Archive for mai, 2012

En arrivant au Camp des Loges, le vigile me tatoue un code-barres sur l’avant-bras et me demande de prendre place dans la queue de gauche, juste derrière Peguy Luyindula et quelques débris devenus inutiles - Alain Roche, Loris Arnaud, Ronan Le Crom, des employés périmés de la cantine, le journaliste de la chaîne CFoot qui suivait l’équipe au quotidien. Au loin, tout au fond du couloir, j’aperçois un écran de fumée. Luyindula ne comprend pas ce qu’il se passe. “Ils vont m’offrir un nouveau contrat, c’est sûr. Ils recherchent des internationaux.” “Les patrons veulent se débarrasser de moi, hein? Me priver de Ligue des champions? Devant Michel prud ‘hommes, qu’on se retrouvera!” , lance Marcos Ceara. Le marché du travail est cruel pour les personnes non qualifiées. D’un pas, je m’insère sur la file de droite. En bout de chaîne, un autre vigile. La fumée provient de son cigare. Je porte le même costume que lors de l’enterrement d’Antoine Kombouaré. A la fin de l’entretien, on se rendra au mien. Nous sommes plusieurs pour le même poste. Quelles sont leurs prétentions salariales? Mon voisin dit s’appeler Ezequiel Lavezzi. Demain, il sera à Londres. En ne considérant que son smoking parfaitement coupé, sa chemise repassée, son standing et son allure, je n’ai aucune chance. Si j’avais opté pour la prostitution, nul doute que j’aurais tout tenté pour l’avoir comme client. Mais je ne suis qu’une pute.

“Numéro 42102.”

Comme aucun des joueurs venus se vendre ne bronche, je grille la priorité et bascule dans ce couloir sombre qui me fit si peur la première fois. La porte s’ouvre sur un bureau ovale derrière lequel se tiennent Carlo Ancelotti, notre entraîneur, Claude Makelele, un adjoint parmi d’autres, et Leonardo, le directeur des ressources humaines. Je remets entre leurs mains des fragments de mon passé et une partie de mon avenir : un CV imprimé chez Copy Image, une boutique foutraque tenue par un Asiatique ne demandant que cinq centimes par photocopie. Je n’en ai fait qu’une.

“Mmm… Je lis sur ce CV tâché de sauce soja que vous avez remporté trois Ligue des champions en disputant toute votre carrière - soit 672 matches, dont le premier à 13 ans - en Ligue 1, ce qui est déjà une aberration en soi ; par ailleurs, vous prétendez posséder 18 sélections en équipe nationale du Brésil et 11 en équipe de France. Or, toujours d’après ce bout de papier, vous n’avez que 21 ans. Pouvez-vous m’expliquer… ?
- J’ai toujours été très précoce.”

J’ai passé peu d’entretien durant mes études. Au centre de formation, tu ne découvres l’examinateur qu’à la fin du match ; il se manifeste en se présentant comme recruteur ou entraîneur d’une équipe de seconde division anglaise. Si durant l’année ton comportement a été bon, si tu t’es montré assidu à l’entraînement, réceptif aux consignes du professeur, tes chances d’intégrer l’université augmentent. Notre système éducatif est égalitaire. Si tu n’est qu’un sale con et que tu cours le 100 mètres en 10 secondes 30, tu pourras signer à Arsenal. Le football est une école de la vie, certes, mais plutôt un campus américain, alors.

Les cours théoriques n’ont que peu d’importance. Ce sont les rencontres qui vous construisent. Je me souviens encore de cette soirée folle où Zidane m’avait conseillé de faire abstraction des critiques et de rester moi-même. Quand elles viennent d’un homme respecté, les remarques les plus banales prennent soudain une autre dimension. Même si je ne l’ai pas écouté.

“Vous venez pour quel poste?
- Celui d’attaquant.
- Qu’est-ce qui me fait croire que j’ai besoin de vous?
- Je sais jouer au foot.”

Faire court, comme Zidane. Etre franc, ne pas se laisser marcher sur la gueule. Dominer. José, mon entraîneur de Moulins, disait : “Si ton adversaire est plus fort, demande de l’aide. Ou laisse-toi tomber. Avec un peu de chance on joue à domicile et l’arbitre sifflera.” Ancelotti m’a toujours prescrit d’attaquer afin de le surprendre. Le stagiaire discret des débuts a disparu ; sa petite taille lui permet même de surprendre les plus grands. C’était la seule condition pour réussir au PSG. Changer, quitte à le regretter.

” Pensez-vous avoir les qualités requises pour ce travail?
- Je le crains, oui. Je suis devenu égoïste. Je me satisfais désormais de voir un coéquipier en difficulté s’il joue au même poste que moi. J’ai de l’ambition. J’ai peur d’en avoir. J’ai peur de réussir. J’ai peur de beaucoup de choses mais je préfère tenter de les dominer.
- Rassurez-moi, vous aimez ce métier, quand même?
- Oui, mais pas plus que le cinéma, les yeux des filles ou la bande dessinée. Je suis footballeur parce que je suis doué pour cela. Les études m’ennuyaient, je ne me voyais pas finir comme vous, derrière un bureau. Le soir, je regarde rarement les matches. Je préfère lire un livre. Pas une biographie de sportif. Un vrai livre. Pour être vraiment sincère, je ne pense pas être plus motivé qu’un autre. Je cherche juste un job et celui-ci me semble le plus facile à obtenir.
- Facile? Alors que vous êtes au chômage?
- Non, je joue au PSG. Il me reste un mois de contrat.
- Il a raison, Carlo. C’est Kevin Kohler, un attaquant de l’effectif. Vous l’avez fait entrer plusieurs fois.
- Ah oui Claude, pardon. Excuse-moi. Il y a tellement de joueurs et de gens, ici, que je finis par en oublier. C’est le problème des multinationales étrangères.

- Tu n’as pas le niveau pour rester au club, m’assène Leonardo. Nous cherchons des stars.
- Je peux en devenir une.
- Arrête!
- J’ai beaucoup progressé avec vous, coach. Par rapport à Kombouaré.
- Ah oui?
- Il était un peu trop… Comment dire… Toujours… Comme ci et comme ça… Un coup… Comme ça… Et l’autre… Comme ci… Et parfois autrement… Alors que vous, c’est tout l’inverse. J’ai eu tort de penser que vous m’ignoreriez. C’est comme Leonardo. Au début, j’ai cru qu’il n’était qu’un prétentieux aux cheveux gras. Eh bien, avec le temps, j’ai remarqué qu’il prenait soin de sa coiffure.”

