Archive for février, 2012

Les visions de l’esprit sont dangereuses. Tu t’imagines champion de France et hop ! Auxerre et son bus conduit par un gros monsieur aimant les mineurs te dépassent. Tu penses avoir gagné le titre et une équipe de demi-mongoliens pilotée par un ancien éboueur te laisse sur le trottoir. En égalisant contre Lyon dans les arrêts de jeu, nous avons ravivé chez leur président Jean-Michel Aulas la flamme du complot arbitral. Les arbitres l’ont écouté. Des supporteurs de foot l’ont cru ; ceux qui ne voient dans le PSG qu’un club de mercenaires à qui l’argent offrirait tout. Il ne faut pas croire tout ce que l’on raconte.  Il faut croire en nous.

Capitaine contesté par les médias, Mamadou Sakho n’a jamais été aussi fort. Dans le groupe, il nous transcende et nous porte. Il est le boss, le guide. Oui, le scénario du match à Lyon a renforcé notre cohésion. Pour fêter cette invincibilité préservée, Sakho a organisé lundi soir un repas chez sa mère. Il avait scotché dans le hall de l’immeuble une feuille où il prévenait l’étage d’un risque sismique aux alentours de 21 heures ; à 20 heures 10, la musique empiétait déjà le couloir. J’avais été invité avec d’autres coéquipiers. Je n’entretenais guère de rapport avec le voisinage, simplement des sourires polis et gênés au moment de se croiser dans les vestiaires. Il m’aurait certainement été possible de créer des liens, un semblant de sociabilité. Mais cultiver une amitié naissante demandait d’en avoir envie et de l’envie, j’en manquais terriblement.


Des amis, je crois, j’en manquais terriblement aussi.

Il y a donc toute une partie de son passé que mon frère m’a volontairement caché. Jérôme Leroy en gardait un souvenir troublé. J’ignore qui est réellement Antoine. Ses silences m’ont toujours paru normaux. Entre frères, on se parle peu, on se contente de cohabiter dans la meilleure harmonie possible. Un garçon ne raconte pas ses secrets. Pas à son frère. A ses parents, peut-être ?

Il fut un bon joueur que le PSG n’a pas voulu conserver, c’est tout ce que je sais.

Fin juin, mon contrat s’achève. Leonardo m’a promis de s’en occuper dès qu’il en aura le temps. Les erreurs qu’on lui impute - ses transferts manqués, ses propos sur le Parc - sont des visions de l’esprit. Il n’est pas médiocre. Simplement dépassé par ce milieu encore plus imprévisible que la bourse. Mon avenir au PSG est flou, comme les gens que je pensais connaître. Antoine a surement vécu la même chose. A-t-il cru pouvoir réussir autant que j’ai pu croire en lui ? Pour qu’un mirage existe il faut un désert où l’on peut se perdre. Paris est aussi grand que le Sahara mais il bouge, vit, pleure, se déchire à chaque match, chaque conférence de presse. Les hommes passent. On les commente. On les critique. On part en vacances avec eux, en famille, et on joue sur la plage sans se parler. On les fréquente sans savoir qui ils sont vraiment.

Mes premiers doutes sur Ancelotti sont apparus quand les remplaçants ont commencé à se plaindre. Sous Kombouaré, ils jouaient la coupe d’Europe et laissaient donc le monopole de la grogne aux supporteurs qui les regardaient à la télévision. A l’époque, l’effectif était peu divisé : les Sud-Américains d’un côté, les Francophones de l’autre et moi, au milieu. Désormais, le vestiaire ne possédait qu’une seule entité, les Italophones, “des voyous et des voleurs” selon Matuidi, à qui Motta avait dérobé sa place de titulaire et son forfait 5 matches/mois. Sylvain Armand, dont le grand-père, en 1965, avait voté Mussolini plutôt que De Gaulle, s’était lancé dans des démarches pour obtenir la nationalité transalpine. Désormais, il fallait l’appeler “Armando”. Et Tiéné, “Maradona”, du nom d’une chanteuse aux origines italiennes très populaire en Côte d’Ivoire - dont le titre phare, La laque à Virginie, était ni plus ni moins le tube le plus piraté d’Abidjan.

Je suis la recrue de l’hiver. C’est ce que me dit Leonardo, même si je n’ai pas joué contre Montpellier. Il me dit qu’il compte sur moi. Ancelotti dit qu’il compte sur moi.

“Moi aussi, Kevin, je compte sur toi.

- Merde, tu pourrais pas prendre une feuille de papier pour ton bilan comptable? Tu me fais mal au dos!”

Jérémy Menez a enregistré 2.500 euros de bénéfice depuis qu’il a ouvert avec son épouse, fin janvier, son propre salon de coiffure ; ou 25.000, selon sa capacité à réussir les additions. Généralement, si l’on se réfère aux théories récentes de l’évolution, les coiffeuses deviennent candidates de télé-réalité. L’épouse de Ménez avait fait le chemin inverse, preuve qu’elle n’était pas tout à fait comme les autres. Moi aussi, j’étais différent. Mon salaire payait tout juste l’entretien hebdomadaire du brushing de Leonardo mais j’avais pourtant réussi à me faire une place à Paris en gagnant la confiance d’un entraîneur vainqueur de deux Ligues des Champions. Il y avait effectivement de quoi douter.

