les bus acceptent d’aller plus loin. »

Après une interminable attente, nous montons dans un corbillard roulant, à l’arrière d’un couple d’une vingtaine d’années. Fatma est svelte et grande. Toutes les femmes de ce bus sont à son image. Toutes collent leur compagnon de près pour éviter qu’il ne s’échappe. Elles ont l’air dociles, dévouées corps et âmes. Vivre en Turquie ne paraît pas si atroce. Nicolas Anelka a bien joué à Fenerbahçe, Franck Ribéry à Galatasaray… Cette expérience peut me servir de tremplin. Un an pour devenir le meilleur joueur du championnat et rebondir ailleurs, en Italie ou en Angleterre. Après tout, Guillaume Hoarau est bien en train de négocier avec un club chinois !

Le véhicule fait halte dans un village égaré dans le désert, à proximité d’un poste de police. Le chauffeur frappe à la porte pour réclamer un peu d’essence. Un homme aux oreilles proéminentes ouvre, marque une hésitation, m’aperçoit. Instantanément, il se dirige vers moi puis m’embrasse en se définissant comme « l’assistant du président ». Un câlin plus tard, il me montre un hélicoptère posé sur le toit de la caserne. Vingt-cinq minutes de vol. Pognontep. Le parking du stade abrite un aérodrome. Atterrissage. Nous sortons de l’hélico. J’ai les pieds engourdis. Une femme me fouille, bouche fantastique, un teint légèrement laiteux. Elle me tâte le ventre puis les fesses. Elle me demande si j’ai quelque chose à déclarer. Par réflexe, je lui dis de voir ça avec mon agent. Medhi n’a rien à déclarer hormis un couteau à huître, du fil de fer, des fumigènes et Le Pierrot top foot de Pierre Ménès, Éditions du rocher. La femme confisque le livre et nous laisse avancer. Je marche sur un tapis roulant cerné de scanners corporels que surveille un obèse moustachu. Je bande encore. Je suis gêné. Un, deux, trois tourniquets. Jet privé. Redécollage. Cinq minutes dans les airs. Vue sur des gros rochers. Vue sur les mêmes rochers, plus petits. Atterrissage. Nous sortons du jet. Déboule une énorme limousine. « Voici monsieur Ezgün », me souffle l’assistant du président. Monsieur Ezgün baisse sa vitre.

« Votre vol s’est-il bien passé ?

- Oui. Deux ou trois secousses, mais rien de grave. »

Il s’empare du pistolet de son garde du corps, exécute son assistant, s’excuse pour la pénibilité du voyage puis nous fait entrer dans sa voiture. Sièges en cuir. Tapis roulant. Un, deux, trois tourniquets. Dix minutes de route. S’éveille soudain une villa immense, élégante construction enveloppée d’un labyrinthe de plantes exotiques jaunes et bleues, aussi brillante qu’une photocopie du Paradis. « C’est la niche de mon chien. » Derrière la résidence s’étendent des champs et des rivières artificielles.

« Tout ceci m’appartient. Lorsque je téléphone d’un bout à l’autre de ma propriété, le temps que ça sonne, j’ai oublié ce que je voulais dire.

- Impressionnant.

- Quand le facteur vient me vendre ses calendriers, le temps que je vienne lui ouvrir la porte, nous avons changé d’année.

- Eh ben.

- J’avoue.

- J’emploie trente cuisiniers rien que pour nourrir mes comptables. Et trente comptables de plus pour calculer les dépenses de mes comptables.

- Quand même. »

Medhi se permet une remarque sur sa taille ; un mètre soixante, environ.

« J’en faisais vingt de plus avant mon opération. Tout me paraît bien plus grand aujourd’hui. Ah, j’aime tellement le football, vous savez !

- Nous n’en doutons pas.

