S’il fallait convertir le football en religion, elle serait monothéiste. Les meilleurs joueurs n’ont qu’un Dieu : eux-mêmes. Quand je m’agenouille devant Zlatan pour lui refaire ses lacets, une partie de mon être s’abandonne dans la dévotion ; l’autre se perd dans les nœuds. Parcourant la place de la Bastille, je cherche des raisons de croire en l’homme. La Colonne de juillet a revêtu une tunique orange où transparaît la marque Herta. ‘’Herta, numéro un de la saucisse” sue la publicité, gigantesque drapeau au porc. L’opération commerciale a nécessité l’embauche de plusieurs dizaines d’intérimaires distribuant des morceaux de charcuterie. On me propose de picorer entre deux flaques de vomis.
‘’Sentez-vous son délicat fumet?”
La saucisse manifeste un entrain contagieux - le XXIème siècle affichait un tel état de déperdition que certains étudiants déguisés en saucisse pouvaient manifester de l’entrain - auquel les piétons cèdent sans lutter. Le jeune homme distribue à l’envie des produits de déglutation. Un peu plus loin, une rue mène vers l’Eglise de Scientologie de Paris.
C’est dans un local discret, au 7, rue Jules César, que Jérémy Ménez entra, le premier jour, sans que j’intervienne. Je venais souvent manger par ici.
Le second jour, le lendemain, même heure, la scène se répéta. Mon coéquipier était accompagné d’un petit chien. Il portait des lunettes de soleil et des baskets Adidas ; Ménez aussi.
Le troisième jour, je quittai le Camp des Loges dès la fin de l’entraînement avec la ferme intention de découvrir l’endroit où il semblait avoir ses habitudes. Nous sommes le troisième jour. L’odeur de saucisse devient vraiment gênante. Assis sur les marches de l’Opéra, des punks prennent leurs aises, pancarte en évidence : ‘‘N’enterrons pas le Tibet sous le cimetière de l’indifférence.” Le plus vieux hurle des insanités aux petites filles. Physiquement, il me rappelle Alain Roche. Ses cheveux sont bleu, blanc, rouge et il observe ses proies à l’aide de jumelles. Oui, ce doit être lui. Se dévoilent sur le trottoir des musiciens reprenant à leur sauce un classique d’Elvis Presley :
You ain’t nothin’ but a hot-dog
Cryin’ all the time
You ain’t nothin’ but a hot-dog
Cryin’ all the time
Well, you ain’t never caught a rabbit
And you ain’t no friend of mine
Descendant le boulevard, je tourne à la rue Jules César et me retrouve devant la façade tant convoitée. J’entre. Personne. Voici qu’apparaissent quatre chaises prosternées devant une télévision. Un vendeur, type commercial de Darty, la cinquantaine, se présente puis insère un DVD dans le lecteur. Je pense fortement à quitter les lieux mais la politesse me rattrape par le col de chemise. Le film dresse le portrait de Lafayette Ronald Hubbard, le fondateur de la Scientologie.
‘‘Disparu en 1986, Hubbard continue de vivre à travers son rêve de voir un jour émerger une civilisation sans folie, sans criminels et sans guerres (…)
- Que c’est niais, putain.
- (…) Dans laquelle les gens capables puissent prospérer et les gens honnêtes puissent avoir des droits.
- Il est scientologue, Christian Jeanpierre ?
- Qui ça?
- Laissez tomber.”
Que cherchait Jérémy en venant ici? Des réponses? Non, il disposait déjà de fiches préparées par la com’ du club pour ses interviews. C’est sûr qu’il se comportait bizarrement depuis l’Euro. Il prétendait être la cible de forces occultes, imperceptibles, qui agissaient sur son comportement ; ce fut en tout cas sa défense devant la commission de discipline de la FFF après qu’il eut insulté l’arbitre italien de France-Espagne. Pour le rassurer, Sakho lui dit que Dieu était partout, lui aussi. Voulant s’en assurer, Ménez regarda sous le banc du vestiaire. Il en conclut que Dieu était Damien Degorre, journaliste à l’Equipe.
Il pouvait rester de longues minutes à méditer, seul, généralement devant le tableau noir des consignes tactiques, ne relevant la tête qu’après avoir obtenu des réponses. Menez saignait très souvent du nez. On l’entendait réciter des chants liturgiques avec la grâce d’un bébé marchant sur du verre brisé. Oh, il n’était pas le seul à prier. Nous le faisions pour qu’il arrête.
Le groupe s’efforçait d’adopter un comportement rationnel. La charte éthique du club interdisait de toute manière les démonstrations de propagande religieuse pouvant nuire à son image. Après avoir perdu six points contre Lorient, Ajaccio et Bordeaux, beaucoup d’entre nous doutaient sérieusement des pouvoirs mystiques du coach. Il n’était pas le messie attendu, simplement un homme à court de solutions dont le talent se révélera quand Zlatan, Thiago Silva et Pastore se mettront à bien jouer.