Le nouveau site internet avait été poli avec de la cire d’abeille mais le staff trouvait mon look trop provincial, trop ligne 13, pour pouvoir accrocher ma trombine en page d’accueil. Entre Montpellier et Lyon, Leonardo m’a donc envoyé chez un ami à lui, domicilié Place Vendôme, riche au point que les clochards ramassaient sa morve lorsqu’il éternuait dans la rue pour la revendre au black. En m’apercevant dans sa boutique, le premier réflexe de Jean-Bertrand fut d’appeler le ministère de l’Intérieur. J’ai dû lui expliquer que je n’étais pas SDF mais simplement Auvergnat. Il s’est excusé, il m’a donné une montre en or, un mouchoir sale - second réflexe - puis il m’a présenté un assortiment de cravates et des pantalons. Ouais, un pantalon. Je n’en avais plus porté depuis ma dernière rencontre avec tante Catherine. Il y avait un monde fou, ce jour-là, à son enterrement.

Il y avait aussi du monde, mardi, lors de la photo officielle de l’équipe, la deuxième de la saison. On m’a placé au premier rang, avec les petits - Abdallah, le neveu de l’émir, 9 ans, et sa copine, respectivement âgée de 11, 14 et 18 ans. Enfin, on m’accordait de l’importance.

Désormais, j’étais également convié aux manifestations spéciales, ce que le PSG appelait “ses journées supporteurs”. Une à deux fois par mois, un noyau d’élus choisis par un membre influent de la direction - le plus souvent un singe placé devant des boîtes de différentes couleurs ; ou une truite - partait à la rencontre du public prodiguer la bonne parole du club. Les joueurs désignés posaient leurs mains sur la tête des malades et, comme par magie, ces derniers déchiraient leurs écharpes de l’OM. Ils parlaient aux brebis égarés pour les regrouper dans les tribunes du Stade de France, soudain transformées en champ de moutons, pour qu’ils puissent nous soutenir ensemble, se taire ensemble, nous siffler ensemble. A l’hôpital Michael Jackson d’Aubervilliers, au 15 rue Diderot, les hommes s’encourageaient aussi. Mais pour tenir le coup.

L’aile ouest renfermait le local poubelle, assez crasseux, le service des greffes, en total délabrement, celui des maladies tropicales, non climatisé, et le stand de ball-trap, entièrement rénové. A l’est, on trouvait un centre pour les malades d’Alzheimer. “Des personnes relativement âgées qui peuvent ainsi regarder les rediffusions de l’Inspecteur Derrick sans jamais se lasser”, nous indiqua le docteur Brousson, probablement pour rassurer Chantôme dont l’épagneul, Quiki, 18 ans, perdait lui aussi la mémoire. Le toubib espérait de notre venue des retombées médiatiques afin de sensibiliser l’opinion sur ce terrible fléau. Alors que nous regardions une grand-mère jouer au Sudoku avec sa purée, il nous expliqua en détail la complexité de la situation : “J’ai des contacts au ministère de la santé - des contacts rapprochés, avec l’assistante personnelle du ministre - et, là-bas, la faible exposition d’Alzheimer inquiète. Niveau notoriété, elle se trouve très loin de la mucoviscidose, par exemple, qui a honteusement profité du décès de Grégory Lemarchal pour remonter dans le coeur des Français. Lemarchal, vous connaissez? Non? Bref. Quant au virus du Sida, sa chance est de pouvoir se propager par le sexe. Ca fait vendre, le sexe. Alors qu’Alzheimer, au niveau du sexe, est plutôt frustré. Il ne sait même plus comment faire l’amour, Alzheimer! Pas vrai madame Pingeon?” En haussant la voix, le docteur Brousson effraya la vieille dame. En retour, elle se mit à pleurer en articulant avec peine d’incompréhensibles syllabes. Le docteur Brousson lui administra une claque puis, nous accompagnant en dehors de la pièce, déclara : “Ne vous inquiétez pas. Dans cinq minutes, elle l’aura oubliée.”

Alors qu’un petit garçon revenait pour la quatrième fois demander de l’argent de poche à madame Pingeon, je reçus un appel de ma mère.

“J’ai pas le temps de te parler, maman, je dois dédicacer un poumon neuf. C’est ça, oui, désolé. Au revoir.”

Un appel de ma mère. Ils étaient rares. Elle voulait de mes nouvelles. Elle n’avait qu’à lire les journaux pour cela. Elle n’avait… Quel con.

Soudain, j’ai repensé à mon frère. A eux. Oui, ces deux dernières semaines, j’avais très peu pensé à eux. C’était entièrement ma faute. J’avais du temps à rattraper, des erreurs à effacer. J’avais, surtout, quelqu’un à voir.

Le quartier où vivait Jérôme Leroy, niché dans le centre-ville, en bordure des commerces, dégageait une bienveillance surprenante. Evian-les-Bains semblait être une jolie ville, quoiqu’assez éloignée de Paris, même en train. Une rue paraissait en décalage avec les autres. Des travaux la massacraient, les ordures salissaient la chaussée, entassées devant un immeuble décrépit, aux balcons sales, un caillot dans une mer de nacre, une espèce d’aimant à merde. Il habitait au premier étage.

Antoine Kohler était un bon joueur, m’a-t-il dit, me recevant dans un salon très propre, en total décalage avec l’extérieur. Un bon espoir. Très bon, même. Grosse technique. C’était un gars différent, un mec… Un mec qui ne parlait pas mais qui avait des choses à dire.” Leroy avait placé au-dessus de sa télévision un maillot de Zidane période Girondins de Bordeaux, encadré sous verre. Une réplique, sans doute. “Tu l’as vu, hein? C’est un vrai. Je kiffais Zidane. Depuis sa retraite, je trouve que le football a perdu de sa beauté. Il est devenu une course de sprint où surnagent quelques techniciens inconstants. Au fait, comment va Pastore?

Il se leva en direction de la cuisine en lâchant un grand rire.

“Et pour mon frère, alors?
- Tu veux du whisky?
- Non.”

