Archive for novembre, 2011

Soudain, alors que les coéquipiers balançaient des grenades lacrymogènes pour ralentir l’afflux des Marseillais vers le car de l’équipe, j’ai eu envie d’aller aux toilettes. Comme ça, sans prévenir. Comme un tacle par derrière de Stéphane Mbia “Kevin, c’est pas le moment!” a gueulé Matuidi. C’est jamais le moment avec eux.

Tu le sais sans doute mais au Vélodrome l’un des urinoirs est tapissé de photos de Fabrice Fiorèse. C’est le seul où tu n’as pas les pieds dans la pisse ; comme si ses utilisateurs ne manquaient jamais leur cible. J’ai essayé de faire vite. Ca ne venait pas. J’ai pensé aux chutes Salto Angel, les plus hautes du monde. Ca ne venait pas. J’ai agité mon zboub en pensant à un robinet, puis à un robinet d’eau tiède, puis à une interview de Lionel Messi. Ca ne venait toujours pas. Puis j’ai entendu du bruit. Des supporteurs marseillais. Instinctivement, je me suis caché dans les toilettes réservés aux handicapés.

“Hé, y a pas comme une odeur de merde?”

Démasqué.

“Y a quelqu’un?”

Un polo bleu avec des tâches de vomi orange traînait sur le sol. Comme le car allait bientôt partir, j’ai enlevé mon survêtement PSG et j’ai enfilé cette immondice avec le même dégoût qu’Anna Nicole Smith essayant son milliardaire de mari le jour de sa nuit de noce. En sortant des chiottes, les deux supporteurs m’ont pris dans les bras. “Oh putain! Mec, venir avec le maillot Third, t’es un vrai, toi! Viens, on t’emmène chez Jéjé.” Le Vélodrome s’était vidé de sa raison d’être. Ne restaient que quelques fanatiques et ma pauvre personne entraînée vers l’inconnu, contemplant cette place de parking vide que l’équipe, ne pouvant plus de m’attendre, avait abandonné.

Ensuite? Ensuite, eh bien les loustics m’ont conduit jusqu’à un bar d’aspect insalubre, des grappes de raisin plein la figure, refuge aménagé d’amas de bibelots, répliques de trophées, véritable Coupe de la Ligue 2010 servant de cendrier, sculptures éparses et difformes, quinze chaises maximum. Des types priaient autour d’une petite table ; dessus, fixée sur un cadre et éclairée par des bougies aux couleurs de l’OM, une icône représentait Didier Drogba  ”Un jour, m’a dit l’un des fidèles, il viendra nous sauver. Notre guide suprême, le grand Matxifouth, l’a encore annoncé ce matin.”‘ A l’opposé de la pièce, un gars aux cheveux blancs et longs jouait aux fléchettes. Il prenait une photo de Deschamps pour cible. ”Un jour, je viserai juste. Quand j’arrêterai de boire. Ha ha ha! Enchanté, René Malleville.”

Il se présenta comme le supporteur de l’OM le plus connu de la ville.

Faux! lui répondit un poivreau accoudé au comptoir. Le plus connu, c’est Tonini.
- En France, peut-être! Mais pas à Marseille! Pas à Marseille!

Malleville observa mon polo bleu et orange.

Oh putain! Le maillot de Champion’s League! T’as des couilles de te balader avec ça. Une sacrée paire de couilles. Jéjé, laisse-nous descendre au QG. Le gamin mérite de savoir.
- René, sans le mot de passe, tu sais bien que…
- Mais va chier chez ta mère!
- C’est correct. Allez-y.

Tu m’écoutes toujours? Ok. Bon, les escaliers nous ont conduit à un sous-sol insalubre, refuge aménagé d’amas de bibelots, répliques de trophées, véritable Coupe de la Ligue 2011 servant de crachoir, sculptures éparses et difformes, vingt chaises maximum. Des types dansaient autour d’un totem à l’effigie de Didier Drogba. En passant devant le comptoir, j’ai demandé : “C’est pas exactement le même bar qu’en haut?” Malleville a répondu : ”Pas du tout. C’est comme les frères Ayew. Tu crois qu’ils se ressemblent mais l’un des deux n’existe que pour faire diversion.”

Au Quartier Général, m’a-t-il expliqué, se nouaient les intrigues de palais, les grèves des encouragements et les communiqués officiels envoyés aux journalistes.

“Je me réfugie ici quand ma femme me trompe.
- Ta femme ?
- L’OM. Ma femme, c’est l’OM, et elle me trompe souvent. Hein Jéjé?
- Ouais mon René. Sans l’OM, on serait tous en train de boire à l’espoir d’une vie meilleure.
- C’est pas ce que vous faites déjà?
- Oh, putain, petit! Tu nous insultes là! Attention, tu vas finir en supporteur parisien, hein! Ha ha ha!
- Euh…
- Allez, panique pas. T’es pas un parigot. Et puis bon, sans eux, on s’emmerderait un peu. Pas vrai Jéjé?
- Ouais. On gueule, on dit de la merde, on s’occupe, quoi. On entretient la tradition. Comme le foot ne nous fait plus vibrer, on vibre tout seul.
-  C’est devenu chiant, le foot. Alors on se sègue
.”

Et puis, je te raconte la suite : alors que tout ce beau monde cherchait un moyen pour que l’Europe parle à nouveau marseillais (“demander à Tapie de revenir” ; “organiser une Ligue des Champions entre clubs des Bouches-du-Rhône” ; “enseigner le Marseillais dans les universités d’Oxford, de Milan et de Munich”), Malleville a proposé de faire virer Deschamps. Malgré la victoire face au PSG, 3-0. “Parce que bon, tu comprends, maintenant qu’il se croit tranquille, on va pouvoir se le faire par surprise.” Un type a alors appelé un type et, dix minutes plus tard, le type en question - pas le premier, le second. Tu me suis? - est entré dans le sous-sol et a étalé sur la table une carte Michelin des environs de Londres.

“Voici l’immeuble où vit Drogba. Cinquième étage. Un hélicoptère. On vole à hauteur de la fenêtre de sa cuisine, j’entre, je le kidnappe et on le ramène à la Commanderie. Quelqu’un sait conduire un hélicoptère?
- Oh putain, Anigo! T’écoutes pas quand on te cause au téléphone? On bosse sur Ze Deschamps Project, là. ”

Ze Deschamps Project, comme ils me l’ont expliqué, c’est la révolte du peuple envers les puissants, la revanche du romantisme sur le pragmatisme, le retour au football champagne, au respect des valeurs du club, un hymne à la vie, à l’amour, en gros, voilà. Je sais, ils m’ont pas expliqué très bien. Mais va expliquer des trucs, toi, après trois verres d’alcool.

“Ze Deschamps project? Ouais, j’ai aussi un plan pour ça, a enchaîné Anigo. Je sais où il habite, Didier. Troisième étage. Un hélicoptère. On…
- Oh putain, tu me casses les couilles avec tes hélicoptères.”

Tu vas pas le croire, mais dès qu’il a dit ça, Marco Simone a pénétré à son tour dans la pièce en mettant son retard sur le compte des bouchons. Il tenait une caisse de dynamites. Lui aussi voulait faire sauter Deschamps. Derrière lui, en file indienne, se tenait respectivement Gérard Houllier - “J’ai entendu parler d’une conspiration. Je peux rendre service?” -, David Ginola - “J’ai entendu Gérard Houllier. Je peux lui casser la gueule?” - et une cagole à la poitrine refaite - “faites pas attention à moi, j’ai juste suivi Ginola.” En gros, tout le monde voulait se taper tout le monde.

