Norbert a pris place en tribune de presse, à hauteur du rond central, derrière une table suffisamment large pour lui permettre d’installer et de brancher son imposant ordinateur de rédacteur en chef. Chez les journalistes, le mâle dominant est celui qui possède le plus gros appareil.
On joue depuis dix-huit minutes. Mamadou Sakho sent un courant d’air parcourir sa nuque. Maxwell a laissé le couloir ouvert. L’attaquant adverse s’engouffre dans l’espace. Le remarquant, Thiago Silva descend Sakho en flammes et en portugais. Comme il ne parle ni l’un, ni l’autre, notre capitaine passe à l’action. En quelques foulées il rejoint le fuyard. Arrivé à hauteur de Varela, il reçoit un coup d’épaule dans le visage puis un glaviot si énorme qu’il aurait pu submerger une ville philippine. Sans manifester de rage ni invoquer la loi du talion, Sakho met le pied sur le ballon. Dépossédé de son bien, le joueur portugais plonge de manière grossière et s’étale de tout son poids tel un cochon dans une mare de boue. Le porc obtint la faute. L’arbitre n’a rien vu.
Norbert tapote son clavier.
Mamadou Sakho (3). Avec lui titulaire, la défense prend l’eau trop facilement. Son attente avec Thiago Silva manque d’automatismes. Joue trop sur son physique. Perd son calme trop facilement. Provoque un coup-franc logique (18e). A son actif : un joli contrôle du talion.
Il lui a refusé une interview.
Les minutes passent. J’observe le match du banc. Zlatan demande à Nene de le servir entre deux défenseurs malgré une position évidente de hors-jeu. Le Brésilien commet le péché de conserver son jouet en attendant de trouver une meilleure solution. Finalement, il perd la balle. En temps normal, dans ce même cas de figure, ton coéquipier applaudit ironiquement et se replace. L’ironie, trop timide, n’a pas encore été présentée à Zlatan. Le Suédois s’approche du Brésilien en serrant les poings et lui crache sur les chaussures. Cinq enfants de Manille viennent de mourir. Nene ne répond pas. Il est pétrifié.
Avec Zlatan dans l’équipe, les choses les plus compliquées deviennent simples ; et inversement. Tirer un coup-franc, par exemple. Le rituel se répète plusieurs fois par rencontre. L’arbitre siffle. Je m’empare du ballon - par une coïncidence inexplicable, je me trouve toujours près de l’action - puis Nene me le confisque. Ensuite, il regarde Zlatan. Quand celui-ci ne joue pas, Nene scrute le banc. A l’entraînement, il attend toujours sa bénédiction avant de tenter sa chance sur un penalty. Une scène si navrante que je n’ai pas de peine à le voir échouer dans ses tentatives.
Nene parle beaucoup sur un terrain et le bruit de la foule le déconcentre. Elever un rat dans une bibliothèque et il s’habituera au silence. Eh bien Nene a joué à Monaco. Les encouragements trop appuyés le troublent, plus particulièrement les olas : ces corps sans âme qui se lèvent et se baissent sur simple demande lui rappellent de mauvaises soirées, trop de filles, trop de peines. Il préfère les ambiances tamisées similaire à celle du Parc des Princes.
Nene (5). Timide. A du mal à trouver ses partenaires et à répondre aux appels, en règle générale. Son entente avec Zlatan devra s’améliorer s’il souhaite conserver sa place. Semble peu concerné par le jeu.
Norbert l’avait rencontré l’an dernier, à l’époque où la presse le considérait encore comme l’élément phare du club. Il possédait son numéro mais n’arrivait pas à le joindre.
Encore dix minutes à souffrir. Zlatan joue les sauveurs. Il ne donne pas le ballon, il le prête. Contrôle, remise, sprint vers la surface de réparation. Si par malheur vous tentez votre chance plutôt qu’un centre, le Suédois vous boude jusqu’à la fin du match. En position de meneur de jeu, il confie la balle à ses amis plutôt qu’aux autres. Alors que j’erre au point de penalty, seul, libre comme le vent, il préfère servir Pastore, positionné près du poteau de corner. Le coup de pied de coin n’occasionne pas d’occasion. Maltraité par trois défenseurs, je suis incapable d’approcher le ballon. Zlatan m’engueule sans que je ne puisse me défendre. Il a raison. J’aurais dû mieux me démarquer.
Si la politesse consiste à parler de la même manière à des inconnus qu’à des visages familiers, alors oui, il se montre particulièrement poli. Le pauvre Jérémy Ménez subit à chaque passe manquée un flot de synonymes concernant sa petite amie actuelle, tour à tour traitée de ‘’pute”, de ‘’salope”, de ‘‘trainée” et de ‘‘gouine”. A force de rester au Camp des Loges après l’entraînement pour traîner devant Secret Story, son vocabulaire s’est étoffé. Zlatan a appris le football dans la rue et le Français dans le caniveau.
Je le respecte car il sait se faire respecter. Zlatan maitrise l’insulte et le mauvais goût mieux que quiconque. Il peut baiser et tuer une mère dans la même phrase. Il invente des mots, des gestes, des histoires troubles et corsées qui lui servent à asseoir sa domination. A son passage, les défenseurs de Ligue 1 prétendent être orphelins. De mémoire de joueur amateur, de toutes les raclures rencontrées sur un terrain, de tous les conducteurs de poids lourds, de tous les chauffeurs de taxi, il était le chef. Des ouvriers aux patients atteints du syndrome de Gilles de la Tourette, des contrôleurs de train aux profs de math, des militants d’extrême-gauche aux dictateurs d’extrême-droite, il était le roi.
Zlatan (7). Le Suédois s’est battu toute la rencontre, motivant par la parole ses partenaires. Un monstre d’abnégation. Un modèle dans bien des domaines. Avec lui, le football devient un art. Si seulement ses coéquipiers - Sakho, notamment - se mettaient à son niveau!
Norbert a demandé au club un entretien individuel avec lui. Il espère une réponse positive dans les prochains jours. Une réponse négative serait déjà un encouragement.
85ème. Porto mène 1-0. Flottent devant moi des vaisseaux sans boussole qu’il semble si facile de couler. Nos attaquants miment un repli qui ne trompe que les supporteurs les moins vigilants. Le talent consiste à bien cacher ses faiblesses. Par bonheur, mon ego est bien placé, lui. Il m’empêche de leur gueuler dessus. Cela n’aurait eu comme conséquence que d’encourager l’adversaire à nous provoquer un peu plus. De toute façon nous sommes déjà battus.
Kevin Kohler (8). Bouche les trous. Flotte devant lui des vaisseaux sans boussole qu’il semble si tentant de couler. Ne s’agace jamais de voir ses coéquipiers rechigner au travail défensif. Heureusement pour l’équipe que son ego est bien placé.
Norbert m’appelle même pour rédiger ses comptes-rendus de match.


dashgami dit :
Encore une fois, c’est splendide…
4 octobre 2012, 10:29C. Moa dit :
J’ai beaucoup aimé cet épisode, quoiqu’un peu court
4 octobre 2012, 11:2711to11 dit :
Si voulez lire quelque chose de sympa sur Zlatan rendez vous ici
http://11to11.net/ibrahimovic-zlatan-psg/
4 octobre 2012, 12:11chooky dit :
Kevin Kohler manie les mots comme christiano ronaldo manie le dop fixation béton
4 octobre 2012, 14:36Christophe Carnot dit :
Particulièrement bon, celui-ci..
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