Hormis ce maillot, le football n’avait laissé dans cette pièce que peu de traces. Dans la bibliothèque, les livres racontaient l’Histoire, Napoléon, l’Egypte, Rome. Quelques romans, aussi. A l’ouest, rien de nouveau. L’étranger. Le magasin des suicides. Des souvenirs de Rennes.

“J’ai demandé à mon frère s’il vous connaissait.
- Et?
- Il m’a juré que non.
- T’es sûr, tu veux pas de whisky? C’est Luis Fernandez qui me l’a donné. Il en buvait avant de faire ses compos.

- Par contre, Antoine m’a dit que vous auriez pu jouer en équipe de France si vous l’aviez vraiment voulu.”

Il est sorti de la cuisine sans un mot, un verre sous le coude. Après un moment d’hésitation, il s’approcha de la fenêtre pour le boire. La vue, au loin, donnait sur une allée commerçante. Elle vous permettait d’observer les passants sans qu’ils ne vous voient.

“Les Bleus, ouais… J’aurais fait quoi? Vingt, trente matches? Ouais, avec Zidane, d’accord. Mais avec Henry, aussi. J’aurais été obligé de me consacrer au foot, uniquement à ça. Plongé dans le foot, tu ne remarques rien. Moi, j’ai voyagé, je suis allé en Israël, où j’aurais pu mourir, je suis allé à Lens, où j’ai cru mourir, j’ai rencontré des gens, je me suis fait plaisir. J’ai loupé ma carrière, ouais, t’as le droit de le penser, mais je ne ressens aucun vide. ”

A sa fenêtre, il prenait de la hauteur.

“Et mon frère? Tu sais pourquoi il est parti?
- Du PSG?
- Oui.”

Il but une gorgée puis prit un air contrarié.

“Je suis désolé, petit. Je peux pas te le dire.
- Pourquoi?
- Ce sont plus mes affaires. Je ne veux pas avoir de problèmes.
- Comment ça, des problèmes?
- Vas-t-en, j’ai à faire.
- Non!
- Cela concerne ton frère et moi. Seulement lui et moi. Tu n’as pas à le savoir.
- J’ai pris le train exprès pour te voir!
- Je n’ai rien demandé. Putain, j’ai jamais rien demandé à personne et tu penses qu’un gars comme toi peut venir m’emmerder, comme ça, chez moi?
- Mais…
- Allez, dégage!
- Mon pull!
- Te plains pas, c’est du whisky. Et de bonne qualité, en plus.”

Après son échec au PSG, Antoine n’avait jamais réussi à retrouver une vie normale. Comme ma mère le savait fragile, elle avait eu tendance à le surprotéger. Le meilleur des remèdes, pensait-elle. A mon avis, cette attention exacerbée l’avait plutôt empêché d’aller de l’avant. Antoine en a profité. Il avait été le roi. J’avais vécu dans son ombre sans savoir pourquoi on le couvait autant. Un ouvrier tapotait son marteau-piqueur dans la rue. Le casque était rouge vif, son propriétaire noir, assez costaud, 1m85 au moins. Le trou prenait trois places de parking. Les travaux se prolongeaient jusqu’à l’intersection. Là-bas, j’ai tourné la tête : de sa fenêtre, Leroy regardait cette foule bruyante qui marchait trop vite pour lui, ces gens pressés par la vie. A quoi pensait-il? De quoi avait-il peur? Etait-il un génie ou un imposteur?

Le Camp des Loges s’est animé mardi. Des biscuits apéritifs de second plan, du cidre doux et des pistaches avaient été déposés sur la grande table de la pièce dite “de vie”, là où les joueurs du PSG se retrouvaient après l’entraînement pour échanger ; les numéros de téléphone de leurs conquêtes féminines, principalement. L’un des employés fêtait son pot de départ. Medhi et moi le surprenions en plein discours. ”Je suis triste de vous quitter, les gamins, mais mon temps est révolu. Après toutes ces années au contact des mauvaises herbes, je vais enfin pouvoir déraciner celles de mon jardin. Je souhaite bonne chance à mon successeur, Jacques Dessange.” C’était René, le jardinier. Sans lui, les terrains d’entraînement n’auront plus le même vert.

René, front dégarni, évoqua ses premiers pas timides au club, au milieu des années 70, ”à une époque où les pelouses de Saint-Germain-en-Laye se confondaient avec les Jackson Five.” Le pauvre essayait de captiver l’assistance avec des références culturelles et un peu d’esprit mais c’était comme donner de l’art aux cochons. Circonspect, Motta tourna la tête vers Sirigu. Nene profitait de sa position reculée pour jouer discrètement à un jeu de voitures sur son iPhone. Le gros des troupes était en train de paître autour du cidre, ne lâchant les gobelets que pour soutenir de manière faiblarde les adieux de René. Seul Alain Roche, toujours marqué par sa rupture avec Jennifer, pleurait comme un veau. Les femmes de joueurs étaient pourtant présentes.

“J’ai toujours rêvé de me taper une Parisienne. Une vraie, avec un manteau à 1000 euros. Une fille qui ne sourit jamais quand tu lui dis bonjour. Ca m’excite, ce côté “Je suis trop bien pour te parler.”
- Medhi, merde, la ferme.
- Tout à l’heure j’en ai croisé une, pffiou ! Une meuf avec un sac léopard et une bouche qui vous fait oublier tout le reste. Et crois-moi, y a du goulot.
- Un sac léopard? Ca devait être mon épouse!

