Une à deux fois par mois, le PSG organisait des rencontres entre joueurs et supporteurs. Généralement, elles nous permettaient d’aller rendre visite à des handicapés ou de s’engager pour des causes perdues. Lundi, histoire de faire d’une pierre deux coups, nous sommes allés encourager l’équipe féminine du club.
Ouais, Laure Boulleau m’a mis un vent.
Ces journées s’apparentaient à de la publicité. En échange d’un droit d’exposition sur une durée déterminée, souvent courte, nous nous rapprochions de nos fans. Nous saluions d’un clin d’oeil des enfants privés de mains, nous écoutions les discours de politiciens en regrettant de ne pas être sourds. Les collèges nous invitaient, les mairies ouvraient exceptionnellement entre 11h30 et 15h. Les équipes amateurs de la région recevaient des ballons et des maillots, des invendus de la boutique officielle, des cendriers à 5,50 euros, des moules à gâteaux à 9,90 euros, des tabliers de cuisine, des tétines, des ardoises magnétiques, des briquets, des décapsuleurs et d’autres merdouilles fabriquées en Roumanie par des prisonniers politiques. En contrepartie, nos dirigeants passaient des accords pour garantir que les meilleurs jeunes de ces formations satellites signeraient au PSG et non à Lille ou à Bucarest. Les élus venaient ensuite au Parc des Princes s’entraîner une heure puis ils repartaient avec des souvenirs. Le vigile du stade leur en confisquait à la sortie mais l’expérience demeurait positive.
Medhi, mon agent, avait convaincu Mathilde Barbara, l’attachée presse, de m’inclure dans la liste des participants. Nene ayant du temps libre, il se proposa. Mathieu Bodmer insista pour être de la partie, l’action sociale étant la seule qu’il pouvait réussir en ce moment. Bodmer savait également signer des melons à la vitesse grand V. Il prétendait s’être entraîné sur les seins de sa copine. Ceux du supermarché Casino de Clichy étaient fermes, eux aussi. Les clients empruntaient la queue pour espérer, in fine, un commentaire personnalisé en supplément de la dédicace. Bodmer signait le plus souvent ‘’Je t’M BARB”, d’un geste devenu automatique. Sa copine se prénommait Barbara mais ses seins n’étaient pas assez gros.
Nous vîmes revenir plusieurs fois ce client désinvolte qui ne semblait s’être glissé dans la file d’attente que parce qu’il avait vu d’autres gens le faire. Il voulait approcher des footballeurs, prendre une photo et la montrer à ses collègues de bureau. Le PSG lui évoquait le strass et les paillettes, un spectacle qu’il aurait été dommage de louper. De temps en temps, il se rendait au Parc des Princes parce que des amis lui parlaient de l’ambiance ‘’sympa ” du stade. Il lui était proposé toute une gamme de produits alimentaires surtaxés à avaler avant, pendant et après le match en échange d’une modeste participation aux encouragements. L’homme mangeait en silence, filmait le public avec son téléphone, étudiait le programme, se levait lors des buts, s’ennuyait un peu, n’affichait aucun signe de nervosité. Les gens qui ne font aucun bruit au stade sont les mêmes qui prennent une salade au McDo.
Une autre catégorie de supporteurs se montrait bien plus indisciplinée. Ses représentants aimaient réellement le club. Ils nous citaient des compositions d’équipe de la saison 2000-2001, ressassaient encore et toujours les actions de la rencontre de ce week-end face à l’OM mais me confondaient avec Adrien Rabot. Ce devait être le costume. Medhi m’avait relooké. J’avais aussi du mal à me reconnaître.
Mathilde s’évertuait à les repousser. Elle craignait toujours un débordement type petite mimine sur l’épaule suivi d’un ‘‘Courage, mec !’ déstabilisant. Souhaiter bon courage à quelqu’un équivaut à lui signifier qu’il connaîtra des problèmes dans un futur proche. Effectivement, il fallait mieux ne pas en avertir Bodmer, condamné au statut de remplaçant. Curieusement, ces supporteurs se rendaient de moins en moins au Parc. Ils trouvaient les places chères ou l’ambiance simplement trop ‘’sympa” .
Alain Roche trouvait le coût des places trop élevé, lui aussi ; et celui de la vie, globalement. Il portait un drap sale en guise de vêtement qui aurait éventuellement pu servir à emballer des pommes de terre, du moins si les patates n’étaient pas aussi regardantes sur l’hygiène.
‘’Salut Kevin.
