Archive for avril, 2012

“J’avais parlé de biopic. Pas de Biactol. Javier n’aime pas qu’on mette en avant ses problèmes de peau.
- Il est bankable, monsieur Al-Khelaifi. Et il vous a coûté plus cher qu’une place de cinéma. J’ai pensé qu’il serait bien de le rentabiliser.
- Qu’une place de cinéma… N’exagérez pas. Sans l’achat des lunettes 3D, alors.
- Dîtes…
- Oui, monsieur Leonardo?
- Cela n’aurait pas été mieux avec un noir et un handicapé?
- Je n’en ai pas trouvé au club.
- Avez-vous cherché dans notre défense centrale? Lugano aurait été parfait pour le rôle.
- Il n’est pas noir.
- Mais il est en fauteuil roulant.
- Non plus.
- Attendez, vous voulez dire qu’il réalise des matches aussi pourris avec l’usage de ses deux jambes?”

Lucas Martin, un producteur de film indépendant, connaissait Pastore pour avoir également vécu à Cordoba. Ce lien privilégié lui avait permis de décrocher l’appel d’offres lancé par le PSG. Notre président qatari avait vu à quel point un simple film pouvait rendre heureux et contribuer aux succès de ses acteurs ; son club, considéré comme un blockbuster sans âme, cherchait lui aussi à devenir intouchable dans l’esprit du public.

Lucas n’avait pas mis longtemps à convaincre son compatriote. Javier considérait le football avant tout comme une distraction, un plaisir d’enfant qu’il prolongeait par facilité, et rêvait secrètement d’une carrière plus honorifique dans le 7ème art. Il était plutôt doué. Plusieurs festivals de premier plan le nominaient ainsi dans la catégorie “meilleur court-métrage” de la saison de L1.

Lucas sortit une seconde affiche de son sac à dos et l’étendit sur la table de ce grand salon où vivait depuis mars mon pote Medhi.



“Beau casting, hein? Le spectre de la relégation n’a pas pu venir, il est déjà sur un autre tournage du côté de Marseille.

- Non, vous ne comprenez pas, j’ai besoin d’un film positif. J’ai envie que cesse cette déplorable chasse aux sorcières.
- En l’occurrence, il s’agit de fantôme,
fit Leonardo.
- Non, de Chantôme. Clément Chantôme, corrigea Lucas.
- Qui est-ce?
- L’un de vos joueurs. L’un des symboles de votre équipe. Une référence pour les supporteurs.
- Je me fous des références! Je veux simplement qu’on nous aime!”

C’est fou ce besoin qu’ont les gens riches de vouloir être aimés. Les pauvres n’ont pas ce problème. Ils veulent simplement être riches. Ici, au PSG, on marche en regardant le sol, comme à la recherche de pièces de monnaie. Des joueurs se croisent et s’évitent, recommencent sitôt le match fini. Je vois la haine dans le regard des adversaires. Ils nous chambrent, nous comparent à des parvenus. L’argent ne nous a donné que le mépris et le souhait de beaucoup est qu’il continue à le faire. Au nom de la morale, Montpellier doit être champion. Notre chance est que le football n’en possède aucune.

Medhi connaissait Lucas Martin parce qu’il connaissait tout le monde. Ce salon était devenu le sien en moins de deux rencarts  ; la dame qui le lui louait était tombée sous le charme de cet infatigable tchatcheur, si persuasif qu’il aurait été capable de vendre la Coupe de la Ligue à une chaîne de télévision. Souvent, le soir, alors que nous cherchons quels clubs prendre à Football Manager 2012, il tente de me convaincre que Paris ferait un triste champion. J’ai bien du mal à lui répondre. Je ne suis pour rien dans ce désamour ; j’ai pu moi-même l’alimenter, les premiers mois, quand personne ne me faisait confiance. Doit-on continuer d’aimer après avoir été trompé? Même si le PSG m’a blessé, rien ne m’empêchera, si je dois disparaître, de remercier les forces du hasard et d’emporter cette réunion parmi les souvenirs.

“Attendez, j’ai une autre proposition.”

