Mes premiers doutes sur Ancelotti sont apparus quand les remplaçants ont commencé à se plaindre. Sous Kombouaré, ils jouaient la coupe d’Europe et laissaient donc le monopole de la grogne aux supporteurs qui les regardaient à la télévision. A l’époque, l’effectif était peu divisé : les Sud-Américains d’un côté, les Francophones de l’autre et moi, au milieu. Désormais, le vestiaire ne possédait qu’une seule entité, les Italophones, “des voyous et des voleurs” selon Matuidi, à qui Motta avait dérobé sa place de titulaire et son forfait 5 matches/mois. Sylvain Armand, dont le grand-père, en 1965, avait voté Mussolini plutôt que De Gaulle, s’était lancé dans des démarches pour obtenir la nationalité transalpine. Désormais, il fallait l’appeler “Armando”. Et Tiéné, “Maradona”, du nom d’une chanteuse aux origines italiennes très populaire en Côte d’Ivoire - dont le titre phare, La laque à Virginie, était ni plus ni moins le tube le plus piraté d’Abidjan.
Je suis la recrue de l’hiver. C’est ce que me dit Leonardo, même si je n’ai pas joué contre Montpellier. Il me dit qu’il compte sur moi. Ancelotti dit qu’il compte sur moi.
“Moi aussi, Kevin, je compte sur toi.
- Merde, tu pourrais pas prendre une feuille de papier pour ton bilan comptable? Tu me fais mal au dos!”
Jérémy Menez a enregistré 2.500 euros de bénéfice depuis qu’il a ouvert avec son épouse, fin janvier, son propre salon de coiffure ; ou 25.000, selon sa capacité à réussir les additions. Généralement, si l’on se réfère aux théories récentes de l’évolution, les coiffeuses deviennent candidates de télé-réalité. L’épouse de Ménez avait fait le chemin inverse, preuve qu’elle n’était pas tout à fait comme les autres. Moi aussi, j’étais différent. Mon salaire payait tout juste l’entretien hebdomadaire du brushing de Leonardo mais j’avais pourtant réussi à me faire une place à Paris en gagnant la confiance d’un entraîneur vainqueur de deux Ligues des Champions. Il y avait effectivement de quoi douter.
Le nouveau site internet avait été poli avec de la cire d’abeille mais le staff trouvait mon look trop provincial, trop ligne 13, pour pouvoir accrocher ma trombine en page d’accueil. Entre Montpellier et Lyon, Leonardo m’a donc envoyé chez un ami à lui, domicilié Place Vendôme, riche au point que les clochards ramassaient sa morve lorsqu’il éternuait dans la rue pour la revendre au black. En m’apercevant dans sa boutique, le premier réflexe de Jean-Bertrand fut d’appeler le ministère de l’Intérieur. J’ai dû lui expliquer que je n’étais pas SDF mais simplement Auvergnat. Il s’est excusé, il m’a donné une montre en or, un mouchoir sale - second réflexe - puis il m’a présenté un assortiment de cravates et des pantalons. Ouais, un pantalon. Je n’en avais plus porté depuis ma dernière rencontre avec tante Catherine. Il y avait un monde fou, ce jour-là, à son enterrement.
Il y avait aussi du monde, mardi, lors de la photo officielle de l’équipe, la deuxième de la saison. On m’a placé au premier rang, avec les petits - Abdallah, le neveu de l’émir, 9 ans, et sa copine, respectivement âgée de 11, 14 et 18 ans. Enfin, on m’accordait de l’importance.