- … Salut. Tu… Tu vas bien, Alain?
- Oui, oui, super. J’ai trouvé un trombone sur le trottoir.
- Tu viens pour les dédicaces?
- Non, seulement pour les melons. J’ai rien mangé depuis une semaine.
- Faut les acheter. C’est 80 centimes.
- Et tes feutres? Ils sont comestibles?”
Si Bodmer bénéficiait d’une image vertueuse - la foule venant à sa rencontre le considérait comme un enfant du pays et l’incitait à ne pas baisser les bras devant la concurrence -, Nene concentrait les commentaires négatifs. Il fut traité de ‘‘mercenaire” , ‘’d’ingrat ”, de ‘‘jaloux” . On lui reprochait d’avoir voulu quitter l’équipe l’été dernier. Un premier gamin cracha devant sa table, un second poussa le vice à lui demander de signer un poster de Zlatan. Nene prenait sur lui pour ne pas s’énerver.
‘‘Zlatan est meilleur que toi. Il peut tout faire” , lui asséna un petit vaurien à la tête de Gremlins.
- C’est faux , répondit Nene.
- Il peut gagner le Ballon d’Or.
- Moi aussi.
- Il peut remuer les oreilles.”
Nene se concentra puis réussit le miracle.
‘’Il peut gober un melon entier.”
Mathilde ordonna au gamin de partir puis les dédicaces reprirent jusqu’au moment où un client du magasin me demanda pourquoi la couleur du monsieur à ma droite virait au bleu.
Le bloc opératoire de l’hôpital Louvion de Clichy était si rudimentaire et sous-équipé que 60% des patients décédaient durant les interventions ; les 40% restants contractaient une infection nosocomiale à leur retour dans la chambre. Par un malheureux présage, l’établissement avait été construit près d’un cimetière qu’on dut rapidement agrandir. En quelques années, six magasins de pompes-funèbres s’étaient implantés dans la rue ; quatre restaient ouverts, deux propriétaires étant mystérieusement tombés dans le coma sans qu’aucun médecin ne puisse en déceler la cause. Au sous-sol, le feu du crématorium attirait les clochards et les chiens errants. Ils pouvaient passer des heures à se réchauffer l’un contre l’autre sans craindre l’intervention d’un employé, qu’il soit ou non vétérinaire. Les gardiens veillaient à leur tranquillité, les infirmières sur les malades. Elles étaient peu nombreuses mais toujours souriantes, débordées le lundi, fatiguées en semaine. Il manquait beaucoup de choses à l’hôpital Louvion mais sûrement pas de chaleur humaine.
L’équipe médicale installait Nene sur un brancard pendant que le chirurgien lui posait les questions protocolaires.
‘’Etes-vous allergiques à certains médicaments? Plutôt chêne ou sapin?”
Les supporteurs du PSG avaient quitté le supermarché pour nous suivre et regardaient l’opération derrière la vitre, plus concernés que jamais. Un second chirurgien leur distribuait des chips et des sodas. L’homme espérait ainsi financer l’achat de deux lits supplémentaires.
‘’Bordel, l’estomac de ce type est aussi chargé qu’une valise de gonzesse. C’est la guerre du Golfe, là-dedans!
- Vous voyez un melon?
- Entre autres. On pourrait carrément faire une salade de fruits, ici.”
Nene avait congédié son nutritionniste personnel et trouvé refuge dans le végétarisme. Il avalait des graines de tournesol, des fruits secs, ce genre de conneries qu’on ne trouvait même pas dans les pizzas servies dans les kebabs. Il nous invitait souvent à manger après l’entraînement ; nous refusions toujours. Nene se dispersait trop pour continuer à le fréquenter.
‘’Professeur, au risque de paraître inconvenante, je pense qu’il serait bon de refermer cette plaie.
- Des ordres, toujours des ordres! Ah, la vie était plus simple quand j’opérais des mouettes à cœur ouvert sur les décharges.”
