Troisième tour de la Coupe de l’Allier. L’ASPTT Moulins, la deuxième équipe de la ville, affronte le FC Renardin, première équipe de nulle part. « Le trou du cul du monde contre onze trous du cul », résume le vendeur de sandwich avec un bon sens populaire. « Paraît que leur attaquant touche cent euros à chaque but. Tu te rends compte ! À ce prix-là, moi, j’en marque trois par match ! » poursuit-il avec une verve davantage populiste. Cette bourrique porte le maillot du club, noir rayé de blanc, avec un fourmilier comme écusson. Son client renverse de la sauce sur le sien. La tâche ne se remarque pas ; mieux, elle donne à l’ensemble un style plus contemporain. Patientent dans la file les joueurs du FC Renardin, des êtres au dos voûté, robustes et sans menton, excités comme des babouins ; des Néandertaliens qui ont réussi. Ils seront sur le terrain dans quinze minutes, un peu moins si le service s’accélère. Ici, les hommes acceptent d’attendre dans le froid pour avaler un bout de pain tiède et du saucisson ressemblant à du placenta. La plupart, ensuite, deviennent végétariens. Le simple fait de retrouver des têtes connues réchauffe. Mathias, bénévole, me demande si je veux des frites « en plus de ça ». Il a un père charcutier et des doigts charcutés. Ses ongles sont coupés courts, en souvenir d’un accident de trancheuse. Dans la cour du collège, entre midi et deux, ce mec était le plus doué avec le ballon. Un virtuose du dribble. Il a un peu perdu la main, depuis. La Coupe de l’Allier est une compétition réservée à ceux qui n’ont pas eu la chance de finir footballeur professionnel. À tous ceux qui n’ont pas eu de chance, en général.

« Tu veux quelque chose ?

- Non. »

Mon frère n’a jamais été un bavard. D’ordinaire, il n’est pas à l’aise dans les stades. Ceci n’en est pas un. Aidé par l’absence de tribunes, le vent soulève les feuilles mortes et la perruque d’un retraité. Elle recouvre le point de penalty puis, sous l’effet d’une nouvelle brise, s’envole jusqu’au poteau gauche. En équilibre sur la transversale, un petit oiseau lâche une fiente sur le tapis de poils. Le vieux avance, glisse, tombe, se relève, nettoie sa moumoute en s’aidant d’une écharpe. Antoine se fout de sa gueule pendant que nous prenons place derrière la barrière. Il se sent en sécurité. Nos voisins n’ont peut-être plus de dents mais ils sourient quand même. Ils sont au chômage, célibataires, en colocation chez leur mère, mais ils ne le montrent pas. Ils s’oublient. Tu ne viens pas voir ce genre de match pour le football mais pour l’évasion qu’il te procure durant plus d’une heure. Ton cerveau marque alors une pause. Il supporte enfin la vie. J’imagine qu’en ce moment mon frère ne pense plus à rien et qu’il goûte l’instant présent comme le font les losers qui l’entourent. Il oublie.

Les footballeurs de Moulins déboulent du vestiaire et effectuent un léger détour pour me saluer. Ils veulent parler à la star dont La Montagne relate les performances. Guillaume était dans ma classe en CM2. Difficile de le décrire. Il a la tronche des copains d’enfance effacés par le temps. Disons milieu gauche, petit, guère optimiste sur ses chances de victoire. « On a pris une murge, hier. Fab’ fêtait ses deux ans avec sa conne de copine. Au bar, il a pas arrêté de draguer la serveuse. Du coup, demain, on célèbre sa rupture. » Un certain Yannick me cite en exemple. « Sans ce putain de genou, j’aurais été meilleur que Messi. Le Messi de Montluçon, qu’on m’appelait ! Quand je vois qu’un gars comme toi, plus limité, joue au PSG, ça me donne confiance ! » Je souris sans lui répondre. Surtout ne pas lui faire de peine. J’aurais pu être à sa place.

La sono crache un morceau indéfinissable téléchargé sur un site interdit par le FBI. Le public s’essuie puis réagit aux propos du speaker. La présentation des équipes soulève un tonnerre d’applaudissements. Ici, pas d’orage à l’annonce des joueurs. Ici, les footballeurs sont de votre famille : ils ressemblent aux médiocres partageant vos tables, vos rues, vos plages. Ils sont comme vous. Richard, le président-trésorier-arrière gauche remplaçant de l’ASPTT, me cornaque jusqu’au rond central. Un handicapé moteur profite de la pause des encouragements pour émerger. Il klaxonne afin de s’ouvrir un passage. Arrivé au milieu du terrain, il lâche le ballon qu’il tenait dans ses mains. « D’habitude, c’est vous qui vous vous garez sur ma place », plaisante-t-il. Le coup d’envoi est donné.