Désormais, j’étais également convié aux manifestations spéciales, ce que le PSG appelait “ses journées supporteurs”. Une à deux fois par mois, un noyau d’élus choisis par un membre influent de la direction - le plus souvent un singe placé devant des boîtes de différentes couleurs ; ou une truite - partait à la rencontre du public prodiguer la bonne parole du club. Les joueurs désignés posaient leurs mains sur la tête des malades et, comme par magie, ces derniers déchiraient leurs écharpes de l’OM. Ils parlaient aux brebis égarés pour les regrouper dans les tribunes du Stade de France, soudain transformées en champ de moutons, pour qu’ils puissent nous soutenir ensemble, se taire ensemble, nous siffler ensemble. A l’hôpital Michael Jackson d’Aubervilliers, au 15 rue Diderot, les hommes s’encourageaient aussi. Mais pour tenir le coup.
L’aile ouest renfermait le local poubelle, assez crasseux, le service des greffes, en total délabrement, celui des maladies tropicales, non climatisé, et le stand de ball-trap, entièrement rénové. A l’est, on trouvait un centre pour les malades d’Alzheimer. “Des personnes relativement âgées qui peuvent ainsi regarder les rediffusions de l’Inspecteur Derrick sans jamais se lasser”, nous indiqua le docteur Brousson, probablement pour rassurer Chantôme dont l’épagneul, Quiki, 18 ans, perdait lui aussi la mémoire. Le toubib espérait de notre venue des retombées médiatiques afin de sensibiliser l’opinion sur ce terrible fléau. Alors que nous regardions une grand-mère jouer au Sudoku avec sa purée, il nous expliqua en détail la complexité de la situation : “J’ai des contacts au ministère de la santé - des contacts rapprochés, avec l’assistante personnelle du ministre - et, là-bas, la faible exposition d’Alzheimer inquiète. Niveau notoriété, elle se trouve très loin de la mucoviscidose, par exemple, qui a honteusement profité du décès de Grégory Lemarchal pour remonter dans le coeur des Français. Lemarchal, vous connaissez? Non? Bref. Quant au virus du Sida, sa chance est de pouvoir se propager par le sexe. Ca fait vendre, le sexe. Alors qu’Alzheimer, au niveau du sexe, est plutôt frustré. Il ne sait même plus comment faire l’amour, Alzheimer! Pas vrai madame Pingeon?” En haussant la voix, le docteur Brousson effraya la vieille dame. En retour, elle se mit à pleurer en articulant avec peine d’incompréhensibles syllabes. Le docteur Brousson lui administra une claque puis, nous accompagnant en dehors de la pièce, déclara : “Ne vous inquiétez pas. Dans cinq minutes, elle l’aura oubliée.”
Alors qu’un petit garçon revenait pour la quatrième fois demander de l’argent de poche à madame Pingeon, je reçus un appel de ma mère.
“J’ai pas le temps de te parler, maman, je dois dédicacer un poumon neuf. C’est ça, oui, désolé. Au revoir.”
Un appel de ma mère. Ils étaient rares. Elle voulait de mes nouvelles. Elle n’avait qu’à lire les journaux pour cela. Elle n’avait… Quel con.
Soudain, j’ai repensé à mon frère. A eux. Oui, ces deux dernières semaines, j’avais très peu pensé à eux. C’était entièrement ma faute. J’avais du temps à rattraper, des erreurs à effacer. J’avais, surtout, quelqu’un à voir.

Le quartier où vivait Jérôme Leroy, niché dans le centre-ville, en bordure des commerces, dégageait une bienveillance surprenante. Evian-les-Bains semblait être une jolie ville, quoiqu’assez éloignée de Paris, même en train. Une rue paraissait en décalage avec les autres. Des travaux la massacraient, les ordures salissaient la chaussée, entassées devant un immeuble décrépit, aux balcons sales, un caillot dans une mer de nacre, une espèce d’aimant à merde. Il habitait au premier étage.
“Antoine Kohler était un bon joueur, m’a-t-il dit, me recevant dans un salon très propre, en total décalage avec l’extérieur. Un bon espoir. Très bon, même. Grosse technique. C’était un gars différent, un mec… Un mec qui ne parlait pas mais qui avait des choses à dire.” Leroy avait placé au-dessus de sa télévision un maillot de Zidane période Girondins de Bordeaux, encadré sous verre. Une réplique, sans doute. “Tu l’as vu, hein? C’est un vrai. Je kiffais Zidane. Depuis sa retraite, je trouve que le football a perdu de sa beauté. Il est devenu une course de sprint où surnagent quelques techniciens inconstants. Au fait, comment va Pastore?”
