J’avais terminé premier des tests physiques devant Verratti et Matuidi. Très vite, le staff soupçonna un dérèglement du matériel. La responsable s’appelait Laure Boulleau, venue nous soutenir lors de l’épreuve de sprint. La ligne d’arrivée s’étendait sous ses yeux comme une corde qu’il fallait tirer pour pouvoir l’embrasser. Sa petite soeur de 16 ans - même principe que la corde - s’était placée à mi-distance, à 50 mètres. Verratti et Matuidi n’avaient pas été plus loin.

‘’Salut Laure. Ca va?”

Son téléphone sonna. Son mec. Il travaillait dans la publicité.

‘’C'est mon mec. Il travaille dans la publicité.”

C’était un parfait escroc. Typiquement le genre à vendre des parodies de Bref à des entreprises en mal de buzz.

‘’Il est vraiment charmant. Faudra que je te le présente.”

Il devait regarder des compétitions de patinage artistique à la télévision, une serviette autour du cou pour manger son sandwich aux crudités. Je suis sûr qu’il passait également  l’aspirateur.

‘’Il n’y connaît rien en foot. Tant mieux! Ca me change! J’en ai assez des gros lourds!”

Fallait-il pour la séduire me trouver un métier moins sujet aux clichés? Kevin Kohler, garagiste du XXIème siècle? Mouais. J’aurais dû bosser dans la publicité.

Bien me vendre avait toujours été problématique. Jallet se montrait bien plus doué. Il n’arrêtait pas de nous bassiner avec son but inscrit avec l’Equipe de France, mardi, contre la Biélorussie. Son centre dégueulasse avait miraculeusement terminé dans les cages. A sa place, j’aurais fermé ma gueule le reste de la semaine et travaillé le geste à l’entraînement. Non, lui préférait faire preuve de second degré et s’attirer les rires complices de ses partenaires. Le second degré, c’est bon pour ceux qui terminent second.

Medhi m’encourageait à aller de l’avant mais ce n’était pas naturel. La mauvaise influence de Pastore poussait les autres Sud-américains de l’équipe à m’esquiver. Le match contre Lille fut en ce sens significatif : dix minutes sans recevoir la balle, tout en ayant l’impression d’être à peine mieux considéré que le latéral gauche sélectionné en dernier dans la cour de l’école. J’avais joué latéral droit. Leonardo évitait d’intervenir. Il protégeait ses recrues offensives autant que ses arrières. Je restais souvent seul avant les entraînements, lisait la presse sportive ou des magazines plus intellectuels. Medhi m’ayant abonné à GQ, je me retrouvai en possession d’un guide, ‘‘100 choses à savoir sur le sexe quand on est un homme. ” Le fascicule avait transité sur les tables de nuit de Chantôme, Bodmer et Hoarau, chacun prenant soin d’arracher des pages, si bien qu’on pouvait désormais l’intituler ‘’30 choses à savoir sur le sexe quand on est un homme. ” Les footballeurs aiment le sexe. L’inverse n’est pas réciproque. Le sexe a du goût.

J’avais retrouvé le soir du match face à Lille une fille, totalement inconnue, couchée sur mon paillasson. Sa poitrine disait Welcome. J’espérais me la faire mais Medhi vivait à la maison et inviter cette créature comportait des risques : il aurait été capable de la draguer pendant que je me déshabillais. Comme il faisait l’amour la fenêtre ouverte - elle s’appelait Péroline, j’avais mis trop de temps pour enlever mes chaussettes -, un moustique avait emménagé à son tour. Depuis, l’insecte me prenait régulièrement pour cible. Sur bien des points je pouvais me gratter.


Interloqué, Leonardo regarda à nouveau les résultats des tests et m’ordonna d’aller effectuer des examens complémentaires à la clinique. Directeur médical du PSG, Eric Rolland préférait en temps normal déléguer à ses adjoints les petits bobos des remplaçants. Les présentations faites, il me fit passer une radio, souffler dans un spiromètre et pisser dans un bocal. Son bureau comportait un siège particulièrement moelleux où l’on pouvait s’oublier ; il ne manquait qu’un bocal. Des dessins d’enfants s’affichaient sur le mur, des représentations grossières de maisons et de paysages.

‘’Mignon, hein? Alain Roche aimait peindre quand il venait me voir. Tenez, voici votre radio.”

‘’Vous pouvez m’expliquer ?

- Bien sûr. Grâce à l’argent des Qataris, j’ai pu m’acheter un jeu de feutre couleurs. Ce serait dommage de ne pas le rentabiliser.

- Que signifient-elles?

- En rouge, le Sébastien lobe représente la détermination de tout footballeur à réussir. Le vôtre semble assez important. En violet, le tectum sert à coordonner les mouvements. Sans lui, vous seriez incapable d’avancer sans tomber. Mon collègue de l’OM pourrait vous en parler mieux que moi : il s’occupe de Valbuena, qui n’en possède pas.

- Et en bleu, qu’est-ce que c’est?

- Une tumeur.

- Quoi?

- A un stade déjà avancé. Si vous avez réservé des vacances pour décembre, vous pouvez annuler.”

Martine, son assistante, lui fit remarquer que cette radio était celle d’un autre patient dont le nom, secret médical oblige, devait rester confidentiel.

‘’Quel con! Et monsieur Roche est au courant?’

