En arrivant au Camp des Loges, le vigile me tatoue un code-barres sur l’avant-bras et me demande de prendre place dans la queue de gauche, juste derrière Peguy Luyindula et quelques débris devenus inutiles - Alain Roche, Loris Arnaud, Ronan Le Crom, des employés périmés de la cantine, le journaliste de la chaîne CFoot qui suivait l’équipe au quotidien. Au loin, tout au fond du couloir, j’aperçois un écran de fumée. Luyindula ne comprend pas ce qu’il se passe. “Ils vont m’offrir un nouveau contrat, c’est sûr. Ils recherchent des internationaux.” “Les patrons veulent se débarrasser de moi, hein? Me priver de Ligue des champions? Devant Michel prud ‘hommes, qu’on se retrouvera!” , lance Marcos Ceara. Le marché du travail est cruel pour les personnes non qualifiées. D’un pas, je m’insère sur la file de droite. En bout de chaîne, un autre vigile. La fumée provient de son cigare. Je porte le même costume que lors de l’enterrement d’Antoine Kombouaré. A la fin de l’entretien, on se rendra au mien. Nous sommes plusieurs pour le même poste. Quelles sont leurs prétentions salariales? Mon voisin dit s’appeler Ezequiel Lavezzi. Demain, il sera à Londres. En ne considérant que son smoking parfaitement coupé, sa chemise repassée, son standing et son allure, je n’ai aucune chance. Si j’avais opté pour la prostitution, nul doute que j’aurais tout tenté pour l’avoir comme client. Mais je ne suis qu’une pute.
“Numéro 42102.”
Comme aucun des joueurs venus se vendre ne bronche, je grille la priorité et bascule dans ce couloir sombre qui me fit si peur la première fois. La porte s’ouvre sur un bureau ovale derrière lequel se tiennent Carlo Ancelotti, notre entraîneur, Claude Makelele, un adjoint parmi d’autres, et Leonardo, le directeur des ressources humaines. Je remets entre leurs mains des fragments de mon passé et une partie de mon avenir : un CV imprimé chez Copy Image, une boutique foutraque tenue par un Asiatique ne demandant que cinq centimes par photocopie. Je n’en ai fait qu’une.
“Mmm… Je lis sur ce CV tâché de sauce soja que vous avez remporté trois Ligue des champions en disputant toute votre carrière - soit 672 matches, dont le premier à 13 ans - en Ligue 1, ce qui est déjà une aberration en soi ; par ailleurs, vous prétendez posséder 18 sélections en équipe nationale du Brésil et 11 en équipe de France. Or, toujours d’après ce bout de papier, vous n’avez que 21 ans. Pouvez-vous m’expliquer… ?
- J’ai toujours été très précoce.”
J’ai passé peu d’entretien durant mes études. Au centre de formation, tu ne découvres l’examinateur qu’à la fin du match ; il se manifeste en se présentant comme recruteur ou entraîneur d’une équipe de seconde division anglaise. Si durant l’année ton comportement a été bon, si tu t’es montré assidu à l’entraînement, réceptif aux consignes du professeur, tes chances d’intégrer l’université augmentent. Notre système éducatif est égalitaire. Si tu n’est qu’un sale con et que tu cours le 100 mètres en 10 secondes 30, tu pourras signer à Arsenal. Le football est une école de la vie, certes, mais plutôt un campus américain, alors.
Les cours théoriques n’ont que peu d’importance. Ce sont les rencontres qui vous construisent. Je me souviens encore de cette soirée folle où Zidane m’avait conseillé de faire abstraction des critiques et de rester moi-même. Quand elles viennent d’un homme respecté, les remarques les plus banales prennent soudain une autre dimension. Même si je ne l’ai pas écouté.
“Vous venez pour quel poste?
- Celui d’attaquant.
- Qu’est-ce qui me fait croire que j’ai besoin de vous?
- Je sais jouer au foot.”
Faire court, comme Zidane. Etre franc, ne pas se laisser marcher sur la gueule. Dominer. José, mon entraîneur de Moulins, disait : “Si ton adversaire est plus fort, demande de l’aide. Ou laisse-toi tomber. Avec un peu de chance on joue à domicile et l’arbitre sifflera.” Ancelotti m’a toujours prescrit d’attaquer afin de le surprendre. Le stagiaire discret des débuts a disparu ; sa petite taille lui permet même de surprendre les plus grands. C’était la seule condition pour réussir au PSG. Changer, quitte à le regretter.
” Pensez-vous avoir les qualités requises pour ce travail?
- Je le crains, oui. Je suis devenu égoïste. Je me satisfais désormais de voir un coéquipier en difficulté s’il joue au même poste que moi. J’ai de l’ambition. J’ai peur d’en avoir. J’ai peur de réussir. J’ai peur de beaucoup de choses mais je préfère tenter de les dominer.
- Rassurez-moi, vous aimez ce métier, quand même?
- Oui, mais pas plus que le cinéma, les yeux des filles ou la bande dessinée. Je suis footballeur parce que je suis doué pour cela. Les études m’ennuyaient, je ne me voyais pas finir comme vous, derrière un bureau. Le soir, je regarde rarement les matches. Je préfère lire un livre. Pas une biographie de sportif. Un vrai livre. Pour être vraiment sincère, je ne pense pas être plus motivé qu’un autre. Je cherche juste un job et celui-ci me semble le plus facile à obtenir.
- Facile? Alors que vous êtes au chômage?
- Non, je joue au PSG. Il me reste un mois de contrat.
- Il a raison, Carlo. C’est Kevin Kohler, un attaquant de l’effectif. Vous l’avez fait entrer plusieurs fois.