Il se leva en direction de la cuisine en lâchant un grand rire.
“Et pour mon frère, alors?
- Tu veux du whisky?
- Non.”
Hormis ce maillot, le football n’avait laissé dans cette pièce que peu de traces. Dans la bibliothèque, les livres racontaient l’Histoire, Napoléon, l’Egypte, Rome. Quelques romans, aussi. A l’ouest, rien de nouveau. L’étranger. Le magasin des suicides. Des souvenirs de Rennes.
“J’ai demandé à mon frère s’il vous connaissait.
- Et?
- Il m’a juré que non.
- T’es sûr, tu veux pas de whisky? C’est Luis Fernandez qui me l’a donné. Il en buvait avant de faire ses compos.
- Par contre, Antoine m’a dit que vous auriez pu jouer en équipe de France si vous l’aviez vraiment voulu.”
Il est sorti de la cuisine sans un mot, un verre sous le coude. Après un moment d’hésitation, il s’approcha de la fenêtre pour le boire. La vue, au loin, donnait sur une allée commerçante. Elle vous permettait d’observer les passants sans qu’ils ne vous voient.
“Les Bleus, ouais… J’aurais fait quoi? Vingt, trente matches? Ouais, avec Zidane, d’accord. Mais avec Henry, aussi. J’aurais été obligé de me consacrer au foot, uniquement à ça. Plongé dans le foot, tu ne remarques rien. Moi, j’ai voyagé, je suis allé en Israël, où j’aurais pu mourir, je suis allé à Lens, où j’ai cru mourir, j’ai rencontré des gens, je me suis fait plaisir. J’ai loupé ma carrière, ouais, t’as le droit de le penser, mais je ne ressens aucun vide. ”
A sa fenêtre, il prenait de la hauteur.
“Et mon frère? Tu sais pourquoi il est parti?
- Du PSG?
- Oui.”
Il but une gorgée puis prit un air contrarié.
“Je suis désolé, petit. Je peux pas te le dire.
- Pourquoi?
- Ce sont plus mes affaires. Je ne veux pas avoir de problèmes.
- Comment ça, des problèmes?
- Vas-t-en, j’ai à faire.
- Non!
- Cela concerne ton frère et moi. Seulement lui et moi. Tu n’as pas à le savoir.
- J’ai pris le train exprès pour te voir!
- Je n’ai rien demandé. Putain, j’ai jamais rien demandé à personne et tu penses qu’un gars comme toi peut venir m’emmerder, comme ça, chez moi?
- Mais…
- Allez, dégage!
- Mon pull!
- Te plains pas, c’est du whisky. Et de bonne qualité, en plus.”
Après son échec au PSG, Antoine n’avait jamais réussi à retrouver une vie normale. Comme ma mère le savait fragile, elle avait eu tendance à le surprotéger. Le meilleur des remèdes, pensait-elle. A mon avis, cette attention exacerbée l’avait plutôt empêché d’aller de l’avant. Antoine en a profité. Il avait été le roi. J’avais vécu dans son ombre sans savoir pourquoi on le couvait autant. Un ouvrier tapotait son marteau-piqueur dans la rue. Le casque était rouge vif, son propriétaire noir, assez costaud, 1m85 au moins. Le trou prenait trois places de parking. Les travaux se prolongeaient jusqu’à l’intersection. Là-bas, j’ai tourné la tête : de sa fenêtre, Leroy regardait cette foule bruyante qui marchait trop vite pour lui, ces gens pressés par la vie. A quoi pensait-il? De quoi avait-il peur? Etait-il un génie ou un imposteur?