Leonardo rigola fort puis secoua la main de mon pote. Depuis mon but contre Evian, le Brésilien se montrait très prévenant. Il me saluait davantage et me disait plus rarement au-revoir. Poussant la sympathie jusqu’à des limites insoupçonnables, il me demandait de temps en temps des nouvelles de la famille. J’avais enfin droit à l’écoute. Un matin, en quête d’un vigile supplémentaire pour surveiller l’entrée du Camp des Loges et piloter le canon-mitraillette servant à éloigner la presse, il était venu vers moi pour savoir si je connaissais éventuellement un bon tireur. Oui, Medhi. Au lycée, c’était Lucky Luke.

Leonardo recherchait aussi “un gars légèrement enrobé, bossu, stupide et particulièrement moche” pour satisfaire la demande d’un ami du président, un représentant d’Al-Jazeera à la recherche d’un attaquant de la trempe de Carlos Tevez pour promouvoir sa chaîne. L’Arabe lui avait donné jusqu’à vendredi soir pour trouver l’homme idoine. Des mecs moches, bornés et stupides, j’en possédais des paquets dans mes contacts. Mais je ne les avais plus revus depuis le lycée. La plupart devaient être encore professeur.
Tout au bout du couloir, dans une annexe de la salle de gym, avait lieu une autre cérémonie, plus confidentielle. Un type en survêtement remerciait la foule de s’être déplacée pour son premier jour dans l’entreprise. Dubitatif, j’ai demandé à Medhi son identité. ”T’es con ou quoi? C’est Luyindula.” Ah ouais, merde. A force de ne plus le croiser, j’avais oublié son existence. Motta, arrivé au mercato, ne l’avait carrément jamais vu. Il le regarda gesticuler quelques secondes puis lâcha, juste avant de partir : “Ces coiffeurs, il faut toujours qu’ils se fassent remarquer.

Luyindula n’était pas suffisamment attaquant pour satisfaire le président.

L’équipe avait été mauvaise contre Nice. Agacé par la léthargie de certains titulaires, Ancelotti m’avait essayé au milieu contre Dijon. Comme j’étais à la fois technique, volontaire et excellent bricoleur, je pouvais dépanner à ce poste. De plus, contrairement à beaucoup de mes coéquipiers, je ne me plaignais jamais. Le coach semblait l’apprécier. Mon temps de jeu augmentait en conséquence. Malgré tout, même si la roue tournait, je n’avais toujours pas renouvelé mon contrat et, lorsque Leonardo vint à mon chevet pour l’aider à trouver la perle rare, je m’exécutai bassement, espérant une contrepartie future.

En matière de recrutement, mon contact le plus qualifié était Alain Roche. Je devais donc me débrouiller seul.

Marcos Ceara m’avait invité dans son pavillon près de Saint-Germain-en-Laye qu’il transformait une fois par semaine en église protestante évangélique. Durant sa mise à l’écart, le très croyant brésilien s’était ouvert aux autres religions pour trouver la force de surpasser ses difficultés. Jeudi, il présenta à ses fidèles un dénommé Pablo, un chaman spécialisé dans le vaudou. Après un repas frugal, l’homme, vêtu d’un drap blanc et d’un couteau - il s’en était servi pour couper la tarte aux myrtilles -, monta sur la scène et appela une jeune femme. Soudain pris de secousses, il se lança dans un discours incompréhensible, les yeux exorbités et la morve aux lèvres, comme s’il entrait en transe, et caressa le visage de l’insouciante. Calmement, il demanda aux fidèles de s’absenter. J’ai profité de l’entracte pour demander à mon coéquipier s’il avait parmi ses proches un attaquant brésilien tenté par le Qatar. “Non, car la tentation est interdite. La tentation est le mal. La tentation est sur la liste des transferts.” En résumé, il n’en connaissait aucun.

A notre retour, vingt minutes plus tard, nous vîmes le chaman remettre son pantalon. A ses côtés, étendue sur la scène, la femme fumait une cigarette. “Par la grâce de Dieu,  qu’avez-vous pu bien faire?” interrogea Ceara. “J’ai questionné l’eau, la terre et le feu, lui répondit Pablo, et ils m’ont dit de purifier ton âme, amigo!” Envouté par ces paroles, Marcos prit le couteau et la poupée - une version améliorée de Ken - que lui tendait Pablo et commença à soulager son esprit en poignardant le bout de chiffon. Puis il sortit un briquet de sa poche. “Ensemble, brûlons cette poupée à l’effigie du diable!” C’était marrant. Avec son smoking bien taillé et ce brushing, le diable ressemblait étrangement à Leonardo.

Echec, nouvelle piste : vendredi, en cherchant l’attaquant miracle, je suis tombé sur Guillaume Hoarau. Sur Guillaume Hoarau se donnant en spectacle, plus précisément. Comme à son habitude, le plus grand chambreur de l’effectif profitait de la pause déjeuner pour répéter son one-man show. Le 12 mars, il passera en première partie de Chantal Ladesou au Casino de Paris.

“Ah, Kevin, tu tombes bien! Sais-tu la différence entre ton chien et ma femme ?
- J’ai pas de chien.
- Les deux ont des tics!”

Applaudissements énergiques de Bodmer, son partenaire de jeu - en vérité, je crois qu’il lui écrivait ses sketchs.

“Il y a cinquante positions pour faire l’amour.
- Ecoute, Guillaume, je…
- Ma position sur le sujet, c’est que je ne fais pas assez l’amour! Elle est bonne, hein?
- Tu a pensé à faire carrière au Qatar? C’est un marché encore neuf pour les humoristes. Tout est à faire, tout est à construire. Même les blagues sur les Belges leur sont encore inconnues.
- Mon sketch sur la biscotte qui se casse sans arrêt est énorme, non? C’est un thème qui parle à tout le monde, la biscotte
- Oui, tu aurais fait un sketch sur les logiciels de comptabilité, il aurait moins marché, c’est sûr.
- Et celui sur la sodomie ? Enfin la sodomie n’est pas clairement identifiée mais on la devine un peu, quand même.
- Surtout quand tu mimes la masturbation derrière Bodmer.
- Tu vois Mathieu ! Il fonctionne, ce sketch! Le public a parlé!”

