Le portail grince mais s’ouvre sous l’effet du vent. C’est d’abord un petit terrain vague noyé sous les os, un reste de dépotoir dominé par une baraque grise qu’on aimerait fermer. Les briques tombent en poussière. Une vieille laisse est accrochée au lierre, près d’une fenêtre dont la vitre a le carreau brisé. A l’intérieur, on distingue plusieurs journaux jaunis, des poils, des excréments, la misère dans ce qu’elle a de plus insupportable. Un petit être tremble, respire plus qu’il n’aboie. Quand il vous regarde, vous vous sentez obligé de l’aimer. C’est ici que j’ai acheté Teddy, mon premier agent.
Selon le responsable du chenil, le faire vacciner n’était pas obligatoire. “Sauf si vous comptez le garder longtemps.” Je ne l’ai pas fait vacciner.
Teddy était un agent errant, sans port ni attache, sans diplôme agrée par la FIFA, sans rien. Un corniaud, croisé école de commerce et BTS compta. Un bâtard, quoi. Ma mère m’avait toujours dit de me méfier de ces bêtes-là. A la maison, après la mort de Gargantua, notre bichon maltais, nous n’avions eu que des chats. Des animaux individualistes, manipulateurs et versatiles en amitié, seulement intéressés par la copulation et les nourritures grasses ; des footballeurs, en somme. De prime abord, l’agent semblait plus fidèle qu’un félin. Tu n’avais pas besoin de le siffler ou d’agiter la gamelle pour qu’il vienne à toi. Même si tu n’avais besoin de rien, il était là quand même.
Dans ce milieu où l’on te traite comme un clébard, l’agent est prêt à tous les sacrifices pour trouver un foyer. Teddy me l’a fait comprendre dès le premier jour, me suivant dans chacun de mes déplacements, la queue frétillante et la truffe sèche, achetée chez Hediard. Rien n’était trop cher pour me plaire.
“C’est l’agent-gent à qui, ça, hein? C’est l’agent-gent à Kevin!
- Ouaf!
- Bon allez, file.
- Ouaf!
- Casse-toi, je dois aller à l’entraînement.
- Ouaf!
- Tu veux jouer, c’est ça? C’est pour qui le bout de bois? Allez, va chercher!”
Et il me rapportait des offres récupérées dans les poubelles, des prêts en Ligue 2, des propositions de clubs belges.
Un coéquipier membre de la SPA - Société Protectrice des Agents - m’avait prévenu : “Parait qu’on veut t’envoyer au Qatar. Tu ferais mieux d’en prendre un pour te défendre.” Au club, chaque joueur possédait le sien. Ce n’était plus un club, c’était une animalerie. Et pour l’odeur, on accusait les journalistes.
Oh, je l’admets volontiers : nos intérêts étaient protégés. Au contact du président, les toutous grognaient. Devant les contrats, certains se mettaient à baver. Celui de Makelele arrivait même à se lécher les couilles. Comme son maître. Nous combattions les parasites avec un parasite. Connaître l’ennemi pour mieux le vaincre. Etre l’ennemi pour mieux le comprendre.
Mais sont-ils vraiment fidèles? Non. Pas les plus dangereux.
Scène du quotidien : ils se déplacent en bande près du vestiaire des moins de 19 ans et marquent leur passage d’une rapide pause-pipi sur les casiers des joueurs. Lorsqu’ils repèrent un maître en âge d’adopter, ils se battent jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un, généralement celui avec la plus grande gueule, le meilleur carnet d’adresse. Les loups sont dans la place.
A chaque mercato commence la grande migration. Ils quittent les forêts et envahissent les villages, détruisent les récoltes, à Sochaux, Auxerre et ailleurs, sèment les mauvaises graines dans les équipes de jeunes. Et le soir du 31, dans la nuit noire, les loups les emportent dans ces contrées sauvages où raisonne encore l’écho de leurs pleurs. Ils s’appelaient Péricard, Kakuta ou Pogba. Ils n’étaient que des gosses.
Teddy n’était qu’un chiot.