‘’Voici un électromètre. Il va vous permettre de réaliser toutes vos potentialités.”
Le gars pose mes mains sur une machine constituée de deux cylindres reliés par du fil dentaire. J’apprends rapidement que je n’ai pas confiance en moi. Par ailleurs, je ne suis pas comblé dans ma vie sentimentale. Foutaise. J’ai aussi tendance à fuir la nouveauté. Heureusement, la Scientologie va pouvoir m’aider à condition d’acheter deux DVD à vingt euros pièce. Je m’apprête à partir. Nostradamus insiste. ‘‘La peur de l’inconnu! La machine ne ment jamais!” Me libérant d’un coup de coude, je cours vers la sortie sans me retourner - enfin si, deux fois, mais l’écrire plaira à Laure Boulleau si elle me lit - et emprunte la première rue rencontrée. Avenue Daumesnil. Un feu rouge. Une voiture s’arrête, empiétant le passage-piéton. Le conducteur m’interpelle. Medhi, mon pote. Sans réfléchir, je grimpe à l’arrière et il démarre. Personne ne me suit, évidemment.
‘’A part moi.
- Depuis combien de temps?
- Oh, une semaine.
- T’aurais pu me donner de tes nouvelles!
- Mon mur Facebook a été conçu pour ça.”
Medhi passait actuellement ses diplômes dans une école d’agent de joueur. L’argent n’était pas un problème pour lui, m’assurait-il. ‘’Cet été, j’ai gagné pas mal au poker. J’ai rencontré des footballeurs, des gars du milieu. Même mon futur directeur! Vu sa dette, il m’a fait un prix pour l’inscription”. L’EAJF avait ses locaux Place Vendôme. Medhi se gara sous la colonne pour que sa voiture reste à l’ombre et il m’invita à rencontrer ses collègues, réunis dans un salon servant de lieu de vie, avec cuisines équipées, frigos, tables et couverts. Ce fut un long défilé de cartes de visites, de sourires forcés et de prophéties glorieuses. Bien vite, on toucha mon visage, mon front, on lorgna sur des endroits inconnus de la main de l’homme. Medhi monta sur une table.
‘’Oh, les gars! Pas touche! Il est à moi!
- Ah bon?
- Il vient de rejoindre mon écurie! Mon premier client! Pas vrai, Kevin?
- Ah bon?”
Mais il leur en fallait toujours plus. Plus de promesses et d’altruisme. Julien, un grand blond, s’estimait capable de multiplier mon salaire par trois. Kurt m’assurait pouvoir convaincre les journalistes d’écrire que je marchais sur l’eau même en restant sur le banc. William prétendait changer l’eau en alcool ; ce qu’il fit en buvant un verre de Volvic pour le remplir aussitôt de bière. S’il fallait convertir le football en religion, Jésus-Christ serait agent de joueur.


Leblogdevern dit :
“Que cherchait Jérémy en venant ici? Des réponses? Non, il disposait déjà de fiches préparées par la com’ du club pour ses interviews.”
31 août 2012, 12:05Merci encore pour ça…
Captain Rai dit :
Heureusement qu’il nous reste Kevin pour égayer le triste quotidien de notre groupe d’individualité.
SVP marque plein de buts au futur 4e de son groupe de LDC.
31 août 2012, 13:58Erwan dit :
Merci, c’est génial!
31 août 2012, 15:00Le coup du journaliste de l’Equipe ma bien fait rire.
L’EAJF, j’ai faillit la faire.
piticoujou dit :
Ta prose retrouve la haute qualité depuis le début de cette saison, Maxime - j’ai beaucoup aimé cet épisode. Continue, merci !
31 août 2012, 21:22piticoujou dit :
‘Mon coéquipier était accompagné d’un petit chien. Il portait des lunettes de soleil et des baskets Adidas ; Ménez aussi.’ Trop bon, ça ;-)) Tournure de style facile mais tellement efficace ;-))
31 août 2012, 21:24MatteOL dit :
C’est parsemé de petits moments délicats qui vous arrachent un sourire même quand vous êtes un peu déprimé (genre parce que Tottenham vient de vous enfler en vous achetant votre gardien titulaire pour le prix d’un milieu de terrain dispensable).
1 septembre 2012, 0:59Merci Maxime, et courage Kevin.
Mangeur Vasqué dit :
Excellent, comme d’hab’. Bien supérieur à ce qui se fait dans le genre ailleurs sur le Net, France et Angleterre (eg la pâle copie Smudger Smith - The Journeyman pro - dans The Independent).
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