Ancelotti rigole de bon coeur.

“Pourquoi vous ne me prolongez pas? Je ne demande rien. Et vous me payez encore moins que ça.
- Je me souviens que tu n’as jamais baissé les bras, Kevin. Tu es un bon remplaçant. Et tu es Français. Nous avons besoin de Français. Tu sais faire le café?
- Non, non,
coupe Leonardo. Nous n’avons pas besoin de toi.
- J’ai joué contre Lorient, j’ai aidé l’équipe!
- Avec l’ancien PSG. Le PSG d’avant. C’est fini. C’est fini, maintenant.”

Il chuchote un mot à l’oreille du coach. Celui-ci secoue la tête puis range mon CV au sommet d’une pile haute comme l’estime que je me fais de lui, en dépit du titre offert à Montpellier. Le silence se prolonge. Makelele hésite à intervenir, comme souvent, et choisit de ne rien faire, comme toujours. Finalement, Leonardo m’ouvre la porte.

“On vous écrira.
- Vous avez mon adresse?
- Non, mais lisez la presse.”

Puis il ajoute, plus faiblement cette fois :

“Toi qui aime lire.”

L’avenir ne m’avait jamais paru aussi clair que ce lundi-là, dans ce brouillard épais où perçaient les incertitudes de ma nouvelle vie. J’ai salué Mathilde Barbara, l’attachée presse. Du coup, j’ai salué Guillaume Hoarau - ou celui dont le visage se noyait dans une paire de seins. J’ai salué ce passé qui ne m’avait jamais tendu les bras. Un repos de quelques jours m’attendait en Auvergne ; des jours ennuyeux, une existence calme et épurée, de pommes de terre, de spaghetti, de repas préparés par ma mère ; au pire quelques mois avant de replonger ; quelques mois, c’était toujours ça de pris, toujours ça qu’ils ne me prendront plus.

Puis, je le sais, le football finira par me rattraper et je postulerai à Lorient ou à Brest, dans un petit club, un club qui me ressemble. Je jouerai quelques matches, je répondrai à des interviews, oh, pas beaucoup, puis je reviendrai à Moulins. Il y a des bureaux de tabac encore ouverts là-bas. Dans dix ans, ils n’auront pas tous fermé. Je vendrai des journaux. L’équipe Mag’. Des magazines où je lirai les exploits de ces footballeurs limités mais qui auront réussi. Il… J’ai seulement besoin de récupérer mon CV.

J’ai patienté plusieurs heures en effectuant une dernière balade à travers camp au contact de mes souvenirs, croisant Luyindula, soulagé d’avoir prolongé à la surprise générale, puis je suis retourné dans le couloir, déserté, vidé des dépravés. Ancelotti et Makelele s’étaient fait la malle ; seul Leonardo veillait, occupé à envoyer des SMS avec son téléphone portable.

“Kevin? Qu’est-ce que tu fais encore là? J’ai pas été clair? Tu veux un communiqué?
- Vous ne partez pas?
- Moi? Non. Ecoute, je suis occupé. Allez, vas-t-en. Retourne dans ta médiocrité.
- J’étais présent quand le président vous a engueulé. Je sais qu’il ne vous apprécie guère. Vous avez merdé. Cette deuxième place, cette ambiance bizarre, elle est de votre faute.”

Il a préféré se taire. Ce n’était plus mon intention. Il fallait que je lui demande.

“Nasser est courant pour le transfert de Pastore?”

Il posa son iPhone sur la table.

“Et alors? Je ne vois pas en quoi ça me concerne.
- Vous avez touché beaucoup?
- Puttana di tua madre! Tu vas me faire chier encore longtemps? Tu crois que je ne te vois pas venir? Toi et Peguy, vous êtes pareils! Combien tu veux? 100.000? 200.000?
- Trois ans. Trois ans de contrat.”

Il se tut quelques secondes, se leva et s’avança vers la porte.

“Tu es un beau connard, Kevin Kohler. Tu le sais, ça?
- Il n’y a pas qu’Ancelotti. J’ai aussi appris de vous.
- Va. Dégage. Je vais te la signer, moi, ta prolongation de contrat. Je m’en fous. Tu veux continuer à faire dix matches par saison? Très bien! Mais au moindre écart, au moindre mot de toi sur cette histoire, ta carrière sera finie, tu m’entends? Ta petite carrière de merde n’existera plus. Tu ne sais pas à qui tu t’attaques.
Si jamais tu parles de cela à quiconque, tu ne trouveras plus de clubs, tu n’auras plus d’amis, plus personne. Si jamais tu parles, on te brisera. On te brisera comme on a brisé ton frère.”

Quand Karim Aït-Fana donna la victoire à son club contre Lille, dimanche, un homme cria dans le vestiaire et ce fut comme s’il appela à l’aide dans le désert. Un auxiliaire du président, qatari lui aussi, avait fait construire un oasis artificiel au centre de la pièce où, les pieds dans l’eau, nous avions pris l’habitude de nous relaxer en rêvant du titre. Montpellier marqua, le mirage disparut aussitôt. Alors, chacun leur tour, les joueurs et le staff abandonnèrent la tente pour retourner chez eux, endeuillés par la nuit qui recouvrait Paris. Un courageux renonça. Dans une rue proche du Parc des Princes, ce solide gaillard retrouva quelques types, des connaissances, puis, comme annoncé quelques minutes plus tôt, partit en boîte de nuit, ne conservant de Montpellier que le goût défendu des soirées étudiantes.