Hoarau n’était pas très chaud à l’idée de partir à Doha pour devenir le Jean-Marie Bigard Qatari. Erding aurait pu l’être mais il a préféré continuer sa carrière de comique à Rennes. Et le plus drôle de tous, Gameiro, croyait encore avoir un avenir au PSG. Lui, d’ordinaire si calme, si réservé, s’est énervé un midi, devant tout le monde, s’en prenant verbalement à Ménez. Le ton était monté. Gameiro aussi, sur la table. Moi, je bouffais ma purée. Tranquille. Serein. Les jours roucoulaient et j’allais mieux. Je restais après l’entraînement pour m’entraîner aux frappes et aux coups-francs. Laure Boulleau passait parfois me voir. Les mercredis, je la ramenais sur Paris. Une copine à elle montait à l’arrière, une attaquante un peu forte. Avec une perruque et des hormones de croissance, elle… Non. Mauvaise idée. Oublions-la. Oublions-les.

Si bien que le jour J, vendredi soir, je n’avais personne à présenter à Leonardo. C’est sûr, j’allais me faire engueuler. Medhi avait beau me rassurer, je savais qu’il pouvait devenir agressif, Leo, quand les choses lui échappaient.

“J’y vais, moi, si tu veux. Je vais lui dire que t’as rien trouvé.”

J’ai laissé faire Medhi. Sur le parking, une heure plus tard, on a frappé à la vitre de ma voiture. C’était Leonardo. J’ai monté la musique pour faire genre. Leonardo a insisté. J’ai baissé la vitre. Il semblait inquiet. Ca allait barder pour ma gueule.

“Kevin.
- … Oui?
- Par hasard, t’as pas un autre pote qui souhaite devenir vigile? Medhi va partir au Qatar.”‘

JEUDI 9 FEVRIER

L’aller-retour express en Auvergne avait été très décevant. Mon frère ne se souvenait de Jérôme Leroy qu’avec difficulté. “Quand je suis arrivé, on l’a prêté à Laval. Et à son retour, j’avais quitté le PSG”, m’a-t-il dit. Ce n’était pas tout à fait exact : au début de la saison 1996-1997, ils avaient partagé le même maillot durant au moins quelques mois. Je le sentais  toujours réticent à revenir sur cet échec. Le plus simple consistait encore à me rendre en train à Evian pour interroger Leroy. Samedi, pris par l’effervescence du match et pressé par l’horaire, le staff ne m’en avait pas laissé le temps.

L’entraînement et le repas en commun ingurgités, je m’apprêtais à rejoindre la gare de Lyon quand Leonardo s’avança vers moi, un journaliste aux bras. Le gars souhaitait me consacrer un papier. Je n’étais pas très chaud mais Leonardo paraissait emballé : “Tu verras, Dominique est sympa. Maintenant que tu joues pour nous, il faut faire parler de toi.” Le Brésilien évaporé, l’homme au magnétophone prit la parole :

”Tu préfères participer ou je demande à ton agent de faire les réponses à ta place ?
- Je n’ai pas d’agent. Vous travaillez pour France Football?
- Non, pour l’Equipe Mag. O.K, on va l’faire à l’ancienne, alors.”

J’aimais bien les reportages de L’Equipe Magazine. On sortait du simple résultat brut pour découvrir un autre visage des sportifs. On voyait Gaël Monfils lire un livre, Nikola Karabatic s’exprimer sur la politique en Europe de l’Est et des footballeurs sourire. Toutes ces choses insoupconnables. Un reportage dans l’Equipe Mag! Ma mère en sera fière.

Dominique proposa de passer l’après-midi ensemble. Dans le métro, ligne 9, puis devant le Parc des Princes, il prit le temps d’écouter mes souvenirs d’enfant, mes joies et mes peines d’adultes. Le vent soufflait légèrement. Le froid faisait pleurer mes yeux. “J’ai toujours vécu à Moulins, petit. Tranquillement. Je n’ai manqué de rien. Je suis allé à Saint-Benoit, un établissement catholique. Les bonnes soeurs nous surveillaient. Quand les profs s’absentaient, un prêtre se chargeait du cours… C’était abusé.” De retour dans le XIXème, je me suis arrêté au Monoprix. J’achetais des pommes tout en lui racontant mes premiers pas au contact des stars parisiennes. “Je ne leur disais pas bonjour. J’étais trop timide, vous pouvez pas savoir… Pastore me croisait dans les couloirs, je préférais ne pas lui parler. Vous imaginez? La honte! Ca va mieux, maintenant.” Dominique voulut appeler ma mère pour lui soutirer quelques confidences. Heureusement, elle ne décrocha pas.

“Où allons-nous?
- On va aller chez moi.
- C’est grand? T’as une piscine?
- Non, non.
- Deux piscines?
- Non. Vous savez, au début, on m’avait proposé une résidence plutôt chic à Boulogne-Billancourt mais j’avais préféré rester à l’hôtel le temps de trouver un endroit qui me plaisait vraiment.
- L’hôtel, ah, ouais. Dur.
- Alain Roche insistait…
- Qui ça ?
- Le responsable du recrutement du PSG.
- Putain le scoop! C’est du off ou…?
- Euh… Enfin voilà, il insistait pour me tenir compagnie. Il rangeait jamais rien, il mettait des miettes sur le lit… En plus, il avait le cafard. Ca sentait mauvais pour lui
.”

