A travers la vitre, Zlatan essaye de distinguer le tarmac entre les gouttes de pluie. Un orage éclate. Il perd patience et gronde. Son Boeing est cloué au sol. Dans cette ancienne république soviétique aux montagnes abruptes, un proverbe dit que les avions volent moins longtemps que les poules. Un second précise que les Arméniens volent davantage que les avions. Je ne tremble pas. A force de lui servir de mur d’entraînement pendant que les autres se douchent, j’ai noué avec cet homme un début de complicité. J’ai fini par ne plus ressentir la douleur, aussi.

”Pourquoi t’es triste?”

Pas de réponse.

”A cause de Laure Boulleau?

- Yes.”

La semaine dernière, j’avais vécu une scène assez incroyable à la cantine, plus incroyable encore que d’y trouver des steaks hachés bien cuits. Zlatan s’est approché de ma table, sans traducteur ni garde du corps, l’air soucieux. Il a dégagé Rabiot en lui arrachant le cuir chevelu et il a commencé à me parler de Laure en suédois, une langue que je maîtrisais désormais très convenablement grâce au DVD Björn Borg, mes conseils minceurs. Il l’avait invitée à une soirée mais elle ne l’avait jamais rappelé. Pour elle, il voulait apprendre notre langue. Il avait envoyé des fleurs à son domicile - des raretés du Tibet cultivées dans le jardin du Dalaï-Lama - sans savoir que Laure n’aimait pas les fleurs. Il lui avait donné un panier rempli de chatons - aussi mignons que ceux des vidéos postées sur Facebook par le Dalaï-lama - mais elle n’aimait pas les chats non plus. Pour Zlatan, séduire Laure se révélait encore plus compliqué que d’être utile dans une rencontre à élimination directe de la Ligue des Champions. Coucher avec cette meuf constituait sa motivation première, bien loin devant le foot. Depuis cet échec, son niveau avait d’ailleurs considérablement baissé et s’il continuait à critiquer de manière justifiée mes coéquipiers, lui-même se savait décevant. Il n’avait marqué qu’un triplé contre Valenciennes, aucun but contre Lyon, un seul contre Evian et Nice. Face à Brest, son coup du scorpion réalisé au point de penalty avait manqué sa cible. A l’entraînement, il les transformait du rond central. Clairement, il n’y était plus.

Zlatan voyagera seul. Le reste de l’équipe prendra un second avion, plus petit et moins confortable. Ainsi, dans l’hypothèse où l’un des deux coucous s’écrase, les dirigeants n’auront pas à réinvestir dans l’achat de joueurs. Zlatan peut parfaitement gagner le championnat sans coéquipier. Sans Laure, par contre, ses chances de conquérir l’Europe semblent minces.

La passion est ce qui vous fait avancer quand quelqu’un vous retient par le maillot. J’ai reçu des offres de la part de clubs belges mais il faudrait être saoul pour quitter Paris et aller là-bas. De l’avis de tous, je réalise d’excellentes séances. L’équipe s’impose sans moi, sans Nene. Le coach nous dit de patienter. Nene est en vacances au Brésil. Il a deux possibilités : signer à Santos, dans son pays et une formation qu’il apprécie, où il se dit ravi d’évoluer avec Neymar, ravi de retrouver ses amis d’enfance, ses oncles, Roberto, son demi-frère élevé par des tapirs ou bien rejoindre un énigmatique club russe au nom finissant par -shian mais avec un salaire revu à la hausse. Si les négociations avec Kim Kardashian (?) échouent, il signera à Santos.