Les footballeurs ont trop d’amis pour se rendre compte combien ils sont seuls. Lorsque le jour revient, je peux voir la détresse qu’ils tiennent tant à cacher. Gameiro et Hoarau, partagés entre la réussite individuelle et l’épanouissement collectif, ne peuvent continuer à faire semblant d’y croire ; c’est abattus qu’ils se promènent dans les couloirs du Camp des Loges, résignés, dégoutés de la vie, en instance de divorce avec la plus belle femme de France. Mes coéquipiers ne disputeront pas l’Euro 2012 et le championnat passait au second plan. Nene réclamait un passeport à la mairie - pour accélérer le processus de naturalisation, le milieu offensif brésilien se disait prêt à épouser l’employé municipal, monsieur José Durier - quand il apprit que le sélectionneur Laurent Blanc ne le retenait pas dans sa liste. Depuis, il se tait. Cette semaine, personne n’a parlé du titre. Nous préférons penser que cette saison n’a jamais existé, comme si elle n’était qu’une transition assumée avant dix années de trophées. Se réjouir de cette deuxième place aurait révélé une faiblesse de caractère. Comme les autres, je m’enferme, ravagé par mes problèmes personnels. Lorsque le jour revient, j’allume mes mails et je vois que ma mère me demande si tout va bien. Elle aimerait que je lui téléphone, elle s’inquiète. Elle m’imagine pleurer sur mon sort mais il m’en faut davantage.

Je vis dans l’attente, sans m’apitoyer. Je n’en veux à personne. Seulement à Montpellier. En découvrant les critiques de Belhanda envers Giroud, j’ai cru qu’ils tomberaient en entraînant leur club dans la chute. Chez nous, l’affaire aurait fait la une du 20 heures et le gros titres de la paresse intellectuelle parisienne. Je regrette la bienveillance des médias envers cette formation guidée par un voyou, un technicien qui m’a traité de “petit con ” dans les couloirs du stade de la Mosson, animé de cette agressivité sudiste qu’en Auvergne on appelle connerie. Je n’aime pas qu’on insiste sur ma taille. Fallait-il afin de plaire que Leonardo imite Nicollin et se mette à parler de branlette espagnole? Notre attachée presse a déjà suffisamment de boulot comme ça.

Malgré le silence imposé, deux hommes ont osé prendre la parole. Le premier est Jérémy Menez. Blanc lui a confirmé par SMS sa présence à l’Euro - Ménez communique essentiellement par langage SMS, surtout lorsqu’il communique dans la vie réelle, d’ailleurs - et depuis Casque d’or apprend l’ukrainien ; ne prévoyant pas de passer le premier tour, il a laissé tomber le polonais. C’est mérité. Ménez n’a jamais douté. Comme les poules, il a la capacité d’oublier rapidement les expériences malheureuses pour avancer. De caractère constant, il s’énerve rarement, ne connaît pas la méchanceté. Son emploi du temps me confirme qu’il ne fait aucune différence entre le jour et la nuit. Le matin, nous remplaçons ses corn-flakes par des graines, sans qu’il ne cesse de manger. Dans l’idéal, nous devrions tous être des Jérémy Ménez. C’est cette perspective, seulement, qui me fait pleurer.

Le deuxième est Mamadou Sakho.

Mercredi, à la fin de l’entraînement, il a réuni le Conseil des Sages pour la seconde fois de l’année. La première a eu lieu fin novembre et donna lieu à un vote de confiance concernant Antoine Kombouaré. Sakho, entouré de Jallet, Armand, Camara, Nene et Bodmer, avait ouvert le livre sacré puis lu le texte consacré à Philippe Bergeroo relatant ”ce match traquenard de décembre 2000 où cinq brebis galeuses avaient poignardé le prophète dans son dos” . L’assemblée avait majoritairement voté en faveur de Kombouaré, avant que celui-ci ne soit renvoyé un mois plus tard. Oui, le Grand Conseil était surtout honorifique.

Il n’en a pas toujours été ainsi.

Le Conseil des Sages a vu le jour à la fin de l’ère Denisot, juste avant la Laurent Perp’ère. En août 1998, Francis Llacer, Bernard Lama, Jimmy Algerino et Patrice Loko prirent la décision de se réunir un mercredi par semaine pour évoquer les orientations futures du club et préserver son âme “durant des siècles et des siècles, sauf le mercredi 18, parce que Francis est de mariage “. Ses membres oeuvraient pour la communauté. Ensemble, ils convoquèrent le styliste et obtinrent de lui qu’il oublie ce projet stupide de maillot extérieur rose clair. Lors de séances exceptionnelles, ils accueillirent de simples citoyens pour les remettre sur le droit chemin, comme ce jour où ils demandèrent à Julio César Dely Valdés d’arrêter de tourner autour de la femme de Marco Simone. Leur vocation première, “leur combat originel “, me précisa Sakho, consistait toutefois à se rendre chaque début de saison dans le bureau du président pour négocier avec lui les primes de classement et de victoires en Coupe de France.

Le Conseil des Sages se voulait aussi un lieu de transmission et de savoir destiné aux recrues. Avant chaque conciliabule, le plus âgé de l’assemblée, appelé “grand maître”, donnait au plus jeune une nourriture symbolique, similaire à l’hostie, le plus souvent un bonbon à l’eucalyptus - la deuxième partie de la cérémonie consistait en effet à embrasser sur le bout des lèvres le grand maître. En troisième partie se déroulaient les prières mystiques puis on regardait un film, généralement une comédie avec Louis de Funès.

La légende raconte qu’une urne comportant des poils de moustache d’Artur Jorge macérés dans du jus d’ail était posée au centre de la table de réunion. Quiconque casserait l’urne plongerait le PSG dans un chaos long de dix ans. En 2000, lors d’un déménagement, on fit tomber le récipient qui se brisa sur le sol. Le lendemain, Luccin, Dalmat et Anelka signèrent au PSG.

“Désormais , m’expliqua Sakho, on se contentait de toucher une amulette millénaire, née au temps de la soule, l’ancêtre du football, qui donnerait vigueur et bonne haleine.
- Je peux?
- Oui.
- C’est marrant, elle ressemble à la gourmette de Mickaël Madar.
- Ne blasphème pas. C’est un artéfact très puissant.
- Il y a un truc marqué derrière.
- Quoi?
- Fabriqué à Créteil le 25 août 1994.”

Seuls les esprits les plus nobles pouvaient siéger au Grand Conseil - pour les moins de 25 ans, un abonnement à l’année existait toutefois à des prix abordables. Sakho m’avait invité dans l’ancienne bibliothèque du Camp des Loges, théâtre de la réunion depuis plusieurs années. Il prit l’amulette, la serra fort entre ses mains puis se lança les yeux fermés dans une incantation. “Pardonnez-moi pour mes fautes, mes tacles trop appuyés, mes cartons. Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. J’ai commis des erreurs, il est normal que je ne dispute pas l’Euro. ” Nous n’étions que deux dans la pièce.