Arrivé dans l’appartement, je constatai très vite une odeur bizarre en provenance du canapé. Je soulevai la couverture : Alain Roche somnolait en slip, les cheveux en vrac, un rouleau d’essuie-tout dans la main. L’ordinateur était allumé sur Youporn. Un magazine Playboy traînait sur le clavier, tâché par de la sauce pimentée pour pizzas. Alain se réveilla brusquement. Jennifer venait de le larguer. “Kevin! Mon pote!” Au fond de la pièce, je découvris deux petits cochons dormant dans un panier.

“Je te présente Everton et Souza. Ils sont cools, hein? Eux, au moins, ils ne vous trompent pas! Les cochons, ils ne vous trahissent jamais! Salope!
- Ecoute, tu…
- J’adore les cochons, tu sais. Ils vivent dans la crasse et ils s’en foutent. Ils ne savent même pas pourquoi ils courent. Ils n’ont pas le choix! Sinon, on les attrape! C’est ça ou l’abattoir, Kevin! Ca ou l’abattoir!
- Ecoute, avant même de partir, tu vas me rendre le double de mes clés. Ensuite, on discutera de tout ça. Une fois que tu seras loin.
- Touchez pas à l’ordi, vous!  Je télécharge des vidéos de Katsuni sur mon compte Premium!
- Pardon”
, s’excusa Dominique.

Il était préférable de finir l’interview dans un bar à proximité. Le journaliste de l’Equipe Magazine inscrivit des phrases sur son carnet puis il demanda l’addition. J’avais hâte de lire le papier. Discrètement, au moment de régler, j’ai jeté un oeil sur ses notes.

“Un nain chez les géants?
- Hein?
- C’est votre titre?
- Ah, euh… Les… Les géants, c’est pour… Les… Le… Le PSG qui domine les autres clubs, tu vois. Paris qui prend de haut la Ligue 1. Voilà. Tout simplement. Les géants parisiens. Les ogres.
- Et le nain, il fait référence à quoi ?
- Le… Je… Tu… Le, la, le… Oui, il… Un… En fait, il…
- C’est en raison de ma taille, c’est ça ? Je trouve cela condescendant.
- Non mais de toute façon ce n’est qu’un titre provisoire, pas d’inquiétude. Vous mesurez combien, au fait ?
- 1m73.
- Et nabot, vous en pensez quoi ? Un nabot chez les géants ? Un lilliputien ? Une personne de petite taille. Une personne de petite taille chez les géants ?
- Ecoutez, promettez-moi de trouver un autre titre.
- Je le jure sur ma carte de presse et la tête de mes enfants !

En rentrant, j’ai foutu dehors Alain Roche, Souza et Everton et je suis allé consulter le profil Facebook de Dominique. Il n’avait pas de gosses.

SAMEDI 11 FEVRIER

L’EQUIPE MAGAZINE, Page 34.

Kevin Kohler, un nain chez les géants

Provincial parti à la capitale sans le sou, le footballeur Kevin Kohler, aka K.K, est la nouvelle hype du Paris Hilton Saint-Germain - PSG, pour les intimes.

Il est arrivé à Paris sans rien, sans même savoir où loger. “Les premières semaines, j’ai dormi à l’hôtel. C’était dur. Il y avait des miettes sur le lit, un cafard énorme… Et ça sentait mauvais.” Presque autant que dans le métro. Kevin Kohler, footballeur de 21 ans, prend la ligne 9 et joue au Paris Saint-Germain. Le jeune homme est un paradoxe à lui tout seul. Recruté cet été pour évoluer avec la réserve, il s’est frayé un chemin vers l’équipe première en pleine révolution, alors que le PSG cache ses jeunes et cherche à recruter des stars. Cet hiver, le public du Parc des Princes espérait Pato et Tevez. Samedi dernier, contre Evian, il a vu cet inconnu s’échauffer, entrer sur la pelouse et marquer. Comme un symbole.

Sortie Porte de St-Cloud, quelques pas. Le voici arrivé devant le stade. Il y a encore quelques mois, Kevin Kohler jouait à Moulins-sur-allier, dans un champ, au milieu des chèvres. Le petit attaquant, 1m62, a grandi dans une famille pauvre du Bourbonnais. Un père absent. Une mère injoignable. Un prêtre qui l’abuse. Devant le Parc des Princes, l’émotion lui fait verser quelques larmes. Pour lui, les premières semaines ont été difficiles. Flashback. Un concours de circonstances lui permet de s’entraîner avec les pros mais Antoine Kombouaré ne lui fait guère confiance. Au contact des géants, il se sent tout petit et, pour se protéger, se construit une carapace. Un ancien coéquipier qui souhaite rester anonyme - et qui le restera, puisqu’il s’agit de Jean-Eudes Maurice - se rappelle “d’un gars prenant les gens de haut, mangeant le poulet avec des couverts et lisant des romans dans le bus.” “Je ne leur disais pas bonjour, confirme Kevin. Pastore me croisait dans les couloirs, je préférais ne pas lui parler.” Il nous invite chez lui. Son regard traduit un malaise. Se sent-il à son aise dans le milieu du foot? “Ils vivent dans la crasse et ils s’en foutent. Ils ne savent même pas pourquoi ils courent. Ils n’ont pas le choix! C’est ça ou l’abattoir! Ca ou l’abattoir!