(Plan de vol)

Nous passerons les fêtes de fin d’année au Qatar dans un bunker climatisé, sobre et fonctionnel, qui n’aurait pas déçu Hitler. Auparavant, les dirigeants ont profité de la trêve pour multiplier les déplacements à travers le monde afin de développer ”la marque PSG”. A Qaanaaq, riante bourgade frigorifique du Groenland, nous avons vendu six-cents maillots aux esquimaux ; ils s’en serviront pour conserver de la viande de phoque. A la frontière canado-américaine, vers 2 heures du matin, Leonardo a rencontré un certain Jack K., un investisseur prêt à sponsoriser nos chaussettes en échange de plusieurs milliards. Au Maroc, il a parrainé le lancement d’une émission de télé-réalité dont le gagnant se verra octroyer un contrat d’un an au club sans aucune chance de jouer, sur le même fonctionnement que notre centre de formation. En Argentine, il a laissé Pastore se ressourcer dans un bain de foule et distribué aux gamins des bidonvilles des coques pour iPhone customisées à nos couleurs. Au Soudan, nous avons disputé un match amical aussi court que lucratif dans la même équipe que le chef de tribu local et avec la tête de son opposant comme ballon. En Chine, nous avons offert nos propres iPhones à des enfants pour qu’ils les réparent. J’ignore ma prochaine destination. L’appel me le dira. Ou les pages transferts de l’Equipe.

(Plan de vol, suite)

La nuit est tombée. Les lumières du hall d’embarquement ont sauté. Le vent est si fort que les avions n’ont plus besoin d’un pilote pour décoller. En attendant de monter à bord, Leonardo répète les consignes de sécurité :

- Nous nous installerons tous à l’avant, deux par sièges, pendant qu’Alex s’assiéra seul à l’arrière afin de stabiliser l’appareil.

- Les produits liquides tels que les boissons, les dentifrices ou les cosmétiques doivent être placés dans un sac en plastique transparent d’une capacité maximale d’un litre. La capacité du jacuzzi a été réduit de moitié.

- Jérémy Ménez n’occupera pas la place située à côté de la sortie de secours.

- S’il faut jeter quelque chose par-dessus bord, Tiéné est prioritaire. Ensuite, les bagages.

- Les articles explosifs (feux d’artifice, bombes aérosols, éditos de Fabrice Jouhaud après un match perdu de l’Equipe de France) sont interdits.

- Sur demande collective, les gilets de sauvetage seront des Giorgio Armani.

- Aucune hôtesse de l’air autorisée à bord ; sauf les épouses des joueurs, évidemment.

Un peu inquiet, je demande au pilote ses références. Il sort de la valise où il s’était caché à cause de l’orage et m’explique avoir joué un petit rôle dans la série Pan Am. Je repose ma question. Il m’indique avoir été embauché par Leonardo parce qu’il a les dents brillantes. Son prédécesseur ne collait pas avec les nouvelles exigences esthétiques de la direction (il portait un bouc). Plutôt que d’insister, je décide d’aller me promener en attendant l’exécution.

Ma vie est une suite de déplacements minutés dans des lieux qui se ressemblent. Aucun hôtel ne m’est étranger. Les quatre étoiles ne me font plus bander. Nous n’avons pas le temps de visiter les formidables villes où nous nous rendons. A Kiev, nous avons mangé des pâtes plutôt que la bouillasse du coin. A Zagreb, personne ne fut autorisé à quitter le bâtiment, le staff craignant les supporteurs adverses. Nous sommes des détenus privés de sorties.

Les aéroports sont différents. Ils sont à la fois coupés du monde et si proches de lui. Comme dans les stades, les gens se mélangent, riches, pauvres, de nationalités et de religions différentes, soudain unis par la même cause. Cette soupe leur donne une odeur particulière, assez agréable, au fond. Les passagers se comprennent alors qu’ils ne partagent que le même vol. Certains choisissent les tribunes présidentielles ou la première classe mais, à un moment donné, quand un but est marqué ou quand la tempête se lève, un rapprochement s’enclenche, timide mais réel. Les sourires apparaissent, disparaissent puis l’existence reprend son cours.