J’ai commencé à perdre vraiment le fil quand Anigo s’est mis à évoquer “Ze Gignac Project“. Il avait reçu un appel d’un certain Michel Seducci, dit “Le Lillois”, qui se disait prêt à offrir dix briques à celui qui lui ramènerait Gignac, mort ou vif, jeudi matin chez lui. ‘‘Une histoire perso, j’sais pas trop quoi, un pré-contrat non respecté.” Gignac se faisait très discret depuis ses démêlés avec la presse et la justice. Malleville avait fait surveiller tous les McDo de la ville, sans résultat. Anigo proposait d’utiliser un hélicoptère. Il fallait juste attendre que l’engin revienne de Londres. Il se faisait tard, je me suis barré doucement. Et c’est ainsi que j’en suis venu à louer cette chambre minable dans cet hôtel pourri et à te parler de tout ça derrière ce mur en carton. Tu le crois, toi, que Deschamps peut sauter? Tu le crois?
“Ouais, je veux bien le croire. Quand Marseille te rejette, de toute façon, y a plus rien à faire. Je suis bien placé pour le savoir : ça fait presque une semaine que je me planque ici, moi.
- Ah ouais? T’as fait quoi ? C’est quoi ton prénom?
- André-Pierre. Je joue pour l’OM.
- Oh putain.”

Il toussa.

“Et tu… tu… Tu fais quelque chose, jeudi?”

Après tout juste cinq minutes d’opposition, Kombouaré a pris le ballon entre ses mains et l’a fait exploser par psychokinésie. Puis il s’est mis à hurler : ”Bon, ben si vous ne voulez pas vous faire de passes, je rentre chez moi!” Le discours du coach passait mal, lui aussi. Surtout depuis qu’il était mort. Les gars le soutenaient toujours mais, inconsciemment, se donnaient moins à l’entraînement, comme s’ils préservaient leurs forces pour son successeur. Après tout, Kombouaré nous avait trouvé bons contre Nancy. Ce n’était pas la peine d’en faire plus.

Quand L’oeil de Moscou, alias Angelo Castellazzi, revenait s’asseoir dans les tribunes du balcon, nous retrouvions subitement de l’allant. L’Italien prenait des notes, abondamment, en nous observant de ses jumelles - elles fonctionnaient “parfaitement”, selon Ménez, qui les utilisait quelquefois pour chercher Gameiro en profondeur. Castellazzi était proche de Leonardo. Nous étions sûrs qu’il lui répétait nos erreurs.

L’oeil de Moscou avait dû attraper une conjonctivite ce jour-là puisqu’il semblait absent. Nenê, Pastore et Kebano abusaient des dribbles jusqu’à l’indigestion - Javier allant même jusqu’à jongler sur 150 mètres avant de plonger dans un cerceau enflammé, propriété du Cirque du Soleil. A l’AS Moulins, c’était simple : le premier qui réussissait un geste technique gagnait sa place pour le match du week-end ; puis, à la fin, l’entraîneur tirait au sort pour désigner les huit ou neuf joueurs restants. A Paris, c’était différent. Kombouaré voulait jouer collectivement, ”en respectant les consignes.

”Attendez coach, partez pas! On voulait pas leur manquer de respect, aux consignes!
- Dites-leur qu’on s’excuse!
- Fallait y penser avant!
répondit Kombouaré. Mais rien ne vous empêche de continuer sans moi.”

J’observais Bodmer et Armand courir vers leur voiture, au loin. C’était la première fois qu’ils couraient aussi vite. Ah, si seulement Paris jouait dans un parking. On serait inarrêtable.

Le déplacement à Marseille approchait sans susciter d’effervescence au sein du groupe. Le staff nous avait demandé de répondre le moins possible aux sollicitations et d’adopter un comportement quasi-militaire dans l’approche du match. Un ancien soldat reconverti préparateur physique - il avait jadis exercé sous les ordres d’Halilhodzic et de Saddam Hussein - était venu, lundi, nous recadrer. Nous avons tiré sur des cibles mouvantes (Alain Roche et Apoula Edel, déguisés en frères Ayew). Nous avons appris à désactiver des mines et à marcher en cadence sur l’air de la Ligue des Champions. On nous a même implanté des puces électroniques dans le cou, capables “d’améliorer nos mouvements face à l’adversité” et “de vérifier que nous ne sortions pas en boîte lors de cette semaine décisive“. Sincèrement, tout cela ne servait à rien. Ce n’était que l’OM.

Dans La Provence, hier, José Anigo avait bien tenté de nous déstabiliser en présentant Paris “comme une équipe de millionnaires égocentriques vaguement pédésexuels sur les bords.” L’attaque n’avait pas franchi la Loire. Oh, bien sûr, les supporteurs voulaient nous voir gagner et nous entendions leurs cris, dehors, près des barrières. Mais l’écart entre notre équipe et celle de l’OM est telle qu’il nous suffira de marcher pour la vaincre. La force du PSG, cette saison, c’est de ne jamais douter. Sirigu, Pastore, Lugano et Sissoko nous transmettent leur confiance et cette décontraction avant les grands rendez-vous ; ou ceux censés l’être, sur le papier.

Bravant les consignes, je me suis approché des supporteurs. Des types portaient des tee-shirts à mon nom. Je reconnus Simon Pichard, le président non officiel de mon fan-club non officiel. Il m’avait envoyé un mail via Facebook m’encourageant à ne pas baisser les bras face à ma condition de remplaçant - il voulait également que je cite son nom sur mon blog pour séduire une collègue de lycée facilement impressionnable. J’ai parlé dix minutes avec eux avant que Mathilde Barbara, l’attachée presse, ne leur tire dessus. “Des journalistes! J’ai dit pas d’interview cette semaine! Pas d’interview!” Curieusement, avant d’affronter Marseille, les employés du PSG étaient toujours tendus. Beaucoup, beaucoup plus que les joueurs.

“Allo? Oui? Deux secondes, je recharge. Quoi? Comment ça, Dhorasoo?”
Mathilde se tourna vers Bruno Grosbeta, son boss.
“C’est Dhorasoo. Il veut entrer.
- Niet. Ordre de Guy Lacombe.
- Lacombe? Il a quitté le club depuis longtemps. Je crois qu’il est parti rejoindre une communauté hippie en Ardèche. Ils acceptent encore la moustache, là-bas.
-Bon. Laisse-le passer, alors.”

Depuis août, Peguy Luyindula s’entraînait avec la réserve. Nos chemins s’étaient croisés. L’attaquant allait bientôt être licencié alors qu’il n’avait pas commis de fautes, sinon celle de vouloir être titulaire. Vikash Dhorasoo lui avait conseillé d’imiter Jean Lassalle et de se lancer dans une grève de la faim. Peguy avait refusé, de peur de perdre cette silhouette musclée qui faisait son succès auprès des femmes. L’ancien milieu de terrain international revenait plaider sa cause en toute discrétion.

”Là-bas, sur la pelouse! indiqua-t-il à la vingtaine de caméramans qui le suivaient. Un endroit dégagé, où l’on pourra bien m’entendre!”

Une par une, il serra nos mains.
”Entendez la ferveur de la foule! Les gens soutiennent mon combat!
- J’ai plutôt l’impression qu’ils chantent : ”Kohler, Kohler, rentre pas chez ta mère”
- Peu importe! Je sens dans l’air un parfum de révolte! Cela me rappelle le jour où j’ai claqué la porte de l’équipe de France, après la Coupe du monde 2006.
- Ce n’est pas plutôt Domenech qui ne comptait plus sur vous?
- Peu importe!”