- C’est un sport si sain ! Pour prendre le pouvoir en Obravie, j’ai dû arroser la moitié du gouvernement et assassiner une vingtaine d’opposants. Alors que pour monter en première division, j’ai seulement acheté les arbitres ! Et personne ne s’est plaint !

- Pas même la FIFA ?

- Ha ! Ha ! Quand monsieur Blatter est venu, je lui ai offert une chamelle. Cet homme est si sympathique ! »

Ahmet Tukri Ezgün s’est autoproclamé dirigeant de l’Obravie en 2006. La région est scindée en deux : une partie au nord, appelée Obravie du nord, et une autre au sud, appelée Obravie de l’ouest. Vingt-quatre millions d’obraviens manqueraient de nourriture, chiffre d’autant plus inquiétant que la population ne dépasse pas les seize millions d’habitants (dont très peu de géographes). Langues parlées : obravien (42 %), turc (18 %), esperanto (11 %), français (3 %). Championnats accessibles via la TNT : Premier League, Süper Lig, Ligue 1.

« Lâchez ce guide, voulez-vous. Et commençons les négociations. »

Alors qu’il s’allonge sur un canapé en peau de léopard, l’un de ses domestiques nous apporte un papier doré et un stylo Montblanc.

« Je dois indiquer un chiffre au hasard, c’est ça ?

- Pas du tout. Rappelez-moi simplement votre nom. Je reçois tellement de joueurs, vous savez !

- Pardon. J’avais cru que…

- Quel est votre poste, monsieur… Culotte ?

- Kohler. J’écris si mal que ça ?

- Où aimez-vous jouer ?

- Attaquant.

- Vous jouerez attaquant, alors.

- L’entraîneur est d’accord ?

- Ha ! Ha ! L’humour français, n’est-ce pas ? Votre peuple est si drôle ! J’adore d’Anne Roumanoff ! Pas vous ?

- Mon client refuse de répondre à cette question.

- Qui sera le coach ?

- Raymond Domenech.

- Ah.

- Vous vivrez avec lui dans l’aile ouest de ce château. Les roquettes des insurgés ne pourront pas vous atteindre.

- Ah.

- Mon client est inquiet.

- Chaque matin, l’une de mes maîtresses vous servira un petit-déjeuner complet. À vous et à votre agent.

- Sincèrement, je…

- Elle sera nue.

- Mon client est d’accord !

- Medhi…

- Nous vous fournirons une voiture avec chauffeur et un grand jardin pour votre chien.

- Mon client n’a pas de chien.

- Nous lui fournirons un labrador. Et un cuisinier pour votre labrador. Qu’aime-t-il manger ?

- Le cuisinier ?

- Le labrador.

- Aucune idée. Je ne l’ai pas encore.

- Et concernant le salaire ?

- Cent vingt mille dollars.

- Par mois ?

- Ha ! Ha ! Non, par semaine. »

Je viens d’une famille modeste. Mon père est ouvrier et paye une pension alimentaire à ma mère. Mon frère est au chômage. Leur avenir s’annonce si plat qu’il m’est impossible de cracher sur autant d’argent. Je peux les aider. Je ne suis pas certain de me plaire, ici, mais rien ne me retient à Paris. Au pire, j’en profiterais pour apprendre le Turc et visiter Istanbul. L’Iran, tout proche, possède des paysages magnifiques. Dix fois mon salaire, putain !  Dix fois !

« Vous obtiendrez une prime de dix millions à votre première sélection en équipe de France. Une seconde du même montant pour la refuser et se consacrer exclusivement à notre équipe. »

Au haut niveau, une carrière dure dix ans, parfois moins. Elle suit des décisions qui ne nous appartiennent pas. Nous allons là où notre entreprise nous vend ; au plus offrant, généralement. Le PSG s’est séparé de mon frère alors qu’il avait du talent. Je ne suis que remplaçant et je peux difficilement prétendre à mieux.

« Montons à cent cinquante mille, voulez-vous ?

- C’est… C’est génial ! Vraiment génial !