L’opération dura deux heures. Pour être tout à fait franc, elle fut d’abord couronnée d’un collier de fleurs et d’une carte mortuaire écrite par Bodmer. ‘‘T’as finalement trouvé un moyen pour partir avant le mercato d’hiver .” Puis l’infirmière nous rassura : non, Nene n’était pas décédé, il était simplement en phase de réveil. Nous attendîmes deux heures de plus. Nene ne se réveillait pas. ‘‘20 euros qu’il est tombé dans le coma! ”, paria un médecin en jetant un billet dans un chapeau. Une heure passa. ‘‘Et dix de plus! ” relança Bodmer. Pourquoi cette chambre ne possédait-elle pas de porte? Elle semblait avoir été arrachée. De ma chaise, j’observais les supporteurs qui n’osaient entrer, debout contre le mur du couloir. Une femme priait. Un père tenait son fils par la main en lui murmurant des mots à l’oreille. L’enfant souriait. Trois adolescents faisaient les cents pas en se relayant. Une autre femme, plus jeune que la première, se rongeait les os des doigts ; un monticule d’ongles recouvrait sa robe blanche. Mathilde Barbara, l’attachée presse, paraissait encore plus nerveuse.
‘’On est à la bourre sur le planning. Tant pis, docteur, on le débranche.
- Non!
- J’ai l’accord de Leonardo!”
Alors, il se passa une chose incroyable : la jeune femme à la robe blanche donna ce qu’il lui restait de poing dans le visage de Mathilde puis elle se porta au chevet de mon coéquipier. Après une mince hésitation, elle s’approcha de sa bouche et l’embrassa. Nene ouvrit immédiatement les yeux. Il parvint à lever légèrement sa tête, me sourit, lui sourit puis regarda la foule. On l’applaudissait. Il se mit à pleurer. ‘‘Quelle tafiole” , marmonna Bodmer, juste avant de sortir de son sac à dos un exemplaire du magazine Entrevue. Ouais. C’était incroyable. D’habitude, Bodmer ne lisait jamais.

ziroziro dit :
Toujours un plaisir de venir sur Les Cahiers Du Foot et de tomber sur un épisode tout neuf de KK! Ce soir je suis gâté, un beau moment ce passage à l’hôpital!
10 octobre 2012, 2:45Surla Commode dit :
Ne perds pas espoir pour Laure, Kevin. Fais ta tête de con quelques temps et un de ces jours quand ça aura un peu macéré sous son crâne elle t’abordera l’air de rien, pour un motif quelconque.
Je sais de quoi je parle : ça n’a jamais marché pour moi. Mais bon je ne joue pas au PSG.
Très bon épisode sinon. Comme d’hab.
10 octobre 2012, 8:02Kevin Kohler dit :
Toujours un plaisir de se lever en voyant deux com’s.
10 octobre 2012, 9:21Leblogdevern dit :
“Les gens qui ne font aucun bruit au stade sont les mêmes qui prennent une salade au McDo.”
10 octobre 2012, 9:31Excellent ! Merci !
Petit-Louis Fernandel dit :
t’as le 06 de Laure s’te plaît? j’tenterais bien un truc…
10 octobre 2012, 10:24Ephemere dit :
Excellent Kevin
10 octobre 2012, 11:01Kevin Kohler dit :
@Petit-Louis Fernandel Son maillot tu veux dire ? Pas sûr qu’elle soit 6 par contre
10 octobre 2012, 11:03C. Moa dit :
Mais qui est cette dame en blanc ??
‘’On est à la bourre sur le planning. Tant pis, docteur, on le débranche.
- Non!
- J’ai l’accord de Leonardo!”
Celle-là est rude, mais rigolote !
10 octobre 2012, 12:23Captain Rai dit :
Merci Kevin pour la bonne poilade.
Fais l’indifférent blasé avec Laure, cela va la rendre folle et tu auras enfin ta chance car jamais au grand jamais tu nous feras un coup à la Nyarko, tu te dois de marquer en finale de LDC.
10 octobre 2012, 14:35Baudolino dit :
Je ne poste jamais de coms sur des sites, probablement parce que je suis le genre de type à manger une salade à Mc Do.
10 octobre 2012, 17:13Je lis ces billets depuis quelques mois maintenant, et c’est souvent très bon, voire excellent.
Aujourd’hui, merci pour les roumains avec les vigiles et Alain Roche.
seb dit :
“’Etes-vous allergiques à certains médicaments? Plutôt chêne ou sapin?””
“Le vigile du stade leur en confisquait à la sortie”
Je vais te dire ce que me disent mes conquêtes féminines: Bravo, Merci et encore.
10 octobre 2012, 21:04nico dit :
Ah quel plaisir! Mec, je voudrais bien un autographe de Néné, mais apparemment c’est pas possible un obscur argentin invisible l’a remplacé. Triste sort, il a donc fini par avalé son melon. Enfin, on le reverra peut-être un jour. Quand à toi, bon courage!
11 octobre 2012, 11:39Best iphone5 Case dit :
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24 octobre 2012, 15:56Abercrombie dit :
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