Dhorasoo avait été mis à pied par le PSG en 2006. Il menait depuis une brillante carrière multicarte de joueur de poker, de chroniqueur sportif et de fondateur d’un mouvement politique, Tatane, manifeste pour un football plaisir, durable et joyeux ; présenté ainsi, effectivement, ça sonnait surtout comme le manifeste d’un film porno avec Blanche-Neige.

Alors, devenu le centre d’un amas de visages envoûtés, grossièrement attroupés sur la pelouse, Dhorasoo s’est gratté la touffe et a commencé à disserter sur sa condition d’esclave des puissants, les épaules rentrées et la premier bouton de chemise ouvert, rejouant Katsuni dans ses meilleurs rôles.

“Il y a cinquante ans, l’un de nos frères - il s’appelait Eugène N’Jo-Léa - fut à l’origine de la création de l’UNFP, votre mère nourricière. Ce jour apporta l’espoir aux millions de footballeurs marqués par les flammes d’une injustice foudroyante et annonçait l’aube joyeuse qui allait mettre fin à la longue nuit de la captivité. Mais cinquante ans plus tard, nous devons faire le constat tragique que nous ne sommes pas encore libres. Cinquante ans plus tard, la vie des footballeurs reste entravée par la ségrégation et enchainée par la discrimination. Comment expliquer, sinon, que je gagne deux fois moins qu’Eric Di Meco en participant à 100% Foot ?
- Bravo! Bravo!
- Cinquante ans plus tard, les footballeurs représentent un îlot de pauvreté au milieu d’un vaste océan de prospérité matérielle. Oui, nous sommes pauvres! Pauvres de droit!
- T’as raison Vikash! J’ai même pas pu m’acheter une voiture ce mois-ci!
- Je suis venu ici pour demander aux monstres qui vous enchaînent le paiement d’un chèque.
- Bravo! Bravo!
- Un chèque qui vous garantira, mes frères, davantage de liberté!
- Euh… Et pour ceux qui se sentent déjà bien libres, y a pas moyen d’avoir un autre genre de chèque?
- Luttons! Marchons ensemble, jurons d’aller toujours de l’avant, sans obéir à ces hommes qui nous ordonnent de reposer nos corps fatigués dans les motels des routes et les hôtels des villes.
- Bravo!
- C’est clair! Ras-le-cul des mises au vert!
- Je ne suis pas sans savoir que certains d’entre vous arrivent ici après maintes épreuves et tribulations. Certains d’entre vous viennent directement des cellules étroites des prisons.
- Ouais! On est tous passés par un centre de formation!”

J’avais fait celui de Saint-Etienne. Pas longtemps.

“Une question, au fond ?
- Bonjour, Kevin Kohler, remplaçant.
- Remplaçant ou titulaire, nous sommes tous frères.
- Au RC Lens, peut-être. Dites, votre discours, vous l’avez pas un peu pompé sur celui de Martin Luther King?
- Je… Ne nous laissons pas distraire, camarades! Après des années d’humiliations, d’attaques psychologiques, de brimades en public, de rabaissements mesquins, il est temps pour vous de réagir. Le footballeur professionnel moderne est un individu isolé, sans attaches, sans affects, le produit idéal d’un marché mondialisé qui n’en rêvait pas tant. Le moment est venu de se réveiller pour défendre l’un des nôtres, l’un des vôtres, qui pourrait être vous.
- Ouais! T’as raison, mec!
- Le moment est venu de montrer aux présidents de club, aux agents et aux entraîneurs que nous ne sommes pas que des marchandises, mais bien des êtres humains!
- C’est pas déjà texto ce que vous disiez dans votre chronique dans l’Equipe?
- Euh… Je… Comme vous, j’ai été seul, confronté à des responsabilités qui m’échappent. Pourquoi m’a-t-on choisi pour porter secours à ce monde en ruine alors que je suis l’exemple même de l’échec ? Parce que je suis l’élu, mes frères, et vous allez devoir me suivre.
- C’est pas un peu exagéré, quand même, de…
- J’ai perdu trente-cinq ans de ma vie à coucher avec des femmes qui se sont toujours foutues de moi, j’ai gaspillé mes forces et mes week-ends dans un sport qui ne me méritait pas, j’ai sagement attendu la fin de ma carrière en me satisfaisant de mon statut de victime.
- Vikash, on n’est quand même à plaind…
- Je suis, vous êtes les plus pitoyables représentants d’une société libérale qui se veut libérée mais qui n’a jamais été aussi conformiste, normative et asservissante. Au fond, un club est une gigantesque prison pour le footballeur : elle l’enferme dans un carcan d’où il ne tente jamais de fuir, sauf pour la Premier League.
- Ecoute Vikash, on va te laisser, là, l’entraînement reprend.
- Pour un football plus libre! Pour un football sans club! Pour un football sans football! Tatane!”

Il était l’heure de rentrer chez moi.

Les délires de Dhorasoo m’avaient tellement fait marrer que j’ai voulu les faire partager à mon frère. Mais Antoine ne répondait pas à mes coups de fil. Il était difficile à joindre, en général. Sur PSG70.free, une immense base de données sur le club, son nom demeurait introuvable. Michel Kollar ne mentait pas : mon frère n’a jamais porté les couleurs du PSG.

A demi-mot, Leonardo m’avait promis du temps de jeu contre Nancy. Je n’étais même pas entré cinq minutes. J’aurais bien aimé me plaindre mais Sakho m’avait conseillé le silence. Nous ne devions faire qu’un avec le PSG, épouser son corps et accepter ses défauts.

La nuit tomba doucement.

Sortir. Oui, cela aurait le plus simple, finalement. Sortir. Oublier. Mais Castellazzi l’aurait su d’une façon ou d’une autre. Et sortir avec qui, d’ailleurs? Je n’ai pas vraiment d’amis, ici. Et je m’en fous. Je subis, j’attends quelque chose qui ne viendra probablement jamais. Je suis un individu isolé, sans attaches et sans affects, le produit idéal d’un marché mondialisé qui n’en rêve pas tant.

Leonardo inspire.

“Antoine, mon frère, mon ami fidèle, jamais je n’aurais imaginé que tu nous quitterais si vite. Tout au long de cette terrible maladie qui emporta ces dernières semaines le collectif du club et fit tant pleurer Nasser, ton président, nous t’avons soutenu. Je n’ai cessé de prier pour toi. Pour l’équipe. On te disait condamné dès juillet ; tu t’es accroché à ton poste aussi fermement qu’un Texan sur la chaise électrique ; tu as souffert des critiques, tu as été blessé, aussi, par ces journalistes qui poignardent sans relâche les innocents. Ô, Toitoine, combien de coups dans le dos as-tu reçu pendant que tu faisais tes valises? Cette fois-ci, tu as perdu. Mais il me suffit de lever la tête pour t’imaginer heureux et te voir, comme dans tes meilleurs jours, à Valenciennes ou à Strasbourg, briller de mille feux. A moins que ce ne soit l’éclairage de ce foutu néon.”

Sous ce chêne centenaire qui a vu naître et mourir des générations de glands, nous leur rendons hommage, en paire de baskets, convoqués en toute hâte et sans explication à l’enterrement d’Antoine Kombouaré. Le cercueil est fermé. Leonardo demande à Alain Roche pourquoi il a installé toutes ces lampes dans les feuilles des arbres. “Je trouvais cela solennel“, répond ce dernier avant de tomber de sa branche. C’était écrit. Cela devait se terminer comme ça.