- Ah oui Claude, pardon. Excuse-moi. Il y a tellement de joueurs et de gens, ici, que je finis par en oublier. C’est le problème des multinationales étrangères.
- Tu n’as pas le niveau pour rester au club, m’assène Leonardo. Nous cherchons des stars.
- Je peux en devenir une.
- Arrête!
- J’ai beaucoup progressé avec vous, coach. Par rapport à Kombouaré.
- Ah oui?
- Il était un peu trop… Comment dire… Toujours… Comme ci et comme ça… Un coup… Comme ça… Et l’autre… Comme ci… Et parfois autrement… Alors que vous, c’est tout l’inverse. J’ai eu tort de penser que vous m’ignoreriez. C’est comme Leonardo. Au début, j’ai cru qu’il n’était qu’un prétentieux aux cheveux gras. Eh bien, avec le temps, j’ai remarqué qu’il prenait soin de sa coiffure.”
Ancelotti rigole de bon coeur.
“Pourquoi vous ne me prolongez pas? Je ne demande rien. Et vous me payez encore moins que ça.
- Je me souviens que tu n’as jamais baissé les bras, Kevin. Tu es un bon remplaçant. Et tu es Français. Nous avons besoin de Français. Tu sais faire le café?
- Non, non, coupe Leonardo. Nous n’avons pas besoin de toi.
- J’ai joué contre Lorient, j’ai aidé l’équipe!
- Avec l’ancien PSG. Le PSG d’avant. C’est fini. C’est fini, maintenant.”
Il chuchote un mot à l’oreille du coach. Celui-ci secoue la tête puis range mon CV au sommet d’une pile haute comme l’estime que je me fais de lui, en dépit du titre offert à Montpellier. Le silence se prolonge. Makelele hésite à intervenir, comme souvent, et choisit de ne rien faire, comme toujours. Finalement, Leonardo m’ouvre la porte.
“On vous écrira.
- Vous avez mon adresse?
- Non, mais lisez la presse.”
Puis il ajoute, plus faiblement cette fois :
“Toi qui aime lire.”
L’avenir ne m’avait jamais paru aussi clair que ce lundi-là, dans ce brouillard épais où perçaient les incertitudes de ma nouvelle vie. J’ai salué Mathilde Barbara, l’attachée presse. Du coup, j’ai salué Guillaume Hoarau - ou celui dont le visage se noyait dans une paire de seins. J’ai salué ce passé qui ne m’avait jamais tendu les bras. Un repos de quelques jours m’attendait en Auvergne ; des jours ennuyeux, une existence calme et épurée, de pommes de terre, de spaghetti, de repas préparés par ma mère ; au pire quelques mois avant de replonger ; quelques mois, c’était toujours ça de pris, toujours ça qu’ils ne me prendront plus.
Puis, je le sais, le football finira par me rattraper et je postulerai à Lorient ou à Brest, dans un petit club, un club qui me ressemble. Je jouerai quelques matches, je répondrai à des interviews, oh, pas beaucoup, puis je reviendrai à Moulins. Il y a des bureaux de tabac encore ouverts là-bas. Dans dix ans, ils n’auront pas tous fermé. Je vendrai des journaux. L’équipe Mag’. Des magazines où je lirai les exploits de ces footballeurs limités mais qui auront réussi. Il… J’ai seulement besoin de récupérer mon CV.
J’ai patienté plusieurs heures en effectuant une dernière balade à travers camp au contact de mes souvenirs, croisant Luyindula, soulagé d’avoir prolongé à la surprise générale, puis je suis retourné dans le couloir, déserté, vidé des dépravés. Ancelotti et Makelele s’étaient fait la malle ; seul Leonardo veillait, occupé à envoyer des SMS avec son téléphone portable.
“Kevin? Qu’est-ce que tu fais encore là? J’ai pas été clair? Tu veux un communiqué?
- Vous ne partez pas?
- Moi? Non. Ecoute, je suis occupé. Allez, vas-t-en. Retourne dans ta médiocrité.
- J’étais présent quand le président vous a engueulé. Je sais qu’il ne vous apprécie guère. Vous avez merdé. Cette deuxième place, cette ambiance bizarre, elle est de votre faute.”
Il a préféré se taire. Ce n’était plus mon intention. Il fallait que je lui demande.
“Nasser est courant pour le transfert de Pastore?”
Il posa son iPhone sur la table.
“Et alors? Je ne vois pas en quoi ça me concerne.
- Vous avez touché beaucoup?
- Puttana di tua madre! Tu vas me faire chier encore longtemps? Tu crois que je ne te vois pas venir? Toi et Peguy, vous êtes pareils! Combien tu veux? 100.000? 200.000?
- Trois ans. Trois ans de contrat.”
Il se tut quelques secondes, se leva et s’avança vers la porte.
“Tu es un beau connard, Kevin Kohler. Tu le sais, ça?
- Il n’y a pas qu’Ancelotti. J’ai aussi appris de vous.
- Va. Dégage. Je vais te la signer, moi, ta prolongation de contrat. Je m’en fous. Tu veux continuer à faire dix matches par saison? Très bien! Mais au moindre écart, au moindre mot de toi sur cette histoire, ta carrière sera finie, tu m’entends? Ta petite carrière de merde n’existera plus. Tu ne sais pas à qui tu t’attaques. Si jamais tu parles de cela à quiconque, tu ne trouveras plus de clubs, tu n’auras plus d’amis, plus personne. Si jamais tu parles, on te brisera. On te brisera comme on a brisé ton frère.”