“Et Pastore est d’accord pour jouer un chien?
- Alain Chabat l’a bien fait.
- Oui mais ce n’était pas n’importe qui, Chabat, il jouait dans les Nuls.
- Pastore aussi joue avec des nuls. Quel est le problème, au juste?
- C’est une comédie, non?
demanda Leonardo.
- Exactement. Bodmer est emballé par ce rôle à contre-emploi, à la Schwarzenegger dans “Jumeaux”.
- J’ai peur qu’on se moque de nous.
- C’est déjà le cas, Nasser. Quand j’ai le cafard, je me repasse les changements tactiques d’Ancelotti. Tu savais qu’il a récolté 18/20 dans l’émission de Ruquier?
- Ecoutez monsieur Martin, nos joueurs n’ont pas besoin de ça en ce moment. Je les paye pour marquer des buts et non pour tourner.

- Bougez-pas, j’ai autre chose en stock. Alors… Ah! Voilà!”

“Ce serait un polar. Un drame sociologique. Daniel Auteuil est d’accord pour changer de prénom. Sa carrière bat un peu de l’aile en ce moment.
- Non.”

Avant que le printemps ne vienne, le boulanger de ma rue me servait encore normalement, en me parlant comme si j’étais un débile mental ou une personne âgée. Je n’étais alors qu’un client comme les autres. Lorsqu’il me vit à la télé, apprenant mon métier, il augmenta le prix des pains au chocolat - je ne lui prenais que des pains au chocolat.  Mon boulanger supportait le PSG depuis sa tendre enfance mais il avait fini par ne plus se rendre au Parc, déconcerté par la politique des dirigeants. Il n’avait plus le temps de détester un joueur que déjà ce dernier était remplacé par un autre. Ce club, son club, lui était aujourd’hui totalement indifférent. En me promenant dans le XIXème, je croisais parfois des supporteurs au vocabulaire siffleur, à la fois dépités par l’image que nous renvoyions et ravis par notre deuxième place. Qu’importent les victoires, je ne retiendrai d’eux que la critique.

Leonardo et son boss se creusaient la cervelle pour chercher un moyen d’améliorer l’image du PSG. A trop se préoccuper des autres, se rendaient-ils compte de nos propres divisions? Les relations entre Nene et le reste du groupe n’avaient jamais été aussi fraîches et même Sirigu, un gardien, se permettait des remarques sur Sakho, notre capitaine déchu. En laissant l’équipe à des joueurs de passage, à des invités et non à la famille, nous risquions d’échouer dans des proportions aussi grandes que le naufrage de Waterworld. La large victoire contre Sochaux cachait bien des défaites.

“Hé! sursauta Nasser Al-Khelaifi, on pourrait enregistrer une chanson? Une reprise de We are the Champions ?
- Ce n’est pas un peu précipité? Nous n’avons battu que Sochaux.
- Sinon, j’ai une dernière affiche à vous proposer.”

Leonardo prit la parole en premier.

“C’est la vrai tête d’Antoine? Je pensais que nous l’avions enfermée dans un coffre en Suisse.
- J’aime bien l’idée.
- Allons, Nasser, ne raconte pas n’importe quoi. Tu as vu les chaussures que je porte? Même Roche n’en voudrait pas.
- Qu’en dit Aulas?
- Oh, lui, du moment qu’on lui file un trophée, il est prêt à suivre n’importe qui.
- Très bien.
- Je refuse de jouer là-dedans! Tu veux me faire apparaître comme un salaud?
- Si nous en sommes là, c’est aussi de ta faute. Tu m’as promis des stars qui ne sont jamais venues! Tu m’as promis des grands noms et j’ai eu Charlotte de Turckheim!
- Ca devient un peu lourd les blagues sur le poids d’Alex.
- Puisqu’on doit détester quelque chose au PSG, autant que ce soit toi.”

Pour la première fois depuis bien longtemps, depuis toujours, peut-être, je vis Leonardo douter. Interloqué, il bégaya péniblement ses mots, sans doute des excuses ou des justifications, puis passa sa main dans ses cheveux, comme s’il souhaitait retrouver l’homme qu’il avait toujours été. Après une respiration plus profonde que la normale, il reprit le cours de sa réflexion et se pencha sur les affiches en revenant sur leurs qualités et leurs défauts, en confrontant avec son président ses idées, ses envies, ses assurances, sans jamais revenir sur cette remarque pourtant si significative des troubles récents. Une grande performance d’acteur. Le vrai cinéma.

La présence d’une digue anti-inondation au-dessus des zones à risque du centre d’entraînement, principalement les marécages environnants et la piscine gonflable du président, n’empêchait pas les fuites. Quand Leonardo nous convoqua en classe lundi matin, je sus instinctivement qu’il avait mouillé sa couche.

“Kohler. Au tableau.”