Un entraîneur se trouve toujours entre la vie et la mort, assis sur ce lit d’hôpital que l’on appelle banc de touche. Les interviews de Paganelli sont des plaidoyers pour l’euthanasie. Un entraîneur ne sait jamais de quoi son lendemain sera fait. Le lundi, il se projette déjà au Vélodrome. Le mardi, il apprend que le match a été décalé. Tout est éphémère, discutable : une décision de la LFP, une victoire, une défaite, la carrière internationale de Julien Faubert. Ne jamais se croire sain et sauf. Ils sont rares, ceux qui préfèrent fuir quand il est encore temps. Dans ce métier, tu disparais forcément un jour ou l’autre. Et parfois en plein match.
Le coach traînait des pensées lugubres depuis quelques semaines. Je l’avais senti ailleurs à la mi-temps, contre Bordeaux. De fait, nous l’avions retrouvé allongé sur la route, en face du stade, tenant dans sa main un papier où il était écrit : “Finissons-en.” Le premier, Jallet avait tenté de le raisonner : “Coach, vous ne pouvez pas vous en aller comme ça. Pas sans me faire entrer en jeu.” Nenê avait pris le relais : “Ouais, coach, je vous aime bien. Même quand vous me criez dessus.” “Ouais, ajouta Pastore. On vous aime bien. Surtout quand vous lui criez dessus.” Revigoré par ces encouragements, Kombouaré avait regagné le vestiaire en nous promettant de ne plus sombrer dans la déprime. C’était avant de regarder France-Belgique.

Il me manquera.” Luyindula allume sa clope, la tire et se tire. Alors que nous baissons la tête comme l’usage l’exige, le président nous rejoint, recouvert d’un voile. Leonardo vient à sa rencontre.

“Quoi? C’est celui de ma femme. Ca pose un problème?
- Pas du tout Nasser, mais…
- Tiens, j’ai pris des tulipes. Ce sont les préférées d’Hiddink. Il m’a dit qu’il passerait.”

Je m’éloigne à mon tour. Cherchant la sortie, je découvre plus en détail ce parc transformé en cimetière au début des années 70, ce lieu où le PSG clôture les chapitres de sa vie. C’est ici que Charles Biétry repose, à côté de Laurent Perpère, Pierre Blayau et Francis Borelli. Parfois, on n’enterre qu’un objet symbolique, une chemise, une montre ou des pulls - comme ceux de Guy Lacombe, depuis exhumés car ils effrayaient les taupes. L’existence d’un tel endroit à moins de 20 kilomètres du Camp des Loges m’avait d’abord surpris mais il faut croire qu’évoluer au PSG réserve son lot de surprise. Et chaque nouvel entraineur sa concession.

Un cimetière pour footballeurs? Après tout, il existait bien des cimetières pour chiens.

Des dizaines de défenseurs parisiens se sont vus sacrifiés sur l’autel du but contre son camp et, devant la tombe de José Pierre-Fanfan, je remarque Just Fontaine, l’homme aux 13 réalisations en Coupe du monde. Justo m’explique qu’il venait ici pour parler avec ses joueurs lorsqu’il entraînait Paris. Maintenant, il arrose leurs fleurs.
“C’est triste d’être enterré si tôt.”
- Tôt dans la saison, vous voulez dire ?
- Tôt dans la journée. J’ai même pas eu le temps de finir mon pastis.”

Dans l’allée centrale, les épitaphes s’accordent et donnent le ton. ”Au 4-2-4″ ; “A l’ambiance du Parc des Princes” ; “Aux corners bien tirés en Equipe de France, R.I.P 98″. Oui, l’équipe championne du monde possède sa sépulture. A droite, près du mur, se dresse un mausolée. A son sommet, une parabole tournée vers la Mecque. “Pas du tout, corrige Fontaine, elle est tournée vers Bolton. Elle capte la Premier League. Anelka a longtemps vécu là avant de ressusciter en signant à Chelsea.”

“Regarde, la tombe de Zinedine Zidane. J’étais présent en 2006 quand il a fallu mettre fin à sa carrière plus dignement qu’il ne l’avait fait. Il y avait un monde fou, des entraîneurs, des présidents de club, des médecins, des infirmiers, des donneurs de sang. Michel Platini avait salué la mémoire du ”plus grand numéro 10 de l’histoire du football français ayant joué en Italie, derrière Michel Platini”. Même Domenech s’était incrusté. Juste avant l’Euro 2008, il était revenu déterrer le corps. Le croque-mort l’avait arrêté à temps. Sacré Santini! Mauvais sélectionneur, mais excellent gardien de cimetière.”

Fontaine fixait la tombe de Zizou. Au loin, Hoarau et Ménez regagnaient la sortie.

Partir sur un coup de tête pour un joueur qui en manquait cruellement, tu trouves pas ça ironique, petit?”

Des supporteurs manifestaient devant l’entrée. Ils étaient accompagnés de membres du personnel, tel que Michel Kollar, l’archiviste. Les dirigeants lui avaient refourgué un catalogue des pompes funèbres, ouvert à la page des plaques funéraires. Kollar sentait qu’il allait bientôt devoir partir. En rentrant de Moulins, je lui avais demandé de chercher dans les archives la trace de mon frère. J’attendais sa réponse.

J’attendais qu’on m’annonce une triste nouvelle.

Au club, pour beaucoup, l’avenir était devenu incertain. L’arrivée du frère du bras droit du président au poste de coordinateur du service communication avait provoqué deux départs. Les Qataris plaçaient leurs hommes de confiance. Le prochain mercato rendait fébrile les joueurs. Nous étions tous en sursis.

Par curiosité, je suis retourné devant le cercueil du coach. Nasser et Leonardo discutaient. Alain Roche les écoutait discrètement. Me voyant, il s’est approché vers moi.

“Il arrive.”

J’ai alors vu Kombouaré courir, dégoulinant de sueur, jusqu’à la tombe qui portait son nom.

“Excusez-moi pour le retard, lança-t-il, essoufflé, à ses supérieurs.
- Pas grave,
répondit Leonardo. On l’a fait sans toi.
- Ah. Je suis viré, alors?
- On discutera des détails plus tard. Hiddink est injoignable pour le moment. Tiens-toi prêt à faire l’équipe contre Nancy, au cas où.
- D’accord.
- Au suivant!”

Roche m’a touché le bras.
“Je te laisse, Kevin, je crois qu’on m’appelle.”

Nicolas Vartan, le maire, m’a tenu la jambe dix minutes, gare de Moulins. Dix minutes d’arrêt. Edel en aurait été jaloux. “Kevin! Mon fils, ma bataille, mon petit ange à moi!” La fanfare municipale accompagnait ses gesticulations. On la sortait lors des grandes occasions, généralement quand passait dans le coin l’émissaire de Bad-Vilbel, une commune allemande jumelée à la ville depuis vingt ans. Dans les faits, la fanfare jouait seulement quand il quittait Moulins. Du coup, pour respecter la tradition, j’ai quitté la gare.

Sur la route menant à la maison, tout près du chemin de fer où l’on attachait historiquement l’autre ambassadeur, celui de Montepulciano, j’ai découvert ma tronche grossièrement collée sur une affiche, au-dessus de ces quelques mots : “Kevin Kohler, faut pas t’en faire.” Je suis resté scotché devant, interloqué, comme si je venais de croiser Laure Boulleau à l’Espace Culturel Leclerc, puis je me suis retourné : le maire me faisait coucou, debout sur un vieux chariot de mine conduit par Roland Romeyer. J’ai avancé. Son chauffeur m’a dépassé. J’étais dépassé.

Ma mère avait exceptionnellement délaissé ses éternels spaghetti pour une viande rouge  accompagnée de frites, “comme on en sert à Paris” ; effectivement, la viande était mal cuite et les frites trop grasses. Mon frère ne disait rien. Ma mère menait le jeu.