1e-15e : rien. 15e-30e : rien. 31e : Yannick, particulièrement mauvais depuis l’entame de la rencontre, se rend compte qu’il s’est trompé d’équipe. Il change de tunique. 31e-45e : rien. 45e-62e : toujours rien. 63e : l’arbitre fait refaire une touche. Comme aucun des joueurs ne maîtrise correctement ce geste, il décide de supprimer purement et simplement les lignes de démarcation. 66e : le pneu dégonflé servant de ballon roule jusque dans un fossé. Patrick Remoulade, le coach du FC Renardin, se propose de le ramener. 81e : Guillaume se propose d’aller chercher Patrick Remoulade, porté disparu. Entre temps, l’arbitre a laissé la rencontre se poursuivre. Les dix-neuf acteurs - trois figurants se sont claqués tôt dans la rencontre, sur leur première accélération - ont donc continué à jouer en courant et en dribblant dans le vide. Ce fut le quart d’heure le plus réussi techniquement. 84e. Corner. Trois joueurs de l’ASPPT Moulins se postent au premier poteau, davantage pour se reposer que par consigne. Un gars se tient les côtes puis rend son repas. Le gardien plonge. Il a le nez dans le vomi mais il est heureux de s’en sortir à bon compte. Contre-attaque. En moins de cinq minutes, la surface de réparation adverse est conquise. « Tire en bas ! Leur goal est obèse ! » C’est manqué. « Oh, le onze ! Même ta grand-mère joue mieux que toi ! » Et la grand-mère en question de lui répondre : « Elle t’emmerde, du con ! » J’aime cette fraîcheur, cette sincérité qui émane des pores de leur peau. J’aime les entendre insulter des proches, des amis et ne rien regretter. Mon métier est si aseptisé qu’il me faut demander la permission pour faire une passe. Je préfère d’assez loin ce mélange de lutte romaine et de pornographie que les populations du coin comparent au football. Ce sport est celui de la grossièreté et de l’abandon de soi, celui qui se rapproche le plus de la nature humaine. Au tennis, par exemple, il est rare que les spectateurs manifestent ; ou alors en toussant un peu trop fort entre les échanges. « Quel match ! » s’exclame Antoine, d’une voix inhabituellement chaude. La surprise passée, je ne peux qu’approuver.

« Au fait, je vais passer quelques semaines à Paris. »

Antoine n’a pas pris la peine de dévier son regard du terrain.

« Tu vas faire quoi ?

- Une formation qui prépare aux concours pour la fonction publique.

- Je te vois mal là-dedans.

- Moi aussi…

- Où habiteras-tu ?

- Je ne sais pas encore. »

La route au loin mène au centre pénitencier. Des chambres se libèreront bientôt. Les détenus les plus anciens seront transférés vers un autre établissement le temps du désamiantage. Les autres seront désamiantés aussi.

« La mère va sans doute te demander de m’héberger.

- C’est normal.

- Je ne te dérangerai pas.

- C’est bon, c’est cool…

- Tant mieux. C’est tellement cher, Paris… Je regardais des annonces sur internet… Neuf cents euros pour un vingt mètres carrés… Les enculés, sérieux !

- J’ai assez de place pour deux. En plus, vu mes horaires, on aura le temps de se voir.

- J’imagine.

- Je t’amènerai revoir le Camp des Loges.

- Ah, non ! Jamais de la vie ! »

Sa réponse ne m’étonne pas. Elle me donne même le courage d’enlever l’épine qui me gêne depuis mon retour.

« Au fait… Je voulais te parler d’un truc…

- Quel truc ?

- Eh bien… Leonardo m’a… Comment dire…

- Quoi ?

- Il m’a avoué qu’on t’avait viré du PSG pour…

- Pour ?

- Pour avoir frappé une journaliste.

- Ah ouais ?

- Ouais.

- Qu’est-ce qu’il t’a raconté exactement ?

- Bah… Que tu lui avais donné un coup de poing. Mais il ne m’a pas expliqué pourquoi. D’ailleurs, il ne se souvient pas de son nom. »

Il fixe à nouveau le terrain, cherchant tout autour des lignes de fuite.

« Et toi ? Tu t’en souviens ?