A l’arrivée d’Ancelotti, Kevin Kohler a bien cru qu’on allait lui trancher la tête. “A l’époque, je me vois prêté en ligue 2. N’importe où. Même au Qatar.” Mais voilà : Kohler n’aime pas être pris pour un jambon. Plutôt que de baisser les bras, il s’entretient avec Leonardo et lui dit ses quatre vérités. La métamorphose opère. Le nain prend de la hauteur et gagne la confiance de l’entraîneur italien. Même si… d’un match à l’autre, il peut se retrouver en tribunes. A Paris comme dans son appartement, le fouillis est total. Trop de joueurs, trop d’affaires et pas assez de place pour les mettre. A première vue, les cartons de pizza et les vêtements abandonnés sur le sol ne le différencient pas de ses coéquipiers. Ici, encore, il faut soulever le superficiel pour retrouver le véritable Kohler, jeune homme cultivé, épris de cinéma asiatique, de littérature américaine et de fruits frais. Un footballeur différent des autres. Un footballeur, vraiment ?

Dominique Falzar.

Le plus dur, au foot, n’est pas de s’asseoir sur le banc. C’est de trouver une place. Avec les nouvelles recrues, nous sommes désormais 27 joueurs professionnels, plus Siaka Tiéné. L’an prochain, le PSG jouera à Saint-Denis et les remplaçants s’installeront en tribune. Il faudra simplement penser à agrandir le Stade de France pour permettre aux supporteurs de suivre le match. “Vous avez réservé?” me demande Hoarau, le maître d’hôtel des lieux, un habitué. “Je vous conseille de vous abonner. Nous faisons des Pass à l’année.” C’est bien la première fois que je vois Hoarau faire des Pass.

1′
Un vestiaire a ses règles. Un banc de touche a les siennes, comme laisser s’asseoir en priorité les personnes âgées. De rien, Sylvain. Même la copine de Chantôme a ses règles. Furieux, le coach demande à ce qu’on vire des sièges tous ceux qui ne font pas partie du club. Exit les parasites. Machinalement, Alain Roche se lève. Ancelotti lui donne l’ordre de revenir, un seau puis une éponge. Visiblement, il compte toujours sur lui. Du banc, mon oeil hésite entre le terrain et le stade. Les chants du public retiennent mon attention. Un ronflement sourd. De quelle tribune vient-il? Bisevac m’apporte la réponse : “C’est Armand. Il est fatigué. C’est normal, à son âge.

10′
Ceara a envie de pisser mais il préfère se retenir, de peur qu’on lui pique sa place, stratégiquement idéale, à deux encablures d’Ancelotti. Plus tu es positionné près du coach, plus tu a des chances de te faire remarquer ; un peu comme à l’école. Sans doute nostalgique de son court passage au lycée, Hoarau colle le radiateur qu’un stadier vient d’installer en bout de banc. Le froid nous paralyse. Jérôme Bouboule, pyromane à l’Equipe, tente d’allumer les braises mais le feu ne prend pas. Leonardo l’aide en jetant sur le charbon l’ébauche du contrat de Pato. Toujours aussi serviable, Alain Roche propose ses services. Leonardo accepte de bon coeur puis le lance dans les flammèches.

24′
“Quel match, putain quel match!” Réveillé, Sylvain Armand affronte l’Olympique de Pantin sur sa Game Gaer. On s’occupe avec les moyens du bord. Pris par l’ambiance du Parc des sports d’Annecy, Matuidi tape des pieds. Ceara aussi. Il a toujours envie de pisser. J’aime regarder Ancelotti gueuler ses consignes. L’esthétisme. Michel-Ange en survêtement. Son charisme m’a conquis dès le premier jour. Derrière lui, masse informe, brouillonne et désordonnée, les supporteurs se plaignent. La tête de Guillaume Hoarau, 1m92, les empêche de voir la rencontre. Guillaume se lève pour leur parler. Bronca générale. Assis à ma gauche, Chantôme m’explique le foot à chaque offensive. “Nene aurait dû faire ça. Et passer sa balle.” Au PSG, tu apprends davantage en ne jouant pas qu’en étant titulaire à Evian.

34′
Faire semblant de vibrer au moindre corner. Avoir faim. Patienter. Ecouter des millionnaires se plaindre. Je déteste les restaurants branchés, l’attente est insupportable. Matuidi a commandé de l’eau depuis dix minutes mais aucun membre du staff ne réagit. Des recruteurs l’interpellent, nichés dans les gradins. Curieux, Blaise demande à un Indien s’il a un contrat pour lui dans le club de Robert Pirès. Le gars lui explique qu’il vend seulement des roses.

43′
Quoi de plus terrible que de regarder un match sans participer? Je sais pas, par exemple : t’es avec tes potes, une bombasse entre dans la pièce, elle commence à les sucer, tu te fous à poil mais elle t’indique qu’elle est complet. Puis Ribéry entre à son tour. Puis il te dit que c’est sa soeur. Puis tu constates qu’ils ont la même dentition dans la famille. Le plus terrible, c’est ça. Devant mon nez, Guillaume s’ouvre une sucette. Goût cassis. “Slurp. T’en veux une?” Non, le plus terrible, c’est ça. La mi-temps se rapproche. Mes coéquipiers sont dans les startings blocks. Dans deux minutes, le plus rapide à bondir aura le privilège de s’asseoir à la place de son choix dans les vestiaires. Armand court déjà. Nous lui laissons prendre de l’avance.

Fin de la première mi-temps
Sur le banc, près du coach. Volontairement près du coach. Je préfère ne louper aucun de ses commentaires. Sur le tableau noir, il dessine sa vision de la seconde période et tout cela va très vite, si vite que beaucoup de mes coéquipiers abandonnent le cours en route. Son tableau fini, il nous encourage brièvement avant de prendre Nene à part. Entre artistes, ils se comprennent. Intrigué, Ménez se dirige vers le tableau. Il prend sa respiration, saisit le feutre et se met à peindre. Je distingue péniblement deux ronds et des traits parallèles. Que nous invente-t-il? Une tactique révolutionnaire? Il en termine et s’écarte de la toile, le sourire aux lèvres. C’est une bite.