“Alors, comment ca se passe au PSG?”

Je pensais sincèrement rentrer contre Bordeaux. L’équipe ne jouait pas bien, Pastore était fatigué. A la mi-temps, Kombouaré avait songé à le remplacer ; avant de se raviser en apercevant Leonardo mimer de la main l’exécution de Marie-Antoinette. L’arrivée d’Ancelotti se précisait. A force d’écouter les rumeurs, le coach finissait peu à peu par les croire. Et à limiter les prises de risque. Cela n’arrangeait pas mes affaires.

“Plutôt bien.
- Tu as lu le journal? Antoine, montre-lui le journal.”

Mon frère se leva de table et alla chercher L’Equipe - le boucher en offrait toujours un exemplaire pour permettre à ses clients de conserver la viande. En page 2, un article de Jérôme Bouboule revenait sur la venue d’Ancelotti à Paris. “Accompagné de son épouse, avec laquelle il vient de fêter ses 30 ans de mariage, l’Italien a passé l’après-midi au cimetière du Père-Lachaise. Sans doute pour choisir l’emplacement où Paris compte enterrer le corps de l’homme à qui il succédera bientôt.” Puis, dans un papier plus nuancé sur la faillite des stars, coupables selon lui “d’extorsion de fond de jeu collectif“, le journaliste lançait des pistes pour dynamiser l’équipe et il citait mon nom, rapportant des propos de Leonardo : “Certains jeunes, comme Kohler, vont être amenés à jouer.” Ma mère sautillait dans la cuisine. J’ai eu du mal à le croire.

Après manger, je suis allé taper quelques balles dans le jardin avec Antoine. Je m’imaginais déjà fouler le Parc pour la première fois et le venger. Antoine nous racontait toujours qu’il n’avait pas percé au PSG à cause d’une grave blessure. Il ne s’en était jamais remis. Selon Mathilde, l’attachée presse du club, il n’avait jamais joué là-bas. En rentrant à Moulins, j’étais aussi venu chercher des explications. Mais j’avais peur de le décevoir en lui confiant mes doutes. Je l’avais toujours connu blessé, mon frère.

Je ne l’ai jamais vu jouer car j’étais trop jeune, à l’époque, pour me rendre à Paris, dans le froid de l’entraînement. Je l’admirais quand même. Mes premiers souvenirs de foot ne remontent qu’à 1997. Saint-Etienne évoluait alors en Ligue 2. Didier Thimothée, Lilian Astier, Cédric Horjak. Des noms de charcutiers. J’ai des souvenirs que les autres n’ont pas. Je me rappelle davantage d’Andorre-France - expulsion de Dugarry, penalty de Leboeuf - que du France-Portugal de 2006. En 1998, j’ai vibré sur France-Paraguay. La finale en elle-même m’a vite ennuyé. J’aime quand c’est compliqué et c’est sans doute pour cela que j’aime tant Paris.

Antoine est parti vers 14 heures pour Montluçon, pour son travail, sans lever mes soupçons. Je suis monté dans sa chambre, j’ai fouillé ses tiroirs. Pas de photos, ni d’indices. Juste du bruit, dehors, dans l’allée. Pierre et Medhi.

Qu’est-ce que vous…
- Kevin Kohler, il est véner!”

Mes deux potes agitaient des petits drapeaux jaunes où l’on pouvait lire, de loin, des slogans à ma gloire.

”C’est aussi de vous, les affiches?
- De la part de ton fan club, mec! Viens, on va te montrer le quartier général!
Go au Lycée Jean Monnet!”

Un fan club? Des gens qui crient mon nom et se mettent à genoux comme des Italiens devant un arbitre de touche? Ouais, ça me plaisait bien, ça. Dans le vestiaire, les gars aimaient comparer leur nombre de fans. A titre d’exemple, Pastore comptait 329.500 groupies sur Facebook, Nenê 31.000, Matuidi 10.500 - et un nouveau site officiel, lancé hier. Tiéné en possédait dix-huit, dont quatre programmes malveillants, trois virus et Francis Decourrière, sans qu’on sache vraiment lequel était le plus dangereux de tous. Alors des fans, même une douzaine, j’étais preneur, c’est sûr.

En fait, j’avais déjà une page Facebook. Alain Roche, mon ange gardien, s’était porté volontaire pour s’en occuper. Il perdait surtout son temps à imaginer des stratégies virales afin d’augmenter ma notoriété ; et la sienne, par la même occasion. Il avait d’abord voulu me photographier, nu, devant le miroir d’une salle de bain, dans la même pose que Scarlett Johansson. J’avais refusé. Il avait ensuite eu l’idée d’une sex-tape, inspiré par le buzz autour de celle d’Ever Banega. J’avais refusé. Puis il m’avait à nouveau proposé de tourner une vidéo pornographique, mais avec Scarlett Johansson et Ever Banega. Ils avaient refusé. Finalement, Roche s’était contenté de montrer sa teub sur Chatroulette, avec un leitmotiv : ”Pour être connu dans le foot du 21ème siècle, jouer au foot n’est pas indispensable.”

Pour s’occuper de ses différents comptes sur les réseaux sociaux, Pastore s’appuyait sur un community manager et deux webmasters ; il avait par ailleurs engagé un prof d’E.P.S pour s’entraîner à sa place, mais c’était une autre histoire. Javier venait d’un pays où la ferveur populaire était plus prononcée qu’ici. Il ne voyait pas les supporteurs comme des menaces. Javier n’aimait rien tant qu’entendre les applaudissements de la foule après un geste technique. Par moment, il me donnait l’impression de jouer davantage pour eux que pour nous.

Alors, bien sûr, Pastore n’écrivait pas lui-même. Aucun footballeur ne le faisait. Son assistant parlait de ses passions, publiait des photos de lui avec sa copine, en ville, à Eurodisney. Un impératif : sortir du match, de l’entraînement, du club. Il fallait montrer l’envers du décor, puisque l’endroit filait la nausée.

J’écrivais mon blog à deux mains, avec une personne de confiance. Sur Facebook, j’avais parlé à l’un de mes lecteurs, Simon. Il ne me connaissait pas. Il ne m’avait jamais vu jouer. Il croyait pourtant en moi. Dans les moments de doute, je pensais à lui, à eux, à ce vieux supporteur qui m’avait parlé, avant PSG-Nice, du pied droit de mon frère. Il n’avait pas pu l’inventer.

Alors oui, avoir un fan club, même d’une centaine de membres, c’était bien.

Medhi et Pierre se sont garés dans le parking des profs en écrasant un élève de Seconde puis nous avons zigzagué entre les Terminales. Ils étaient cent. Ils étaient deux cents. Ils avaient trente ans. Le fan-club grandissait, redoublait, lui aussi. Grâce au scotch de Pierre, mon portrait ornait le Hall of Fame du Lycée Jean Monnet aux côtés d’anciennes célébrités de l’école comme Coco Chanel, Richard Bohringer ou Maxime Mianat, l’inventeur du sorbet aux pommes de terre. On m’a conduit dans une salle de classe abandonnée - là où, il y a dix ans, on donnait encore des cours d’Histoire - et Medhi m’a montré des t-shirts, des affiches, des posters à mon effigie. ”Kevin Kohler, montre ton derrière.” ”Kevin Kohler, remplace Bodmer”. Nous étions trois, j’étais heureux. J’ai demandé où se trouvaient les autres. Medhi prit son portable. “Le reste du fan club arrive.” On a ouvert la porte. C’était Nicolas, le maire. Nous étions quatre. C’était bien, aussi, quatre.