” Je crois qu’ils sont partis négocier une augmentation de salaire.
- Les origines. Ils reviennent aux origines!
- Non. Plutôt du bureau de Leonardo.”

Contre toute attente, défiant la prédiction du Dieu Mercätoh, représenté dans les écritures en macaque ailé lisant le numéro Spécial Transferts de France Football, Leonardo avait reçu les membres du Conseil pour leur proposer de continuer l’aventure, ces mêmes joueurs qui, la semaine dernière, voulaient lui demander des comptes pour la saison écoulée.

“Je ne les supporte plus, Kevin. Ils ne pensent qu’à leur gueule.
- C’est humain,
commentai-je, sans revenir sur sa soirée de débauche de dimanche soir.
- Ne fais pas les mêmes erreurs qu’eux. Choisi la communauté. Privilégie la famille.”

Cette phrase, mon père l’avait prononcée, lundi, lors de la journée de repos, alors que je ne l’avais pas vu depuis six mois, plus parlé depuis un an. Il avait quitté ma mère et mon frère depuis si longtemps que sa voix s’était effacée. Papa refusa de me dire les raisons de son départ. Le culte du secret était une valeur familiale. Tout juste se borna-t-il à répéter : « Ne fais pas les mêmes erreurs qu’eux. » J’avais trouvé la force de lui rendre visite pour tenter de trouver des réponses. Ma famille me manquait et je commençais à penser qu’un retour à la maison ne serait pas si dramatique. Paris m’avait changé. J’étais devenu plus amer, plus critique encore sur mes contemporains. Moins lâche, aussi. Le courage vous vient quand vous n’avez plus la possibilité de fuir.

Des dissidents séchaient l’entraînement, installés au premier étage. Bodmer relisait des lettres de fans. Toutes réclamaient sa présence au prochain Euro sous un slogan commun : BODMER 2012. Mais Mathieu se savait rayé des listes. Clément Chantôme l’encourageait.

"T’inquiète. On sera chez les Bleus en 2014, mec. On sera au PSG et chez les Bleus. Titulaires. Toi et moi."

Dehors, la séance d’Ancelotti portait sur la façon la plus efficace de simuler une faute pour obtenir réparation dans la surface. Thiago Motta montrait aux attaquants comment berner l’arbitre en accentuant un simple geste anodin, transmission d’expériences multiples au contact des plus grands maîtres du genre. Notre milieu défensif italien attrapa le bras de Gameiro et s’en servit pour tirer son propre maillot avant de s’effondrer sur l’herbe sous les applaudissements du coach et de l’un de ses adjoints, Angelo Castellazzi, un gars qui avait tout de même fréquenté Pippo Inzaghi au Milan. Pratiquée par un professionnel, la triche devenait élégante.

Là, j’ai eu un déclic.

Comme Leonardo refusait de prolonger mon contrat, je pouvais l’aider en lui tenant la main. Qui l’aurait su? Pas l’arbitre, en tout cas. J’ai appelé le journaliste - les journalistes, comme les chiens, laissaient toujours une odeur quelque part pour qu’on les repère - qui m’avait mêlé à cette histoire de pot-de-vin reçu par le Brésilien sur le transfert de Pastore. ”Laisse tomber ce truc. C’est du flan, j’ai tout inventé, me déclara Dominique d’une voix peu assurée. Leo est clean . Irréprochable. J’serais même prêt à lui donner mon fils pour lui apprendre les bonnes manières. Je… Je dois te laisser, d’ailleurs, il attend que je vienne le chercher à l’école. " Il était 11h30. Soit il se foutait de ma gueule, soit les collèges français venaient d’adopter dans la nuit le rythme scolaire allemand. J’ai considéré qu’il se foutait de ma gueule.

"Et donc, t’as pensé que ton pote arabe pouvait te rendre service. Ton pote arabe, donc forcément concerné dès qu’il s’agit de magouilles.
- Medhi, t’as eu une licence de Droit alors que t’étais inscrit en fac d’Histoire.
- T’as pensé que comme j’étais arabe, je connaissais des gens susceptibles de te dépanner, pas vrai?
- Au lycée, tu rackettais même les profs. Et en Terminale, ils rackettaient directement les autres élèves pour toi.
- Du genre des lascars sortis de prison, des voyous voire même des élus de droite, c’est ça?
- Ne le prends pas mal.
- Je le prends très bien, au contraire. Tu me connais parfaitement, mec. Viens, je vais te présenter Sammy."

Sammy Carlton Junior - un nom hérité de son père, qui s’appelait Junior - était né au Brésil mais semblait particulièrement influencé par les Etats-Unis d’Amérique. "Vous pouvez me faire confiance, j’ai l’intégrale de la série Monk en DVD" , précisa-t-il avec fierté en nous accueillant dans les locaux de son agence de détective privé. Des diplômes prestigieux, bien que tamponnés d’une mention MADE IN CHINA, décoraient les murs de la pièce. Leur propriétaire laissait un espace de plusieurs secondes entre certains de ses mots, comme par manque de vocabulaire. "Je fais ça pour paraître mystérieux", m’expliqua-t-il en nous servant du Coca. En temps normal, les footballeurs le sollicitaient pour s’assurer que leur moitié ne flirtait pas avec un coéquipier, en douce, quand eux-mêmes couchaient loin de la maison.

”Ils refusent de voir leur agent dans les bras d’un autre. J’peux comprendre. Moi, j’suis contre la polygamie. La trahison, tout ça. Par exemple, j’ai jamais enquêté sur un ancien client, ou seulement parce que le nouveau m’avait payé plus cher. Question de principes."

Sammy Carlton Junior connaissait les moeurs du foot pour en avoir fouillé les poubelles. Il pouvait m’aider à découvrir ce que me cachait Leonardo.

"Vous voulez qu’on le file?
- On m’a parlé d’une affaire. Il doit sûrement avoir un bureau quelque part dans Paris où il range des documents secrets.
- Un tiroir, vous voulez dire?
- Pardon?
- Techniquement, on ne peut rien ranger dans un bureau.
- Euh… Ouais…
- Un bureau, c’est juste un meuble.
- On se voit dès demain, d’accord? Je tiens à être présent. Medhi, tu peux venir?
- Non.
- On peut éventuellement poser des documents dessus. Mais visible de tous. Du coup, ce n’est plus vraiment secret.
- Sammy, à demain."