Son assistante lui apporta les résultats de mes tests sanguins. Le docteur Rolland les consulta en prenant un air grave, comme s’il s’apprêtait à m’annoncer une nouvelle plus grave encore qu’une tumeur ; le retour d’Alain Roche?

‘’Qu’est-ce qu’on vous donne, ici, Kevin?

- A part des claques pour avancer?

- Oui.

- Pas grand-chose.

- Des vitamines? Des amphétamines? Des oliviermines? Des stéroïdes? Des crêtes de coq? Des tétons de boucs?

- Non, rien de tout ça.”

Il ouvrit un tiroir et en sortit une boîte de pilules vertes.

‘’Vous avez un parfum préféré? Framboise? Cassis?”

En déplacement, les médecins se déplaçaient toujours avec une grosse valise, prétendument vide, servant officiellement à transporter les souvenirs de nos étapes. Mais que pouvait-on ramener de Saint-Etienne, à part des MST? Sakho m’avait raconté le cérémonial réservé aux titulaires avant les matchs. A l’hôtel, ils s’allongeaient sur les tables de massage, un bandeau sur les yeux, et se relaxaient en attendant la fin des caresses. Ils se réveillaient parfois avec des trous dans le bras ; les moustiques se cachaient décidément partout. Lors des repas, les cuisiniers glissaient des vitamines dans les purées ; Ménez appelait cela ‘‘des compliments alimentaires” parce qu’ils lui permettaient de recevoir des bonnes notes dans les journaux. Les doses étaient si minces qu’il fallait les considérer comme un stimulant intellectuel. Une gorgée apportait confiance en soi. Je pouvais le comprendre. A l’AS Moulins, j’avais connu un gars, Marvin, qui en manquait totalement. Il buvait avant d’entrer en jeu pour se donner du courage. Sa grande carcasse supportait tellement bien l’alcool qu’il portait le numéro 1664.

En Mai, à Lorient, deux contrôleurs antidopage nous avaient prélevés sang et urine. Nous avions été prévenus de leur présence la veille de la rencontre. Les contrôleurs passaient rarement au Camp des Loges mais une familiarité s’était vite établie entre nous. Pisser à côté d’un type rapproche vachement. Nous connaissions leurs noms et prénoms. Leonardo savait même où ils habitaient. Les échantillons ne révélèrent rien de suspect.

‘’Le football est une prison où il n’y a ni espoir ni saveur ni odeur. Une prison pour ton esprit. C’est là ta dernière chance. Tu ne pourras plus faire marche arrière. Choisis la pilule verte et on descend avec le lapin blanc au fond du gouffre. N’oublie pas, je ne t’offre que la vérité, rien de plus.

- Vous avez regardé Matrix récemment?

- Hier, oui.

- Est-ce que tout le monde en prend?

- Zlatan les refuse. Il n’en a pas besoin. Une goutte de sang suffirait à alimenter en puissance énergétique la France durant 14 ans. Dommage qu’il ne saigne jamais.”

J’accepte le bonbon et quitte le siège. Tout s’éclaire. 160 sur l’autoroute, prendre porte de Laure Boulleau. Elle a entièrement repeint son appartement en rose. Je l’embrasse. Deux fois. C’est toujours mieux la seconde fois. Elle me demande si je veux un café. J’ai soif. Pas trop. Pas du tout, peut-être. Ma piqûre me gratte toujours. Pour ne plus y penser, je pose une main baladeuse entre ses cuisses et je commence à lécher ses seins. Elle murmure : ‘‘Oh, Kevin, combien êtes-vous? ” Nos sens fusionnent, nos corps s’épousent. ‘’Hein? Qu’est-ce que vous dîtes? ” On baise, quoi.

Je la laisse s’endormir puis m’approche du radiateur pour mettre du chauffage. Mon excitation demande un supplément. Je m’égare sur internet, sur des sites un peu sales, Pornhub.com, les Inrocks. Laure dort toujours quand je descends dans le bar en bas de sa rue. Des femmes arrondies cirent le comptoir, belles au point de vouloir manger dessus. Je n’ai jamais été autant moi-même qu’à ce moment précis, rassasié, à des années lumières des humiliations que l’on m’a fait subir. Je lève mon verre. Je lève mon verre en direction de Leonardo. J’imagine qu’il me surveille d’une manière ou d’une autre. Regarde comme j’ai changé, misérable larve d’une société trop lâche pour définitivement se tuer. Regardez tous, regardez qui je suis. Prenez note, messieurs, prenez note, je vais bien mais le monde, lui…

‘’Kevin?

- Hmm?

- Je crois que tu ne supportes pas ce médicament. Veux-tu en essayer un autre? Kevin?

- Quoi?

- T’es réveillé?

- Oui, oui.

- Ca va?

- Je… Je vais simplement prendre de la crème anti-moustiques.’’

8 commentaires

  1. Lucas dit :

    Dans la lignée des plus grands. Il me rappelle l’épisode de la pizzeria de la rue Patrick Topalof avec l’engeulade entre Maké et Sakho. Un écriture merveilleuse comme toujours

  2. Babidus dit :

    J’esperais me LE faire ????

  3. maxime dit :

    Le paillasson. Ok, ok, c’était une faute.

  4. Baptiste dit :

    Ptet un jeu de mots que je capte pas, mais “on baisse, quoi”?

    Sinon parmi les meilleurs épisodes, du grand art!

  5. la menace chantôme dit :

    Psychédélique

  6. Best iphone5 Case dit :

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CDF
Kevin Kohler