Medhi me réceptionne à l’aéroport Atatürk d’Istanbul. Samir, notre chauffeur de taxi, confie avoir appris le français il y a quinze ans de cela, durant ses études universitaires à Paris. A l’époque, il écoutait les commentaires de Thierry Roland à la télévision plutôt que de bûcher ses examens. Aujourd’hui, il révise en captant les matches de Ligue 1 sur RMC.fr. ”Je connais toutes vos équipes : Saint-Etienne, Marseille, Lyon, Publicité.” Samir allume son poste et arrête son choix sur une émission locale, un talk-show bruyant comme un 31 décembre, Ve Grän Güll. Le trajet jusqu’à la capitale sera interminable. Il durera quinze minutes.

Le quartier de Fener, à l’est d’Istanbul, appartient à un passé lointain. Les maisons en hauteur paraissent sur le point de s’écrouler ; ce sont les plus stables de la zone. Des camelots transportent sur leur dos des énormes cagettes de fruits, des verreries multicolores, parfois des handicapés - unicolores, uniquement. Ils traversent les rues sans prêter attention à la circulation. Le guide touristique que m’a prêté Samir présente l’endroit comme ”un repère à barbus” et indique que les populations d’origines égyptiennes et turques, ”bien qu’elles partagent quelques points communs tels que le goût pour les desserts sucrés et une passion pour les chapeaux excentriques, ne passeront pas leurs vacances ensemble.” En jetant un oeil sur la couverture, je constate qu’il s’agit d’un ouvrage sur le ”Football ottoman de 1912 à nos jours” écrit par Thierry Roland. ”On reconnaît bien son style, pas vrai?” nous dit le chauffeur en passant devant un stade. Medhi joue à Angry Birds Star Wars sur son portable.

”C’est ici?

- Ca n’a pas l’air.

- Tu sais où l’on va, au moins?

- Absolument pas. Prenez à droite, Samir, ça a l’air joli.”

J’avais reçu une offre ”indécente” de la part d’un club dont Medhi n’a pas pu me préciser l’identité. L’adjectif m’avait toutefois suffisamment intrigué pour me pousser à quitter Doha en plein stage, avec l’accord de Leonardo. Les dirigeants dégraissaient le mammouth et je n’étais plus apparu sur une feuille de match depuis un bon mois. Je n’avais plus rien à perdre.

Samir emprunte un pont et s’engage dans la partie de la ville dite ”moderne”, probablement sans toilettes turques, donc. ”Assurément le quartier le plus hot* avec celui d’Harem, où il n’est pas rare de croiser des citadins accompagnés de plusieurs femmes aux bras (*chaud)”, décrit le guide. La nuit, l’Istiklal Caddesi s’enflamme quand la jeunesse dorée stambouliote descend sur place. Les enseignes lumineuses des magasins de luxe attirent cette faune séduite par le charme de la vie occidentale. En journée, l’alignement militaire de ces boutiques de vêtements et de bijoux a plutôt tendance à décevoir. Se dévoilent alors les restaurants pour touristes et la ligne de tramway. Samir s’immobilise à quelques mètres de l’arrêt Galatasaray pour s’acheter des provisions au Burger King. En remontant, il offre quelques frites à mon agent puis relance son tacot.

”Putain qu’elles sont grasses. Déchire une page, s’il te plait.

-  Bon, tu fais chier, sérieux!

- Quoi?

- Qui veut me recruter? Tu le sais ou pas?

- Tranquille…

- Non! J’en ai marre de toi! J’en ai ras le cul de ton incompétence!

- Je… J’aurais dû apporter ce fax. C’était marqué dessus. Tu… Euh…

- C’est pas ce truc qui dépasse de la poche de ton jeans?

- De… ? Ah ouais, exact!”

Nous avions rendez-vous avec les dirigeants de Pognontepspor, une formation promue parmi l’élite, aux moyens quasi-illimités, une sorte d’eldorado de la dernière chance.