13 heures, le lendemain.

"Un tiroir, ça peut s’ouvrir et se fermer. C’est pratique pour ranger des documents. Alors qu’un bureau…
- Bon écoutez, très bien, vous avez raison sur ce point. Dites, comment avez-vous su qu’il allait déjeuner ici? En épluchant ses relevés téléphoniques?
- Il en a parlé hier son compte Twitter, en ajoutant une remarque sur la médiocrité de la cuisine française.
- Ah."

Une chose m’échappait chez Leonardo : son absence de neutralité. Il se sentait toujours obligé de choisir son camp entre la franchise et le mensonge. Il n’était jamais tiède, jamais fuyant. Lorsque tu venais par exemple lui demander une augmentation, il te disait toujours "oui" ou "non", quitte à décevoir. Il te répondait quand tu parlais d’argent et cela suffisait à le rendre méfiant ; voire franchement inquiétant pour un gars érigé en expert de la communication.

"Il doit s’entretenir avec Belhanda ou sa famille, murmura Sammy.
- Pourquoi ça?
- Parce qu’il est Marocain, Belhanda.
- Ah ouais, bien vu. Et s’il va commander des sushis, c’est pour négocier Honda en prime?
- Moins vite. Je prends des notes. Honda, vous écrivez ça comme l’actrice américaine?
- Regardez, il quitte le restaurant! Et il porte un sac plastique!
- Sans doute de l’argent! Ou de la drogue! Ou l’argent de la drogue! Suivons-le!"

Je mentirais si je vous confiais ne pas avoir eu de doute sur ce détective. Mais il s’agissait de ma dernière chance de percer à jour Leonardo. Plutôt que d’oublier ma prolongation derrière un meuble, il m’avait laissé croire à un nouveau contrat avant de se rétracter soudainement. Un autre que lui m’aurait rencontré afin de m’expliquer les raisons de ce refus, d’un sourire gêné, en me souhaitant bonne chance pour la suite. Chercher à le comprendre ne menait à rien. Chercher, quelque part, quelque chose, semblait déjà moins vain.

"Je me souviens de ce camping.
- Une précédente affaire?
- Elle s’appelait Sophie. Je l’ai trouvée dans les toilettes. Elle n’avait pas vingt ans.
- Mon dieu. Cela a dû être terrible.
- Et comment! Quelle chaudasse c’était cette nana! J’ai même pas eu le temps de descendre mon froc que…"

Je lui ai demandé de se taire. Leonardo entra dans le bâtiment en pierres et en sortit très vite sans son sac, soulagé d’un poids.

"Sammy? On bouge?
- Non, restons dans la voiture.
- Ouais, c’est sans doute plus préférable de rester planqué.
- C’est surtout que Carrément Brunet va commencer sur RMC et que je ne louperais cette émission pour rien au monde."

Le Brésilien ralluma le moteur. J’hésitais à l’interpeller. Cela aurait été une erreur. J’ai menti plusieurs fois au coach ces dernières semaines. Je lui ai dissimulé une petite blessure. J’ai menti à mes coéquipiers à chacun de leurs buts, en leur faisant croire que je partageais leur joie. Ils restaient des rivaux. J’ai menti à ma mère en lui racontant que j’avais déjà signé pour deux ans supplémentaires. Avec Leonardo, en revanche, je ne m’étais jamais caché. Dès février, j’avais réclamé une audience, seul, sans agent, avec audace, en suivant la recette qui m’avait fait passer de la CFA à l’équipe première. Je ne baissais plus les yeux quand il venait nous critiquer pour un dribble mal assuré ou un pull oublié dans la salle de repos. Je voulais qu’il sache que j’étais devenu quelqu’un d’important. Un dur. Un footballeur. Ah, il ne comprenait pas la finesse, hein? Je me sentais de taille à lui expliquer. Je m’en sentais encore capable ce matin.

Après avoir quitté le camping, il se gara près d’un hôtel situé à l’ouest de Boulogne-Billancourt et salua José Anigo, son homologue de l’OM, en présence de Clément Chantôme, oui, ce même Clément Chantôme qui nous avait assuré qu’il demeurerait fidèle au club ”pour l’éternité . " La réunion dura une heure, un peu moins peut-être. Leonardo réapparut le premier, l’air contrarié. Se dirigeant vers sa Mercedes, il s’arrêta à hauteur d’un feu rouge puis, tournant la tête, fixa au loin notre voiture. Que pouvait-il voir? Deux mecs, dont l’un avec des jumelles, subitement mal à l’aise, ne sachant comment répondre à son sourire pesant. Je détournai le regard vers la vitre, qui renvoyait mon visage. Que pouvait-on voir? Un faible. Un amateur. Et elle ne mentait pas.

Je parcours le Palais Omnisports de Bercy enlacé par les effluves de catch. Il y a de la sueur ; probablement du Bordeaux, vendu à la sauvette aux touristes américains - ou assimilés comme tels. Le visage de la Belette de Rio enlumine les t-shirts des enfants. Les catcheurs sont des personnages de dessins animés, des jouets d’un mètre quatre-vingt-dix que des farfadets contrôlent sur le ring par la force de la pensée. En soi, ces derniers ne diffèrent pas beaucoup des supporteurs de foot qui pensent diriger un joueur en lui ordonnant quoi faire des tribunes. Dans les deux cas, tout est écrit d’avance : le catcheur suit le scénario de son combat, Sissoko prend un jaune.

Jérémy Menez me demande ce que nous foutons là, concrètement.

”J’ai passé la semaine à demander un entretien à Leonardo pour lui parler de ma prolongation de contrat, désirée par le coach. Hier, épuisé par ma persévérance, il m’a clairement dit d’aller me faire foutre.
- Où ça?
- C’est exactement ce que j’ai répondu. Il a pris cela comme une provocation de plus et m’a proposé de régler notre différent selon les coutumes de son pays.
- En short, huilés comme des maîtres-nageurs et entourés de filles à poil?
- Exactement.”