- Vous m’en voyez ravi. »

J’entends des doigts qui craquent. Medhi ne se sent plus. Je l’entends réclamer cinq cent cinquante mille. Je me tourne vers lui en tentant de rester calme. Il répète : « Cinq cent cinquante mille ou rien. Si vous voulez Kevin Kohler, il faudra vous le payer. » Il attrape son verre sans le boire, juste pour se donner un style. Aucune bulle ne sort de son champagne. Il bluffe, c’est évident.

« Mon agent plaisante, d’accord ?

- Cinq cent cinquante mille ou rien.

- Ta gueule, merde ! »

Monsieur Ezgün caresse l’extrémité de sa copieuse moustache en esquissant un sourire. Derrière lui, le vitrail renvoie mon visage sur lequel perle une goutte de sueur grosse comme un diamant.

« J’aime beaucoup les Français, savez-vous ? Christian Clavier, Franck Dubosc, Mickaël Vendetta… Ils sont si drôles, si spirituels ! »

Medhi repose son alcool sur la table mais oublie de se servir du sous-verre prévu à cet effet. Son adversaire le remarque et pousse un soupir.

« Vous m’étiez agréable, monsieur Kohler.

- Vous me l’êtes aussi !

- Mais je n’aime pas être contrarié.

- Attendez, on… On peut discuter, non ?

- Trois cent vingt mille, allez ! propose Medhi.

- C’est dommage. Oui… Vraiment dommage…

- Deux cent quarante mille ?

- Quelqu’un va vous raccompagner. Bonne journée à vous.

- Deux cent dix ? »

Il se lève. Je tente de le retenir par le bras mais il est déjà trop tard.

« Attendez ! Ne partez pas !

- Deux cent quatre ? C’est mon dernier mot ! »

La porte claque. La tête de rhinocéros empaillée au-dessus de l’entrée vacille de son socle et s’écrase sur le sol. Trois sbires nous poussent dehors, par la sortie côté jardin. Les fleurs sont superbes. J’ai envie de les piétiner.

« Bon, ça s’est pas trop mal passé.

- Ta gueule.

- De toute façon, tu n’avais pas vraiment envie de signer, hein ? »

Un orque nage dans une fontaine. J’ai envie de me baigner.

15 commentaires

  1. tom dit :

    bon c’est un detail, mais le stade de Fenerbahce n’est pas a Genre mais sur la rive asiatique :)

  2. tom dit :

    pas a Fener (connerie de tablette)

  3. Kevin Kohler dit :

    Guide de merde ! J’ai confondu avec un autre, alors ! Me disait bien qu’il était trop petit pour abriter un tel club

  4. thomas dit :

    Ouais tu t’es fait avoir, ça devait être le stade moisi d’Istanbulspor :) (ça existe, demande à ton agent)

  5. chinchillamaskée dit :

    courage Kevin la saison n est pas finie, une blessure d un titulaire et ca sera ton heure de gloire a Paris ! Bonne année a toi !

  6. supporteur dit :

    Deconne pas kevin, va à Nancy, ils cherchent des joueurs pour rester en l1 la bas !
    Sinon y a aussi Ajaccio ou Bastia …
    Le psg te pretera, en payant ton salaire…ils sont tellement blindés de thunes…et pis c est la classe italienne maintenant

  7. waynedt12 dit :

    Vire moi ce putain d’agent !

  8. Laure Boulleau dit :

    Pourquoi tu veux partir du PSG ? Tu ne veux plus me voir ?

  9. maxime dit :

    La vraie Laure Boulleau ? Moi je dis : fail

  10. Zlatan dit :

    On dit : fake.

  11. Sken dit :

    Si on va de l’aéroport a Istiklal on ne traverse pas le Bosphore, vu que les 2 se trouvent sur le côté Européen. Ces guides Thierry Roland sont vraiment mal faits.

  12. big girl vanity set dit :

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