Par deux fois, maladroitement, il se prit les pieds dans le tapis en allant discuter pognon avec Leonardo, conclusion logique de son manque d’assurance. Il rentrait à l’appartement en couinant, s’excusant de ne pouvoir m’éclairer sur mon futur. Le mercato concernait un tiers de l’effectif. A l’entrainement, la moindre passe manquée pouvait signifier un départ prochain. On ne nous faisait pas confiance et nous le traduisions sur le terrain. Le PSG voulait recruter. Beaucoup. Afin de satisfaire les demandes d’Al-Jazeera, Nasser songeait à s’offrir plusieurs équipes de Ligue 1 pour pouvoir aligner toutes les recrues qu’il souhaitait. Le président rêvait d’un championnat avec quatorze, quinze clubs sous sa coupe et des faire-valoir pour jouer le maintien. Contactés, Caen, Metz et Nancy paraissaient emballés. Thiriez, le président de la LFP, un peu moins.
Un milieu argentin passait un essai à l’entraînement, un gars accusé d’avoir violé une calzone lorsqu’il évoluait en Italie. L’agent de Brandao l’accompagnait. A quelques mètres de lui, Sylvain Armand fumait une clope, en équilibre sur la barrière.
“Salut Kevin. Ca va?
- Moyen. J’ai des soucis avec mon agent.
- Pareil. Le mien est allé répandre dans la presse que j’étais prêt à signer à Lyon. N’importe quoi! Qu’est-ce que j’irais foutre à Lyon? Et pourquoi pas à Toulouse?! J’ai dû l’euthanasier.”
Leonardo revenait d’une chasse à courre. Régulièrement, une à deux fois par semaine, on lâchait dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye un footballeur africain sortant de l’adolescence, avant d’en faire de même avec des agents, lancés à sa poursuite. Leonardo suivait la parade à cheval, un cor à la main. Ses amis riches adoraient cela.
J’ai attendu qu’il prenne sa douche puis j’ai frappé à son bureau.
“Je voulais vous voir. Pour parler de mon avenir.
- C’est à dire?
- Je n’ai pas très envie de partir au Qatar.”
Il n’a rien dit. J’ai baissé la tête. Une crotte traînait sur le sol. Leonardo a pris le contrat qu’il avait préparé pour Pato et il l’a utilisé pour ramasser la merde.
”Je sais. Ton agent m’a encore laissé un mot. Je ne veux plus jamais le revoir ici. Allez, file.”
Teddy m’attendait dehors. Il avait creusé un trou dans la pelouse pour enterrer le dossier Beckham - profitant de la fosse, Jérôme Bouboule, du quotidien l’Equipe, déversait à l’aide d’un camion-citerne l’intégrale de ses articles de décembre et janvier. Il aimait rendre service. Il ne m’en rendait pas suffisamment. J’ai caressé le haut de son crâne puis nous avons pris la voiture jusqu’au Parc des Princes, son lieu de promenade favori. Une petite annonce avait été scotchée sur un feu tricolore.
5000 m². A croire que le président voulait carrément vendre la ville de Paris avec. Teddy était heureux. Il reniflait partout. Ensemble, nous avons marché jusqu’au bois le plus proche. Sur place, je l’ai caressé une dernière fois puis je l’ai attaché à une jambe qui traînait, en prenant soin de ne pas abîmer le bas résille. Sur le retour, j’ai recroisé l’agent de Brandao. Teddy sera heureux, là-bas, avec tous ces footballeurs.



Leblogdevern dit :
Deux mots :
15 janvier 2012, 19:29Merci, encore !
novel dit :
Hilarant ! Mais toujours sous la farce et le rire se tapit (comme Bernard) cette pointe d’acidité et de mélancolie qui fait toute la différence…
16 janvier 2012, 9:07piticoujou dit :
Superbe. Continue…
16 janvier 2012, 17:37Bobby dit :
wow.
16 janvier 2012, 18:29Wow !
WOW !!!
Toujours plus vite, toujours plus loin, toujours plus fort, le Kevin !
Merci++ !
Bobby dit :
Joli! Encore du très beau travail
17 janvier 2012, 17:13Zeek dit :
Toujours drôle, toujours plaisant à lire.
Au suivant !
18 janvier 2012, 17:41Kevin Kohler » Blog Archive » Episode 6.4 : Adopteunjoueur.com dit :
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22 janvier 2012, 10:07