La QWE, la Qatar Wrestling Entertainment, organisait justement une compétition de démonstration, un show abrutissant comme je les aimais tant. L’Etat princier considérait le catch comme un marché porteur et complémentaire du football. Avec le déménagement du PSG au Stade de France, nous évoluerons devant un public moins connaisseur, prêt à dépenser des fortunes dans le marchandising et la restauration. Condition préalable, selon notre président : transformer le club en marque, dénaturer son identité et lui en sculpter une nouvelle, plus neutre, facilement consommable. L’intégralité de son discours m’avait échappé - dans ces cas-là, un Alain Roche miniature surgit dans mon cerveau et couvre mon attention en jouant du tambour - mais Nasser avait insisté sur l’importance du catch comme outil d’appauvrissement intellectuel des masses. Ouais, si, en y repensant, trois de ses interventions m’avaient renvoyé dans les cordes. La première : ‘‘Plus les gens s’intéresseront à des choses infantiles, plus ils se montreront réceptifs à nos publicités, à nos messages subliminaux, et moins ils feront preuve de sens critique.” La deuxième : ”Il faut encourager les gens à se complaire dans la bêtise et la médiocrité. Il faut qu’ils trouvent cool l’idée même d’être stupide, de voir deux crétins sous stéroïdes se taper sur la gueule, de venir au stade simplement pour mater le cul de pom-pom girls.” La troisième : ‘‘En abaissant la qualité de culture proposée, nous réduirons sensiblement la capacité de réflexion de nos supporteurs, qui ne sont de toute façon pas là pour réfléchir mais pour faire ce qu’on leur demande.” Niveau manipulation mentale, nos dirigeants étaient aussi doués que des farfadets.

Au début, j’ai cru à une répétition du Jamel Comedy Club. Des bandes molles de 25-30 ans parlant un argot que l’on ne capte que sur NT1. Des casquettes mauves. Des masques plus comiques qu’effrayants. Leurs tronches semblaient cryptées, en tout cas difficilement regardables sans décodeur. Le spectacle hilarant d’un monde perdu. Et puis, très vite, la peine a remplacé les rires. ”Quand Jamel m’a viré de sa troupe, j’avais 21 ans, aucun diplôme et peu d’ambition, sinon celle de devenir le nouveau Titoff. J’ai essayé de gagner un peu d’argent en tournant des vidéos dans ma chambre. J’ai jamais dépassé les 2.000 vues. Enfin si, sur un sketch sur les corn-flakes. ”Pour réussir à manger ses Chocapic sans en foutre partout, t’as intérêt à avoir du bol.” Retwitté 6 fois. Tu connais? Non? Bref. Ah ouais, tiens, j’ai aussi fait une parodie de la série Bref. J’étais au fond du trou. Le fond du fond. Personne ne voulait de moi, pas même l’armée de terre ou Laurent Ruquier. Le catch a sauvé ma vie.” Josué se prenait des chaises sur le pif depuis six mois ; il était encore frais dans le milieu. Ménez et moi l’avons écouté une bonne dizaine de minutes nous raconter ses déboires - l’histoire de son chien écrasé par le camion des éboueurs, son boulot de livreur à domicile pour Monoprix, les infections vaginales de sa sœur Daria - avant que les bruits ne nous éloignent de lui. Des jeunes femmes s’écharpaient pour une place de parking nichée entre deux bosquets, un endroit stratégiquement idéal pour vendre des magazines de la QWE ; une fois n’est pas coutume, Lugano assurait la couverture, déguisé en catcheur sous le sobriquet du ”Boucher Halal d’Istanbul”. La blonde tira les cheveux de la brune puis lui écrasa les doigts de pieds avec son talon, sous les yeux avisés des adulescents transformistes, attirés par la bestialité des coups et l’opulence des corps.

Je me rapproche doucement des vestiaires en ralentissant sur tout ce qui mérite une halte. Près d’une sandwicherie hors-de-prix, une catcheuse dévoile sa poitrine grosse comme un demi-jambon. Elle doit posséder une petite notoriété, vu le monde au bacon. Les mioches la reconnaissent. Les plus intrépides écrivent au feutre sur ses seins ; les petits, les bébés, tombent dedans et meurent étouffés de plaisir. Ce doit être ce que l’on appelle la Silicone Vallée.

Leurs parents somnolent, visiblement pas dérangés de voir leur progéniture se faire les dents sur un bout de viande. J’avais toujours eu du mal à comprendre les pères qui emmenaient leurs fils de cinq ans à des matches de football, les initiant si jeunes aux insultes et à la grossièreté du stade ; mais cette barbarie-là surpassait tout. ”Ca se voit que tu n’as pas de gosse, me répondit Ménez, qui venait d’adopter un hamster avec sa nouvelle copine. Dès trois ans, ils regardent des sites pornos ou vandalisent leur roue. Faut pas être choqué pour si peu. Ils s’amusent.” L’espèce humaine régressait d’un millénaire par minute et je m’en écartais un peu plus à chaque seconde.

“Jérémy ?
- Ouais? Tu veux un peu de ma barbe à papa?
- Je veux savoir pourquoi Leonardo a pris une belette pour surnom.
- Parce qu’il est rusé et fourbe.
- Et alors?
- Comme dans l’expression : Fourbe comme une belette.
- Personne ne dit ça.
- Pardon, je voulais dire : Rusé comme une belette.
- Personne ne dit ça non plus.
- Malin comme une belette?
- Non.
- Qui vole une belette perd sa place?
- Va-t’en, s’il te plaît.”

Je débarque, seul, dans le vestiaire, à une heure d’entrer en scène. De la pièce, je peux entendre la clameur du public. Les premiers combats ont commencé. Selon le programme du show affiché près des douches, Kevin Gameiro, “La Sardine de Lorient”, affronte Guillaume Hoarau, “The Giant Asparagus”, avec comme enjeu la simple assurance de rester au club l’an prochain. On m’appelle “Little Angel”, petit ange, ce surnom contre lequel je me bats depuis mes exploits moulinois. Rien de grave, j’ai l’habitude de me battre. Un footballeur pro a appris à se battre. Alors qu’il n’est encore qu’un espoir, qu’un poussin sorti de l’oeuf, il doit jouer des coudes au centre de formation face à des rivaux pas toujours éduqués, aux pulsions multiples, agressifs pour un rien ; d’adolescents moyens, quoi. Il côtoie des traînards, des soulards, des entraîneurs qui ne veulent plus de lui. On vole ses chaussures. On chie dans son casier. On le tacle durant les entraînements comme s’il était un civil afghan égaré dans une rafle de l’U.S. Army. Ses amis les plus faibles désertent et lui reste jusqu’à souffrir. Avec de la chance, les caractères affirmés parviennent à signer un contrat dans une grande équipe ou deviennent défenseur central à l’OGC Nice. Le jeune homme pense être prêt ; il n’a encore rien vu. Alors, commencent les on-dit. Les rumeurs. Les tirs dans le dos. La guerre. Celle qui vous oblige à vous adapter pour survivre. Ecouter les anciens, se taire, subir leurs remarques puis frapper sans prévenir. Le PSG m’a enseigné la violence. Il m’a fait devenir footballeur.