”Ils veulent recruter des joueurs des plus prestigieuses équipes européennes.

- Ouais…

- Et du PSG, aussi.

- Ouais…

- Pour l’image. Bodmer et Tiéné ont refusé. C’est tombé sur toi. C’est cool, non?

- Je te casse la gueule maintenant ou tu préfères attendre la fin du trajet?

- Justement, je vous dépose ici. Seuls les bus acceptent d’aller plus loin.”

Fatma est mince et grande, sans rondeurs. Toutes les femmes de ce bus sont minces et grandes, sans rondeurs. Toutes collent leur homme de près pour éviter qu’il ne s’échappe. Elles ont l’air dociles, dévouées corps et âmes. Poilues mais dociles. J’ai trop lu ce livre. Tout de même, vivre en Turquie ne paraît pas si atroce. Nicolas Anelka a bien joué à Fenerbahçe, Franck Ribéry à Galatasaray. Cette expérience peut me servir de tremplin. Un an pour devenir le meilleur joueur du championnat puis rebondir ailleurs, en Italie, par exemple. Hoarau est bien en train de négocier avec un club chinois. Tout est envisageable.

Le véhicule s’arrête dans un village égaré dans le désert, à proximité d’un poste de police. Le chauffeur frappe à la porte pour réclamer un peu d’essence. Un homme ouvre, suivi de six policiers. Il se définit comme ”l’assistant du président” et nous fait monter dans un hélicoptère. Vingt-cinq minutes de vol. Pognontepspor. Le parking du stade abrite un aérodrome. Atterrissage. Nous sortons de l’hélico. J’ai les pieds engourdis. Une femme me fouille, très belle, une bouche fantastique, un teint légèrement laiteux. Elle me tâte le ventre puis les fesses. Elle me demande si j’ai quelque chose à déclarer. Par réflexe, je lui dis de voir ça avec mon agent. Medhi n’a rien à déclarer hormis cinquante-deux boîtes de préservatifs, un couteau à huître, du lubrifiant, un pistolet et Le Pierrot top foot de Pierre Ménès, Editions du rocher. La femme confisque le livre et nous laisse avancer. Je marche sur un tapis roulant cerné de scanners corporels que surveille un obèse avec une moustache. Je bande encore. Je suis gêné. Un, deux, trois tourniquets. Jet privé. Redécollage. Cinq minutes dans les airs. Vue sur des gros rochers. Vue sur les mêmes rochers, plus petits. Atterrissage. Nous sortons du jet. Déboule une énorme limousine. ”Voici monsieur Ezgün”, me souffle l’assistant du président. Dix-huit gardes du corps le protègent. Monsieur Ezgün me demande si le vol s’est bien passé.

”Très bien, quoiqu’un peu long.”

Il prend un fusil, exécute son assistant puis nous invite à le rejoindre dans sa voiture. Medhi hésite. Je le pousse à l’intérieur. Tapis roulant, un, deux, trois tourniquets. Dix minutes de route. Une immense villa surgit de nulle part, élégante construction enveloppée d’un labyrinthe de plantes exotiques. La maison de Dieu. ”C’est la niche de ouaf-ouaf, mon chien.” Derrière la résidence s’étendent des champs, des rivières artificielles et des montagnes.

”Tout ceci m’appartient. Lorsque je téléphone d’un bout à l’autre de ma propriété, le temps que ça sonne, j’ai oublié ce que je voulais dire.

- Impressionnant.

- Quand le facteur vient me vendre ses calendriers, le temps que je vienne lui ouvrir la porte, il n’est plus à jour.

- Eh ben.

- J’avoue.

- J’emploie trente cuisiniers rien que pour nourrir mes comptables. Et trente comptables de plus pour calculer les dépenses de mes comptables.

- Quand même.”

Medhi se permet une remarque sur sa taille ; 1m60, environ.