Une substance tirant vers le rose recouvre un pan du Camp des Loges. Leonardo demande à Alain Roche de lui humidifier l’index puis le pose, une fois mouillé, sur l’un des murs. “On dirait de la fraise“, dit le Brésilien.

“C’est de la framboise.”

Se dressent à notre droite Elise Bussaglia et une douzaine de joueuses de l’équipe féminine, rouge à lèvres aux mains, prêtes à dégainer. Les regards se défient. Le soleil tape. Flotte dans l’air le son lancinant d’un harmonica qu’on effeuille.
D’un coup de coude, Leonardo ordonne à Roche d’arrêter de jouer.

“Oh, ça va, j’ai compris. De toute façon, c’est jamais le moment.”

Nous fixons comme à notre habitude la poitrine de Laure Boulleau, une jolie blonde toute menue ; aujourd’hui, son t-shirt porte l’inscription suivante : LE RESPECT OU LA GREVE. Leonardo s’avance.

“Qu’est-ce qu’il y a? Vous avez vos règles?
- Voilà, c’est exactement ça le problème! Nous avons le sentiment d’être déconsidérées! Il n’y en a que pour les garçons!
- Ecoutez, je…
- Pour affronter Lyon, nous sommes allées à Créteil! A Créteil! En métro! Et en jouant de l’accordéon pour payer nos billets!
- Bah Créteil c’est comme Boulogne-Billancourt, non? Non?
- Aulas était là, pas vous!
- C’est normal, il y avait au même moment un concours canin au Camp des loges. Votre président présentait son lévrier afghan, il…
- Assez d’excuses! Le respect ou la grève!”

Sous ses airs de dandy éclairé, Leonardo avait une conception toute sud-américaine de l’égalité homme-femme, un mélange de jalousie extrême et de pieds sous la table. Anna, son épouse, était journaliste. Elle posait des questions aux joueurs mais Leonardo répondait à leur place. Il passait à la télé, elle le regardait. Il faisait des enfants, elle accouchait.

Leonardo aimait les femmes, pas de doute. Peu importe leur origine. Pour promouvoir la rencontre face à Bratislava, il avait par exemple convaincu Adriana Karembeu, une Slovaque, de poser légèrement dénudée pour le magazine officiel du club. Mais si elle n’avait été que berrichonne ou picarde, il lui aurait demandé quand même.

“Mesdames, restez calmes. Est-ce que je m’énerve, moi?
- Vous nous avez changé de vestiaire!
- Pour un autre, bien plus grand. Ce sont les balais qui vous gênent?
- Nous voulons un endroit rien qu’à nous, strictement réservé aux femmes.
- Ouvrez une boutique de fringues.
- Quel macho!
- Je suis tout sauf sexiste! Ma mère est une femme!

-
Le respect ou la grève!

Un bruit sourd se fit entendre du balcon, comme un sac à main noir qu’on ferme dans la nuit ; en fait il était bleu, avec des pointes de vert. Là-haut, sur le balcon du premier qui donnait sur les terrains d’entraînement, se tenaient Chiara, la copine de Javier, Samantha, celle de Ménez, et d’autres, nouvelles ou trop similaires physiquement pour les distinguer vraiment. Samantha se recoiffa.

“Elles ont un problème, les pouffiasses?”

Elle sortit de son soutien-gorge un sein en silicone puis le bombarda au visage d’Elise. “Garde-le, musclor, je crois que tu en as besoin.” Murmures dans la foule. Elise restait de marbre. Elle connaissait par coeur les WAGs et savait qu’elles aimaient les provocations. Avec le temps, je commençais moi aussi par bien les connaître.

La Veline
Elle a tâté de la télévision berlusconienne et, comme elle ne fait jamais les choses à moitié, le plus souvent Berlusconi en personne. S’imagine un glorieux destin de présentatrice, inspirée par Sandrine Quétier ou Christine Ockrent ; au mieux, elle deviendra Philippe Vandel et animera Le journal du Hard. La Veline aime le footballeur car il lui ouvre les portes du show-biz. Le footballeur aime la Veline car elle lui ouvre sa porte. Toujours. Peu importe l’heure de la nuit. Car sous cette fourrure de dépravée - à 15.000 euros, quand même - elle reste avant tout une femme, amoureuse, qui doit supporter les caprices de son petit ami.

Son modèle masculin : Pierre Ménès.

La patronne
Grâce à l’argent de son compagnon, elle a pu mener à bien ses rêves d’enfance : ouvrir une crêperie, acheter de nouvelles chaussures, financer la rénovation d’un viaduc. Les autres WAGs la considèrent comme une « mamie » parce qu’elle ne porte pas de mini-jupes en hiver - dans le monde des femmes de joueurs, ne pas faire dix ans de moins que son âge est synonyme de vieillesse avancée. Contrairement à ses rivales, la patronne a des enfants. Désirés. Contrairement à elles, la patronne peut imposer à son mari davantage qu’une simple position sexuelle. C’est la patronne, quoi. Une fille bien.
Son modèle masculin : Arnaud Le Lan.

La pouta
L’épaisseur de son carnet d’adresse dans le monde du spectacle et de la politique épate, surtout pour une fille qui pense que De Gaulle est un score de match. La pouta n’a pas une bonne réputation. Ni une bonne hygiène. Elle est bonne, et c’est déjà beaucoup. Avant de s’acoquiner avec un footballeur, elle en fréquentait d’autres dans des soirées sentant bon le slip sale. Aujourd’hui, elle fait pareil, sauf que son compagnon ne paye plus. Elle fait d’ailleurs tout, sauf son âge : on lui donne seize ans alors qu’elle en paraît moins. Comme le dit si bien l’un de mes coéquipiers : “Ces filles-là sont comme des bouteilles de vin : les meilleures ont douze ans d’âge et on les trouve dans ma cave.”
Son modèle masculin : Cristiano Ronaldo

La morpionne
Son destin semblait tracé : rencontre avec Stéphane, commercial chez Peugeot, mariage en petit comité à Quimper, visite des petits-enfants une fois par mois à la maison de retraite. Et puis, un jour, au salon de coiffure, elle a rencontré Kevin, footballeur professionnel à Lorient. Il était quelconque. Elle a tourné la tête. Il a payé en cash. Elle l’a suivi jusqu’à Paris. Elle s’est habituée à cette vie parfaite, aux absences de son mari, à ses doutes quand il ne marque pas. Avec le temps, elle ne tient plus compte des commérages des copines. Oui, son mari la trompe peut-être avec la voisine mais lui, au moins, il ne vend pas des voitures. Il les achète.
Son modèle masculin : Alain Roche

“T’abuses, je suis pas une WAG.
- Je sais pas, je me demande toujours pourquoi tu t’accroches tant à ton poste.
- Ouais. Pas faux. Mais, euh… De quel poste tu parles, exactement?”

Laure Boulleau jouait défenseur. Ou défenseuse, j’en sais trop rien. Elle marcha sur la prothèse puis composa sur son téléphone le numéro de Pastore, provoquant un concert de sonneries au balcon. ”Tu veux la guerre, pétasse? hurla Samantha. Tu vas l’avoir! Même au foot on est plus bonnes que vous! On règle ça autour d’un match. Ca te tente?”

Parfois, ton cerveau décide de partir en vacances sans fermer le gaz. Celui de Samantha venait d’exploser.  Une WAG, elle regarde le foot, point barre. Et encore. Elle regarde les footballeurs. Nous, durant les matches, nous regardons surtout Laure. On va pas se mentir : le principal intérêt du football féminin, ce sont les femmes.