Je suis en tenue, une serviette blanche sur les épaules. La porte menant à l’arène est fermée. Je reviens dans le couloir principal où transitent les fans. Là, j’aperçois mes coéquipiers, dont Gameiro et Hoarau, tranquillement postés devant un stand de dédicaces ; en vedette, le président lyonnais Jean-Michel Aulas coiffé d’un sombrero, le célèbre ”El Bastardo”, l’ami des enfants issus de couples non mariés. Grosse affluence. Les cas d’adultères doivent être nombreux dans le quartier.

“Vous n’êtes pas en train de combattre?
- Oh, non, on est restés dehors pour regarder l’équipe féminine. Avec la pluie, la boue a bien pris.
- Sérieux?
- Laure Boulleau portait un shorty.
- Je comprends. Mais d’où viennent les cris?”

L’un des catcheurs se prénommait Younès, un Marocain. A un moment, ce petit gabarit s’est jeté d’une cage suspendue à cinq mètres du sol pour s’écraser sur un colosse. Il l’a attrapé par le col de la chemise - en plus d’être beau et grand, son adversaire portait une chemise - et l’a plaqué sur le sol. Un monsieur aux cheveux blancs, très agité, est alors monté sur le ring. Le blason de l’ESC Montpellier recouvrait une partie de l’aile ouest des tribunes. “René! René Le Vénèr!”, hurlaient les étudiants. “Oliv’! Oliv’ Hématom’!”gueulaient les jeunes filles. Le vieux se dirigea vers Younès et lui fit un croche-pied. Il portait également une chemise. La chemise redevenait à la mode, semblait-il.


“Très fort.
- Très, très fort.
- Regarde moi cet enchaînement. Amorti, plat du pneu.
- Le tout avec un fauteuil roulant.
- Y a pas à dire Carlo, le talent, c’est dans les gênes.”

Une image : Pastore embrassant sa mère, malade et en fauteuil, après son but contre Sochaux. Nos propriétaires qataris se la passent en boucle au Grand Rex, dont ils viennent d’acheter 35% des parts ainsi que la bouche de l’ouvreuse, et se disent, dans leur langue, qu’il suffit donc d’un peu d’amour pour gagner des matches. Ancelotti discute avec son adjoint, Claude Makelele, des performances de Patricia Pastore, une femme aussi choyée que son fils. L’intendant lui a donné un jeu de maillot, demandant même à la LFP de l’inscrire dans l’effectif en qualité de joker. Et, puisque la présence des siens galvanise un joueur, ce sont des dizaines de parents, désormais, qui s’entraînent au Camp des Loges, parfois en simples supporteurs, sans effectuer d’effort, à la manière de Nene.

En plein footing, je renifle bruyamment, mon nez chatouillé par le vent, et j’entends ma mère crier : “Kevin! Mouche-toi!” Les gens qui se prétendent les plus proches d’un footballeur sont souvent ceux qui viennent seulement de le rencontrer. Ils ne font que vous féliciter. Une maman fonctionne différemment. Plus elle vous engueule, plus elle tient à vous. Ancelotti tient beaucoup à nous.

Lors de sa prise de fonction, le coach avait voulu nous responsabiliser, sous prétexte que le PSG, au même titre que la Juventus, que le Milan ou que Chelsea, “était un club composé de professionnels.” Il découvrait alors la Ligue 1. Voyant que nous n’étions en réalité que des enfants élevés dans un championnat maternelle, un centre de formation pour grande école, une cour peuplée de sales gosses ne sachant compter jusqu’à dix que pour lire des salaires, le coach s’était rendu compte qu’il était préférable de nous encadrer par des adjoints ; “surveiller” était le terme exact. Aujourd’hui, nous savions ce qu’être responsable signifiait. Par exemple, Sakho avait été le responsable de la défaite à Lille.

“Madame Pastore! Javier a besoin de dormir une heure avant la séance de l’après-midi. Pouvez-vous aller le voir?”

Elle lui chantait des berceuses, des chansons de là-bas.

“Qué linda manito que tengo yo
Linda y bonita que Dios me la dio.”

“Cette Linda, elle est si bonne que ça?
- La ferme, Alain.”

Au PSG, la famille était le socle, l’équilibre. ”Le câble auquel se raccrocher quand tout va mal”, m’avait signifié notre capitaine au moment de notre rencontre. Sakho, le père, veillait alors sur les jeunes, assistait les anciens, accueillait les nouveaux et leur offrait le pain, avant que n’apparaissent soudain les premières fugues. Son influence s’était effritée avec l’arrivée dans la maison de ces cousins éloignés qui parlaient un autre langage. L’absence d’unité de cette famille recomposée me laissait croire qu’il avait été père trop tôt. Mamadou m’a souvent parlé de sa mère au cours des dernières semaines, quand le doute a commencé à s’inviter en lui ; il était devenu footballeur pour l’aider, pour la soutenir après la disparition de son époux. Elle n’avait pas attendu d’être conviée à l’entraînement pour exister. Elle avait toujours été là, quelque part. Sa mère. Nous n’avons cessé de l’entendre dans le bus qui nous ramenait de Lille. Entre autres insultes.

La mère d’Alain Roche aussi était présente, notamment quand elle prenait la parole lors des discours du coach pour demander si l’un des joueurs possédait une soeur en âge de procréer. Christiane s’imaginait son fils homosexuel parce qu’elle ne le voyait jamais avec une femme au bras. Quand on examine les femmes qui couchent avec son fils, on pouvait le comprendre. Alain continuait à habiter avec elle. S’il ramenait quelque chose de ses sorties nocturnes, cela s’éradiquait avec des sprays ; le rasage, selon lui, ”ne suffisant pas”. Pour son bien, il devrait envisager de rompre.