- Oh… C’était pas le genre de fille qui te le disait. »

Il sourit. Sa légèreté me fout la haine.

« J’hésite à tout raconter à la presse.

- Pour quoi faire ?

- Pour qu’elle se manifeste. Ou avertir la police, peut-être.

- Si tu fais ça, le club te mettra sur la liste des transferts.

- Tu crois ?

- Bien sûr. Les Qataris, ils ne veulent pas d’emmerdes.

- Je sais, mais…

- Si tu sors du rang, si tu l’ouvres, on t’aligne. On te vire. Comme le PSG l’a fait avec moi.

- T’as carrément frappé une meuf… T’aurais pu prendre encore plus cher…

- C’est… C’est plus compliqué que ça.

- Avec toi, c’est toujours la même chose… J’ai envie de savoir comment elle s’appelle ! C’est normal, non ? T’es quand même mon frère ! »

À ma connaissance, Antoine ne possédait pas de casier judiciaire. Il avait bien volé une boîte de Lego à Leclerc quand j’avais dix ans mais c’était parce qu’il me manquait un pompier pour lutter contre les multiples incendies de la ville. Elle s’étendait sur plus de douze plaques, débordait de la chambre pour empiéter le couloir. Sous mon bureau s’élevait un stade où se disputait la finale de la Coupe du Monde. Les bonhommes jaunes ne quittaient jamais l’enceinte. Leur vie se résumait à ce match.

« Écoute…  Tu sais quoi ? On va en parler à Nicolas Anelka !

- À Anelka ?

- Il s’en rappelle forcément de cette fille ! On était au PSG ensemble, lui et moi !

- Je l’ai croisé cet été quand il venait au Camp des Loges. Il m’a dit qu’il ne te connaissait pas.

- Le bâtard. »

L’arbitre siffle. Le FC Renardin l’emporte 2 à 1 ; c’était en tout cas le score avant que le panneau d’affichage ne tombe en panne.

« Le championnat chinois est fini. Il est sûrement rentré à Paris. Organise un rendez-vous, d’accord ?

- Je suis pas son pote. Il voudra jamais.

- Tu veux savoir ce qu’il s’est vraiment passé, oui ou merde ?

- Ouais !

- Débrouille-toi, alors.

- Tu fais chier… »

Dégoulinant de sueur, le président de l’ASPTT Moulins me saute dessus en se réjouissant d’avoir économisé les primes de victoire. Le temps de me relever, Antoine s’est éloigné. Il discute avec un papy qui l’emmène lentement vers la buvette. La pagaille est totale. Les corps se mélangent. Les timides se joignent aux exubérants. Je m’essouffle. Je me perds. Une forme se détache du brouillard.

« Kevin ! »

Ma mère.

« As-tu parlé à ton frère ? »

8 commentaires

  1. Raymes dit :

    Très bon comme toujours!
    Mais par contre je suis déçu qu’il n’y ait pas un seul mot à propos de la branlée 4-1 infligée par Moulins à la réserve du PSG ce week-end en CFA… Kevin, j’espère que tu n’étais pas de la partie (en tout cas pas sur le terrain)!

  2. Kevin Kohler dit :

    Malheureusement, il me faut généralement une raison valable pour descendre à Moulins. Comme un match de la réserve, par exemple.

  3. ziroziro dit :

    Très très bon, ça fait du bien de sortir un peu du PSG! Du foot, du vrai, comme on l’aime! Pour être honnête, plutôt depuis le terrain que derrière la main courante.

  4. Fabossis dit :

    Joli Cross-over

  5. seb dit :

    top

  6. Lucas dit :

    “Très bon comme toujours”. Non moi je dirais même plus, cet épisode est de qualité extra-supérieure. Drôle et bien écrit, comme toujours, mais en mieux. Je réitère ma suggestion de sortir un livre, je suis sur que les CDF t’aidront et tu vas toucher des thunes pour l’adaptation an cinéma, tu seras plus riche que Zlatan

  7. Abercrombie France dit :

    La marque de luxe française, une unité de LVMH, est prête à ouvrir son plus grand magasin en Chine à Shanghai le samedi, avec un escalier en colimaçon doré et sur invitation seulement rez-de-privé où les grands dépensiers peuvent obtenir leurs cheveux fait tout en rêvant des designs sur mesure pour sacs.

  8. Cuffi Georges dit :

    ” L’ASPPT Moulins évolue comme le PSG : en cherchant l’avant-centre les yeux fermés - littéralement. ” Simple, mais magnifique.
    Je me régale.

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CDF
Kevin Kohler