Avant d’entrer en cours, nous avions consulté l’interview donnée par Jérôme Leroy dans l’Equipe du 23 mars, comme voulu par le professeur. La lecture nous divisa en plusieurs camps : les partisans de son discours critique sur la L1, ceux, plus âgés, l’accusant de gratuité (”De quoi se plaint-il? A 37 ans, il touche presque autant que moi’”, commenta Armand - “Ah, t’en as pas 39?”, fit Jallet) et ceux n’ayant pas compris ses propos, à savoir la plupart des étrangers (Pastore, Alex, Lugano) et Jérémy Menez. La traduction de Sirigu regroupa ce dernier groupe avec le mien.

Leonardo me demanda de lire les passages inappropriés. Je lui répondis que les réponses de Leroy me semblait relever du bon sens ; lors de notre rencontre à Evian, déjà, il m’avait frappé par sa clairvoyance sur l’état du football français, ‘‘cette femme malade placée en respiration artificielle par des croulants et des acteurs de théâtre ratés.” Le Brésilien m’adressa une gifle puis se tourna silencieusement vers la fenêtre, aussi mystérieux qu’à son habitude, entretenant un suspense vain ; la salle se retrouvait plongée dans cet éternel film où Morgan Freeman jouait un inspecteur proche de la retraite qui hésitait à repartir pour une dernière mission, forcément mortelle.

Son front transpirait plus qu’un vestiaire.

En traitant son entraîneur de minable, Jérôme a commis un crime envers son équipe. Il pouvait le penser mais en aucun cas ne le dire. Vous n’avez pas besoin de parler. Je m’en occupe. Contre Nancy, j’ai minimisé vos conneries en disant que l’équipe avait bien joué. En fin de semaine nous affrontons Marseille et des dangers vous guettent.”

L’eau s’évaporait désormais par la toile de ses chaussures.

”Ouvrez vos manuels de Communication à la page 67. Chapitre 12 : La Langue de bois.”

Leçon 342 : “C’est l’équipe qui a bien joué, pas moi.”
Au début, nous pensions naïvement que les joueurs les plus doués faisaient gagner les matches et que Siaka Tiené nous faisait perdre les autres ; en réalité, selon Leonardo, les onze titulaires comptaient autant les uns que les autres. Nous devions mal compter. La règle préconisait de ne pas jamais exposer une individualité sous peine de déséquilibrer le collectif entier, déjà bien assez bancal. En zone mixte, il convenait de baisser la tête, de prétexter un appel téléphonique - peu crédible, la plupart des joueurs étant abonnés chez Free - ou d’écouter la musique de son baladeur. C’est l’équipe que l’on devait mettre en avant. L’équipe gagnait, l’équipe perdait, l’équipe refusait d’entrer en jeu, l’équipe s’engueulait pour tirer un péno, bref, l’équipe jouait toute seule. Nous contribuions à sa gloire en lui passant aveuglément la balle, si bien que quand Pastore fit remarquer que l’équipe, en fait, c’était Maradona, Leonardo n’y trouva rien à redire.

Leçon 626 : “On prend les match les uns après les autres”

Mes coéquipiers assuraient aux journalistes “prendre les matches les uns après les autres” alors même qu’ils ignoraient le calendrier du mois en cours. Bodmer, lui, prenait les rencontres en cours de route en remplaçant Pastore. Un garçon comme Gameiro, en proie en doute, étudiait plusieurs semaines à l’avance les futurs adversaires pour établir des plans de jeu et marquer à nouveau. Il prenait les matches les uns avant les autres. Après une longue réflexion, Ménez avait décidé de prendre les matches tous en même temps. Il espérait ainsi gagner du temps libre pour se reposer en perspective de l’Euro. Sa logique le poussait à tout donner durant 90 minutes puis à se la couler douce les cinq ou six matches suivants. Ménez nous prenait surtout pour des cons.

Leçon 670 : “Le groupe vit bien.”
Trois fautes. Groupe au singulier. Vivre. Bien.