Déconcentré par les meuglements maternels, je termine troisième du footing derrière Gameiro et le journaliste qui lui court après.

”Tu me fais chier, sérieux!
- C’est le rôle d’une mère, Kevin.
- Et qu’est-ce que Alain fout avec toi?
- Oh, c’est un garçon vraiment charmant! Il nous propose d’aller au restaurant!
- Oui. A la Villa Spicy, près des Champs. On partagera l’addition.
- Ah.
- Vous savez s’ils acceptent encore les tickets resto de 2010?”

Longuement, comme un toréador cherchant à fatiguer sa vache, j’ai écouté maman me narrer ses visites parisiennes, ses anecdotes inutiles sur ses collègues de bureau et la vie à Moulins, le menu détaillé de cette pataterie qui venait d’ouvrir près de la gare et son assiette de cochonnailles qu’elle trouvait ‘’surfaite”, entrecoupées par les jérémiades d’Alain Roche sur sa propre mère, oppressante à en crever mais qu’il avait peur “de tuer” en abandonnant définitivement la maison. Même si c’est le souhait de Leonardo, je ne quitterai jamais la mienne.

Notre relation professionnel avait pris un tournant plus personnel ; il n’avait pas apprécié qu’un blanc-bec remette en cause son mode de fonctionnement et prenne la parole devant le groupe, juste avant le match contre Sochaux, pour appeler à l’unité. Lui aussi l’avait fait. Mais il n’avait pas été écouté. Désormais, c’était lui ou moi. Rien ne me faisait plus plaisir que de le confronter à ses contradictions et de voir le masque de son visage, le mur qu’il s’est construit, soudain s’effondrer par une remarque assassine. Ce type était dangereux. Il divisait les uns pour séduire les autres. Il pouvait féliciter Bodmer puis le détruire devant Pastore la minute suivante. J’ai lu dans la presse que sa famille ne se plaisait pas à Paris. Qu’il sache que notre famille ne l’aime pas non plus.

Roche vient de s’étrangler en tentant d’avaler un bocal entier d’olives - “Homer Simpson en est capable, pourquoi pas moi?” - et pendant qu’un serveur appuie sur son thorax pour le réanimer, je subtilise le téléphone tombé de la poche de son jeans. Il reprend connaissance et me demande : “Tu… Tu fais quoi?” J’appelle sa mère. J’en ai assez. “Puisque t’as perdu tes couilles au casino, je vais tout lui dire. Les putes, les beuveries avec Pierre Ménès, la photo de Matt Pokora que tu gardes dans ton portefeuille. Tout.” Tout.

“Mais c’était mon préféré dans les Linkup!
- Tu as cinq secondes. Je compose le numéro.
- Hein?
- Dis-lui que tu quittes la maison dès ce soir. J’en ai marre de t’entendre te plaindre. Tiens.
- Mais… Allo? Allo, maman? Oui, c’est moi. Ca va, ça va. Je suis au restaurant avec Kevin. Il porte une chemise noire, assez classe. Non, non, c’est juste un ami. Il… Il fait beau à Gif-sur-Yvette?
- On s’en branle de la météo!
- Comment? La fille de madame Bouchard sort avec un noir? N’espionne pas les gens à travers la fenêtre, maman. Tu ferais mieux d’aller te promener. Quoi? Eh bien demande à madame Bouchard de t’accompagner! Bon écoute… J’aurais dû aborder le sujet depuis longtemps mais il m’a sans doute manqué un peu de courage pour t’en parler plus tôt…
- Accouche!
- Non, je suis pas gay, pourquoi?
- Allez!
- Si je suis toujours chômeur? Qu’est-ce que tu racontes, j’ai déjà un travail! Je recrute les joueurs du PSG. Maman? Pourquoi tu rigoles?
- Crache le morceau ou je m’en charge!
- Bon, euh… Comment te… Je… Je m’en vais. Voilà.
- Bien joué!
- Non, pas en vacances. Je m’en vais pour toujours, maman. Voilà. Comme papa. Je te quitte. Pour toujours, oui. Allo? Tu tiens le choc? Maman? Pourquoi tu pleures, maman? Comment ça, c’est monsieur Bouchard? Il est à la maison? Il est content que je parte. Ah bon. Mais ça va, tu n’es pas trop déçue, toi? S’il reste une bouteille de champagne dans le frigo? Oui, sûrement, mais pourquoi? Allo, maman? Maman? Elle a raccroché.
- Félicitations !
- Je crois qu’elle l’a bien pris.”

La franchise. Je soupçonne ma mère d’en manquer. Elle connaît le quotidien d’un footballeur. Elle sait que je lui cache mes fréquentations d’un soir comme je lui cachais, plus jeune, mes films pornographiques ; où les actrices, au moins, vont encore au lycée. Elle sait que je souffre, parfois, de n’avoir comme amis que des êtres trop superficiels pour leur parler des choses qui comptent. Elle sait mais ne dit rien. De retour à la maison, je l’interroge.

“Pourquoi Antoine est-il parti alors qu’il était le meilleur joueur de la réserve? Que lui reprochait-on?

J’ai besoin de savoir si j’ai eu raison d’admirer mon frère durant toutes ces années. J’aimerais réussir au PSG pour qu’ils soient fiers. Une mère vous considérera toujours comme son fils même si vous jouez à Nancy ; ou comme son fils et son neveu à la fois si vous évoluez à Lens. Mais si je dois retourner à Moulins, je ne serais qu’un fils comme les autres.

“J’ai besoin de savoir.”


Elle détourne les yeux de la télévision.


“C’était dur, loin de nous. Des éducateurs souhaitaient le voir signer pro mais… I
l n’a pas supporté les sacrifices. Il se sentait mal. Il se sentait seul. Ton frère a toujours été… différent. Je crois qu’il était triste au PSG.
- Mais il allait devenir joueur professionnel!
- Il a préféré partir.”

Il faudra que je lui confesse que j’ai décidé de me battre, quitte à pleurer à la fin.

CDF
Kevin Kohler