”J’en faisais vingt de plus avant mon opération. Tout me paraît bien plus grand aujourd’hui.

- Ouais.

- J’aime tellement le football, vous savez!

- Nous n’en doutons pas.

- C’est un sport si sain! Pour prendre le pouvoir en Obravie, j’ai dû arroser la moitié du gouvernement et assassiner une vingtaine d’opposants. Alors que pour monter en première division, j’ai seulement acheté les arbitres! Et personne ne s’est plaint.

- Pas même la FIFA?

- Ha! Ha! Quand monsieur Blatter est venu, je lui ai offert une chamelle. Il a adoré. Il a une sexualité si étonnante.

- N’en dites pas plus.

- Cet homme est si sympathique!

- Entre dictateurs, vous vous comprenez.

- Pardon?”

Il pose la main sur l’épaule de Medhi.

”Je préfère que l’on me considère comme un ”despote éclairé”, voulez-vous? Les journaux m’appellent ainsi. Ceux que je possède, en tout cas.”

Ahmet Tukri Ezgün s’est autoproclamé dirigeant de l’Obravie en 2009. La région est scindée en deux : une partie au nord, appelée “Obravie du nord”, et une autre au sud, appelée “Obravie de l’ouest”. La guerre civile a durement touché l’industrie et occupe les financements encore existants. 24 millions d’obraviens manqueraient de nourriture, chiffre d’autant plus inquiétant que la population ne dépasse pas les 16 millions d’habitants, dont très peu de géographes. Langues parlées : Obravien (42%), Turc (18%), Esperanto (11%), Français (3%). Championnats accessibles via la TNT : Premier League, Süper Lig, Ligue 1.

”Lâchez ce guide, voulez-vous. Et commençons les négociations.”

Alors qu’il s’allonge sur un canapé en peau de léopard, un eunuque vient nous apporter une feuille en papier doré et un stylo.

”Je dois indiquer un chiffre au hasard, c’est ça?

- Pas du tout. Rappelez-moi simplement votre nom. Je reçois tellement de joueurs, vous savez! Nous comptons recruter les meilleurs : Raul, Thierry Henry, David Trezeguet, Francesco Totti…

- Les meilleurs du siècle précédent, quoi.

- Quel est votre poste, monsieur Culotte?

- Kohler. J’écris si mal que ça?

- Où aimez-vous jouer?

- Un peu partout. Milieu droit.

- Vous jouerez milieu droit, alors.

- L’entraîneur est d’accord?

- Ha! Ha! L’humour français, n’est-ce pas? Votre peuple est si drôle! Que pensez-vous d’Anne Roumanoff?

- Mon client refuse de répondre à cette question.

- Du calme, Medhi.

- Vous vivrez dans l’aile ouest de ce château. Les roquettes des insurgés ne pourront pas vous atteindre.

- Ah.

- Mon client est inquiet.

- Chaque matin, l’une de mes maîtresses apportera un petit-déjeuner complet (confiture, miel, oeuf de saumon, Golden Grahams) à vous et à votre agent. Elle sera nue.

- Mon client est d’accord.

- Medhi…

- Nous vous fournirons une voiture avec chauffeur et un grand jardin pour votre chien.

- Mon client n’a pas de chien.

- Nous lui fournirons un labrador. Et un cuisinier pour votre labrador. Qu’aime-t-il manger?

- Je ne sais pas, je ne l’ai pas encore.

- Ah oui, pardon.

- Et concernant le salaire?

- 120.000 dollars.

- Par mois? Autant?

- Ha!Ha! Non, par semaine.”

Je viens d’une famille modeste. Mon père est ouvrier et paye une pension alimentaire à ma mère. Mon frère est au chômage. Leur avenir s’annonce si plat qu’il m’est impossible de cracher sur autant d’argent. Je peux les aider.

”Vous obtiendrez une prime de dix millions à votre première sélection en équipe de France. Une seconde du même montant pour la refuser et se consacrer exclusivement à notre club.”