Malgré mes efforts, je n’ai créé aucune affinité avec les Français de l’équipe. A la fin du voyage, je sais que je ne les reverrai pas. Leonardo souhaite que nous restions ensemble lors des déjeuners et après les matches pour insuffler une atmosphère positive. Dans le même temps, il refuse que nos proches assistent aux entraînements plus d’une fois par semaine. Notre famille passe après le club. Alex ne voit presque plus sa soeur, sinon lors des partouzes organisées par Maxwell.

J’avais passé Noël loin des miens à bouffer du foie gras à 10.000 mètres d’altitude. Le 23, j’avais quitté Moulins sans ressentir de tristesse. Comme je jouais de moins en moins, maman s’imaginait que j’étais perdu pour le football. Totalement déconnectée de la réalité, elle craignait qu’on me vole mon argent. Elle avait peur que je tombe sur des escrocs comme ceux que Medhi avait ramené de Paris. Un producteur de musique n’ayant jamais sorti d’album et une mannequin cuisse pour la Redoute s’étaient incrustés à la maison sans prévenir. Antoine les avait vus un peu plus tard en train de baiser dans le garage. Il n’a pas retrouvé le tournevis qu’il était venu chercher.

Medhi était mon ami mais nous ne nous parlions plus vraiment.

Deux autres de ses potes présentés comme ”des agents agrées par la FIFA” organisèrent dans le salon une partie de base-ball avec un Babybel et Frisbee, le teckel de ma mère. Elle rentra des courses plus tôt que prévu et mit ces débiles à la porte. J’ai financé les réparations. J’étais payé pour ça. Payé à rien foutre.

Mon frère ne comptait rien faire de spécial le 31. Nous avons vécu ensemble à Paris trois semaines sans recevoir des gens. Rentré à Moulins, il préparait des concours. Il paraissait évident que j’allais virer Medhi de l’appartement. La solitude ne m’effrayait pas. On n’est jamais déçu par les autres quand on est seul.

15 commentaires

  1. Hervé dit :

    Un coup de blues au mercato ? Toujours aussi poétique ce texte.

  2. Blingice dit :

    Réussir à mettre en commun un aéroport et un match de foot … Je savais même pas que ça pouvait être possible ! GG comme on dit !

  3. Armandinõ dit :

    Bravo!

  4. McCaw dit :

    Parfois je me dis que c’est Laure Boulleau qui tient ce blog…

  5. Ma poule y'en a qui l'aime bien wouah dit :

    Le passage sur Jack.K est mythique…

  6. FatMat dit :

    Un bien beau cadeau de Kevin ce billet !

    p.s Laure B. j’aime ton tee shirt.

  7. Couker dit :

    “Zlatan s’est approché de ma table, sans traducteur ni garde du corps, l’air soucieux. Il a dégagé Rabiot en lui arrachant le cuir chevelu”

    c’est magnifique! j’imagine parfaitement la scène et le comique qui en résulte!

    joyeux noël Kevin

  8. Yoko dit :

    Je suis moins régulièrement le petit Kevin mais je constate qu’il est toujours aussi drôle et mélancolique.
    Bravo !

    PS : Tee-shirt avec une tête de lionne, j’aime bien ta propriétaire

  9. La Gazette de la Ligue 1 : 19e journée | Hors-Jeu.org dit :

    [...] Kevin Kohler est plus que jamais au cœur du Paris Saint-Germain. [...]

  10. Fred dit :

    Un plan de vol subliminal en forme de lapsus freudien ?

  11. maxime dit :

    ah oui exact, je n’avais même pas remarqué

  12. Captain Rai dit :

    Déprime pas mon petit Kevin, un bonne dose de vitamine D du coté de Doha et ça repart.

  13. Cuffi Georges dit :

    magnifique de bout en bout!
    encore! encore! encore!

  14. Cosmik Rodjeur dit :

    Je découvre le blog avec les CdF

    Chouette article!! Merci!

    Cosmik

  15. Helmut dit :

    Le titre est-il un jeu de mots caché ?
    Deux prénoms dorés…

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CDF
Kevin Kohler