Leçon 893 : “La moindre erreur se paye cash”
Bien sûr, en temps normal, une erreur était rattrapable, surtout si l’attaquant qui récupérait le ballon s’appelait Ilan. Au PSG, le responsable de ce genre de boulette se voyait sanctionné financièrement ; ou rétrogradé en tribune ; ou titularisé au prochain match, s’il s’appelait Javier Pastore. En vérité, tout se payait cash au PSG. Les meilleures places de parking - celles que les voitures de Hoarau ne bloquaient pas - étaient vendues aux enchères chaque début du mois. Hoarau en achetait régulièrement une dizaine. Autre exemple, il fallait s’acquitter d’une amende considérable en cas de retard à l’entraînement. Quand Hoarau se retrouvait bloqué dans les embouteillages, il offrait ainsi directement sa voiture au responsable de la caisse commune. Hoarau possédait énormément de voitures.
Depuis janvier, à tour de rôle et sous l’injonction du coach, les joueurs payaient leur coup. Moi à part. Il m’arrivait pourtant de commettre des erreurs. Mais j’étais Auvergnat et on ne se refaisait pas.

Leçon 1032 : “Je ne parle pas de mon avenir.”
Arrivera fatalement un moment où un journaliste vous demandera si vous aimez partir en vacances en Angleterre ou si vous connaissez Londres. Quelque soit votre réponse, vous vous retrouverez le lendemain dans son journal, affublé du gros titre suivant : MACHIN REVE DE PREMIER LEAGUE“. Leonardo n’avait toujours pas prolongé mon contrat et, visiblement, parler transferts ne figurait pas dans son programme. C’était ainsi : tant qu’il était sous contrat avec un club, un joueur n’avait aucun avenir. Ce football n’avait aucun avenir.

La visite éducative dans le bureau du service communication renforça cette conviction profonde. Le responsable, Bruno Grosbéta, nous montra le broyeur à papier où finissaient toutes les demandes d’interviews envoyées par fax ou imprimées par mail. Mathilde Barbara, l’attachée presse, poussa discrètement Ceara dedans mais la machine le recracha ; on n’arrivait décidément pas à s’en débarrasser. Sur une petite table on distinguait deux téléphones, un premier, rouge, “directement relié au patron du quotidien l’Equipe“, un second, blanc, “qui ne fonctionnait pas et dont on donnait le numéro aux sites internet et aux journaux régionaux.”

Leonardo, tendu, se rongeait les ongles et laissait Grosbéta faire la visite. Mathilde justifia la crispation du Brésilien par “une rumeur infamante” qui circulait depuis quelques jours dans les bureaux. Le reporter “à l’origine du malaise” n’avait pas voulu donner sa source - les fuites provenaient généralement d’une source - et Leonardo avait menacé son rédacteur en chef de lui interdire les entretiens individuels avec les joueurs en cas de parution du papier. Mon pressentiment était le bon. Dominique lui avait téléphoné.


“Et quand le broyeur tombe en panne?
demanda ce fayot de Sirigu. Comment traitez-vous une demande?
- Nous l’a transmettions au jardinier. A l’aide d’une autre broyeuse, il transformait le papier en compost pour les vaches du champ d’en face. Elles donnent un excellent lait pour la cantine.
- Pourquoi n’utilisez-vous pas sa broyeuse?
- Bonne idée. Mathilde, notez ça.”

Le jardinier avait été prié de partir en retraite anticipée mi-février. Leonardo ne supportait plus ses critiques récurrentes sur le délabrement du centre d’entraînement que le club, préoccupé à en chercher un neuf, laissait tomber en ruine. Le jardinier avait un défaut : il était bavard. Les journalistes venaient le voir pour recueillir quelques informations ; son départ avait presque définitivement enterré les taupes. Plusieurs anciens employés étaient partis au même moment, remplacés par des gens plus silencieux, formés dans des écoles prestigieuses, des endroits où l’on écoutait ses profs. Son aseptisation rendait le foot de plus en plus silencieux.

“Allez, c’est l’heure de la récré.”

Ménez trouva un ballon et le passa à Pastore. Enfin, les cris revinrent. L’Argentin centra pour Hoarau qui marqua entre deux poubelles. Profitez-en les gars, car tôt ou tard Leonardo reviendra vous chercher. Je n’avais pas autant d’expérience que Leroy pour juger des méfaits de la communication. Mais je venais de Moulins où je m’étais toujours contenté de jouer. Leroy avait raison de penser que la Ligue 1, en quinze ans, avait changé. Les éléments extérieurs étaient plus nombreux et gênants, aussi inutiles que sources de complication. Un élément, un seul, demeurait immuable et continuait de rapprocher des hommes aussi différents que des footballeurs, un élément qu’ils comprenaient trop bien, un objet si simple qu’ils n’avaient pas besoin de codes pour le maîtriser, si volubile qu’il en devenait rond.

CDF
Kevin Kohler