Reprise
Dans le couloir glacial qui mène à la pelouse un homme fume sa cigarette et m’apostrophe. Jérôme Leroy, milieu de terrain d’Evian. “Alors? Pas trop déçu qu’on mène?” Il me demande si je veux fumer. Je refuse poliment. “Cela ne m’a jamais empêché de jouer, pourtant.” Le match reprend dans deux minutes. “Je ne te sens pas tendu, jeune. C’est pas normal. Quand j’étais au PSG, j’avais les foies, moi.” Non retenu dans le groupe d’Evian, il est venu en visiteur, poilu comme un bouc, vêtu d’un manteau noir. “Tu parles pas? Je t’intimide? Allez, file.” Il tire sur son mégot avec nonchalance puis s’éloigne. J’ai les foies.

46′
Un gigantesque mollard souille l’unique siège encore disponible. Horizon bouché. J’en profite pour demander l’heure au quatrième arbitre. Il menace de m’expulser si je continue à me montrer grossier. Je m’excuse et ajoute “S’il vous plaît.” Satisfait, il prend son panneau électrique et m’indique l’heure. 20. 03. Chantôme retire son maillot. Sakho se dirige vers la sortie sans comprendre. Il y aura un arbitre au chômage au soir.

52′
Le pire n’est pas le froid mais bien les interventions de l’homme de terrain de Foot+ qui, toutes les cinq minutes, nous rappelle que Montpellier mène contre Brest. A la mi-temps, il avait demandé à Sirigu pourquoi le PSG encaissait autant de buts sur corner. Sirigu avait voulu le frapper mais notre gardien avait manqué son coup ; ceci expliquant sans doute cela. L’enquiquineur accoste désormais Douchez : “Toi, tu l’aurais arrêté, ce but, hein?” Douchez cherche son agent du regard. Bisevac se lève et le course sur une vingtaine de mètres. Et il le rattrape. Ouais. Bisevac. Faut dire qu’il est lourd, l’autre.

58′
Finalement, Leonardo a nettoyé le crachat avec l’amicale participation d’Alain Roche - de sa chemise, plus précisément. Le débarbouillage a laissé apparaître une inscription ancienne, un hiéroglyphe mystérieux : ” Sammy Traoré - 2006-2011.” La crainte de voir ma famille maudite sur six générations me pousse à rester debout. Ancelotti est en pourparlers avec l’agent de Motta, Giuseppe Gredino, qui aimerait voir son client s’échauffer. Le coach s’en sort par une pirouette et demande à ses remplaçants de se lever, tous, Motta compris. Ils essayent. En vain. Avec le froid, leurs derrières sont scotchées au siège. Je m’échauffe donc seul. Occasion de Govou. Ce n’est pas une vanne.

65′
J’entame mon huitième tour de terrain. Le coach m’a oublié. Question de priorité : il faut décongeler les culs de mes coéquipiers. Hoarau insulte les supporteurs adverses pour récupérer des bouteilles dont il n’obtient que les bouchons. Les salauds. Heureusement, Alain Roche a une idée. Il saisit son seau et s’en sert pour arroser le banc. Je passe devant eux. Cette flotte a un parfum bizarre. En pleurs, Ceara se confesse : “J’en pouvais plus d’attendre!”

74′
S’étirer devant un public qui vous applaudit mais vous sifflera dès votre entrée en jeu constitue l’un des paradoxes du remplaçant. Il n’aime pas l’être. Il a souvent peur au moment de pénétrer sur le terrain. Ancelotti m’appelle. Il y a trop de bruits, je ne le comprends pas. Je dois m’adapter au contexte, aux consignes et aux partenaires. Par définition, un remplaçant est inadapté. Sur mes premiers ballons je m’efforce de jouer simple, contrôle, passe, deux touches de balle maximum. Je me rends disponible. Je suis celui qui doit faire la différence quand les autres ont abdiqué. Et si j’échoue, on me fera sentir mon inutilité. Pour un peu, il est préférable de rester sur son banc, les pieds dans la pisse, un mollard à portée de bras.

84′

On pourrait croire que le Parc des Princes sonnerait creux sans ses plus fervents supporteurs. Il n’en est rien et chaque ballon touché me transporte en plein milieu d’un concert de métal. Peu après mon entrée le club a pris l’avantage. “T’es notre porte-bonheur”, m’a lancé Bodmer. Les footballeurs sont superstitieux. Tant mieux. Les passes redoublent. La victoire est à nous, les techniciens s’amusent. Le rythme m’enivre. J’ai mal à la tête mais je parviens à suivre. Vue du banc. Les remplaçants m’observent. Le ballon allait plus lentement quand j’étais avec eux.

90′
Voilà, j’ai fini. J’ai marqué le troisième but. Un truc de fou. Au coup de sifflet final les gars se sont dirigés vers moi. J’ai eu l’impression d’être Zidane. Je serre des mains. Je cherche un maillot de valeur à offrir à mon frère. Sagbo est tout proche. Non. Rippert. Non plus. Govou ? Trop tard, Motta s’est précipité. Nous quittons la pelouse. Au loin, à l’écart de la foule, je vois Jérôme Leroy qui fume sa clope. Peut-être toujours la même. Timidement, je lui demande son tee-shirt. “Pour mon frère”, lui dis-je. “Ah ouais. Ton frère. Antoine, c’est ça? Que devient-il?” C’est ça. C’est dingue. C’était un match au Parc.

CDF
Kevin Kohler