Une carrière était courte, souvent imprévisible. Au haut niveau, elle durait dix ans, parfois moins. Le PSG avait choisi de se séparer de mon frère pour une simple bagarre alors qu’il avait le talent pour passer professionnel. J’étais voué à terminer remplaçant. On me proposait soudain dix fois mon salaire alors que je n’avais encore rien prouvé. N’importe quel footballeur aurait accepté.

”Je peux monter à 150.000 par semaine!’

- Mon client trouve cela correct.

- Très correct, même!

- Moi, je réclame 500.000.

- Pardon?

- Hein?”

Medhi inspire longuement et reformule sa proposition.

”500… Non, 550.000 ou rien.

- Qu’est-ce que tu fous?

- Au titre de ma rémunération.

- Arrête putain!

- 550.000 ou rien. Si vous voulez Kevin Kohler, il faudra vous le payer. Et me payer, aussi. C’est comme ça que ça marche, non?”

Ce débile attrape son verre de champagne sans le boire. Juste pour l’attraper. Juste pour se donner un style.

”Il plaisante, d’accord? Mon… Mon agent se contentera de 100.000 dollars!

- 550.000 ou rien.

- Ta gueule, merde!

- J’aime beaucoup les Français, savez-vous? Christian Clavier, Franck Dubosc, Mickaël Vendetta. Ils sont si drôles, si spirituels!”

Medhi pose son verre.

”320.000, allez.

- Mais je n’aime pas être contrarié.

- Ah, euh…

- Attendez, on peut discuter, non?

- C’est dommage. Vous m’étiez agréable, monsieur Kohler.

- 240.000?

- Nous allons vous raccompagner.

- 210.000? 208.000? 204.000?

- Bonne journée à vous.

- Attendez! 199.999, 95? Attendez, ne partez pas!”

Medhi tente de le retenir par le bras mais Monsieur Ezgün se lève et fait signe à son nouvel assistant d’appeler la limousine. Medhi s’excuse mais il est déjà trop tard. La porte claque.

”Bon, ça s’est pas trop mal passé.

- Sérieusement : ta gueule.

- De toute façon, t’avais pas vraiment envie de partir, hein?”

13 commentaires

  1. tom dit :

    bon c’est un detail, mais le stade de Fenerbahce n’est pas a Genre mais sur la rive asiatique :)

  2. tom dit :

    pas a Fener (connerie de tablette)

  3. Kevin Kohler dit :

    Guide de merde ! J’ai confondu avec un autre, alors ! Me disait bien qu’il était trop petit pour abriter un tel club

  4. thomas dit :

    Ouais tu t’es fait avoir, ça devait être le stade moisi d’Istanbulspor :) (ça existe, demande à ton agent)

  5. chinchillamaskée dit :

    courage Kevin la saison n est pas finie, une blessure d un titulaire et ca sera ton heure de gloire a Paris ! Bonne année a toi !

  6. supporteur dit :

    Deconne pas kevin, va à Nancy, ils cherchent des joueurs pour rester en l1 la bas !
    Sinon y a aussi Ajaccio ou Bastia …
    Le psg te pretera, en payant ton salaire…ils sont tellement blindés de thunes…et pis c est la classe italienne maintenant

  7. waynedt12 dit :

    Vire moi ce putain d’agent !

  8. Laure Boulleau dit :

    Pourquoi tu veux partir du PSG ? Tu ne veux plus me voir ?

  9. maxime dit :

    La vraie Laure Boulleau ? Moi je dis : fail

  10. Zlatan dit :

    On dit : fake.

  11. Sken dit :

    Si on va de l’aéroport a Istiklal on ne traverse pas le Bosphore, vu que les 2 se trouvent sur le côté Européen. Ces guides Thierry Roland sont vraiment mal faits.

  12. big girl vanity set dit :

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CDF
Kevin Kohler