Je ne dirais pas qu’on leur manque de respect. Nous ne faisons pas le même métier, c’est tout. Elles s’entraînent deux fois par semaine sur les terrains du centre de formation, passent seulement pour les repas et pour prendre quelques affaires. Elles n’ont pas d’agent, pas d’argent. Elles sont préservées. Le football de haut niveau est un monde d’hommes car il faut être un homme pour accepter de vivre dans la saleté. Nous sommes frères et soeurs sans être de la même famille. Du Qatar, nous avons hérité du pétrole et elles du sable. Le pétrole salit davantage.

Le groupe respectait Laure énormément. Cela virait parfois jusqu’à l’admiration quand elle acceptait, sans broncher, de tourner dans ces clips débiles censés promouvoir le foot féminin. Aucun de nous n’accepterait pareille humiliation. Aucun de nous n’accepterait de gagner autant qu’une institutrice. Dans la vraie vie, Elise Bussaglia était institutrice.

Dans la vraie vie, Laure Boulleau était une femme de joueur. Mais le sien évoluait à Alfortville, en CFA, alors ça ne comptait pas vraiment. Tout le monde l’aimait bien, cette fille, même quand elle portait des t-shirts LE RESPECT OU LA GREVE. D’un sourire, elle oubliait les remarques misogynes et repartait de l’avant. Elle faisait des efforts pour exister, comme j’en avais fait en côtoyant Chantôme avant qu’il ne me jette. Je m’étais offert, j’avais donné de ma personne. Parfois sourire ne suffit pas.

J’enchaînais les entrées en jeu avec les A mais on me regardait comme si j’étais encore un élément de la CFA. Le coach tenait un discours ambigu : il me trouvait bon mais me faisait peu jouer. Je la comprenais, Laure ; j’étais même un peu comme elle. Je ne courais pas derrière la reconnaissance. Je voulais simplement jouer au foot, jouer au foot et rien d’autre, et arrêter de me demander continuellement si les gens se foutaient ou non de ma gueule.

Je n’étais peut-être pas grand, ni physique ni très malin, parfois, quand je parlais des femmes. Mais j’étais fort avec un ballon, ça oui. Et comme j’étais célibataire, en plus de cela, comme il manquait quelqu’un dans l’équipe aux WAGs pour débuter le match, j’y suis allé, sans réfléchir, juste pour jouer au foot - et parce que mes coéquipiers, réfugiés dans les vestiaires, ne voulaient en aucun cas se farcir les commentaires de leur copine. Nous avons perdu 74 à 3. Mais j’ai mis les trois buts, si bien qu’après la bataille, quand les WAGs sont rentrées toutes misérables chez maman - leurs mères les attendaient sur le parking à heures fixes -, Laure Boulleau m’a donné son maillot. Leonardo s’est excusé auprès des filles puis il m’a félicité. ”Bravo, petit. Je parlerai de toi à Antoine.”

Le truc, c’est que les autres m’ont vu discuter avec lui. Ils ont remarqué sa petite tape dans mon dos. Ils m’ont vu jouer et m’amuser avec des filles. Alors, quand je suis rentré dans les vestiaires, ils ont fait semblant de ne pas me reconnaître. Pourtant, crois-moi, ils savaient qui j’étais. J’étais le mec qui avait le maillot de Laure Boulleau.

Momo Sissoko s’était acheté un varan de Komodo dans le quartier chinois du 13ème, tout près de l’endroit où vivait le webmaster de notre site officiel. C’était une créature avec une queue énorme et d’aspect plutôt longiligne ; elle aurait parfaitement pu jouer milieu défensif. Son varan le suivait dans le métro, à la piscine, dans le bureau de la commission de discipline de la LFP, partout. Il s’appelait Raphaël, “comme le joueur du Real.” Momo l’aimait beaucoup. Je crois qu’il s’ennuyait pas mal.

Ce matin, alors qu’il périclitait en salle de repos avec la télévision allumée, Sissoko s’aperçut que sa bestiole agitait la queue devant les clips de Justin Bieber ; il en déduit qu’il s’agissait d’une femelle. “Ou bien d’un varan pédophile. Ouais, ça pourrait aussi être un va…” On le raisonna très vite. Erding tendit à la bête un morceau de salade et une saucisse récupérée à la cantine. Elle dévora la salade ; il s’agissait bien d’une gonzesse. Pour rigoler, j’ai proposé de renommer Raphaël en Sylvie, comme la chanteuse. Personne n’a compris. Alors on l’a appelé Rihanna.

Je crois qu’on s’ennuyait pas mal.

Sakho, prenant son rôle de capitaine à coeur, proposa de faire un truc. Nous n’étions pas contre : après tout, nous étions censés être un groupe “qui vivait bien” et il paraissait logique de “faire un truc” quand nous nous retrouvions. C’est la norme, dans une équipe de foot. Faire des trucs.

Timidement, Sakho lança l’idée d’un poker. L’huissier qui accompagnait Luyindula était partant, à condition qu’on réintègre son client en équipe première en cas de victoire. “Peguy a largement le niveau pour jouer avec vous“, assura-t-il. Luyindula lui demanda s’il bluffait.

“Je préfère jouer à Pro Evolution Soccer, fit Pastore dans un français parfait.
- Ah ouais génial, truc de ouf! s’enthousiasma Bodmer.
- PES! PES! crièrent les joueurs, à l’exception de Ménez, en admiration devant la mèche de Justin Bieber.
- Mais… On avait dit que j’étais le capitaine et qu’un poker c’était…
- PES! PES!
- Mais, mais…

Le processus de socialisation dans une équipe passe par le chambrage et les jeux vidéos ; plus les tournantes avec l’attachée presse, les jours où celle-ci travaille. Quand il évoluait avec la CFA du PSG, il y a quinze ans, mon frère m’expliquait qu’il lui était déjà impossible de communiquer avec ses jeunes coéquipiers sans une manette à la main. “En revanche, se souvenait-il, les vieux, les Le Guen et les Guérin, passaient leur temps libre à jouer aux cartes. C’était pratique, les cartes, pour discuter et apprendre à se connaître.” Maintenant, va parler sérieusement pendant un match de PES ou durant une tournante! C’est un coup à se tromper de parten… Euh, de touche.

Dans ce milieu, plus tu causes, plus tu t’étouffes. J’ai compris il y a peu que je devais m’adapter pour m’intégrer. La semaine dernière, j’ai fait l’objet d’un article dans le journal La Montagne, titré “Avec Kevin Kohler, le PSG a son petit ange” - un surnom débile lié à ma taille. Ca a beaucoup plu à mon pote Clément Chantôme.
Hé, petit ange! Avec un surnom comme ça, tu jouais pas au Paris Foot Gay avant?
- Ha! Ha! Excellent!
- Même ta meuf en aurait honte. Et pourtant elle a honte de rien, vu qu’elle sort avec toi!
- Ha! Ha! J’ai pas de copine mais c’est très drôle.
- Tu m’étonnes! Les anges, ils ont pas de bites!
- T’as raison, ha! ha! Super.”

Non, définitivement, l’humour et l’esprit de compétition sont les deux traits qui caractérisent le mieux la personnalité du footballeur.

Ce tournoi Pro Evolution Soccer constitue l’occasion de s’affirmer vis-à-vis du groupe. A table, au déjeuner, Bahebeck relit la notice du jeu avec le même enthousiasme qu’un ado découvrant Salinger. Kebano modélise la formation qu’il compte employer à l’aide de petits pois et s’entraîne au joystick avec une saucisse de Toulouse. Les autres semblent plus détendus. Il est vrai que la plupart se comportent sur un terrain comme sur consoles : ils abusent du même geste technique puis, quand l’affaire tourne mal, ils se déconnectent. Bodmer est un cas à part : comme il joue sans courir, presque immobile, il paraît toujours déconnecté.

Je m’interroge : vais-je être à la hauteur? Moi, je joue surtout à Football Manager, avec patience et réflexion ; à tel point qu’avant de rencontrer notre président, j’avais un a priori négatif sur les types qui prennent le meilleur club d’un championnat pour en changer la moitié de l’effectif d’une année sur l’autre.

Près de l’entrée de la cantine, Mamadou Sakho a choisi la contre-programmation. Il a troqué ses cartes de poker pour la carte mémoire de sa Playstation 3 et tente d’ameuter la foule en tapant sur son ventre avec une saucisse : “Oyé! Oyé! Ce soir, soirée Sonic chez moi!” Sa détermination est telle qu’il s’est recouvert le visage en bleu avec la craie du billard et martèle : ‘Je suis Sonic, le hérisson supersonique ! Sonic, Sonic, j’ai la même crête diabolique !”

Comme Pastore se moquait gentiment de lui - en Italie, Sonic est aussi le nom d’une marque de préservatif pour animaux domestiques-, Sakho fit de ce tournoi une question d’honneur. Il continua son prosélytisme tout l’après-midi, cherchant vainement des soutiens parmi les joueurs. Habité par sa mission.
”T’as une boucle d’oreille ? Tu peux me la passer ? me demanda-t-il ainsi dans les vestiaires, juste avant de démarrer l’entraînement.
- Non, j’en ai pas.
- Hé, Zoumana ! Tu me files ta boucle d’oreille, s’te plait ?
- Euh… Ouais, tiens.
- Et un anneau de plus pour Sonic, le hérisson gothique!”

Sur sa lancée, il décida de se transformer en Tails, l’écureuil volant, avant de monter sur le toit du vestiaire en escaladant Sammy Traoré, qui passait dans le coin. Puis il se jeta en l’air, les bras écartés, pour nous montrer l’étendue de ses pouvoirs magiques. Pour sûr, rarement un écureuil ne s’était aussi bien étendu.
Mathilde Barbara, l’attachée presse, avait observé la scène.

” Il est bizarre depuis quelque temps.
- Kevin…
- Ouais?
- C’est quoi ce blog que tu tiens sur internet?
- Un blog? Sur internet?
- J’ai lu ton interview dans la presse régionale. Ils en parlent.
- C’est un journal intime. je…
- Tu n’as pas à parler de la vie du groupe en public. Et pourquoi tu n’écrirais pas sur Justin Bieber, comme Jérémy?
- Les Cahiers du Football sont éclectiques mais pas à ce point.
- Un jour, un joueur va tomber dessus par hasard en cherchant des vidéos de chatons. Je  vais te dire la même chose qu’à Edel quand il écrivait les billets de Bruno Roger-Petit : je ne peux pas t’interdire d’avoir un blog. Juste te conseiller d’arrêter d’écrire des conneries dessus.
- Mais je n’écris pas de…
- Si. Tu inventes des choses. Où es-tu allé chercher l’histoire de ton frère qui a joué au PSG, par exemple? Ton frère n’a jamais joué chez nous.
- Quoi? N’importe quoi.
- Tu dérailles, Kevin, avec ce blog. Tu dérailles.”

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J’ai mis une heure à me relever de cette claque et une deuxième pour rejoindre en voiture la maison de Bodmer ; étrangement, la route était parsemée de pièges à hérissons. J’ignorais s’il fallait appeler mon frère, ma mère ou en parler d’abord avec Michel Kollar, l’archiviste du club. Kollar m’aurait sorti des photos d’Antoine avec le maillot du PSG, entouré de Pierre Ducrocq et de Fabrice Kelban. J’aurais été rassuré. Mais il se faisait discret depuis que les dirigeants projetaient de le remplacer par Bob, un androïde surqualifié anciennement affecté dans l’armée américaine et qui désirait refaire sa vie comme documentaliste.

Je frappe à la porte. Une fois. Deux fois. Chantôme m’ouvre. Il me prend dans ses bras puis vomit sur le sol. Tout en s’essuyant la bouche, il me demande combien il me doit pour les pizzas. Je suis venu sans rien. J’entends quelqu’un gueuler ”Les filles sont déjà arrivées?’ Chantôme répond “Non, pas encore’‘ avant de me donner dix euros. Dans la foulée, il ramasse un caillou, le suce puis referme la porte. Je frappe à nouveau. C’est Bodmer. Il me dévisage quelques secondes puis regarde derrière mon épaule.

” Ah, cool, t’as amené Babar. Allez, entre.”

Hoarau, Bodmer, Chantôme, Pastore et Sirigu. Ils ne sont que cinq dans ce salon aussi sale que les meufs qu’ils attendent. Un grand canapé fait face à la télévision. Sur une petite table, des bouteilles de bière, posées près de la Coupe de France. Hoarau plonge sa mimine dedans et en sort une… de… de la… J’en sais trop rien, en fait. “C’est une plante, m’explique-t-il. Sirigu l’a ramenée d’Italie. Une plante aromatique, lol. Hein, Salvatore? Armando bueno, si?” Sirigu se marre. “Les Italiens appellent ça de l’Armando car Maradona en prenait à Naples. Tu veux goûter?” Aussi con que cela puisse paraître, je n’ai jamais fumé d’herbe. Bodmer sent que j’hésite.

“Bon, t’es venu là pour quoi, au fait? Pour accompagner Babar?
- Pour le tournoi PES.
- Merde, t’as pas reçu de SMS? On l’a annulé, finalement. T’as pas de pote pour te prévenir ou quoi?
- Si mais…
- Allez mec, t’es tout stressé, là
, fait Hoarau. Faut se détendre! On va jouer, promis, mais faut être détendu pour jouer!”

Je goûte l’Armando. Un peu. Je tousse. Je soulève une poussière. Je découvre Jallet en position foetale, à moitié endormi. Hoarau le secoue, il se réveille, prend de l’Armando, une fois, deux fois. Soudain, il a chaud et se déshabille. Nous le retrouvons rapidement affalé sur le canapé, en slip, en train de rêver à voix haute : “Oh, Marinette. Ouais… Marinette…” “Il se tape un trip sur Marinette Pichon, m’explique Bodmer. Il ne tient pas l’Armando”

Pastore et Sirigu nous font comprendre qu’ils sont prêts. Trois équipes de deux. Jallet est forfait. Naturellement, je me rapproche de Chantôme. On me file une manette. Premier match, nous perdons. Chantôme demande à jouer avec Babar ; selon Bodmer, Babar est occupé à tourner une sex-tape avec l’aspirateur. Chantôme lui demande depuis quand il possède un aspirateur. Bodmer n’en sait rien. ‘Sans doute une hallu’” Second match. Nous perdons. Chantôme s’énerve : ”Putain, mais arrête de dormir!“  Penaud, je lui propose de changer de tactique, d’évoluer avec deux milieux défensifs plutôt qu’en 4-1-5. Il voit rouge : ”De quoi tu parles, là? Tu veux faire ton Domenech? La compo, c’est moi, et si t’es pas content t’as qu’à prendre Quevilly ou ton club de merde!” Je m’excuse à nouveau. Enervé, il donne un coup de pied à la table, renverse la Coupe de France puis quitte la pièce. Bodmer souffle. Il dit : ”T’as vraiment pas assuré, mec” avant de dégueuler sur le canapé. Je me sens plus seul que jamais. Je m’écarte, laisse la manette à Babar. Partie terminée.

CDF
Kevin Kohler